‹ Les moines d'Orient antérieurs au Concile de Chalcédoine (451) [microform]Chapitre 472 sur 520 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Le merveilleux dans la vie des moines

orientaux

Les manifestations merveilleuses de la vie surnaturelle dans les âmes se sont rarement montrées aussi variées et aussi nombreuses que pendant la première période de l'histoire monastique. Et, en Orient, on ne les trouve nulle part aussi multipliées que sur les bords du Nil. Miracles de toutes sortes, visions, phénomènes extraordinaires, abondent sous la plume des écrivains qui ont transmis à la postérité le souvenir des actions des premiers moines. Il est même évident que ce genre de faits attirait plus que tout autre leur attention. Les lecteurs en étaient particulièrement avides.

Tout ce qui avait l'apparence du surnaturel ou de l'extraordinaire avait, depuis des siècles, le privilège de plaire à l'imagination des habitants de l'Egypte. Ils croyaient à l'existence sur terre d'êtres merveilleux, moitié hommes, moitié bêtes. Ils faisaient à chaque instant intervenir dans leur vie quotidienne les esprits supérieurs. Les néo-platoniciens, qui se recrutaient parmi les intellectuels d'Alexandrie, ne se montraient pas moins crédules que les hommes du peuple. Ils aimaient ce qui les élevait au-dessus des réalités ordinaires de la vie. Le mystère et le merveilleux les attiraient. Ne pouvant atteindre les nobles et sérieuses manifestations d'une vie mystique, impossible en dehors du christianisme, ils se dédommageaient par la pratique de la magie et par leurs relations avec les démons et les génies. 11 suffit de lire Eunapios pour s'en convaincre. Les sophistes , dont il s'est fait le biographe, sont en rapports familiers avec les dieux, qui les honorent de leurs

entretiens intimes. Quelques-uns ont le don de seconde vue et prédisent l'avenir, d'autres guérissent les possédés et ont des ravissements i.

Il y avait là beaucoup d'imagination et de supercherie. Mais on ne peut tout reléguer dans le domaine de la fraude et de la crédulité naïve. L'Egypte a été de tout temps -la terre classique des sorciers et des magiciens. Si plusieurs de leurs prestiges, racontés par des témoins dignes de foi, peuvent s'expliquer sans l'intervention d'un agent supérieur, il en est qui dépassent tellement la puissance de la nature humaine, que force est de les attribuer au démon.

Les écrivains monastiques ont-ils cédé à une tendance de l'opinion publique lorsqu'ils ont raconté les merveilles opérées par les saints dont ils écrivaient la vie ? On ne saurait le dire. Lors même que ce sentiment eût exercé sur eux une influence sérieuse, il ne serait pas permis de dédaigner leur témoignage et de passer sous silence tout un ensemble de faits rapportés par des contemporains. Ils sont si nombreux et si unanimes qu'on ne pourrait agir ainsi sans aller contre les exigences de la plus saine critique. Ceux ^qui, de parti pris, laisseraient de côté ces phénomènes extraordinaires sous prétexte qu'ils sont impossibles, se comporteraient non •en historiens, mais en partisans d'un système philosophique, qui nie l'existence de Dieu ou qui lui refuse tout au moins le droit de :se mettre au-dessus des lois de la nature quand bo,n lui semble. C'est le philosophe, et non l'historien, qui doit les réfuter ou les convaincre. Puisque la grande majorité des écrivains qui ont parlé des moines, et parmi eux il y a des auteurs graves, comme Théodoret, dont le témoignage, d'ordinaire si sûr, est accueilli avec respect par les critiques les plus exigeants, attestent l'existence de faits merveilleux dans la vie d'un certain nombre de Pères, on est en droit de conclure qu'il y a eu des miracles, des révélations, des phénomènes extraordinaires, parmi les moines des IV« et V« siècles.

Quand il s'agit, non plus de l'existence du merveilleux en général durant cette première période de l'histoire monastique, mais de tel fait particulier, une grande réserve devient indispensable. 11 faut distinguer ceux que rapportent des témoins oculaires, de ceux qui ont été colportés de bouche en bouche avant d'être con-

1, Gaston Boissier, La fin du paganisme, t. Il, ^78-379.

signés par écrit ; car il est à craindre que l'opinion n'ait imposé à ces derniers quelques travestissements. Par le fait, ils sont beaucoup plus nombreux que les premiers. Des témoignages authentiques ne suffisent pas toujours pour conclure à la réalité du surnaturel. Il faut, au préalable, examiner soigneusement les circonstances de temps, de lieux et de personnes, qui pouvaient porter les sujets de ces phénomènes à se les exagérer, parfois même à les provoquer, à voir des choses surnaturelles où il n'y en avait pas, en faisant intervenir sans raison les diables, les anges, ou la Divinité, à mêler à des faits certains des éléments qui méritent moins de créance. La vie des solitaires et le tempérament qu'elle leur faisait ne permettent pas de les croire toujours sur parole, lorsqu'ils racontent une grâce extraordinaire dont ils auraient été favorisés. Laissons Goerres exposer ce sentiment :

« L'imagination et l'instinct poétique des premiers solitaires n'avaient point été affaiblis par l'austérité de leur vie. Séparés entièrement du monde et de toute relation sociale, semblables à des plantes qui, mises dans des vases étroits et ne pouvant s'étendre au large, sont forcées de se développer par en haut, les premiers solitaires étaient obligés aussi de chercher dans une région supérieure un cercle pour leur activité ; et, s'élevant audessus des formes et des instincts de la vie ordinaire, les facultés de leur âme s'épanouissaient dans une sphère poétique et idéale. Catinpré raconte qu'un jour le frère Henri visita, comme provincial, un couvent de son Ordre à Accon, en Palestine, et qu'après le repas il conduisit, selon sa coutume, toute la communauté hors du cloître pour prendre quelque récréation. S'étant assis dans un lieu commode sur le bord de la mer, à l'ouest de la ville, ils virent bientôt un nuage s'élever au-dessus des eaux ; et celui-ci s'étant dissipé, ils virent apparaître à sa place une montagne considérable, sur le sommet de laquelle était un château entouré de murs et flanqué de tours. De ce château, un large pont conduisait au rivage ; et sur ce pont ^ on voyait aller et venir un grand nombre de cavaliers et de piétons. L'apparition dura jusqu'au coucher du soleil, et ils virent alors monter de la mer un nouveau nuage qui se dissipa quelque temps après sans laisser aucune trace.

« C'était ce phénomène qu'on appelle la fée Morgane. Il en est ainsi de la légende : elle est comme un mirage auquel l'époque et le lieu donnent leur forme et leur valeur, et qui, se dégageant de la terre, se joue dans une région supérieure. Or, le lieu qu'ha-

bitaient les anachorètes est un désert immense et aride, où l'on n'entend, la nuit, "que le rugissement des bêtes féroces, qui est embrasé par un vent brûlant, lequel soulève des flots de sable plus terribles encore pour le voyageur que ceux de la mer ; un désert dont la triste monotonie n'est interrompue que par quelques rares oasis et par les débris qu'ont laissés les siècles passés sur la lisière des pays anciennement habités. Toutes ces circonstances ont dû exercer une influence profonde sur l'esprit et l'imagination des premiers solitaires, qui, s'emparant de ces divers éléments et les saisissant par leur côté religieux, les ont exprimés comme ils le sentaient. L'écho qui troublait leurs prières et leurs méditations nocturnes leur semblait la" vOix des démons tentateurs. Le mirage produit par le désert et qui encore aujourd'hui trompe le voyageur altéré par l'aspect d'un lac immense, ils l'attribuaient à l'opération magique du diable ; ces images, nées dans le silence et la solitude du désert, et travaillées par l'imagination, qui leur ajoutait sans cesse de nouvelles couleurs, ont fini par acquérir une forme précise et déterminée : et c'est ainsi qu'elles sont parvenues à la postérité dans des récits naïfs et pieux, sur l'exactitude desquels l'Eglise ne s'est point prononcée, les laissant pour ce qu'ils sont, et distinguant toujours avec sagesse le fond de vérité qu'ils contiennent des transformations poétiques qu'ils ont subies dans ce travaiP. »

Il est permis de penser que si ces récits venaient à subir l'examen auquel sont soumis les miracles dans les procès actuels de béatification et de canonisation, bien peu sortiraient sains et saufs de la critique des juges de la Sacrée Congrégation des Rites. Quoi qu'il en soit, ces faits merveilleux expriment trop bien un état d'âme des moines de cette époque et peignent avec des couleurs trop vives un aspect de l'histoire religieuse pour qu'on puisse les négliger. Même transformés ou créés de toutes pièces par l'imagination, ces miracles et ces visions symbolisent, admirablement parfois les épreuves et les tentations de la vie ascétique. Leurs récits.

1. Goerres, La mystique divine, natureUe et diabolique, trad. de Ch. Sainte-Foi, t. 1,31-33.

transportés de désert en désert, excitaient les moines à la pratique des plus belles vertus, et leur donnaient de la vocation religieuse une haute idée. Le peuple chrétien, qui les écoutait avec non moins de plaisir, y puisait un aliment pour l'admiration dont il entourait ces serviteurs de Dieu ^.

Libre à un Gibbon de préférer les génies de Jamblique aux diables de saint Antoine. Tout penseur, digne de ce nom, souscrira sans peine au langage de Gaston Boissier : « Les diables sont le produit d'une foi robuste, et ils vivent; des autres je. n'aperçois qu'un fantôme effacé, d'âge incertain, où la caducité se mêle à l'enfance 2.»

Il serait injuste de confondre avec la mystique fausse des néoplatoniciens d'Alexandrie et des sorciers de l'Egypte les manifestations extraordinaires de la vie surnaturelle dont les premiers moines ont été favorisés.' Parm'i' ces phénomènes, je le répète, il peut y en avoir d'inventés de toutes pièces ; d'autres ont pu subir bien des transformations ; beaucoup ne se présentent pas toujours avec des témoignages qui entraînent la conviction de l'historien. Néanmoins il en reste encore assez pour que l'existence historique d'une mystique divine parmi les Pères du désert ne puisse soulever aucun doute.

Remarquons tout d'abord que les riiiracles et les visions ne rencontraient pas chez tous une crédulité enthousiaste. De graves esprits se montraient pleins d'une prudente réserve. Saint Pakhôme rapprit à ses dépens. Le bruit fait autour de ses visions excita des préventions contre lui jusque parmi les membres de l'épiscopat, malgré l'auréole que ses vertus extraordinaires et le grand nombre de ses disciples formaient autour de son nom. Les évêques réunis au concile d'Esneh ne parlaient rien moins que de chasser de leurs diocèses les moines tabenniotes. Le saint homme eut à se justifier devant les Pères 3.

Les évêques de la haute Thébaïde ne furent pas les seuls à montrer quelque défiance à l'endroit des visions de saint Pakhôme. Longtemps après le concile d'Esneh, Théodore, le plus connu de ses successeurs, apprit qu'elles étaient, dans la ville d'Alexandrie, l'objet de critiques sévères. Il crut sage de tenir désormais secrètes

1. De Broglie, L'Eglise et l'Empire romain an IV" siècle, t. 111, 109-1 12.

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