CHAPITRE V
Le recrutement monastique
L'Eglise eut toujours dans son sein des âmes avides de pratiquer des vertus supérieures à celles du commun des fidèles. De ce nombre furent, pendant les trois premiers siècles de son histoire, les ascètes, les vierges consacrées et les veuves qui avaient reçu la bénédiction de l'évêque. L'héroïsme ne devait pas être rare parmi les chrétiens, à une époque où la persécution restait à rétat de menace permanente, si elle ne sévissait pas dans toute sa rigueur. Il leur fallait, en effet, un courage extraordinaire pour rester fidèles à une religion proscrite. Cette force d'âme influait évidemment sur toutes les manifestations publiques ou privées de leur soumission à Dieu.
La situation qui leur était généralement faite dans l'empire leur facilitait la recherche de la perfection évangélique. La vue d'hommes affrontant les torturés et la mort, la perspective du martyre qui pouvait un jour ou l'autre devenir leur partage, suffisaient pour les maintenir dans le détachement habituel des biens et des jouissances de la vie, et pour leur faire désirer par-dessus tout le bonheur à venir. Si le relâchement et la tiédeur envahissaient bien des âmes, lorsque la paix était rendue à l'Eglise, une nouvelle persécution ne tardait guère à venir ranimer la ferveur. C'était une tempête qui, en secouant l'arbre, faisait tomber à terre les branches mortes et procurait aux autres une poussée plus vigoureuse ; elle était, en d'autres termes, une provocation efficace à l'héroïsme de la vertu ; elle créait autour des chrétiens une atmosphère sainte, qui les isolait du monde, sans les en faire sortir; ils continuaient à vivre au milieu des hommes, sans subir
leur influence mauvaise. Aussi, malgré de trop nombreuses exceptions, peut-on affirmer que, au sein d'un empire voué à toutes les turpitudes, ils formaient un peuple à part, menant une existence élevée, pure et toute céleste.
Un changement radical s'accomplit au IV^ siècle. La conversion de Constantin abaissa les barrières qui séparaient les chrétiens du reste des hommes. Ses sujets pénétrèrent en masse après lui dans l'Eglise. Sans élever de doute sur la sincérité de ces conversions multiples, on doit reconnaître que les nouveaux venus étaient loin des aspirations des néophytes de l'ancien temps. Le baptême et l'acte de foi n'exposèrent plus désormais aux mêmes sacrifices. Les chrétiens, qui furent bientôt la majorité, perdirent en valeur ce qu'ils gagnaient en nombre. Le niveau moral du christianisme dans le monde baissa forcément. La société chrétienne n'offrit plus dès lors les mêmes secours aux esprits que sollicitait le désir de la perfection évangélique.
Us étaient cependant nombreux au IV^ siècle; on eût dit qu'ils voulaient, par leur multitude, offrir à Dieu une compensation pour la gloire que ne lui accordait plus l'héroïsme des martyrs. Le témoignage que ces derniers avaient rendu au Seigneur par l'effusion de leur sang, ils allaient le lui rendre par une vie toute d'immolation menée hors du monde et loin de ses voluptés, dans la pratique des plus belles vertus. Les moines devinrent ainsi les martyrs de l'Eglise victorieuse.
La solitude apparut à ces cœurs généreux comme un sanctuaire où le Seigneur les convoquait; pour les arracher à l'influence néfaste du siècle et de ses exemples. Saint Jean Chrysostome rappelait à ce sujet la manière dont Dieu s'était comporté avec le peuple juif. Avant de l'introduire dans la Terre promise, il voulut le dépouiller des mauvaises habitudes que lui avait fait contracter un long séjour en Egypte. Comment s'y prit-il? 11 l'éloigna du foyer de la corruption, en l'introduisant au sein d'une profonde solitude. Ce fut comme un immense monastère où lé Seigneur usa de tous les moyens pour guérir les Hébreux, employant tantôt la rigueur, tantôt les ménagements, ne négligeant rien de ce qui était de nature à leur rendre la santé morale et à former leurs esprits'. Nul n'a mieux que l'éloquent prêtre d'Antioche fait ressortir l'influence que la corruption du monde et d'une par-
I. S. }canChrys.,yidv. oppugnatores vitœ monasUcce, 1. III, P. G, XLVlI 358.
tie de la société chrétienne exerça sur le développement du monachisme. « Je voudrais, disait-il, supprimer la nécessité des monastères. Souvent il m'est arrivé de le désirer avec beaucoup, plus de force que tous les détracteurs de la vie religieuse. Mais, pour cela, il faudrait voir régner au sein des villes une justice et une moralité telles que personne désormais n'eût besoin de fuir dans la solitude. Malheureusement, les choses ne vont pas ainsi. La corruption du monde oblige ceux qui veulent sauver leur âme à chercher les lieux. solitaires*. »
L'éloquent apologiste de la vie religieuse tombe dans une exagération oratoire manifeste, lorsqu'il semble faire de la fuite du monde une nécessité pour quiconque veut assurer son salut éternel. Car un grand nombre de chrétiens, engagés dans les obligations de la vie séculière, étaient alors, comme de nos jours, sur le chemin du ciel. Beaucoup parmi eux se préoccupaient, non sans succès, de suivre quelques-uns des conseils dont la pratique conduit à la perfection évangélique. Mais il ressort du langage de saint Jean Chrysostome que le fidèle rencontrait au milieu du monde des obstacles de toute nature souvent insurmontables, tandis que le monachisme, avec la retraite et les vertus qu'il imposait, facilitait singulièrement la recherche de la perfection et assurait en quelque sorte la possession de la béatitude éternelle.
La séparation du monde et le renoncement aux biens de la vie ne constituent pas la perfection elle-même. Ce n'est qu'un moyen très utile à tous, nécessaire pour plusieurs, mais un simple moyen de l'atteindre. Cette perfection, que l'on nommait encore pureté de cœur, le moine la voulait avec toutes les énergies de son âme. Pour elle, il quittait parents,, honneurs, fortune, patrie. Parce qu'il la voulait complète, absolue, il consommait sa séparation du monde par un renoncement complet et définitif, qui ne lui laissait aucune possibilité de revenir en arrière. Une fois encore, l'importance qu'il donnait à ce détachement venait uniquement de ce qu'il lui appa-