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CHAPITRE DEUXIÈME

Les Règles" monastiques.

Sources communes des règles. — Abbés en quête d'une règle. — La règle de saint Césaire à Sainte-Croix de Poitiers.

Les fondateurs des monastères, au VP siècle, n'éprouvent aucun besoin de fixer par l'écriture les règles qu'ils donnent à leurs moines. Ils conservent la faculté de choisir celles qui leur conviennent le mieux. L'abbé ou le religieux qui établit plusieurs groupes de cénobites les soumet, cela va sans dire, à des observances uniformes. Les religieux d'une maison appelés par un prince ou par un évêque pour fonder une communauté nouvelle, ne changent rien à leur manière de vivre. Mais les autres fondations s'établissent avec la plus entière indépendance. La volonté du fondateur est la seule loi qui s'impose. Or ces fondateurs sont isolés les uns des autres. Il ne saurait par conséquent y avoir d'uniformité dans leurs vues et dans leur action. On risque dès lors de trouver autant de règles qu'il y a de monastères.

L'autorité et la vigilance des conciles tempèrent les

graves inconvénients qui pourraient naître d'un pareil

état de choses. Ils établissent une certaine unité dans

cette diversité. Par ailleurs, les moines, malgré leurs

divergences d'esprit, poursuivent un idéal commun de perfection évangélique ; ils ont tous le même sentiment profond de la tradition et de ses droits. C'est un nouveau principe d'unité ; et il est très efficace. La tradition leur offre un certain nombre d'écrits qui les mettent à l'école des mêmes maîtres : la règle de saint Basile, telle que Rufin l'a traduite ; celle de saint Packôme, les oeuvres de Cassien, les vies de quelques saints moines, sans parler de la littérature monastique de saint Augustin et de l'école de Lérins. Tous ne puisent pas à ces sources avec une égale abondance et la même sagacité. Cela suffit néanmoins pour jeter dans ces monastères nombreux et variés un fonds d'obser vances communes, dont il n'est pas facile de déterminer l'origine.

On retrouve donc un peu partout ce mélange de règles traditionnelles, confuses, il est vrai, mais suivies avec grand respect : c'est ce qu'on nomme alors la règle établie par les Pères \ L'intelligence et l'interprétation pratique de ce fonds commun varient forcément avec les individus. Chacun l'enrichit pour l'usage de son monastère de ce qui lui paraît bon. L'arrivée d'un moine venu d'Orient ou d'un centre monastique réputé met à leur portée une source de renseignements utiles. On peut rencontrer jusque dans la cap. taie de l'Auvergne un abbé qui a visité les monastères de Syrie : c'est l'abbé Abraham, qui gouverne le monastère de Saint- Cyrgue. Grégoire de

' Rcyiila a Patribiis iiistituta.Gj<EG. ue Touks, Hisioria Franconim.YlI, i,p. 2S9.

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Tours raconte sa vie i. Le désir de voir par lui-même les lieux où se sont sanctifiés les grands moines d'Egypte et qui conservent encore leurs disciples et leurs observances, le poussa vers ces contrées. Des païens l'arrêtèrent en route et en firent un esclave. Mais, libre après cinq ans de servitude, il vint en Gaule et fonda un monastère dans Clermont.

Les hommes qui éprouvent le besoin d'étudier sur place un fonctionnement très sérieux de la vie ascétique, n'ont pas besoin d'entreprendre le long et pénible voyage d'Orient, L'Italie et la Gaule méridionale leur offrent des types iréressants.

Saint Jean, fondateur du monastère de Réome, tient à les observer par lui-même. Il n'a qu'un désir, conformer sa vie et celle de ses disciples aux exemples donnés par les saints Pères. Comme nul maître ne l'a formé lui-même aux exercices de la vie religieuse, son inexpérience le remplit de scrupules. Il ne voit pas d'autre moyen, pour échapper à une responsabilité dont il s'effraie, que d'aller chercher parmi les moines de Lérins une retraite tranquille. Mais la confiance de son évêque ne le laisse pas jouir longtemps des douceurs de la solitude. Force lui est bientôt de revenir prendre en mains le gouvernement de son monastère. Ce séjour dans l'île des saints lui a du moins permis de faire des observations précieuses. Il a pu contempler de ses propres yeux une maison formée par des saints, et expérimenter les mêmes pratiques régulières que leurs disciples. Il y a trouvé des livres, en particulier

1 Grég. de Tours, Liber vitae Patrum, m, 671.

les Conférences de Cassien, qui feront désormais ses délices. Il connaît maintenant la règle de Tabbé Macaire, qui deviendra la norme de ses religieux ^

Des hagiographes, méritant moins de crédit que Jonas, racontent quelques voyages de moines en quête d'une observance monastique sérieuse. C'est saint Lubin, le grand propagateur de la vie monastique, dans le diocèse de Chartres, qui quitta son monastère de Brou, sur l'ordre de l'évêque ^therius, pour recevoir les leçons de saint Césaire d'Arles et expérimenter les règles de Lérins ^. Saint Martin de Vertou, fondateur célèbre de monastères dans le diocèse de Poitiers, serait même allé par delà les Alpes chercher les éléments d'une règle monastique ^.

Tous les abbés fondateurs n'entreprennent pas ces lointaines excursions. Car ils peuvent aisément se procurer une copie des règles en renom et les utiliser ainsi pour l'organisation de leurs communautés. Saint Yrieix (+541) établit son monastère d'Atane conformément aux prescriptions de Cassien, de saint Basile et des autres patriarches de la vie religieuse ^. Lorsque

^ Regressus ergo ad praefatum locum, studuit denuo salubria pocula sub regulari tenore quem beatus Macharius indedit, monachis ministrare. Jonas, Vita Johannis abbatis Reomensis, éd. Kkusch, SoS-Sog et 5i6, Script rer. Merov., III. Ce saint mourut en 540. La règle de saint Macaire, dont il est ici question, est probablement celle que publia Holstenius sous ce titre : Régula sancti Macarii qui habuit sub orditiatione sua quinque millia monachonim. Holstenius, I, 46-52,

2 PsEUDo-FoRTUNAT, VHa S. Leoboni, éd Krusch, 73 et s., et dans Mabillqn, Acta Sanctorum, I, 77.

^ Vita S. Martini Abbatis V ertavensis , 8, ibid. Sig.

* Cœnobiumque fundavit, in quo non modo Cassiani, verum etiam Basilii vel reliquorum abbatum, qui monasterialem vitam instituerunt, celebrantur regulae. Gkég. de Tours, Historia Francorum, X, 29, p. 441.

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Sidoine Apollinaire chargea le moine Volusien de réformer le monastère de Saint-Cirgue, après la mort de l'abbé Abraham, il l'invita à prendre pour modèles les statuts observés par ]es moines de Lérins et de Grigny ^.

La vie de sainte Radegonde permet de suivre de près le travail qui s'accomplit dans l'intérieur d'un monastère, pendant la période de sa formation. La pieuse reine avait organisé sa communauté avec une prévoyance maternelle et une générosité princière. Lorsque tout parut fini, elle se 'déchargea sur une autre des honneurs et du fardeau de la supériorité, sans cesser néanmoins de se consacrer tout entière au service de ses filles et au développement de son œuvre. La règle fut le premier objet de ses préoccupations. Elle se mit à en recueillir les éléments, à les codifier et à les faire passer dans la pratique quotidienne. Cette tâche lui demandait autant d'intelligence que de discernement. Désirant surtout être renseignée, elle mettait largement à contribution les moines et les abbé, qui lui rendaient visite ; la manière dont ils servaient le Seigneur et les règles observées chez eux fournissaient à leur entretien un sujet pratique. Elle réfléchissait, après leur départ, sur ce qui venait de lui être dit, et cherchait ce qui pouvait être utile à ses religieuses. Comme, en pareille matière, l'expérience

' Si vicissim caritatis imperiis patres amicos coramilitones obsequi decet, ad vicem quœso, tu quoque quibiis emines institutis discipulos ejus aggredere solari fluctiiantemque regulam fratrum destitutorum secundum statuta Lirinensium patrum vel Griniacensium festinus informa. Sidoine Apollin'aire, epistola vu, 17, Volitsiaiio patri, p. 124.

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est le seul juge compétent, la prudente maîtresse éprouvait d'abord dans sa vie personnelle ces conseils avant de les proposer à sa communauté. Saint Yrieix, l'un de ses admirateurs, contribua certainement à cette formation. Si ces serviteurs de Dieu tardaient longtemps à venir la voir, Radegonde avait soin de les provoquer par ses invitations pressantes. Son âme était avide des lumières et de l'expérience d'autrui. Baudonivie, sa biographe, qui révèle ces détails, la compare à une abeille industrieuse, qui butine sur les fleurs diverses de quoi faire son miel. Ce miel formé de la doctrine des saints, fut la règle de Sainte-Croix ^.

L'observance régulière se développait dans ce monastère en raison des circonstances et d'une expérience ininterrompue. C'est un arbre qui grandissait au jour le jour. Cette règle, dont quelques traits épars se retrouvent sous la plume de Fortunat ou de Baudonivie, offre plus d'une ressemblance avec les usages apportés de l'Orient et adoptés par les monastères plus anciens. Malgré les soins mis à la rédiger, elle restait incomplète ; il lui manquait surtout la force que donne l'autorité d'un grand nom. Radegonde le comprit ; aussi ne laissa- t-elle pas échapper l'occasion de procurer à ses filles la règle la plus estimée alors des monastères de la Gaule.

La malveillance inexplicable que lui témoigna l'évéque Marovée, en refusant de prendre part à la réception solennelle de la relique de la vraie Croix, fut pour son cœur le sujet de graves inquiétudes.

1 Baudonivie, Viia S. Radrgundis. 9, xMabillon, Acta Sanct , saec. ], 3ii.

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Elle chercha dès ce moment un moyen de protéger son œuvre contre l'arbitraire de Tautorité d'un seul évêque. La règle de saint Césaire lui sembla dd nature à lui rendre cette tâche facile. L'évêque d'Arles avait lui-même prévu semblable danger pour son monastère. Cette crainte explique les restrictions mises par lui à l'exercice de l'autorité de l'évêque diocésain. Il voulut donner à ces mesures préventives, appelées depuis privilèges, la haute sanction du Siège apostolique. Une garantie inviolable assurait donc la paix des moniales arlésiennes et leur observance régulière. Pourquoi le monastère de Poitiers ne jouirait-il pas des mêmes avantages ? Pour les lui procurer, Radegonde entreprit avec l'abbesse Agnès le voyage d'Arles. Elles étudièrent ensemble le fonctionnement de la communauté de sainte Césarie. De retour à Poitiers, elles mirent en vigueur la règle du saint évêque ^

Cette règle, il suffit de la parcourir pour s'en rendre compte, ne forme pas un code monastique complet. Elle suppose la coexistence des règlements oraux ou écrits destinés à la parfaire. Sainte Radegonde n'eut point dès lors à faire table rase des observances usitées chez elle ; une superposition intelligente suffisait. On procéda fréquemment de cette manière dans les communautés mérovingiennes. La pieuse reine ne pouvait guère, à cause de la distance, invoquer la protection da Pontife romain ; elle s'adressa simplement aux évêques de la région, dont l'autorité, grâce surtout aux conciles, était à cette époque très respectée. Ils

^ Grég. de Tours, Historia Franconim, IX, 40, p. 897.

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avaient presque tous des diocésaines à Sainte- Croix. La présence dans son monastère de la règle de saint Césaire, constatée dans la lettre que leur écrivit sainte Ràdegonde et dans la réponse qui lui fut envoyée, créait un antécédent fort avantageux ^

' Grég. de Tours, Hist, Francorum, IX, Sg, 42, p. SgS-Sgô, 401.

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