‹ Les moines de l'ancienne France (période gallo-romaine et mérovingienne [microform]Chapitre 48 sur 78 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Règles monastiques

Saint Benoît. — Saint Colomban. — Saint Donat. — Régula cujusdam ad virgines.

— Régula Magistri.

Les règles manquaient de fixité dans les monastères gallo-romains et dans les premiers monastères mérovingiens. L'initiative laissée aux abbés causa d'inévitables abus. Leur autorité n'était soumise à aucun contrôle efficace. Le pouvoir des évêques et des conciles ne suffit pas à prévenir une décadence qui fit de rapides progrès. Les communautés de la Provence, si florissantes au début du VP siècle, partagèrent le sort commun. La vieille réputation de ferveur qui s'attachait au nom de Lérins avait cependant attiré le jeune Attale. Mais il s'aperçut, après quelque temps de vie religieuse, que la plupart des frères n'avaient aucun souci de conformer leur existence aux prescriptions de la règle ^ Les monastères n'étaient pas seuls à décliner moralé-

' Clam ergo a sodalibus progressus, duobus pueris contentus, ad Lirinensem cœnobium venit ; quo diu vita degens, cum nequaquam cerneret regularis disciplina habenis ceteros colla submittere, cœpit anxio animo trutinare, quo potioris consilii aditus viam panderet. Jonas, Vita Columbani abbatis discipulorumque ejus, liber II, éd. Krusch, ii3, Script, rer. Merov., IV. Saint Arnoul et saint'Romaric étaient eux-mêmes fortement sollicités par le désir d'embrasser la vie monastique à Lérins. Vita S. Arnulfi episcopi Metensis, Script, rer. Merov., II, 433.

ment. L'Eglise et la société civile souffraient de maux semblables. La France mérovingienne paraissait atteinte d'une vieillesse prématurée ^ On ne voyait pas comment la vie pourrait sortir d'une décrépitude presque universelle. Elle ne pouvait venir que du dehors. Les moines la reçurent de deux règles étrangères, l'une italienne et l'autre irlandaise.

La première, composée par saint Benoît (mort en 543), passa quelque temps inaperçue, sauf des communautés monastiques en relation directe avec le Mont- Classin. Les Lombards, après la destruction de ce monastère, avaient contraint les religieux à chercher un refuge ailleurs. Ils le trouvèrent à Rome. Leur règle fut dès lors connue et appréciée par les moines qui desservaient les monastères basilicaux. Saint Grégoire le Grand, qui l'avait pratiquée avant son élévation au souverain pontificat (Sgo), se charga de la faire connaître au loin, en consacrant un livre entier de ses Dialogues aux actions et aux miracles de son auteur. Cet ouvrage, qui eut en Occident un succès considérable, popularisa, avec le renom de saint Benoît, les éloges que Grégoire décernait à son œuvre. Il la déclarait d'une sagesse remarquable et d'une doctrine très forte ^. La diffusion delà règle bénédictine se fit dès lors comme d'elle-même.

^ Voir la préface de Krusch à la vie de S. Colomban, Scriptores rerum Merovîngicarum, IV, i. La vie de S. Eloi déclare qu'un grand nombre de monastères étaient alors dans le relâchement : Erant prorsus in malitia fermenti ssecularia. Lib. I, 21, p. 685 et 647.

^ Nam scripsit monachorum regulam discretione prascipuam, sermone luculentara. S. Grég. le Grand, Dialog. II, 36, Pat. Lat. , LXVI, 200.

Elle était digne du succès qui l'attendait. Son auteur, héritier du vieux génie romain, possédait une connaissance extraordinaire de la société humaine, avec l'art de la constituer et de la gouverner. La tradition monastique n'avait guère de secret pour saint Benoît. Il sut discerner tout ce qu'elle renfermait de vivace et se l'approprier. Il n'ignorait pas les conditions qui s'imposent à une réunion d'hommes, voulant pourvoir à tous leurs besoins par leur propre travail ; l'économie rurale des anciens Romains lui fournit des indications précieuses. De ces éléments divers il fit un tout homogène et vivant. La tradition, qui se dispersait et menaçait de se perdre, canalisée ainsi par lui, reprit toute sa force.

La règle est, aux yeux de saint Benoît, plus qu'un code et un règlement qui groupe et organise des individus en société : elle fait tout converger, même les dispositions matérielles les plus insignifiantes en apparence, vers la sanctification du moine. Cette pensée, qui domine la règle entière, fait son unité. Cela suppose une doctrine ascétique nette et sage. Saint Benoît, qui l'a reçue de ses devanciers, sait la formuler en une langue simple, originale et profonde, faite de réminiscences bibliques et de maximes de bon sens. Cette doctrine est éparse dans la Règle depuis le prologue jusqu'au dernier chapitre. Benoît, légiférant pour des moines qu'il avait sous sa conduite, fut amené par la force des choses à localiser sa règle. Elle présente, de fait, plusieurs dispositions qui portent la trace bien marquée d'une région et d'une époque. Mais l'abbé du Mont-Cassin, sollicité par

son génie, cherche à s'affranchir dans la mesure du possible de ces réglementations limitées par les temps et les lieux. Il ne perd jamais de vue les besoins matériels et moraux inhérents à toute société humaine. Pour cette raison, il a fait une œuvre qui s'adapte à touts les temps et à tous les lieux ; avec elle, un fondateur et un abbé peuvent organiser et gouverner une communauté quelconque. Les moines occidentaux et orientaux n'avaient encore rien vu de

pareil. *

La règle bénédictine se I compose d'un prologue

et de soixante-treize chapitres. On y chercherait vainement cette distribution méthodique des matières dont les hommes de cette époque n'éprouvaient aucun besoin. Ce défaut de méthode n'implique point une absence complète d'ordre. Saint Benoît commence par donner sur la vie monastique, l'obéissance, l'humilité, le silence et l'ensemble des vertus, des notions très sobres empruntées souvent à Cassien. Il ne consacre pas moins de douze chapitres à la distribution et à la composition des heures canoniales. Après avoir réglé tout ce qui concerne la surveillance et la répression des fautes, il s'occupe du cellérier et de ce qui entre dans ses attributions, les outils, la cuisine, l'infirmerie et les repas. Viennent ensuite des prescriptions relatives à l'horaire, à l'oratoire, à la réception des hôtes, aux relations avec l'extérieur, au recrutement, à la collation des saints ordres, au choix et aux attributions de l'abbé, du prieur et du portier. Une première rédaction de la règle se terminait là. Le saint patriarche crut devoir faire quelques additions, qui ont

principalement trait à l'obéissance et à la charité. Elles occupent les sept derniers chapitres i .

Cette règle s'imposait à tous ceux qui la connaissaient, parce qu'elle présentait seule une organisation complète du monastère. Il n'en fallait pas davantage pour remédier à l'anarchie au sein de laquelle la plupart des communautés menaçaient de s'effondrer. Sa diffusion demanda néanmoins beaucoup de temps. Elle fut activée, durant la première moitié du VII^ siècle, par une renaissance religieuse qui aurait dû, au contraire semble-t-il, l'écarter pour toujours des monastères francs. Cette renaissance fut l'œuvre de saint Colomban , qui lui aussi avait rédigé une règle dont le succès en Austrasie et en Burgondie surtout fut extraordinaire.

Colomban appartenait à cette race bretonne, qui trouva moyen de développer ses qualités natives dans le christianisme avec une rapidité et une énergie sans exemple. Il en avait le tempérament physique, la vigueur intellectuelle et morale et aussi toutes les nobles passions. Son caractère bouillant et sa volonté de fer le jetaient dans des révoltes, mais des révoltes de saint et de héros, qui excitèrent contre lui des haines féroces. C'était un apôtre à l'âme de feu ; il brûlait du désir de gagner tout à sa foi. Il avait avec cela le dévouement et la tendresse d'une mère. Nul n'occupa autant que lui l'attention de ses contemporains.

1 MiGNE, Pat. Lat., LXVI, aiS-gSa, reproduit le texte publié par Martèneavec son commentaire. Diverses éditions de la règle de saint Benoît ont été publiées depuis lors. Deux méritent d'être signalées : Vita et Régula SS. P. Benedicti, éd. ScHMiDT, Ratisbonne, 1880, in-8. Benedicti Régula monachorum, éd. Waelfj-in. Leipzig, 1895, in-8. Voir Hamilton, Ancient Bénédictine cusioms, dans The Dublin Review, XV II (1887), 80-98.

Un pareil homme devait contribuer dans une très large mesure au relèvement et au progrès de la vie monastique.

Colomban s'était formé à la vie religieuse sous la direction de l'abbé Congal, abbé de Bangor. Il resta toute sa vie fidèle aux traditions du monachisme breton puisées à cette école. Le désir d'évangéliser le continent lui fit un jour quitter sa patrie avec douzf^ frères qui l'accompagnèrent par delà la Manche. Ils parcoururent les terres soumises aux princes francs et finirent par s'arrêter en Austrasie (5g i), où ils fondèrent Anegray, Luxeuil et Fontaine. Des Francs, des Burgondes et des Gallo-Romains se rangèrent parmi se& disciples. Ils durent se ployer aux pratiques les plus rigoureuses de l'ascétisme breton. Car, dans ses abbayes, liturgie, régime, observances diverses, esprit^ tout restait breton. Colomban ne reproduisit pas cependant d'une manière étroite et servile l'existence que l'on menait à Bangor. La discipline, telle qu'il l'organisa à Luxeuil, portait son empreinte personnelle.

Un enseignement oral suffit d'abord aux exigences de ses communautés naissantes. Lorsqu'il reconnut la nécessité de consacrer son œuvre par une rédaction définitive, il pria longuement, afin de se mettre tout entier sous une action surnaturelle, ce qui a fait dire à son biographe qu'il avait été pénétré de l'Esprit de Dieu en composant sa règle '. Elle porte le titre de Régula cœnobialis, et ne compte pas plus de dix

^ Régula, quam tenerent, Spiritu Sahcto repletus, condidit ; in qua, qualis et quantae disciplinœ vit sanctùs fuerit, prudens lector vel auditor agnoscit. Jonas, VitaCoîumbani, 1, lo, éd. Krusch, 76.

chapitres. Il y traite de l'obéissance, du silence, des repas, de la pauvreté, de l'humilité, de la chasteté, de la discrétion et de la mortification. Un chapitre spécial est consacré aux offices liturgiques. Elle se termine par le Pénitentiel, où toutes les fautes que des moines peuvent commettre sont signalées avec la punition méritée ^ On trouve dans quelques-unes de ses homélies le complément de la doctrine spirituelle du saint abbé de Luxeuil.

Mais, qu'on scrute dans tous les sens les diverses œuvres de saint Colomban, on ne parviendra jamais à y découvrir les éléments d'une règle véritable. Il est particulièrement impossible de reconstituer la physionomie de l'un de ses monastères avec ces seules indications et les renseignements fournis par son pénitentiel et ses homélies. Les moines de Luxeuil possédaient donc en outre une tradition orale qui maintenait parmi eux les volontés de leur fondateur. Ecrite ou orale, la législation colombanienne formait un ensemble auquel son auteur tenait de toute son

^ La Règle de saint Colomban futd'abord éditée par Goldast, Lille, 1604. On la trouve dans Patrick Fleming, Collectanea sacra seu sancti Columbani, Hiberni abbatis, necnon aliorum aliquot, e vetere ibidem Scotia seu Hibernia antiquorum sanctorum qcta et opuscula, Augsbourg, 1621, in-8, et Louvain, i667,in-fol.; Thomas Messing- HAM, Florilegium Insulœ Sanctorum, seu vita et acta Sanctorum Hiberniœ, Paris, 1624, in-fol. ; dans la Bibliothèque des Pères, imprimée à Lyon, 1677, tome XII ; Stengel, Corona Lucida; Holstenius, Codex Regularum, II, 157-176; Migne, Pat. Lat., LXXX, 207-224; Le Cointe, II, 371-391. Le Dr Otto Seebass en a donné une nouvelle édition, d'après un manuscrit des archives de Cologne, dans Zeit. schri ftfur Kirchengeschichte ,1LY , 366-386. Le même critique a défendu l'authenticité du Pénitentiel de saint Colomban contre Schmitz. Régula cœnobialis Columbani, dans le même recueil, XVIII, fasc. I. Voir Malnory, Quid Luxovienses monachi, discipuli sancti Columbani, ad regulam monasteriorum aique ad communem Ecclesia profectum contulerunt, Paris, 1894, in-8.

âme. C'était son œuvre par excellence. Lorsque son successeur, saint Eijstaise, abbé de Luxeuil, alla le visiter dans son monastère de Bobbio, Colomban lui rappela la peine qu'il s'était donnée pour la formation de sa communauté, eri lui recommandant d'enseigner aux frères les institutions qu'il leur avait laissées ^ . Eustaisè ne s'était, par le fait, jamais écarté des leçons et des exemples de son maître. C'est à tel point que l'on se figurait voir Colomban en personne dans son monastère '^

Les moines de Luxeuil et de ses colonies restèrent, en très grand nombre, attachés à leur fondateur par toutes les fibres de leur âme. Mais ces sentiments ne pouvaient combler les lacunes de sa règle et donner à une tradition orale la vigueur et la fixité d'une législation écrite. Son œuvre était, en outre, gravement compromise par son caractère breton accentué jusqu'à l'excès. Il entendait bien, lui et ses disciples, même en Austrasie, rester Bretons ; et des Gallo-JRomàins et des Francs qui venaient à lui, il comptait faire des Bretons, au moins par l'esprit et la manière de vivre. C'était se vouer à la condition précaire et difficile d'étrangers^. Comment, avec un pareil système, faire

^ Hoftatur ut sui laboris meminisceret, cohortem fratrum disciplinse habenis erudiret multorumque collegio Christi plebem adunaret suisque institutisedoceret. ] ON AS, Vita S. Columbani,!, 29, p. 108. ., ,

2 Ut nullus se beatum Columbanum perdidisse gemeret, qui ejus doctrinis imbutus fuisset, praesertim cum cernèrent in discipulum, magistri instituta manere. Ibid.,ll, 9, p. 123. ,.',-.

? Saint Colomban prenait à. bon escient cette attitude d'étranger.; Etranger, n'at-ilpas le droit de conserver ses habitudes ? Ce droit, il l'expose à saint Grégoire en le conjurant de lui en assurer la jouissance : Ut nobis peregrinis laboraqtibus

290 MOINES MEROVINGIENS.

œuvre durable ? Les dispositions les plus heureuses et les institutions les plus fortes' finissent toujours par se briser contre une opposition de race, qui est d'ordinaire irréductible. Mais ces résistances n'étaient pas pour déplaire à saint Colomban. Tant qu'il vécut et durant l'abbatiat de son successeur, Luxeuil resta ce qu'il l'avait fait. Les monastères de sa filiation ne s'écartèrent pas davantage de sa volonté.

Le roi Thierry et ses officiers ne furent pas les seuls à lui reprocher ses habitudes étrangères. Les évoques ne se montraient point satisfaits. Il y eut des mécontents jusque dans les rangs des moines. Jonas raconte tout ail long les aventures du frère Agrestius et les accusations lancées par lui contre l'abbé Èustaise ^. Le concile de Chalon (626-627), quoi qu'en dise Jonas, ne mit point terme aux difficultés. Des disciples influents et fidèles jusque-là, saint Romaric et saint Amé par exemple, se laissèrent ébranler. Il y eut des Agrestius même à Bobbio, où l'abbé Attale eut à leur tenir tête ^.

Les oppositions parties du dehors et les révoltes de l'intérieur dénotent un malaise grave, qui aurait pu compromettre le développement et les succès de l'œuvre colombanienne. Mais le temps se chargea d'ap-

tuae pius sententise solatium praestes quo, si non contra fidem est, nostrorum traditionem robores seniorum... Constat enim nos in nostra esse patria, dum nullas istorum suscipimus régulas Gallorum, sed in desertis sedentes, nuUi molesti, cum nostrorum regulis manemus seniorum. S. Colomban, epist. m ad Papam, Epistola Meroving. et Karol, œvi, I. i65.

^ Jonas, op. cit., 123-127. Malnory, 17-19.

• 2 Plusieurs moines se plaignirent de l'abbé Attale, « qui se aiebant nimii fervoris àustèritàtem ferre non posse et arduae disciplinas pondéra portare non valere. » Ibid., II 3.

KÈGLES MONASTIQUES. 29 1

pliquer au mal un remède efficace. Saint Eustaise, mort en 629, eut pour lui succéder l'abbé Walbert. Où et comment le nouvel abbé de Luxeuil connut-il la règle de saint Benoît ? On ne saurait le dire avec quelque certitude • toujours est-il que, durant les premières années de son gouvernement, la règle bénédictine se trouva pratiquée à Luxeuil par les propres disciples de saint Colomban et de saint Eustaise. La règle colombanienne ne s'effaça point devant elle. Mais il se fit une union des deux observances, qui permit de combler les lacunes manifeste^ de l'œuvre de Colomban et de donner à ses monastères une physionomie que l'on pourrait dire plus latine. Les usages du temps reconnaissaient à l'abbé l'autorité suffisante pour opérer semblable fusion. On ne saurait déterminer la part faite à chacune par Walbert. Cela importe peu. Mais cette union se fit assez rapidement, puisque, huit années après la mort d'Eustaise, les maisons qui se fondaient sur le type de Luxeuil adoptaient la règle bénédictine. Ce fut le cas de Rebais (636). Saint Faron, évêque de Meaux, dans un privilège concédé à cette nouvelle fondation, parle de la règle de saint Benoît et de saint Colomban, et encore de la règle de saint Benoît telle que la pratiquaient les moines de Luxeuil ^ Cette union des deux règles est l'un

^ Ubi monachos vel peregrinos sub régula B.'Benedicti, et ad modum Luxoviensis monasterii, devoti délibérant collocare. Et si aliquid ipsi monachi de eorum religione tepide egerint, secundum regulam ipsius B. Benedicti vel B. Columbani, ab eorum abbate corrigantur. Charia qua Burgundqfaro, Meldensis episcopus', privilégia concedit Resbacensi monasterio, dans Paedessus, Diplomata, charia, epistolœ...

292 MOINES MEROVINGIENS.

des faits les plus intéressants que présente l'histoire monastique au VII® siècle. Elle inaugura une ère nouvelle. Les moines, mieux organisés et plus sagement conduits, se propagèrent avec - une rapidité que l'on n'avait pas encore vue. Le biographe de sainte Salaberge fait rémarquer en termes exprès que cette multiplication des monastères dans les villes et les campagnes suivit l'adoption de la règle de saint Benoît ^ Ces communautés nouvelles se formèrent généralement sur le type que Luxeuil venait d'inaugurer. Ce fut le cas de Solignac, de Fleury, de Hautvillers, de Montierender, de Saint-Jean-Baptiste de Laon, de Bèze, de Flay, de Saint- Pierre-le- Vif à Sens, etc. Les documents relatifs à la fondation de Gorbie donnent sur cette présence des deux règles des renseignements explicites. Sainte Bathilde avait prié saint Walbert de Choisir parmi ses moines un abbé capable de gouverner- Corbie. Théodfrid, élu par l'abbé de Luxeuil, suivit, cela va sans dire, les observances de son monastère de profession. Une charte octroyée par l'évéque d'Amiens Bertfrid (664), le dit expressément ''.

ad res Gallo-Francicas spectaniia (Paris, 1843), II, 40. Sur cette charte et la fondation de Rebais, voir Malnory, 27, et Vacandard, Vie de saint Ouen, 61-68.

^ Hujus tempore per Galliarum provincias agmina monachorum ac sacrarum puellarum examina non solum per agros, villas vicosque atque castella, verum etiam per eremi vastitatem ex régula duntàxat beatorum Patrum Benedicti et Columbani puUulare cœperunt, cum ante illud tempus monasteria vix pauca illis èxperireritur in locjs. Vita S. Saîabergce, abbaiissce Laudunensis, Mabillon, Acta Sanctorum, sec. II, 407.

^ Illud etiam addi placuitut ipsi monachi, sub régula sancti Benedicti vel sanctj Columbani conversari et vivere debeant. Levillain, Examen critique' des chartes

RÈGLES MONASTIQUES. SQS

Les fondateurs ne' se contentaient pas tous de saint Benoît et de saint Colomban. La règle dé saint Césaire trouvait forcément place dans les monastères die femmes, puisqu'elle était spécialement écrite pour elles. Aussi saint Genès l'imposa-t-il à ses religieuses de Chamfalières \ Saint Donat, évêque de Besançon, eut la même pensée en organisant la communauté réunie par sa mère auprès de sa . ville ( épiscopale. Saint Basile, saint Macaire, Cassien et les vies des Pères orientaux et occidentaux restèrent toujours en grande estime parmi les mqines francs, qui , continuèrent à leur faire de larges emprunts.

1 Les fondateurs isolés, qui échappaient à l'influence immédiate de Luxeuil, agissaient avec une grande circonspection toutes les fois qu'ils avaient à recueillir dans cette tradition monastique, devenue plus précise, les éléments de leur règle à eux. Saint Philibert entreprit, avant de se fixer à Jumièges, un long voyage à travers la France, la Bourgogne et l'Italie. Il trouvait les

mérovingiennes et cayolingiennes de l'abbaye de Corhie (Paris, 1903,. in-8), 225 et 228. L'auteur défend l'authenticité de cette charte contre Champollion-Figeac et Bruno -KrusGh, qui reprenaient en majeure partie des raisons alléguées au XVI le siècle par Jean de Launoy et par Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, III, SSg et seq. MM. Malnory et Levillain ont, en somme, repris la thèse victorieusement soutenue par Mabillon contre Le Cointe et les Bollandistes. De S. Columbani régula et instituto, an a S. P. Benedicti instituto diversum, an aliqttando cum illo coierit, dans MEabillon. Acta Sanctorum s&c. II, iv-xni. Defensio prœfationis seculi secundi, ibid., m, II, x-xxvi. M. Levillain est pleinement dans le vrai, lorsqu'il donne la présence de ces deux règles dans un même monastère comme un caractère distinctif du Vile siècle. . ,

' Monasterium sacrarum virginum... omni nisu atque conamine fabricare ador. sus est ex régula virorum sanctorum, id est S. Benedicti et S. Cassarii atque Columbani. Vita S. Prœjecti,MA.mïA.oT>i, Acta Sanct., II, 6i3.

règles pratiquées dans un monastère constitué plus instructives que les textes muets d'un livre. La règle bénédictino-colombanienne, telle que les moines de Rebais la pratiquaient sous ses yeux, ne lui suffisait pas. L'expérience qu'il acquit en visitant les divers groupes monastiques lui permit de discerner tout ce qu'il pourrait emprunter à saint Basile, à saint Macaire, à saint Benoît et à saint Colomban. Les œuvres de ces vénérables patriarches étaient l'objet fréquent de ses méditations \ Elles lui servirent à former aux observances régulières ses disciples de Jumièges. Saint Wandrille, qui fonda quelques années auparavant le monastère voisin de Fontenelle, s'était donné une préparation semblable ; il vécut à Bobbio et à Romainmoutier *. Les fondateurs de Fontenelle et de Jumièges furent amenés par leur expérience personnelle à suivre l'exemple de saint Walbert, en adoptant les règles bénédictine et colombanienne.

On croyait inutile de donner un nom d'auteur aux règles ainsi formées d'éléments divers. Moines et abbés les prenaient pour l'expression de la volonté divine et le meilleur moyen d'acquérir la sainteté. Ils les nommaient simplement la sainte règle, régula sancta. Les rois et les

^ Lustrans Luxovium et Bobium vel reliqua cœnobia sub norma S. Columbani degentia atque omnia monasteria quae intra suum gremium Francia et Italia ac tota concludit Burgundia, astuta intentione providens ut prudentissima apis quidquid melioribus florere vidit studiis, hoc suis traxit exemplis. Basilii sancti charismata, Macarii regulam, Benedicti décréta, Columbani instituta sanctissima lectione frequentabat assidua. Vita S. Filiberti abbatis Gemeticensis, Mabil- LON, ActaSanctorum, II, ySS; éd. Poupardin, 5-6, Voir Vacandard, Vie de S. Ouett, 168-170,

2 Vita I S. Wandregesili, Mabillon, II, 5o6-5o7. Vacandard, 161-167. Dom Besse, Saint Wandrille (Paris, 1904, in- 16).

RÈGLES MONASTIQUES. 2g5

évêques leur empruntaient cette expression ^ On Tâppelait encore la règle des saints Pères, régula < sanctorum Patrum^. C'est en ces termes que le concile La^ww^ws^ (663-675) la désigne^. Celui de Bordeaux la nomme la religion des saints Pères ^ que les moines sont tenus d'observer ^. On se bornait quelquefois à copier ces règles, celles de saint Benoît et de saint Colomban par exemple, dans un même volume. Le moine Ovon légua en 74g à son monastère de Fontenelle un manuscrit les contenant à la suite du martyrologe ^. L'autorité de l'abbé et la coutume fixaient en pareil cas les conditions pratiques dans lesquelles la fusion se devait faire. On procédait ailleurs à une rédaction officielle réunissant en un seul tout les éléments pris dans chaque règle. Nous avons trois compilations formées à cette époque et dans ce but. Elles donnent une idée de ce que pouvait alors être l'observance monastique. Ce sont les règles de saint Donat, d'un anonyme pour les vierges, et du Maître.

La première est l'œuvre de saint Donat, évêque de Besançon et moine de Luxeuil. Un monastère d'hommes,

' 1 Charte de Clotaire III, pour la fondation de Corbie, et diplôme de Thieriy III , dans Levillain, 2i5, 233. Voir Tardif, Cartons des rois, i5, 29, 35.

2 Charte de fondation de Bruyères-le-Châtel. (670) dans Tardif, 16.

' Monasteriis juxta sanctorum patrum régulas viventibus. Concilium Latunense, can. 4, éd. MaasiSen, 218.

* Ut monachi sub religionem sanctorum patrum in omnibus conversari debeaqt, Concilium Burdigalefise, ibid., 216.

^ Codicem in quocontineturregula S.Benedictiet S. Columbani et Martyrologium. Gesta abbatum Fontanellensium (Hanovre, 1886, in-8), 38. Voir Mabillon, Annales, II, 145. La bibliothèque de Fontenelle contenait à cette époque un exem-, plaire de la règle de S. Augustin et un de la règle des saints Sérapion, Macaire et Paphnuce.

fondé par-lui dans sa ville épiscopale, suivait les règles de saint Benoît et de saint Colomban. Les moniales réunies par sa mère Flavie à Jussa-Moutier, le prièrent instamment de leur en donner uiie qui répondît mieux à leurs- besoinSé C'est ce qu'ir fit en combinant les chapitres de saint Benoît, de saint Colomban et de saint Césaire. La partie la plus considérable et la plus importante est empruntée à la règle bénédictine, quarante-trois chapitres sur soixante-dix- sept. Saint Césaire vient en second lieu. L'évêque de Besançon a omis toutes les prescriptions qui lui semblaient inutiles, et en particulier ce quia trait à la composition des heures canoniales ^

Un anon5'^me composa pour un monastère inconnu une règle conçue sur un tout autre plan. C'est la Régula cujusdam ad Virgines ^. On y reconnait plutôt l'influence de saint Colomban et des traditions irlandaises. L'auteur a fait cependant des emprunts à la règle bénédictine.

La règle du Maître ^ est également l'œuvre d'unincorir nu. L'auteur procède, à l'exemple de saint Basile, par demandes et par réponses. Le disciple pose une question, et le maître lui donne les explications demandées. Chaque interrogation fournit la matière d'un chapitre. Il n'y en a pas moins de quatre-vingt-onze. Les détails abondent dans ce document. Ils sont en grand nombre empruntés à des usages locaux, dont les sources ne

1 s. Donaii Vesontiensis episcopi régula ad virgines, Holstenius, Codex regularum, 111, 78-120 ; Pat, Lat., XXXVJII, 273-298. Le Cointe, II, 757-767.

2 HoLSTENius, III, 123-149 ; Pat. Lat., LXXXVIII,.io53-io7o.

'-^ Régula M agistri, Holstenius, II, 295-462 ; Pat. Lat., LXXXVIII, 943-1052.

RÈGLES MONASTIQUES. 2g7

sauraient être indiquées avec certitude. Les dispositions principales dérivent de saint Benoît. Saint" Colomban et d'autres interprètes de la tradition monastique ont été mis à contribution, mais avec plus de réserve. Telle qu'elle est; cette règle exprime assez bien l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les fondateurs de monastères vers le milieu du VIP siècle.

Saint Benoît a pris dans la Régula Magistri une place prédominante. L'évolution des observances régulières se faisait partout dans ce sens.. La supériorité incontestable de l'œuvre bénédictine ne se manifestait pas avec moins de force que la nécessité de combler prompte^ ment les lacunes d'une législation monastique insuffisante. Les évêques ne furent pas étrangers à ces transformations. Le concile présidé à Autun par saint Léger (entre 663 et 680) recommande d'une manière à peu près exclusive aux abbés et à leurs moines la pratique de cette règle. Les termes dont les Pères se. servent montrent quelle importance ils ajoutaient à cette prescription, car c'en est véritablement une. Il n'en faudra pas davantage, déclarent-ils, pour augmenter de la manière la plus heureuse le nombre des moines et attirer sur le monde l'abondance des bénédictions divines '.

Cette diffusion de la règle bénédictine continua

^ De abbatibus vero vel monachis ita observare convenit, ut, quidquid canonum ordo vel régula sancti Benedicti edocet.et implere et custodire in omnibu's debeant. Si enim haec omnia fuerint légitime apud abbates vel monasteria conservata, et numerus monachorum Deo propitio augebitur, et mundus omnis per eorum orationes assiduas omnibus malis carebi-contagiis. Concilium Leodegarii episcopi Angustodunensis, can. i5, éd. Maassen, 221.

pendant la fin du VIP siècle et le commencement du VHP *. Il ne faudrait pas en conclure cependant qu'elle fût suivie dans tous les monastères et d'une manière uniforme. Chaque communauté gardait une physionomie propre, grâce à des usages particuliers fixés par l'autorité des abbés ou par des traditions locales. Aussi doit-on se tenir en garde contre une tendance à généraliser, qui jetterait facilement les historiens dans l'illusion. A cette époque moins qu'à aucune autre peut-être, il n'est permis d'étendre à tout un pays le résultat d'observations faites en un ou plusieurs endroits déterminés.

2 Voir Malnory, op. cit., 39-42,

Page 1