CHAPITRE TROISIEME
Fondation du Monastère.
Essaims monastiques. — Fondateurs. — Leurs intentions. — Leur générosité. —
Choix de l'emplacement.
La cellule des ermites est ijarement, à cette époque, le noyau autour duquel se forme le monastère par l'arrivée de quelques disciples. La diffusion du peuple monastique se fait de tout autre façon. On procède beaucoup par essaimage. Une abbaye, devenue nombreuse, se décharge en fondant une communauté nouvelle. Cela se fait quelquefois spontanément, pour déverser ailleurs le trop plein d'une maison. C'est ainsi que Luxeuil sortit d'Anegray et qu'il fonda les monastères de Fontaine, de Grandval et tous ceux de la filiation colombanienne. Il n'y eut pas alors de ruche plus féconde. Fleury fut fondé de cette manière par saint Léodebode, abbé de Saint-Aignan d'Orléans. Les abbayes de Fontenelle et de Sithiu occupent une place d'honneur parmi les abbayes-mères du VIP siècle.
L'essaimage n'eut pas toujours cette spontanéité. Il arriva souvent qu'un religieux, sorti de son monastère sur un ordre formel de son abbé ou sous l'influence d'une idée toute personnelle, cherchât à fonder un établissement monastique dans le but de glorifier Dieu et de contribuer à la sanctification des âmes. Lorsqu'il
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avait trouvé le moyen de réaliser son désir, il demandait quelques moines, soit à son propre monastère, soit à un autre. Des chrétiens qui ambitionnaient de mener la vie religieuse , s'adressaient parfois à lui, et leur nombre était suffisant pour constituer l'embryon monastique. Saint Wandrille, saint Philibert et saint Germer procédèrent de la sorte.
Saint Amand s'y prenait d'une tout autre façon. C'était un missionnaire. Il parcourut de nombreux diocèses depuis les Pyrénées jusqu'aux rives de l'Escaut et de la Meuse, annonçant partout l'Evangile. Sa parole gagnait les païens à la foi chrétienne et les pécheurs à une vie édifiante. Parmi ses convertis, plusieurs éprouvaient le besoin d'embrasser la vie religieuse et, abandonnant leur pays, suivaient le saint apôtre dans ses courses. Amand avait ainsi autour de lui un monastère ambulant. Il laissait de temps à autre une partie de ses disciples en des lieux qui lui semblaient favorables à l'établissement d'une communauté régulière \
Les fondations ne venaient pas toujours de l'initiative d'un moine. Les princes et les évêques comprenaient les services que . pouvaient rendre à un pays les institutions monastiques ; aussi procuraient-ils volontiers cet avantage à leurs diocèses et à leurs États. Le roi Contran et la reine Brunehaut avaient donné pendant la période antérieure l'exemple d'une grande générosité dans la fondation des monastères. Ils eurent des imitateurs au VI I^ siècle. Dagobert s'occupa tout
1 Vita S. Amcindi episc. Traj ectensis , auct. Baudemundo, dans Mabillon, Acta Sanct., II, 679-688..
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particulièrement de l'abbàye de Saint-Denis, dont il passe pour être le fondateur." Sainte Bathilde encouragea de nombreuses fondations, celle de Corbie entre autres. Le monastère de Chelles fut son œuvre de prédilection. C'est là du reste qu'elle voulut passer les dernières années de sa vie. Les monastères de Stavelo et de Malmédy furent^ fondés par saint Remacle sur les instances et avec le concours du ^ roi Sigebert et du maire du palais Grimoald. La plupart des princes francs s'intéressèrent au progrès et à la prospérité des établissements monastiques ; irions aurons à le montrer avec plus de détails dans un chapitre consacré à la situation faite aux monastères dans la société civile et religieuse. Ces' fondateurs royaux cherchaient à honorer Dieu et un saint, à se ménager une sépulture et des prières après leur mort, à mériter pour eux, pour leur postérité et pour leur royaume, l'intercession des serviteurs de DieUi
' Les évêques ne montrèrent pas moins d'empressement que les rois à seconder l'expansion monastique. Les pontifes sortis des abbayes colombaniênnes eurent à cœur de donner à leurs églises une ou plusiieurs communautés de moines. Ceux qui avaient reçu la dignité épiscopale sans passer par la vie religieuse furent, quelques-uns du moins, tout aussi dévoués. On peut nommer saint Didier de Cahors, saint Ouen de Rouen, saint Sulpice de Bourges, saint Priest de Clermont, saint Eloi de Noypn. Le troisième concile de Tolède reconnaissait aux évêques d'Espagne le droit de transformer en monastère une église de leur diocèse et de le doter avec des biens appartenant à ce même
diocèse '. Ceux des églises franques avaient la même faculté, et ils en usèrent, avec l'assentiment de leur clergé *.
Lorsque les évêques ne pouvaient agir eux-mêmes, ils déterminaient un laïque riche et influent à se faire le promoteur d'une fondation désirée et à en assumer la charge. Saint Amand sut communiquer aux chefs des grandes familles ce zèle pour la multiplication des monastères. L'évêque de Clermont saint Priest engagea le comte saint Genès, qui possédait une fortune considérable et n'avait pas d'enfants, à adopter la sainte Église de Dieu et à fonder le monastère de Chamalières ^, Son successeur, saint Avit, acheta le terrain sur lequel fut construit le monastère de Volvic *.
Les laïques fervents n'attendaient pas l'invitation épiscopale pour entreprendre une fondation monastique. C'est ainsi que saint Eloi établit son monastère de Solignac. La famille de son ami, saint Ouen, se fit remarquer par sa générosité envers les monastères de Rebais et de Jouarre. Le père de Déodat, évêque de Chartres, fondateur d'un monastère en l'honneur de sainte Marie ^ ; Charderic, fondateur de Tussonval ®, et la noble
^ Si episcopus unam de parochianis ecclésiis suis monasterium dicare voluerit, ut in ea monachorum regulariter congregatio vivat, hoc de consensu consilii sui habeat licentiam faciendi ; qui etiamsi de rébus ecclesise pro eorum substantia aliquid, quod detrimentum ecclesiae non exhibet, eidem loco donaverint, sit stabile. Concilium Toleianum III, can. 4, Labbe, Amplissima ColUctio, IX, 994.
2 Pardessus, Diplomata, chartes, epistolce, Prolegomena, I, 2 12-21 3.
3 Vita S. Prœjecti, Mabillon, II, 6i3.
* Ibid., 6i3 et 622.
* Tardif, Cartons des rois, 28-29.
« Ibid. , 3o.
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Ghrothilde, qui fonda le monastère de Bruyères-le- Chatel pour l'expiation de ses péchés, pour la gloire de Dieu et de sainte Marie ^ , méritent une mention spéciale. On trouve dans la charte de fondation de cette dernière communauté l'expression fidèle des sentiments qui animaient la plupart des fondateurs. La pieuse Ghrothilde se propose de glorifier Dieu et sa mère, d'honorer les saints dont les reliques sont conservées dans l'église du monastère et d'assurer, pour elle, pour les rois et pour la sainte Eglise, un service continuel de prières. Elle use d'un droit admis partout en nommant la première abbesse ; comme beaucoup d'autres fondateurs, elle la choisit parmi les membres de sa famille. Cette manifestation, qui semble excessive, de l'affection familiale, laisse intactes les nobles préoccupations de la fondatrice ; elle veut que les moniales réunies par ses soins vivent toujours conformément aux règles des saints Pères et aux traditions de l'ordre monastique.
Saint Eloi a révélé les sentiments qui l'animaient lors de la fondation de Tabbaye de Solignac dans une épître adressée aux moines de cette église. Après la longue énumération de tous les biens qu'il leur abandonne, il leur demande de rester fidèles à la
' Pardessus, II, 148-150. Et ideo in Dei nomine et in honore sanctae Marias, genitricis Domini nostri Jesu Christi et ceterorum sanctorum, quorum pignora in ipso monasterio habentur inserta in loco noncupanteBrocaria... afflante Christo, monasterium puellarum devota mente decrevi fundare, ubi nepte mea Mummolam instituemus abbatissam ; ea vero ratione ut sub evangelica et apostolica traditione et regola sanctorum patrum perpetuis temporibus ipsa et successoris earum. in loco tramete debeant viam perfrui et pro felicitatem regum vel statu Ecclesiae et pro animae meae remedium Domini misëricordia adténcius deprecare.
pratique des règles de saint Benoît et de saint Colomban et de prier pour le bonheur des rois, pour le salut de sa propre âme, pour la paix du peuple et pour la tranquillité des serviteurs de Dieu. Il conjure le roi de veiller sur cette fondation, et l'abbé Remacle de maintenir l'exacte observance de la règle ^ Les fondateurs se faisaient un devoir d'assurer l'existence matérielle des moines. En agissant de la sorte, ils leur ménageaient la possibilité de prier Dieu avec, plus de liberté et de suivre toutes les prescriptions des saints Pères. Les bienfaiteurs complétaient ensuite leur œuvre en pourvoyant aux besoins qui se manifestaient. Les moines qui prenaient l'initiative d'une fondation réunissaient quelquefois euxmêmes les sommes nécessaires à l'acquisition du premier domaine. C'est ce que fit saint Wandrille à Fontenelle. Saint Philibert, qui, n'avait pas les mêmes moyens, eut recours à la générosité du roi Clovis II et de sainte Bathilde \ Les rois furent les premiers parmi ; les bienfaiteurs des monastères fondés par eux ou par d'autres. Ils disposaient en leur faveur ,des anciens domaines du fisc tombés en leur possession après la conquête. Les grands, qui avaient eux aussi largement bénéficié de l'occupation de la Gaule romaine ^, trouvaient dans les terres acquises au même titre de quoi donner aux religieux. Ges personnes
1 Voir Krusch, Script, reruvi Merov. ,IW, 743-749, qui se prononce pour l'authenticité de ce document contre le sentiment de M. Malnory.
2 Vita S. Filiberti, Mabillon, ActaSanct., sec. II, 785-786.
^ Voir Julien Havet.Dm partage des terres entre les Romains et les Barbares chez les Burgondes e,t les Bisigoths, dans Revtie historique, VI (1878), 87-99.
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généreuses espéraient obtenir par ce moyen une récompense éternelle, le salut de leurs âmes et de celles de leurs parents i. Quelques-unes demandaient, en échange de leurs bienfaits, une sépulture dans l'église monastique. Telle fut la noble chrétienne Bobila, qui, du temps de saint Didier, évêque de Cahors, distribuait la plus grande partie de ses biens aux établissements ecclésiastiques et religieux ; les moines de Saint- Amans, qui avaient reçu d'elle quatre domaines, l'ensevelirent dans leur basilique ^. Théodétrude, qui avait donné au monastère de Saint-Denis des terres situées en Chambly, en Beauvaisis et en Limousin ^, obtint le même honneur.
Ces largesses ne se répandaient pas également sur tous les monastères. Pendant que les uns possédaient largement de quoi pourvoir à leurs. besoins, les autres se voyaient réduits à un état voisin de l'indigence. Le travail de chaque jour ne suffisait point à les mettre à l'abri de la misère. Il leur fallait compter sur des secours qui se faisaient parfois longtemps attendre. La Providence finissait par les prendre en pitié. On y conservait religieusement le souvenir d'aumônes arrivées de la façon la plus inattendue. Les moniales pour lesquelles un anonyme composa une règle en firent souvent l'expérience. Aussi leur législateur crutil devoir indiquer la manière de recevoir ces charités.
1 Voir Tardif, op. cit., 42.
2 Vie de S. Didier, éd. Poupardin, 33.
^ Julien Havet, Questions mérovingiennes, dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes, LI, 5o-52.
3o6 MOINES MÉROVINGIENS.
Les provisions étaient, cela va sans dire, remises du dehors à la sœur portière. Celle-ci, avant de les remettre au cellier, les exposait quelque temps au milieu de l'oratoire, afin que les religieuses, en les voyant, recommandassent à Dieu leur charitable bienfaiteur '. Les moines ou les laïques, fussent-ils rois, qui procédaient à la fondation d'un monastère, s'assuraient au préalable du consentement épiscopal. Cette coutume déjà ancienne était pleinement entrée dans les mœurs *. Cette autorisation avait son expression la plus solennelle dans la dédicace de l'église monastique. Une tradition vénérable, adoptée par les moines, voulait que cette cérémonie fût célébrée avec éclat. Cet honneur appartenait de droit à l'évéque diocésain. Saint Ouen ou Dadon fit consacrer son monastère de Rebais par saint Amand, en présence de saint Faron, évêque de Meaux ^. Devenu évêque de Rouen, il se rendit à l'appel de saint Wandrille et consacra la basilique de Fontenellê. Saint Didier, évêque de Cahors, invita le plus grand nombre d'évêques possible à la dédicace de la basilique de son monastère de Saint-Amans. Saint Paul de Verdun, qu'il avait connu jadis à la cour du roi Dagobert, fut des invités. « Vous avez appris déjà, je pense, lui écrivit-il, que j'ai entrepris
^ Régula cujusdani ad virgines, m, Holstenius, UT, 127.
^ En Orient, ce consentement avait sa forme dans une bénédiction du lieu où devait s'élever le monastère, distincte de la consécration de l'église. L'évéque se rendait sur les lieux, élevait les mains au ciel et par sa prière il consacrait le sol au Seigneur ; en foi de quoi il y plantait le signe du salut.
3 Vita S. Agili abhatis Resbacensis, Mabillon, II, Sog.
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la construction d'un monastère et que la basilique est déjà terminée par le secours de Dieu. Je prie votre dignité apostolique de vouloir bien assister à la dédicace... nous nous assurerons la présence de plusieurs autres évêques, afin qu'ils nous éclairent et nous fortifient par leurs exemples et leurs exhortations... ^ »
L'autorisation épiscopale était soigneusement indiquée dans les actes officiels relatifs à l'institution du nouveau monastère, et en particulier dans la charte de fondation ^.
Le choix des lieux sur lesquels devait vivre une communauté religieuse était dicté par les circonstances. Les fondateurs n'obéissaient en cela à aucune loi ou coutume plus ou moins généralement admise. Ceux qui se proposaient avant tout l'organisation du culte d'un saint autour de son tombeau et de ses reliques construisaient le monastère et son église dans l'endroit même où on les vénérait. Ce fut généralement le cas dans les villes ou dans leurs faubourgs, comme durant la période précédente. Toutes les fondations urbaines du VIP siècle ne furent pas cependant motivées par la présence d'une relique insigne ou d'un corps saint. Cette situation paraissait à beaucoup préférable à l'isolement au milieu des campagnes et des forêts.
^ s. Didier de Cahors, epist. i, ii, dans Epistolcs cevi Merovingici et Karolini, I, 199.
2 Una cum consensu Gallearum pontificum, in re mea propria, quam ex successione parentum meorum obvenit, monasterium in honore sancti illi sedificavi. Formule d'une charte de fondation dans Recueil des formules usitées dans l'Empire des Francs du V^au X« siècle, par EvG. deRoziére, Paris, 1861, in-8, II, 723. Cet assentiment donné à une fondation ne doit pas être confondu avec la concession des privilèges que l'évêque octroyait au monastère déjà établi.
3o8 MOINES MÉROVINGIENS.
Les femmes appréciaient particulièrement les avantages spirituels et temporels qu'offrait le séjour dans une ville, surtout épiscopale.
La vie n'était pas toujours facile pour les moines dans les solitudes. Celles qui avoisinaient les frontières de l'est et du nord ne présentaient aucune sécurité. Leurs habitants se trouvaient sans cesse exposés aux incursions des troupes barbares qui ne craignaient pas de pénétrer fort avant en Burgondie et en Austrasie. Les bandes de pillards nomades étaient tout aussi redoutables. Il n'y avait, pour protéger les campagnards, moines ou laïques, ni police ni 'armée régulière. Les guerres fréquentes qui mettaient aux prises les rois mérovingiens augmentaient encore l'insécurité générale. On risquait à chaque instant dé voir les brigands ou les soldats faire main basse sur tout.
L'épaisseur des forêts, qui mettait les solitaires à l'abri de quelques-uns de ces dangers, était, pour des motifs différents, une cause de frayeur. Les loups, les ours, les sangliers et autres animaux qui les peuplaient ne faisaient pas toujours aux solitaires l'accueil respecteux et sympathique raconté par certains hagiographes. Saint Colomban avait sur ces bêtes une autorité dont il fit plus d'une fois usage. Mais ce privilège, réservé à quelques saints, fut extrêmement rare. Les moines, comme le reste des hommes, eurent à se prémunir contre les attaques de pareils ennemis. L'imagination populaire en ajoutait d'autres, non moins effrayants. Les bois inhabités et les montagnes inaccessibles passaient pour être le séjour des esprits mauvais. L'arrivée des serviteurs de Dieu n'était point de nature à les
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réjouir. Car, ils le sentaient bien/ ces nouveaux venus les forceraient à quitter la place. On crut souvent entendre les hurlements plaintifs et furieux que leur arrachait cette perspective ^
Néanmoins l'insécurité des campagnes et l'horreur des solitudes profondes étaient loin de produire sur tous les mêmes sentiments; Si elles inspiraient de la crainte à certains esprits timides, elles exerçaient sur les âmes fortes un ascendant irrésistible. L'éloignement des hommes et le contact direct avec la nature écartent les distractions et mettent Dieu à la portée de son serviteur. L'existence dans un pareil milieu nécessite des efforts continuels, mais cette continuité de l'effort trempe le caractère et accroît la vigueur physique. Cela convenait à des moines.
Aussi les vit-on, à cette époque d'expansion de la vie monastique, multiplier les fondations au sein des forêts. Saint Colomban en donna l'exemple. Il fut imité surtout après la fusion de sa règle avec celle de saint Benoît dans une commune observance. Les femmes avaient le même entrain que les hommes ^. On cherchait, dans cet isolement, des lieux consacrés par les souvenirs de la mort ou de la vie d'un saint et tout désignés à la piété des fondateurs monastiques. C'est ainsi que le monastère de Volvic fut établi par saint Avit, évêque de Clermont, au lieu même où saint Priest, son prédécesseur, avait été mis à mort. Saint Leufroid
• Les moines, hantés par cette pensée du séjour des démons dans les solitudes, prenaient aisément pour leurs cris les hurlements des loups grossis par l'écho. - Viia S. Salabergce, Mabillon, II, 407, loc. cit.
3lO MOINES MÉROVINGIENS.
bâtit celui de Madriacum en un endroit que la tradition désignait comme sanctifié par la présence et les prières de saint Ouen. Mais ce sont là des circonstances plutôt exceptionnelles. Les reliques qui se trouvaient dans certains monastères au moment de leur fondation, y étaient venues généralement avec les fondateurs, à moins toutefois qu'il ne s'agisse d'une communauté formée autour d'une église construite précédemment, et dans laquelle on vénérait déjà les ossements ou les souvenirs de quelque saint.
Nous ne saurions dire si les moines se préoccupèrent de choisir des sites agréables ou grandioses pour y fixer leur séjour. D'instinct ou volontairement, ils ont souvent montré dans leur choix un sentiment parfait des beautés de la nature ; mais les vastes horizons et la vue des escarpements rocailleux ou boisés ne suffisent pas, lorsqu'il s'agit de donner à toute une communauté de quoi vivre. Le travail le plus opiniâtre arrache difficilement à la terre une maigre récolte. Aussi manquait-on parfois, dans ces régions, du strict nécessaire. Les disciples de saint Colomban en firent à Anegray la douloureuse expérience ^ Certaines vallées offraient cependant aux moines cultivateurs un sol fertile et plantureux. Us avaient alors, outre les ressources d'une exploitation fructueuse, l'agrément de paysages pittoresques. Tel fut le cas de l'abbaye de Manglieu, fondée par l'évêque saint Genès dans les montagnes de l'Auvergne. La description qu'en trace le biographe de saint Bonnet vaut
^JoNAs, Viia S. Columbani, yS.
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une citation. « Cette solitude est si reculée et si bien faite pour la sainte sagesse, que tous affirment que telle est l'origine de son nom. Elle est protégée de tous côtés par un rempart de collines ; des forêts aux arbres touffus la couvrent de leur ombrage. Les prairies, arrosées par une rivière, étalent l'abondance de l'herbe verdoyante et fleurie et ressemblent à un jardin ^ »
Les moines cherchaient avant tout une installation avantageuse, où ils pourraient organiser commodément un monastère et ses services multiples, et des terres assez fertiles pour leur donner de quoi vivre. Ils trouvaient ces diverses conditions soit dans les plaines, soit dans les vallées des rivières et des fleuves. La proximité de l'eau leur présentait d'inappréciables avantages. L'eau entretient partout une humidité fertilisante ; elle nourrit du poisson ; le lit qu'elle se fraie à travers les campagnes fournit un moyen de communication. Nous rencontrons quelques-uns des monastères fondés à cette époque sur les bords de la Seine, de nos autres fleuves ou de leurs principaux affluents. D'autres, et c'est le plus grand nombre, sont établis près d'un modeste cours d'eau, en des lieux inhabités jusque-là ; les moines s'installant ainsi en pays innommé désignaient leur abbaye par le nom de la rivière ou du ruisseau. Ce fut le cas de Fontenelle, de Corbie, d'Elnone, de Lobbe et de beaucoup d'autres. Toute abbaye formée en un endroit connu gardait le nom de la localité. L'usage de leur donner le vocable d'un saint ou une appellation symbolique
1 Vita S. Boniti, Mabillon, III, I, 83.
3i2 MOINES MÉROVINGIENS.
rie se présente que bien plus tard dans le moyen âge. La nature se chargeait de fournir aux moines le surcroît des sites gracieux. Ils abondent dans les vallées que traversent et fertilisent les fleuves et les rivières de la France. Ces paysages reçoivent du travail humain une grande partie de leur beauté. Les travailleurs monastiques du VIP siècle prêtèrent hardiment leur concours à la nature pour embellir les lieux où ils passaient leur existence. Leurs successeurs immédiats, qui profitèrent de leur labeur, surent en apprécier les fruits. Les moines neustriens semblent avoir fait un cas très grand de ces transformations opérées par leurs devanciers. Ceux de Jumièges et de Fontenelle, en particulier, ne se lassent jamais de dire l'admiration que leur inspire la vue des sites à la fois grandioses et gracieux au milieu desquels se dressent leurs monastères ^. Le panorama qui se déroule autour de Solignac, la fertilité des campagnes, la beauté des jardins et des immenses vergers couverts de fruits, le feuillage des forêts qui couvrent les flancs de collines abruptes déchirées par des roches pittoresques, le murmure d'une rivière, tout cela forme un ensemble merveilleux qui excite l'enthousiasme du biographe, de saint Eloi. On se croirait, dit-il, dans un coin du paradis ^.
1 Viia S. Filiberti, Mabillon, II, 786. Gesta Abbatum Fontanellensium, éd. Loe- VENFELD, i3-i5.
2 Sicque illic segais animus recreatur, ac si partem amaenitatis paradisi se occupasse gratuletur. Vita S. Eligii, i, 16, 682.