‹ Les moines égyptiensChapitre 1 sur 34 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

effraie ce qu'on est convenu d'appeler le grand public ou les gens du monde. Ce grand public, ces gens du monde méritent bien toutefois que l'on s'occupe un peu de satisfaire leurs goûts et qu'on leur présente une œuvre historique dans la forme qui leur plait, car autant que les autres ils ont droit à être instruits. A quoi servent les résultats péniblement obtenus par les chercheurs dans toutes les œuvres de l'esprit, si Ton ne prend pas soin de les faire connaître, de les faire passer au nombre des vérités courantes et reçues ? Si les grands inventeurs de notre siècle s'étaient contentés de consigner les résultats obtenus par leur génie dans des ouvrages tout hérissés de formules algébriques ou de chitlVes, les changements merveilleux opérés dans notre civilisation depuis le commencement de ce siècle n'auraient pas eu lieu. Sans doute la possession de la vérité procure déjà un plaisir intime, plus doux et plus délicat que ne peut le croire la foule : l'apparition claire et lumineuse de la véj ité au bout de recherches souvent pratiquées dans une obscurité plus ou moins profonde emplit l'àme d'une joie ineffable, véritable ivresse du commerce secret qui a lieu entre l'esprit et la vérité. C/est là la plus solide récompense du travailleur: sil lui était permis d'être égoïste, il lui serait en même temps permis de s'en tenir là. Mais avec hi possession de la vérité commencent pour lui de jiouveaux devoirs auxquels il doit se consacrer. Chacun dans la société humaine est tenu de four-

PREFACE Vil

nir son contingent à l'avancement, au progrès de la civilisation et de la science : tous n'ont pas le même rôle, la même gloire ; les astres au firmament n'ont pas tous la même clarté, mais tous envoient leur lumière quelle qu'elle soit. Pour le voyageur qui marche dans une nuit obscure, la plus faible lueur est toujours la bienvenue. C'est ainsi que je comprends le r(3le du travailleur qui forge ses idées, comme d'autres le fer et l'acier. C'est pourquoi après avoir amassé, traduit, commenté et édité les matériaux que j'ai livrés au public restreint de la science, tout en attendant le verdict que porteront sur mon travail les juges compétents dont les critiques elles-mêmes seront un honneur pour moi, j'ai cru que je ne devais pas laisser à d'autres le soin de faire connaître les résultats qui se dégagent des monuments publiés.

Je ne me fais pas l'illusion de croire que mon œuvre a une grande importance : ce n'est qu'une minime contribution à l'histoire d'une époque troublée et d^un pays marchant rapidement à la ruine et à la désolation. Le héros de mon récit n'est pas l'un de ces personnages qui ont attiré sur eux l'attention de l'histoire par l'éclat de leurs crimes plus que par l'excellence de leurs services envers l'humanité ; ce n'est ni un roi, ni un grand capitaine, ni un législateur, ni un artiste, ce n'est qu'un pauvre moine ayant passé sa vie presque tout entière dans un petit coin de l'Egypte et n'ayant fait de bruit que dans son

VIII l»REFACE

petit pays. Si le récit de sa vie ne devait servir qu'à le faire connaître personnellement, il serait inutile de l'entreprendre : le monde a sans doute vu et verra encore beaucoup de personnages semblables dont le nom restera toujours inconnu. Mais par un heureux concours de circonstances, à l'histoire de ce moine se rattache l'histoire du développement du Christianisme en Egypte, et Tétude de sa vie fait mieux comprendre le phénomène étonnant qui se produisit à cette époque. D'un autre côté ce moine fut animé de passions extraordinaires dont on peut faire une analyse aussi minutieuse qu'exacte, et par là sa vie appartient aux recherches du philosophe. Si de ce livre il peut sortir des idées générales qui, je ne dirai pas changent, mais éclairent un peu plus vivement les obscurités de l'histoire à cette époque, je me tiendrai pour amplement récompensé de ravoir écrit. C'est dans cette espérance que je le publie. On connaît bien les faits et gestes des grands acteurs du drame religieux et chrétien de cette époque : on pourra peut-être rectifier certains contours, mais les grandes lignes de l'histoire des Athanase, des Cyrille, des Dioscore sont tracées de telle manière qu'elles défient toute rectification. On ne peut guère non plus espérer jeter quelque lumière nouvelle dans le chaos des disputes théologiques qui ont perdu l'Orient tout entier et principalement l'Egypte. Mais ce qu'on ignore à peu près complètement, ce sont les idées des peuples dont quelques grands personnages

PHEFACE IX

agitaient arbitrairement le sort, c'est la manière dont on le conduisait et dont il se laissait conduire. Lhistoire de l'Egypte chrétienne s'est trop résumée jusqu'ici dans celle des patriarches d'Alexandrie ; il ne sera donc pas inutile de connaître quelle était dans la Thébaïde officielle la vie de ces moines dont la réputation a survécu jusqu'à nos jours, de les interroger eux mêmes sur leurs idées, leurs passions, leurs actions et de voir s'ils nous répondront conformément à l'idée que nous nous en formons.

Pour écrire cette vie, je me suis exclusivement servi de sources indigènes. Je dois dire tout d^abord que ces sources sont les seules qui pouvaient être employées , car à l'exception de certains grands événements auxquels il est fait allusion, les faits racontés ici ne constituent qu'une histoire purement individuelle et locale. Mon récit n'est autre chose qu'une monographie plus détaillée que ne l'est d'ordinaire ce genre d'ouvrage. Les sources employées sont de deux sortes : les unes proviennent d 'œuvres étrangères à notre héros, je veux dire écrites par d'autres que par Schnoudi, qu'elles se rapportent directement à lui ou non ; les autres découlent de ses propres œuvres. La première catégorie comprend des ouvrages de diverses sortes et de valeur fort diverse : les uns, comme les règles monastiques, les lettres d'administration intérieure, matérielle ou morale, méritent une confiance absolue ; les autres, vies, sermons, actes ne doivent êtres crus que sous béné-

Page 1