‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

COMMENT LE PRIEUR MUGUETA AVEC LA CLAUDETTE ET VOULUT LA PRENDRE PAR FORCE

fnr8***'**'TxQi'

i advint que monseigneur Balthazar se rendit en le château d'Ancy pour terminer quelques affaires en litige avec le seigneur de Navréchamps.

Dans la galerie de la grande salle, il aperçut la Claudette qui taillait une robe de velours et qui, allègrement, poussait Taiguille en chantant comme une alouette amoureuse.

Le prieur, ayant congédié Tarcher qui l'accompagnait, s'arrêta auprès de la jolie chambrière et, tout en admirant son ouvrage, lui fît de galants compliments sur sa belle chanson ; puis il la requit de le conduire vers le seigneur de Navréchamps.

La Claudette répondit, en faisant maintes rêvé-

rences, que ledit seigneur était parti dès l'aube du jour pour giboyer dans la forêt de Gorze, avec les gentilshommes ses amis et bons voisins. Et la Claudette fut si accorte et de si agréable mine, en tenant ce propos, que le prieur, séduit et piqué d'amour, résolut de tenter l'aventure, car, à son avis, cette humble chambrière était plus friande que certaines dames de haut parage qu'il rencontrait à ses heures.

Il enjoignit donc à la belle fille de l'accompagner dans la grande salle , pour lui montrer les armures, tableaux, statues et autres choses rares et merveilleuses qui s'y trouvaient, et qu'il était désireux de contempler à loisir.

Mais, chemin faisant, le prieur ne quittait pas du regard le gracieux corsage et le joli minois de la Claudette, et il les admirait bien plus que toutes les images des saints et des saintes portraiturés dans leurs extases et dans leurs martyres.

Et, certes, ils étaient moult beaux à voir, ainsi que les ancêtres, armés à haut appareil, et les juges, docteurs et prélats ornés glorieusement de bonnets carrés et de manteaux fourrés. C'était aussi une fête pour les yeux de regarder les por traits des nobles dames richement accoutrées et coiffées de hennins pointus, cornus et biscornus comme il était de mode au temps jadis.

On Toyait aussi une belle statue de l'empereur Probus, cet homme de bien si justement nommé, qui commanda à ses légions de planter la Tigne en notre pajs, pour permettre aux Messins de dire la messe.

Bien qu'il îàt grand ami de Probus, autant que de Noé, le prieur n'arrêta sa vue que sur les images des déesses païennes représentées dans leurs mignons ébats avec les dieux faunes, satyres et autres insignes ruffiens de TOlympe et de la terre. Il regarda aussi avec complaisance un tableau où Ton voyait sainte Marie TEgyptiaque se rebrassant jusqu'au menton pour cacher sa figure, tant elle était honteuse de ne pouvoir payer les bateliers qui l'avaient conduite à Jérusalem. Et lesdits bateliers, avec leur mine étonnée joyeus.^ment, semblaient s'estimer bien payés de leur peioe par la vue de la pièce que la sainte leur montrait, à défaut d'autre monnaie, car les femmes ont le privilège naturel de porter toujours leur gagne-pain et tire-lire sous leurs cottes.

Le prieur, souriant d'aise, commentait en une belle glose de paillard cette plaisante aventure, cependant que la Claudette, toate confuse, demeu rait pantoise et détournait lesyeux en rougissant. Faites état que monseigneur Balthazar, muguetant comme un page, assurait, en son patois de vert

— co —

galanfî- que la Claudette était plus désirable que toutes les belles femmes portraiturées sur les tableaux. Puis, par de magnifiques promesses, il sollicitait la jolie chambrière de lui octroyer le déduit, en lui remontrant que la chosette, avec un homme d'église, n'était pas un péché, mais un acte très méritoire.

Nonobstant ces arguments patelins, la Claudette ne voulait pas se laisser prendre au trébuchet et fuyait le pourchas du prieur, comme un pauvre lapereau devant un brigand de lévrier à jeun.

Finalement, elle fut atteinte et prise dans un coin de la salle, car le prieur, en véhément appétit de chair vive, s'était mis dûment à sa poursuite et, rayant saisie par la taille, voulait lui donner quelques baisers de sa vilaine trogne.

En ce péril, la Claudette se rebèquait vaillamment et tortillait de tout son corps comme une palombe dans les griffes d'un épervier; puis elle criait à l'aide, demandait grâce et donnait force coups de pied et de poing en se démenant comme toutes les filles prises par force et qui en sont vraiment fâchées.

Mais, pour le prieur, cette courageuse défense n'était pas plus qu'une piqûre de puce sur le cuir d'un éléphant, et le paillard, ne voulant 8*arrèter

- (Il —

en chemin, renversa la Claudette qui, suffoquée par sa grande épouvante et par les efforts de la lutte, demeura quasi-morte, à la merci du déloyal vainqueur.

Page 1