CHAPITRE XI
COMMENT LE PRESSOIR ET LE PRIEUR DU COUVENT D ANCY ÉTAIENT DE GRANDES MERVEILLES
ar une insigne déyotion, les moines de Saint- Vincent avaient gravé, sar la porte de leur pressoir cette sentence en belles lettres bien apparentes :
« Loué soit le très saint sacrement de Tautei ». Par cette inscription, les moines, bons buveurs, ne voulaient certainement désigner autre chose que le vin friand et délicieux, comme, par un même détour de langage, ils eussent désigné Teau en mettant sur une fontaine ces mots : « Loué soit le très saint sacrement du baptême ». Mais de celui-là ils n'avaient cure.
A vrai dire, les bons moines ne pouvaient, par révérence de leur état, glorifier hautement et coram poptdo la joyeuse purée septembrale e»
écrivant sur leur pressoir : « Vive le bon vin ! » car cet allcluia, qui se lit aux enseignes des cabarets, est souvent chanté par les ribauds, francs pjautiers et tous les gens de bien qui se rigolent en la compagnie des bouteilles.
Mais c'était tout un pour le piot bien aimé que les moines buvaient à tire-larigot durant toute Tannée, sans encourir les remontrances du pape ni le moindre soupçon d*hérésie.
Quant au pressoir, c'était un engin admirable façonné d'un seul arbre de chêne qui avait été coupé dans le Chesnoy de Gorze, ou ailleurs pour ne pas mentir. Et ledit arbre était de telle longueur et épaisseur que, dans toute la contrée nul ne pouvait l'égaler en dimension, car il mesurait vingt-quatre coudées et un empan d'un bout à l'autre, et il était gros à proportion.
Au-dessus de la mée Ton voyait, sculptées magnifiquement dans le bois de Tarbre, les armoiries du prieur Balthazar de Coincelle, qui avait donné ce pressoir au couvent et qui portait en son blason : « parti de gueules et d'or avec deux grappes de raisin de même, de l'un en l'autre ».
Au-dessous de Técu se trouvait la devise, conçue en équivoque bib.eronique : « Natura diverse ffciudct >, laquelle, en dépit des grammairiens, était toujours interprétée de la manière suivante : « Nature a dit verse au godet », comme
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étant plus conforme à la pansée des moines.
M'est avis que le prieur ne pouvait guère choisir des armoiries et une dsvise plus belles, plus vraies et plus glorieuses pour la religion. En effet, Dieu, dans sa bonté, a voulu que vigneron et « ivrongne », comme disent les Bourguignons, fussent la même chose et que l'un procédât de Tautre, en notre beau pays de Lorraine, où nul jamais n'est traître au vin.
La preuve de cette éternelle prédestination se troave dans la composition de ces mots vigneron et a ivrongne », lesquels se forment l'un de l'autre par une gentille transposition des lettres. Aussi vont-ils joyeusement de compagnie, par expresse ordonnance de Dieu, ce dont il soit loué partout !
L'écrou du pressoir était établi en le fourchon des deux maîtresses branches de l'arbre et portait une énorme vis en bon bois de cormier, enserrée dans une meule aussi grosse que la Roche-qui- Tourne, laquelle est des plus notables en les bois d'Ancy.
Pour mouvoir ce bel engin de vendange, la besogne ne manquait à six pressiireurs, et non des moindres en vigueur, qui maintes fois .suaient de ahan pour soulever la pesante machine.
Alors, aux premiers tours de la vis, le grand diable d'arbre commençait à geindre moult belle-
ment contre les jumelles; puis il bourdonnait comme une grosse mouche, et quelque temps après, il faisait une plaisante musique d'orgues qui allait toujours en augmentant et devenait un bruit si épouvantable que l'on croyait ouïr cent pétarades de bombardes, et finalement voir tout Tengin arraché de ses fondements.
Chacun sait que les maîtres pressureurs, tous bons raillards, disent que ce bruit du pressoir est causé par les graines de pineaux qui éclatent soudain sur la mée. Et il n*en faut douter moins que de l'Evangile, car lesdits pineaux ont coutume de faire un terrible vacarme dans les hauts-dechausses des petits vendangeurs.
A l'exception de la cave et du réfectoire, le pressoir était, de tout le couvent, le lieu que préférait mondit seigneur Balthazar de Coincelle. Le bon prieur d'Ancy était âgé de quarante-neuf ans, il muguetait comme un jouvenceau avec toutes les filles et femmes du pays et volontiers haussait le godet, comme une lavandière de buées. 11 passait pour le plus grand bailleur de bénédictions qui fût dans les Trois Evèchés, car il était de haute taille, comme un géant, et d'une force extraordinaire. Il avait le poil rousseau, très bonne trogne d'ivrogne, amplement colorée de vinpierre et ornée de maintes pompettes bourgeonnant sur le nez, comme il convient à tout
honnête buveur et puissant ribaud « Vir pilosus et fortis et luxiiriosusy selon 1 Ecriture ». En somme, il était un vrai moine, bien digne d'être le prieur du couvent.
Au temps des vendanges, mondit seigneur Balthazar hantait le pressoir plus que la chapelle, et se complaisait grandement, dans ce temple de Bacchus, à voir faire le bon vin qui devait être bu à pleins calices pour honorer le vrai Dieu durant la messe et entre tous les offices. Aussi, dans sa joie, chantait-il plus souvent les plaisants cantiques de la bouteille que les plus belles antiennes de l'antiphonier.
Il passait alors bien des heures en contemplation admirative des tas de pineaux, foirards, fumés et autres raisins jetés sur la mée; et il supputait le nombre de muids qui devaient sortir du pressoir pour entrer dans la cave. Puis il considérait tous les faits et gestes des pressureurs qui pâtissaient les raisins en forme de pain, disposaient les méaux l'un sur l'autre en bel ordre quadrangulaire, tournaient la vis, taillaient le tas à grands coups de doloire, et recommençaient je ne sais quantes fois, jusqu*à ce qu'il ne restât plus sur la mée assez de "vin pour soûler une mouche.
Parfois, à la vue du beau vin qui débordait comme un torrent dans Tauge de pierre, monseigneur Balthazar, oubliant sa mitre et sa crosse,
remplissait bravement les seilles et les hottes, pour empêcher le dégât et hâter la besogne.
Cela fait, il se réjouissait en pourléchant ses babines teintes de vin de première goutte; puis, tenant deux verres pleins, comme s'il eût dit une double messe, il les guignait curieusement des yeux, dans un rayon de soleil, pour comparer le vin de pied-chaux et le vin de pressoir dans leur plus bel aspect. Et toujours il rendait grâces à Dieu en buvant d'autant.
Par ce perpétuel abreuvement, le bon prieur était mis en humeur falote, et, dans son contentement de voir tant de biens octroyés au couvent par la faveur divine, il ravigorait ses gens avec de nombreux verres pleurants et des propos joyeux.
Il allait par le pressoir, s'esclaffant de rire en regardant les pressureurs qui tournaient autour de la vis comme des écureuils en cage; et il les blasonnait plaisamment avec maintes équivoques de ce mot « vis », qui, en latin, signifie force, comme chacun sait.
Sur ces propos, il leur criait : « d'autre! > au moment opportun, pour virer à rebours, et, les chassant tous pour se mettre à leur place, ce prieur herculéen se boutait à la vis et la tournait seul, sans barguigner, jusqu'à ce que la pierre pesante fût enlevée quasi hors du puits.
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Les pauvres mananis, témoins de ce prodige, restaient étonnés et peneux comme péteux en église, et priaient Dieu qu'il les gardât d'avoir maille à partir avec un homme doué d'une si grande force.
Pour ces causes, et d'autres non moins extraordinaires, qu'il faut dire tout bas à l'oreille des dames, le prieur et le pressoir du couvent d'Ancy étaient réputés les plus grandes merveilles qui fussent à dix lieues à la ronde.