LA SENTENCE DE L O F F I C I A L
ORSQUE rofficial eut terminé la lecture du libelle de maître Agrippa, il éprouva une extrême colère. Indigné contre les doctrines nouvelles que l'orateur de la ville avait exposées, il résolut de le déférer au tribunal du Saint-Office pour faire condamner toutes ses propositions comme audacieuses, blasphématoires et grièvement entachées d'hérésie*
Puis sans tenir compte de ^opposition des syndics, l'official ne voulut pas laisser en suspens l'afifaire des sorciers d*Ancy, afin de montrer que le bien et la gloire de la religion devaient primer toutes les choses humaines.
Il envoya donc un messager qui partit à bride
avalée, pour remettre à l'inquisiteur la sentence et l*arrèt concernaDt la Flipote, la Claudette et le moine Sylvain ; le tout en belles lettres sur parchemin, scellées à double queue, avec des sceaux larges comme des craquelins de Nancy.
Par les soins de messire Savini, ledit arrêt fut bientôt crié haut et clair, sur la place publique, devant le moutier, à la porte du château et dans tous les carrefours des trois bans afin que nul n*en ignorât.
La teneur en était telle :
« In nomine Patris et Filii et Spiritûs Sancti, Amené
Ce jourd'hui, vingt-neuvième jour d'août de l'an 1507 de l'Incarnation.
Nous, Jehan Léonhard, par la grâce de Dieu et bien que très indigne, grand officiai de l'Evêché de Metz,
Avons lu et examiné avec une immense douleur tous les témoignages et déclarations portés à notre tribunal par notre cher fils en Dieu, Nicolas Savini, inquisiteur de la foi, pour connaître des crimes et abominables machinations perpétrés dans le village d'Ancy par des gens soupçonnés d'être sorciers.
Après avoir demandé à l'Esprit-Saint de nous prêter Taide de ses sacrées lumières, nous avons trouvé l'affaire suffisamment éclaircie par toutes
les bonnes preuves insérées dans la requête du révérend inquisiteur, car la voix du peuple est la voix de Dieu : « Vox populi, Dox DeL »
Nous estimons donc, et déclarons justement accusées du crime d'hérésie les personnes désignées dans ladite requête, à savoir ;
!• La mendiante dénommée Flipote, qui hantait la caverne de la Roche-qui-Tourne ;
2<» La fille d'icelle appelée la Claudette, chambrière en le château-fort ;
3® Le mauvais moine Sylvain de Rufiémont, du prieuré d*Ancy, lequel à rinstigation des femmes susdites s'est parjuré de ses vœux et s*est abimé dans le commerce impur des démons.
C'est pourquoi, bien qu'ils fassent défaut â notre tribunal, les dits sorcier et sorcières sont et demeurent convaincus par présomption et jusques à preuve contraire: d'avoir abjuré leur foi pour assister au sabbat et pour faire pacte avec le démon j d'avoir à l'aide de maléfices et de pouvoirs occultes, fait mourir de maie mort le révérendissime prieur de Saint- Vincent, monseigneur Balthazar de Coincelle, dont Dieu ait Tàme ; d'avoir été les auteurs secrets non moins que véritables de tous les dommages et calamités survenus sans cause apparente, en le pays d'Ancy, tant aux bêies qu'aux gens et biens de la terre ;
D'avoir enfin, au mépris de notre justice et de
la sainte Eglise perpétré une faite criminelle, scandaleuse et sacrilège qui a clairement démontré leur perversité et leurs accointances diaboliques.
Ayant donc tout bien considéré et pesé dans la balance de notre entendement, nous avons délibéré de hâter cette affaire, car il est de notre saint office de venger le nom de Dieu et la religion si grièvement offensés, pour réparer selon nos moyens le scandale et les dommages causés aux bons chrétiens commis à notre garde»
Pour ces causes, mandons et ordonnons de jeter en un bûcher le corps de ladite Flipote avec les effigies du dit Sylvain de Rufiémont et de ladite Claudette, pour qu'ils soient brûlés autant que faire se peut, en ce monde, sans préjudice des flammes de Tenfer à quoi nous vouons ces sorciers, hérétiques, relaps et contumaces, pour le châtiment de leurs forfaits.
Et nous convions les bons chrétiens d'Ancy, à prêter les mains à notre justice, dans la personne du révérend inquisiteur, pour l'exécution du présent arrêt, en témoignage de leur fidélité et sincère affection envers la sainte Eglise de Jésus-Christ»
Signé : Jehan Léonhard, grand-official en l'officialité de Metz. »
Ces lettres lues et le cri achevé dans le rillage, messire Savini enjoignit à tout père de famille
d'apporter un beau fagot de bois sec, dans le carrefour du chàteau-fort, pour préparer le bûcher.
On y plaça le corps de la Flipote, les effigies du moine Sylvain et de la Claudette, ainsi que toutes les choses sentant l'hérésie, qui avaient été trouvées dans les logis des sorciers.
Puis le feu fut bouté aux quatre coins par un gueux qui était venu de Metz avec les archers et qui, pour sa vilaine besogne, reçut quatre pintes de vin et six deniers.
Alors tous les assistants virent, avec la plus grande frayeur les flammes s'étendre dans les airs, en forme d'une immense croix rouge qui se tint longtemps au-dessus du bûcher ; ce qui fut regardé comme un signe manifeste de la victoire remportée par l'Eglise sur le démon de l'hérésie.
Finalement, le dernier fagot étant consumé, et le peuple ayant jeté toutes les cendres au vent en criant : « anathème ! » il s'éleva une épouvantable tempête de foudre et de grêle qui dévasta les vignes du pays, de telle sorte qu'il n'y resta plus de raisins en suffisance pour faire le vin de douze petites messes.
L'inquisiteur fut moult glorieux de ce prodige
qu'il représenta à tout chacun comme le dernier
effet de la vengeance des démons et des sorciers
si heureusement chassés par lui.
Partant, il se fit bien payer de sa peine, car les
échevins furent contraints de lui bailler 36 florins et 8 sols pour sa bienvenue, ses épices, denier à Dieu, coups de Tétrier et frais de procédure. De plus, il fallut honnêtement soudoyer les vingt archers de TOfficialité, lesquels, durant leur séjour, avaient si malmené les tonneaux et les femmes que, auprès d'eux, le capitaine Riqueroque et ses routiers, semblaient de petits saints.
D'aucuns vignerons qui avaient témoigné le plus de haine contre les sorciers, se trouvèrent bien quinauds de ce désastre qui les réduisait à boire de l'eau claire, ce qui leur est aussi fâcheux que le vin à un poisson. C'est pourquoi, regardant l'inquisiteur comme la cause de tous leurs maux, ils résolurent sagement de ne plus recourir à sa méchante justice qui leur coûtait si cher, dût le pays être plein de sorciers.
Depuis lors on ne brûla plus personne à Ancy, et les vignerons, ayant remis de nouveaux ceps dans leurs vignes, firent de bonnes vendanges, comme par le passé, et aussi souvent que leurs voisins.
Quant au lieu du bûcher de la Flipote, il fut dit de la Croix- Rouge. Les échevins, après l'avoir planté de nombreux arbres, y élevèrent une belle croix de pierre, en mémoire perpétuelle du prodige et pour garder de mal les gens et choses du pays.
Pendant que ces événements se passaient à Ancy,
le moine Sylvain et la Claudette, ne voyageant que la nuit de peur d*être happés, avaient gagné les confins du pays messin et s'étaient rendus dans un port du Rhin. Pour plus de sécurité, ils s'embarquèrent sur un navire avec force marchandises, pour aller trafiquer dans les contrées lointaines et, faisant voile par un vent favorable, ils abordèrent aux rivages de la Turquie.
Ayant alors choisi cette nouvelle patrie, ils abjurèrent la foi de TEglise, se marièrent selon le rite de Mahomet, et de chrétiens honnis, misérables et persécutés, ils devinrent bientôt les plus riches et les plus honnêtes sujets du sultan.
Ils vécurent ainsi de longs jours, dans la plus grande félicité et en besognant gentiment pour préparer leur descendance.
Quant à maître Cornélius Agrippa, averti que rOfficial s'apprêtait à lui susciter un procès de religion, il avUt pu s'échapper de la ville et gagner son pays de Cologne d'où il fut rappelé par la princesse de Louise de Savoie qui en fit son médecin.
L'official, à la suite de la colère et du dépit qu'il avait ressentis dans cette affaire ne tarda pas à être affligé d'une griève maladie des hypocondres- Dans son délire il se crut changé lui-même en sorcier, ne parla plus que du sabbat, du démon et de saint Hurluberlu, au grand scandale de tout
chacun et, doutant de la bonté de Dieu, il trépassa dans rimpénitence finale.
L'inquisiteur mourut peu de temps après, étranglé par deux lansquenets dans le logis d'une ribaude, et son âme s'en fut à tous les diables.
Ceci démontre qu'il est toujours fâcheux d'avoir maille à partir avec de plus puissants que soi, car le bon droit n'est souvent qu'une affaire d'opinion.
Cela prouve aussi que tout chacun est justiciable de messire Cupidon, et que le plus mauvais moine peut devenir un bon mari, lorsqu'il plaît à Dieu, ce dont il soit loué partout, car ses voies sont impénétrables.