DES SORCIERS
ENDANT que rOfôcial compulsait toutes les pièces du procès pour les soumettre au tribunal de Tévèque, les syndics de la ville de Metz qui avaient sous leur juridiction le chàteau-fort d'Ancy voulurent s'occuper de cette affaire qui leur apparte" nait.
Ils chargèrent l'un d'entre eux, messire Cornélius Agrippa, qui avait les fonctions d'orateur de la cité, de soutenir leurs droits et prérogatives et de réclamer les justiciables de la ville indûment poursuivis par l'offîcialité.
Maître Cornélius qui était aussi bon médecin que grand avocat, écrivit, sans tarder, une belle
controverse pour établir les droits de la cité et pour la défense des sorciers.
Il exposa que la puissance des gens réputés sorciers ne venait pas du démon, mais de certains secrets et de pratiques qui étonnaient le vulgaire. Telles étaient la fascination par le regard et les influences sympathiques de l'imposition des mains, toutes choses qui sont des prodiges naturels, causés par une force pareille à celle qui attire le fer vers Taimant et qui transmet à l'un les qualités de l'autre.
Cette pratique était d'un grand usage chez Igs prêtres égyptiens et indiens pour obséder les initiée et les contraindre à une parfaite soumission, car la crainte et l*étonnement sont les vrais fon*déments de toute puissance. C'est aussi par Fimposition des mains que notre divin Sauveur trans* mit sa volonté aux apôtres lorsqu'il les envoya prêcher la foi aux Gentils; et les prêtres de notre sainte religion imitent cette coutume antique dans maintes circonstances, pour remplir les fidèles de Tesprit de Dieu,
Déplus, les sorciers avaient le secret de préparer les sucs vénéneux de stramoine, morelle, hane-» bane et d'autres plantes pour en tirer des breuvages qui produisaient des effets singuliers sur le corps et Tesprit en les livrant à des agitations étranges et à des extases pleines d'illusions.
Maître Cornélius prétendait aussi que Ton ne devait pas attribuer à Tinfluence du démon, mais bien à Taltératjon naturelle des humeurs, les actes extravagants de certains malades tels que ceux atteints du mal lunatique, ou les pauvres femmes sujettes à des vapeurs malignes par TeCTet de leur chaude nature.
Il expliquait que leur cerveau troublé les forçait à accomplir des choses extraordinaires comme de dormir les yeux ouverts, de parler, marcher et se démener tout en dormant. Il assurait que beaucoup de ces femmes délirantes par un véhément appétit d*amour et ayant toujours la cervelle obsédée par les prouesses du démon ne pouvaient faire autrement que de le voir partout et en toutes choses.
Aussi, durant ces visions effrayantes sMmaginaient elles avoir perdu la forme humaine, être enlevées au milieu des airs, entendre les sollicita^ tions du démon et prendre le déduit avec lui, à défaut d'autres galants.
Et toutes croyaient sincèrement à cette obsession diabolique, moins par une impie et blâmable obstination que par une déplorable erreur de leur esprit exalté et dérangé par la maladie.
Pour ces causes, maître Cornélius déclarait que la plupart des gens regardés comme sorciers étaient bien dignes de miséricorde et qu*iL fallait
chercher à les guérir plutôt que de les punir cruellement.
Finalement, il combattait la mécl\ante procédure de la justice ecclésiastique qui, dans tout accusé voyait un coupable et qui, au moyen de la torture arrachait aux plus innocents et à de pauvres folles l'aveu des grands crimes qu^on leur avait imputés.