DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XX
d’amusement, est surpris lui-même, à l'essai, de la facilité qu'elle lui a procurée pour débrouiller tous les genres d'affaires. |
Elle n’est pas moins utile dans la solitude. Assez étendue pour suffire à l'esprit le plus vaste, assez variée, assez intéressante pour distraire l’âme la plus agitée, elle console les malheureux, elle calme les haines. Une fois élevé à la contemplation de cette harmonie de la Nature irrésistiblement réglée par la Providence, que l’on trouve faibles et petits ces ressorts qu'elle a bien voulu laisser dépendre du libre arbitre des hommes! Que l’on s'étonne de voir tant de beaux génies se consumer, siinutilement pour leur bonheur et pour celui des autres, à la recherche de vaines combinaisons dont quelques années suffisent pour faire disparaître jusqu'aux traces.
Je l'avoue hautement, ces idées n’ont jamais été étrangères à mes travaux, et si J'ai cherché de tous mes moyens à propager cette paisible étude, c'est que, dans mon opinion, elle est plus capable qu'aucune autre d'alimenter ce besoin d'occupation qui a tant contribué aux troubles de notre siècle : mais il est temps de revenir à mon objet.
I1 me reste à rendre compte des principaux changemens que J'ai faits aux méthodes dernièrement reçues, et à témoigner ce que je dois aux naturalistes dont les ouvrages m'en ont fourni ou suggéré une partie.
Pour prévenir une critique qui se présentera naturel-
Xxij PRÉFACE lement à beaucoup de personnes, je dois remarquer, d'abord, que je n'ai eu ni la prétention, ni le désir de classer les êtres de manière à en former une seule ligne, ou à marquer leur supériorité réciproque. Je regarde même toute tentative de ce genre comme inexécutable ; ainsi je n’entends pas que les Mammiferes ou les Oiseaux, placés les derniers, soient les plus imparfaits de leur classe; j'entends encore moins que le dernier des Mammifères soit plus parfait que le premier des Oiseaux , le dernier des Mollusques plus parfait que le premier des Annelides ou des Zoophytes; même en restreignant ce mot vague de plus parfait, au sens de plus complètement organisé. Je n'ai considéré mes divisions ét subdivisions que comme l'expression graduée de la ressemblance des êtres qui entrent dans chacune; et quoiqu'il y en ait où l'on observe une sorte de dégradation et de passage d'une espèce à l’autre, qui ne peut être niée, il s’en faut de beaucoup que cette disposition soit générale. L'échelle prétendue des êtres n'est qu'une application erronée à la totalité de la création, de ces observations partielles qui n'ont de justesse qu'autant qu'on les restreint dans les limites où elles ont été faites, et cette application, selen moi, a nui, a un degré que l’on aurait peine à imaginer, aux progrès de l’histoire naturelle dans ces derniers temps. C'est en conformité de cette manière de voir, que j'ai
établi ma division générale en quatre embranchemens,
DÉ LA PREMIÈRE ÉDITION. xxii] qui à déjà été exposée dans un Mémoire particulier ; je crois toujours qu'elle exprime les rapports réels des animaux pius exactement que l’ancienne division en vertébrés et non vertébrés, par la raison que les animaux vertébrés se ressemblent beaucoup plus entre eux que les non vertébrés, et qu'il était nécessaire de rendre cette différence dans l'étendue des rapports.
M. Virey, dans un article du nouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle, avait déjà saisi une partie des bases de cette division, et principalement celle qui repose sur le système nerveux.
Le rapprochement particulier des vertébrés ovipares entre eux a pris sa source dans les curieuses observations de M. Geoffroy sur la composition des têtes osseuses, et dans celles que j'y ai ajoutées relativement au reste du squelette et à la myologie.
Dans la classe des Mammifères, j'ai ramené les Solipèdes aux Pachydermes; j'ai divisé ceux-ci en familles d'après de nouvelles vues; j'ai rejeté les Ruminans à la fin des Quadrupèdes; j'ai placé le Lamantin près des Cé- - tacés; j'ai distribué un peu autrement l’ordre des Carñassiers; j'aiséparé les Ouistitis de tout genre des Singes; J'ai indiqué une sorte de parallélisme des animaux à bourse avec les autres Mamiñifères digités, le tout d’après mes propres études anatomiques. Les travaux ré-
cens et approfondis de mon ami et collègue M. Geoffroy
xiv PRÉFACE
de Saint-Hilaire ont servi de base à tout ce que je donne sur les Quadrumanes et sur les Chauve-souris. Les recherches de-mon frère, M. Frédérie Cuvier, sur les dents des Carnassiers et des Rongeurs, m'ont été d’une grande utilité pour les sous-genres de ces deux ordres. Les genres de feu M. Iliger ne sont guère que le résultat de ces mêmes recherches et de celles de quelques naturalistes étrangers; cependant j'ai adopté ses noms toutes les fois que ses genres se sont rencontrés avec mes sousgenres. M. de Lacépède avait aussi saisi et indiqué plusieurs excellentes divisions de ce degré, que je me suis également empressé’ d'adopter; mais les caractères de tous les degrés et de toutes les indications d'espèces ont été faites d'après nature, soit dans le cabinet d’anatomie, soit dans les galeries du Muséum.
Il en a été de même des oiseaux: J'ai examiné avec la plus grande attention plus de quatre mille individus au Muséum; je les ai rangés d’après mes vues dans la galerie publique, depuis plus de cinq ans, et j'en ai tiré tout ce que je dis de cette classe dans cette partie de mon ouvrage. Ainsi, les rapports que mes subdivisions pourraient avoir avec quelques tableaux récens, sont
de ma part purement accidentels (1).
(1) Cette observalion n'ayant pas suffi redire ici, et hautement déclarer un fait
samment frappé quelques étrangers, je dois qui a eu à Paris plusieurs milliers de té-
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. AY J'espère que les naturalistes approuveront les nom- Dreux sous - genres que j'ai cru devoir établir parmi les oiseaux de proie, les passereaux et les oiseaux de rivage; ils me paraissent avoir apporté la plus grande clarté dans des genres auparavant fort embrouillés. J'ai marqué aussi exactement que je l'ai pu la concordance de ces subdivisions avec les genres de MM. de Lacépède, Meyer, Wolf, Temmink, Savigny, et j'ai rapporté à chacune toutes les espèces dont j'ai pu avoir une connaissance bien positive. Ce travail fatigant sera agréable à ceux qui s'occuperont à l'avenir d’une véritable histoire des oiseaux. Les beaux ouvrages d’ornithologie publiés depuis quelques années, et prineipalement ceux de M. Le Vaillant, qui sont remplis de tant d'observations intéressantes, et ceux de M. Vieillot, mont été fort utiles pour désigner avec précision les espèces qu'ils représentent.
La division générale de cette classe est restée telle que je l'avais publiée en 1798, dans mon Tableau élé-
mentaire. (1)
moins: c’est que tous les oiseaux de la galerie publique du Muséum étaient nommés et distribués d’après ma méthode, depuis 18cr, Celle même de mes subdivisions auxquelles je n'avais pas donné de noms, étaient marquées par des signes par-
tüiculiers. Voilà ma date. D'ailleurs, mon
premier volume étzit imprimé dès le com=— mencement de 1816. Quatre voiumes ne s'impriment pas aussi vite qu'une brochure de quelques feuilles. Je n’en dirai pas davantage ( Note ajoutée à cette 2° édition).
(x) Je n’en fais l'observation que parce
qu'un naturaliste estimable (M. Vieil'ot)
\xv) PREFACE
J'ai cru aussi devoir conserver pour les reptiles la division générale de mon ami M. Brongniart; mais j'ai fait de grands travaux anatomiques pour arriver aux subdivisions ultérieures. M. Oppel, comme je l'ai dit, a profité en partie de ces travaux préparatoires ; et toutes les fois qu'en définitive mes genres se sont accordés avec les siens , j'en ai averti. L/ouvrage de Daudin, tout médiocre qu'il est, n'a été utile pour les indications de détail; mais les divisions particulières que j'ai données dans les genres des Monitors et des Geckos sont le produit de mes propres observations, faites sur un grand nombre de reptiles nouvellement apportés au Muséum par Péron et M. Geoffroy.
Mes travaux sur les poissons me paraissent ce que J'ai fait de plus considérable touchant les animaux vertébrés. Notre Muséum ayant recu un grand nombre de poissons, depuis que le célèbre ouvrage de M. de Lacépède a été publié, j'ai pu ajouter plusieurs subdivisions à celles de ce savant naturaliste, combiner autrement plusieurs espèces, et multiplier les observations anatomiques. J'ai eu aussi des moyens de mieux
constater les espèces de Commerson et de quelques
s’est altribué, dans un ouvrage tout ré- j'avais fait mes#'autres distributions, de cent, la réunion des picæ avec les passeres. manière à les rendre publiques, dans le
Je l'avais imprimée des 1798, tout comme Muséum, dés 18rr el 1812.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xx vi) autres voyageurs; et, à cet égard, je dois beaucoup à une revue qu'a faite M. Duméril des dessins de Commerson, et des poissons secs qu'il avait apportés, mais qui n'ont été recouvrés que depuis peu : ressources auxquelles j'ai joint celles que m'offraient les poissons rapportés par Péron de l'Océan et de l’Archipel des Indes ; ceux que j'ai recueillis dans la Méditerranée , et les collections faites à la côte de Coromandel par feu Sonnerat, à Ile-de-France par M. Matthieu, dans le Nil et dans la Mer Rouge par M. Geoffroy, etc. J'ai pu ainsi vérifier la plupart des espèces de Bloch, de Russel et d’autres, et faire préparer les squelettes et les viscères de presque tous les sous-genres, en sorte que cette partie offrira, Jespère, beaucoup de nouveautés aux ichtyologistes.
Quant à ma division de cette classe, je conviens qu'elle est peu commode pour l’usage, mais je la crois au moins plus naturelle qu'aucune des précédentes; en la publiant, il y a quelque temps, je ne l'ai donnée que pour ce qu'elle vaut; et si quelqu'un découvre un principe de division plus net et aussi conforme à l'organisation, je m'empresserai de l'adopter.
IL est connu que tous les travaux qui ont eu lieu sur la division générale des animaux sans vertèbres ne sont que des modifications de ce que j'ai proposé en 1795
dans le plus ancien de mes Mémoires, et l'on sait en
xxviij PRÉFACE
particulier combien de soins et de temps j'ai consacré à l'anatomie des mollusques en général, et principalement à la connaissance des mollusques nus. La détermination de cette classe, ainsi que ses divisions et subdivisions, reposent sur mes observations; le magnifique ouvrage de M. Poli m'avait seul devancé par des descriptions et des anatomies utiles à mon but, mais des Multivalves’ et des Bivalves seulement. J'ai vérifié tous les faits que cet habile anatomiste m'a fournis, et je crois avoir marqué avec plus de justesse les fonctions de quelques organes. J'ai cherché aussi à déterminer les animaux auxquels appartiennent les principales formes des coquilles, et à répartir celles-ci d'après cette considération; mais quant aux divisions ultérieures des coquilles dont les animaux se ressemblent, je ne m'en suis guère occupé que pour me mettre en état d'exposer brièvement celles qu'ont admises MM. de Lamarck et de Montfort; et même le petit nombre de genres et de sous-genres qui me sont propres dérivent principalement de l'observation des animaux. Je me suis borné à citer, par voie d'exemple, un certain nombre des espèces de Martini, de Chemnitz, de Lister, de Soldani, et cela uniquement parce que, le volume où M. de Lamarck doit traiter de cette partie n'ayant pas encore paru, j'étais obligé de fixer sur des objets précis l'attention de mes lecteurs. Mais je n'ai pas
prétendu mettre dans le choix et la détermination de ces
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xxix espèces la même critique que pour celles des animaux vertébrés et des mollusques nus. :
Les belles observations de MM. Savigny, Lesueur et Desmarets sur les ascidies composées, rapprochent cette dernière famille de mollusques de certains ordres de zoophytes ; c’est un rapport curieux et une preuve de plus que les animaux ne peuvent être rangés sur une même ligne.
Je crois avoir retiré les annelides, dont l’établissement n'appartient de fait, quoique je n’aie pas imaginé leur nom, du mélange où ils étaient confondus auparavant parmi les mollusques, les testacés et les zoophytes, et les avoir rapprochés dans l’ordre naturel; leurs genres mêmes n'ont acquis quelque clarté que par les déterminations que j'en ai données dans le Dictionnaire des sciences naturelles et ailleurs.
Je ne parlerai point des trois classes contenues dans le troisieme volume; M. Latreille, seul auteur de cette partie, si l'on en excepte quelques détails d'anatomie qui j'ai intercalés dans son texte, d’après mes observations et celles de M. Ramdohr, exposera dans un avertissement ce que son travail a de particulier.
Quant aux zoophytes qui terminent le règne animal, je me suis aidé, pour les échinodermes , du travail récent de M. de Lamarck; et pour les vers intestinaux, de
l'ouvrage de M. Rudolphi, intitulé Entozoa; mais j'ai d
xxx PRÉFACE fait moi-même l'anatomie de tous les genres, dont quelques-uns n’ont encore été déterminés que par moi. Au reste, il existe sur l’anatomie des échinodermes un travail excellent de M. Tiédemann, que l’Institut a couronné il y a quelques années, et qui paraîtra bientôt; il ne laissera rien à désirer sur ces curieux animaux. Les coraux et les infusoires n'offrant presque point de prise à l’anatomie, j'en ai traité fort brièvement. L'ouvrage nouveau de M. de Lamarck suppléera à ce qui me manque. (1) Je n’ai pu rappeler ici queles auteurs qui m'ont fourni ou qui ont fait naître en moi des vues générales (2). fl en est beaucoup d’autres auxquels j'ai du des faits particuliers, et que j'ai cités avec soin aux articles où je profite de leurs observations. On pourra voir leurs noms à toutes les pages de mon livre. Si j'avais négligé de rendre justice à quelqu'un d'entre eux , ce serait un oubli bien involontaire, et j'en demande excuse d'avance ; il n'est à mes yeux aucune propriete plus sacrée que celle des conceptions de l'esprit, et l'usage, devenu trop com-
mun parmi les naturalistes, de masquer des plagiats par
(x) Je reçois à l’instant mème l'Histoire cemment , sur toute la zoologie, des Tables des Polypiers coralligènes flexibles, de dont j’ai aussi le regret de n’avoir pu pro- M. Lamouroux, qui donnera elle-même fiter , parce qu’elles ont paru au moment un excellent supplément à M. Lamarck. où mon ouvrage était presque entierement
(2) M: de Blainville vient de publier ré- imprimé.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XXX] des changemens de noms, m’a toujours paru un véritable délit.
Je vais maintenant m'occuper sans relâche de la publication de mon Anatomie comparée; les matériaux en sont prêts, une grande quantité de préparations et de dessins sont terminés et classés ; et j'aurai soin de diviser cet ouvrage par parties, dont chacune fera un tout, en sorte que si mes forces ne suffisent pas pour exécuter la totalité de mon plan, ce que j'aurai donné au public formera cependant des suites complètes, chacune dans son objet; et que les matériaux que j'aurai rassemblés pourront être employés immédiatement par ceux qui vou-
dront bien entreprendre la continuation de mes travaux.
Au Jardin du Roi, octobre 4816.
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