Les Monach
Dans les derniers jours du mois de mars 1883, M. Le Fiot, l'homme d'affaires du général comte Martin d'Épagnes, se présenta un matin à l'hôtel du général.
C'était rue Saint-Dominique, au coin de la rue de Bourgogne, un des plus beaux hôtels ancien* qui se voient encore à Paris.
Bâti vers le commencement du xvnic siècle pour le comte de La Tour d'Auvergne, colonel-général de la cavalerie légère de France, après avoir été successivement occupé par le cardinal de Tencin, le comte de Morville, intendant des postes, Séguin des Mares, conseiller au parlement, et un fermiergénéral nommé Baudu de Langle, l'hôtel avait été vendu, en 1809, par les héritiers Baudu au général comte Martin, grand-père du général, et payé sur
la dot de sa femme, une demoiselle Maurel, fille d'un fournisseur des armées. Ce ne fut qu'au milieu de la Restauration que le général comte Martin ajouta à son nom le nom d'Épagnes, d'une terre achetée en Champagne, près Sézanne, sa ville natale, d'où il était parti comme volontaire en 1796.
Cette construction était un des meilleurs types d'architecture civile de la fin du règne de Louis XI V : une grande cour circulaire, deux étages réguliers à neuf fenêtres de façade, des combles soutenus par un entablement à corniche, et, derrière, un grand jardin, dont les arbres se voyaient par-dessus les toits. Sur le jardin, deux corps de logis avancés, perpendiculaires au corps de logis principal. Ce qu'il y avait de plus remarquable, avec les écuries, était, à l'une des extrémités de la cour à droite, un grand vestibule décoré de pilastres, donnant issue à un escalier monumental construit après coup sur les dessins du chevalier Servandoni. Sur le fronton de la façade étaient sculptés en relief les trophées et les écussons du général comte de l'Empire, auxquels on avait joint l'écu de sa femme, qui, fille du marquis d'Audaine, sortait d'une bonne famille des environs de La Ferté-Macé.
Le général avait gardé pour lui le premier étage de son hôtel et loué jusqu'ici le rez-de-chaussée au comte de Gomerre.
Ces Gomerre étaient très comme il faut, connus suis être illustres, et furent môme à la Cour au siècle dernier. Mme de Gomerre, parente éloignée de la générale, avait son château des Chênaies dans l'Orne, non loin de Domfront, à dix lieues au plus de La Ferté-Macé et du château des Tourettes, qui était venu au général par sa femme. Le petit cousinage avec la générale, le voisinage des châteaux dans l'Orne, la location de Paris, avaient lié les deux familles. M. de Gomerre, fort à son aise, s'était trouvé compromis dans les affaires de la banque Bontoux et tout à coup à peu près ruiné. Après s'être épuisés, pendant un an, dans de vaines espérances sur l'issue du procès de l'Union générale, les Gomerre durent résilier leur bail, malgré la bonne volonté de leur propriétaire, et abandonner Paris pour aller vivre aux Chênaies avec leurs jeunes enfants : deux garçons de neuf à dix ans et une fille, Hélène, mignonne et blonde fillette, qui avait un peu plus de quinze ans.
M. Le Fiot s'était occupé de trouver un nouveau locataire à la place des Gomerre, et il venait faire des propositions.
Quand on introduisit l'homme d'affaires dans la chambre du général, celui-ci venait de descendre de cheval ; il était en caleçon et achevait de se raser. Ses vêtements étaient jetés sur tous les meubles, la
culotte rouge à bande noire sur un bras de fauteuil, les bottes aux deux coins de la chambre, la pelisse sur un canapé, le képi accroché au piton de la glace à bascule. On eût dit la chambre d'un sous-lieutenant, à voir ce désordre qui témoignait de l'activité de ce petit homme un peu sanguin et replet, aux cheveux à peine grisonnants, à la moustache cirée.
Il reçut son homme d'affaires sans façon et avec bonne humeur, comme autrefois il recevait ses trésoriers à Limoges, où il commandait une brigade de dragons.
«Eh bienl monsieur Le Fiot, vous venez me parler de ma baraque? dit le général, qui tirait de son hôtel une certaine vanité.
— Monsieur le comte...
— Appelez-moi mon général si ça ne vous fait rien. Les gredins m'ont fendu l'oreille, mais la disponibilité ne m'ôte droit ni au titre ni à l'uniforme. »
Il disait cela le dos tourné, en renfonçant sa chemise, qui bouffait trop hors du caleçon.
M. Le Fiot était répandu en une multitude d'affaires, fréquentait la Bourse, aimait les tableaux, les petits théâtres. C'était un bel homme à la main blanche, aux favoris peignés, tout rond et qui ne s'embarrassait de rien.
Il se mit au ton du général et expliqua vivement les avantages du bail qu'il proposait. Le nouveau
locataire prenait les réparations à sa charge, entrait tout de suite en jouissance et signait pour neuf ans.
Les explications durèrent assez longtemps pour que le général s'aperçût lui-même qu'il n'écoutait pas.
« C'est bon, c'est bon... Combien louez-vous l'appartement?
— Vingt-cinq mille francs, mon général.
— Huit mille francs de plus que les Gomerre ne payaient... c'est un bon prix.
— Je vous réservais cette surprise pour ma conclusion.
— A la bonne heure!... Et quel est donc l'imbécile qui paie aussi cher l'avantage de demeurer chez moi?
— Imbécile est beaucoup dire, mon général. Il a beaucoup d'argent... Savez-vous que j'ai eu sous les yeux les pièces qui constatent que, rien qu'en valeurs hypothécaires, il possède plus de six millions... Il a aussi, à ma connaissance, deux maisons à Paris... un château dans l'Oise... tout cela n'est pas d'un imbécile.
— Et il se nomme?...
— Monach.
— Monach?
— Le baron Monach.
— Le baron Monach? Je ne connais pas. »
M. Le Fiot prit une figure assez étonnée. « Le baron m'a dit pourtant qu'il vous connaissait.
— Monach!... Monach!... je ne me souviens pas.
— Le baron vous a été présenté au casino de Vichy... il y a deux ans.
— C'est possible.
— Un homme de quarante ans... avec des favoris châtain clair qui rejoignent la moustache...
— A l'autrichienne?
— C'est cela... le nez en becdecorbin...carvous n'ignorez pas que le baron Monach est israélite? ajouta l'homme d'affaires après une sorte d'hésitation.
— Oui, je vois ça... un nez en crochet à bouton. On rencontre depuis quelque temps dans le monde beaucoup de nez faits comme celui-là... Mais pourquoi ne me disiez-vous pas que M. Monach était juif?
— Parce que je croyais que vous le connaissiez.
— Mais je ne le connais pas du tout.
— 11 connaît aussi monsieur votre fils... Ils sont du même cercle.
— Monach!... Monach!... Et qu'est-ce que fait ce Monach?
— Il est dans les affaires.
— Dans les affaires... à la Bourse?
— Oui, mon général.
— C'est un sauteur alors !
— Pas du tout, mon général... Il a bonne réputation... est bien vu dans le monde... il a même des goûts artistiques et...
— Enfin vous m'en répondez, reprit tout de suite le général, qui était très satisfait du prix de la location.
— Tout à fait. »
Après un moment de réflexion, le général ajouta, et non pas sans quelque inquiétude :
« Je ne crois pas que ma femme trouve une objection sérieuse dans cette différence de religion... et, bien que j'eusse préféré quelqu'un dans le genre des Gomerre... dame! personne n'a plus le sou maintenant... je n'ai pas de préjugés... D'ailleurs nous en causerons à table avec ma femme... Vous déjeunez, n'est-ce pas, monsieur Le Fiot? Toute réflexion faite, je serai bien aise que vous soyez là. »
M. Le Fiot s'inclina.
Le général passa une jaquette, examina l'ensemble de sa toilette, de l'air d'un bomme qui n'a pas renoncé à plaire, s'installa dans un fauteuil et alluma une cigarette.
« M. Monach est marié, je pense?
— Certainement, mon général; il vit avec sa mère, sa femme et sa fille, des gens tranquilles.
La mère ne fera pas grand bruit... c'est une vieille femme, attachée à sa religion... et qui...
— C'est bon, c'est bon... Sa femme est bien?
— Entre deux... mais sa fille est fort belle... et, de l'avis unanime...
— A la bonne heure h.. Un peu maigre, n'est-ce pas?
— Bien prise et élancée.
— C'est ça, » reprit le général.
Et, après avoir aspiré une longue bouffée, il raconta qu'étant sous-lieutenant au 9e chasseurs d'Afrique, à Tlemcen, ses camarades et lui avaient fait venir d'Oran une juive; ils avaient été audevant de la diligence l'attendre à trois heures de la ville, et, ayant forcé la belle de monter à cheval, ils l'avaient amenée en triomphe au milieu des allées de rosiers en fleurs, sous un ciel tout bleu, où, par-dessus les jardins, s'élevait le blanc minaret d'Agadir. Cette fille était brune, avec des seins noirs, des yeux de gazelle qui lui venaient jusqu'aux oreilles, la tête petite, les dents longues, la bouche si rouge qu'elle paraissait peinte, le teint mat, maigre de buste, tout en hanches, le jarret sec, la cuisse ferme.
u Dame! je sais bien, ajouta-t-il pour achever le portrait, les articulations étaient rouges, le ventre d'un vilain jaune, couleur safran, et, toute nue, au soleil, personne n'en aurait voulu... mais habillée
d'oripeaux... avec des balancements de hanches et le diable à la peau, c'était autre chose! »
Le général allait étendre encore ses réflexions sur la beauté des femmes d'Orient, quand on vint l'avertir que le déjeuner était servi.
On traversa le petit et le grand salon, où l'homme d'affaires vit de simples boiseries blanches des meubles Louis XVI, grêles, à pieds droits, garnis de jolis bouquets en tapisserie de Beauvais. Le général trouvait bien cela élégant si l'on voulait, mais un peu mince pour son goût. C'était un héritage de sa femme, qui aimait les meubles de famille. Par égard pour elle, il n'avait point renouvelé ses salons, malgré son goût pour les meubles capitonnés et confortables. Il se contentait de dire de temps en temps que tout ce genre de mobilier était peu solide. Pour le prouver, d'ordinaire, il saisissait d'une main un fauteuil et l'inclinait en appuyant un des pieds sur le parquet. Il faisait alors craquer le meuble sans le briser, mais en le désarticulant assez pour compromettre sa solidité et se donner raison.
Il fit passer M. Le Fiot, dans la salle à manger, et, tandis que les deux hommes entraient par. une porte, la générale entrait par l'autre. Le général regarda sa montre; c'était l'exactitude militaire. Il dit ce qui amenait l'homme d'affaires et on se mit à table.
Une quatrième place restait vide.
« Roger est encore en retard, » dit le général avec humeur.
La mère sourit doucement et fit signe au domestique d'aller avertir son fils.
« Roger a été au bal, mon ami.
— Au cirque Frébault sans doute, où ces enragés ont donné encore un bal de cocottes? »
La générale était délicieuse à regarder; non point qu'elle fût ni belle ni jeune ; elle avait quarante-cinq ans passés et le nez un peu pointu, mais un charme était répandu sur toute sa personne. C'était une douceur infinie qui venait du fond de ses yeux bruns veloutés; c'était, sur sa bouche, un sourire d'indulgence affable, dans son maintien, une modestie habituelle et, dans le ton, une grande simplicité. Coiffée avec des bandeaux unis, une seule mèche blanche se mêlait à ses cheveux châtains.
Elle avait toujours aimé son mari et s'était, sans effort, rendue agréable. Le général l'avait aimée d'abord avec violence, puis, peu à peu, ses sentiments s'étaient apaisés. De ce grand feu des premières années du mariage il restait une chaleur douce, une tiédeur pénétrante. Tout cet amour s'était changée en une affection profonde, mêlée de respect. Il l'appelait sa seule amie. Elle était, en
effet, sa seule amie, attentive, discrète, bienfaisante, sensée et délicate. Certes, il y avait bien eu, depuis vingt-cinq ans, des points de conduite obscurs dans la vie du général et qu'il n'eût pas été consolant pour sa femme d'éclaircir. Mais elle ne tirait jamais aucune conséquence de certaines préoccupations passagères, de certaines absences inexplicables et de l'embarras de son mari à reprendre certains mots lâchés où il se compromettait par mégarde. Il devenait très rouge en ces occasions, balbutiait, venait prendre la main de sa femme, et avec des airs de malice si pitoyables que celle-ci se força, dans les commencements, à ignorer absolument ce qui l'aurait fait mourir si elle en avait 'eu une idée nette.
C'était aussi une femme extrêmement pieuse. Par devoir chrétien, aussi bien que pour se soutenir l'âme en soulageant les misères d'autrui, depuis deux ans qu'elle habitait Paris, régulièrement elle visitait les malades dans des quartiers horribles. Elle se répandait en bonnes œuvres où son mari la laissait libre, d'autant mieux que, chez elle, la charité, tout en étant devenue une occupation journalière, n'était ni incommode ni tournée à la manie.
Roger, un peu souffrant, gardait la chambre.
« A vingt-cinq ans, j'étais plus solide que ça, et il n'y avait pas de bal qui me mît par terre... Enfin, c'est son affaire. »
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Le général pria M. Le Fiotde dire les conditions excellentes qu'il apportait.
La générale savait que son mari n'aimait pas à la voir dorloter son fils; elle se tut, prêtant une attention distraite au discours de l'homme d'affaires.
Quand on en fut venu au point délicat, le général coupa brusquement la parole à M. Le Fiot. Il s'entendait mal aux choses de la religion, dit-il; il y avait peut-être quelque défense, quelque prescription de l'église, il ne savait quoi, qui pouvait éveiller les scrupules de sa femme et l'empêcher de recevoir les Monach sous son toit. Il se souvenait vaguement des quartiers juifs dans les villes, des chaînes des rues, du Ghetto de Rome. Il poussa même l'objection avec une certaine délicatesse et affirma qu'il ne voulait rien décider lui-même. Il insistait pour que sa femme parlât avec sincérité et dît franchement si ce voisinage ne lui serait pas désagréable; mais, en même temps, il montrait si bien que cette location avantageuse lui tenait à cœur que, malgré un mouvement d'hésitation instinctif, la générale donna son consentement de la meilleure grâce du monde. Ce n'était point non plus une pédante en religion. Et elle mettait de la discrétion à la défense des choses saintes, afin que ses pratiques passassent inaperçues.
Il n'aurait plus été question des Monach, si l'on n'eût pas annoncé l'abbé Glouvet, qui entra modestement et montra la figure d'un homme encore jeune, très soigné de sa personne, le regard ferme à la fois et soumis. Avec des idées variées et confuses, il passait dans le monde pour intelligent, mais pour un peu trop libéral et grand liseur de revues. Il était, depuis cinq ans, vicaire à Sainte- Clotilde et avait toute la confiance de son curé, un vieillard excellent que la générale vénérait pour sa piété simple et la patience de sa charité. Le vicaire aidait le curé dans ses bonnes œuvres. Spécialement chargé depuis deux ans de V Œuvre des pauvres infirmes des faubourgs, dont la générale était présidente, il allait voir les dames patronnesses, les membres honoraires, les dames visitantes, et réveillait le zèle.
L'abbé Glouvet approuva la générale.
« L'église, dit-il, ne commande de mépriser personne. »
D'ailleurs tout se relâchait tellement dans l'état nouveau de la société, continua-t-il, que l'église, qui ne redoute aucun progrès, abandonnait beaucoup de ses rigueurs par bon sens et par nécessité. Comment hésiter à accueillir les Monach? Il tira, entre autres, un argument de ce qu'il n'était plus précisément défendu aux catholiques d'aller à la synagogue, bien qu'ils semblassent ainsi donner
leur adhésion aux cérémonies d'un culte auquel ils n'appartenaient pas. Il nomma beaucoup de grandes dames qui avaient assisté à des mariages israélites. il dit même en passant qu'il savait, d'après les récits, qu'on brisait un verre et que, sous un dais magnifique, le marié était le chapeau sur la tête et les épaules couvertes du taleth, écharpe de soie blanche rayée de bandes bleues aux extrémités.
« Les israélites, ajouta-t-il, sont généralement fort attachés à leurs usages; mais il serait injuste de ne pas reconnaître qu'ils font de grandes aumônes par nos mains, s'intéressent aux œuvres catholiques, sont dans beaucoup de nos fondations pieuses... Et, tenez... c'est ce que nous disions justement ce matin, avec M. le curé, à propos de cette lettre que j'apporte et qui a trait à l'œuvre dont madame la comtesse est présidente. »
L'abbé Glouvet prit la lettre dans son bréviaire, la tira délicatement de son enveloppe, où un cachet rouge armorié apparaissait comme une tache superbe, s'assura qu'il ne se trompait pas et présenta le papier ouvert à la générale, qui, ayant la vue un peu basse, se pencha pour lire :
« Monsieur le curé,
« Je m'empresse de répondre à votre charitable appel et vous prie, en acceptant ma cotisation, de me compter, à partir de ce jour, au nombre des
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membres actifs de l'œuvre si éminemment humaine que vous accomplissez avec tous les cœurs de bonne volonté.
« Baronne Monach.
« 26 mars 1883. »
— Le cas est d'autant plus admirable, fit remarquer l'abbé Glouvet, que, si jusqu'ici nous avons eu des dames quêteuses pour nos œuvres parmi les israélites, nous n'en avons pas encore eu qui poussassent l'abnégation jusqu'à se mêler d'elles-mêmes à nos dames visitantes... Il y a là quelque chose de nouveau qui doit donner de grandes espérances pour la conversion des âmes. »
Le plaisir que cette nouvelle adhésion fit à la générale l'empêcha d'abord de reconnaître la signature. Mais elle se souvint que ce nom pouvait bien être justement celui de leur nouveau locataire. Elle donna la lettre à M. Le Fiot pour qu'il vérifiât.
« Parfaitement, madame la comtesse; le nom est identique.
— Voilà des locataires qui tiennent à nous! s'écria le général en riant avec bonne humeur. Je vois tout de suite que ce sont de braves gens. »
On se leva de table. Après avoir congédié l'homme d'affaires et l'abbé, le général se retira pour faire sa sieste, et la générale, ayant demandé si Roger
ne dormait pas, alla voir son fils, qui prenait du thé dans son lit.
Couché, Roger paraissait encore plus grand qu'il n'était. C'était un grand diable, avec les cheveux bruns, une belle moustache, des yeux de myope et une physionomie engageante. Il était doué d'une force peu commune, mais qui n'apparaissait pas au premier coup d'œil, bien que, dès qu'il marchait, on vît sous ses vêtements bien faits le jeu des muscles de ses bras et de ses jambes.
Lorsque son père fut mis en disponibilité, Roger, qui était lieutenant au 9e cuirassiers, avait donné sa démission. Il revint à Paris, dégoûté des garnisons sans ressources, des rencontres hasardeuses, inquiet d'amusements et le cœur tracassé d'amour.
A son retour du régiment, il avait rencontré chez sa mère une jeune femme, Mme de Tresmes. Elle était fille d'un médecin homœopathe et avait épousé un veuf, M. Gibot de Tresmes, ou plus exactement M. Gibot, dont le père — l'illustration de la famille — fut préfet du département du Nord sous la monarchie de Juillet. Ce veuf, en épousant une femme jeune, n'avait pu se détacher d'une vieille maîtresse, ce qui Je rendait soumis en ménage et facile à conduire. Mmo de Tresmes était une demi - blonde de vingt-huit ans , évaporée , entêtée de monde, élégante, bien tournée, aimante,
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relâchée, sans méchanceté véritable ni aucune consistance. Elle eut pour Roger la grâce de la nouveauté. Ils s'aimèrent; cela durait déjà depuis deux ans.
La veille il y avait eu, en effet, bal costumé au cirque Frébault. C'était un cirque particulier , installé avenue Kléber. Là se réunissaient quelques jeunes gens de bonne famille, chez qui l'oisiveté, l'éloignement des emplois publics et la mode, qui est aux spectacles, développaient des goûts violents et une passion excessive pour les exercices physiques de toute espèce. Roger faisait partie du cirque, avec quelques-uns de ses amis, le comte de Baulny, le marquis de Courtaron et d'autres. Trois ou quatre fois par an, on y donnait des fêtes et des représentations où Roger se distinguait. Il préparait même pour l'hiver prochain, avec Baulny, un combat à cheval et en armure, sur lequel comptait beaucoup Frébault, leur chef, et de tous le plus endiablé.
Mmc de Tresmes, qui voulait voir un bal de cocottes, avait absolument tenu à ce que Roger la conduisît au cirque. Bien qu'il trouvât cela d'un genre pitoyable, il avait cédé à son désir et était revenu de fort mauvaise humeur, avec un refroidissement qui lui donnait la fièvre.
Roger naturellement ne dit à sa mère ni où ni avec qui il avait passé la nuit. Il lui conta ce qu'il
voulut et ils parlèrent entre autre choses d'une lettre de Mme de Gomerre, arrivée le matin des Chênaies. A propos des anciens locataires, on en vint aux nouveaux.
« Ton père en est enchanté, » lui dit sa mère.
Et, tirant de sa poche la lettre de la baronne Monach, elle demanda à son fils s'il connaissait ce nom-là.
Il n'y avait pas longtemps que le baron Monach s'était fait recevoir au cercle des Petits Pannes, un cercle très nombreux, où Roger n'allait que pour jouer.
Monach passait pour un intrigant riche qui prenait position dans Paris.
Aux Petits Pannes, il était entouré d'un tas de « pontes » qui le flattaient pour en tirer, assez inutilement du reste, des renseignements de bourse ou d'affaire, et se frottaient à lui dans l'espérance de quelque chose. Les moins naïfs l'attendaient dans l'antichambre du cercle et, de temps en temps, lui demandaient tout bonnement dix louispour se refaire.
Monach était piloté dans ce monde par le joli marquis de Courtaron.
Un jour, le marquis perdait au jeu; Monach lui offrit cent louis.
« Veuillez m'en donner deux cents, je vous prie, riposta Courtaron... Ah çà, Monach, prétendezvous me taxer? »
On citait ce trait.
Mais tous ceux qui entouraient Monach n'avaient point cette familiarité impertinente. On ne savait ce qu'on devait le mieux admirer, de la vanité compliquée du baron ou de la platitude enjouée de tous ces messieurs.
Roger résuma son impression en peu de mots. La générale, par une sorte d'optimisme naturel, n'entreprenait pas de juger son prochain. Elle prit à peine garde à ce que lui disait son fils, qui, de son côté, n'attacha point d'importance à une affaire qui devait avoir pourtant des suites si imprévues. Sa mère lui recommanda de se soigner, de ne plus faire d'imprudences.
« Et que dit-on de Mme Monach? demanda-t-elle en se retirant.
— On dit que sa fille est jolie. »
Le lendemain, Monach vint avec M. Le Fiot pour arrêter définitivement les clauses du bail. Il se fit reconnaître du général, qui l'avait rencontré effectivement à Vichy , fort malmené dans les salles du Casino par un grand Russe bizarre, un prince à longue barbe blanche. Celui-ci crachait en l'air en signe de mépris, appelait Monach Moschka (petit Moïse) et voulait payer un garçon de jeu pour le battre. Le général avait fait taire ce sauvage qui troublait sa partie et s'était attiré les remerciements du baron.
L'hôtel et le voisinage flattaient singulièrement la vanité du nouveau locataire. Il était à l'affût de tout ce qui « sentait la race », de tout ce qui avait une tournure « véritablement aristocratique » . Ces mots, dans leur banalité même, constituaient pour lui quelque chose de mystérieux et d'inattrapable.
Pourtant, avant de signer le bail, Monach souleva de petites difficultés auxquelles l'homme d'affaires n'avait point songé. Le général eut grand'peine à obtenir que les réparations faites par son locataire fussent entreprises par l'architecte ordinaire de l'hôtel. Ensuite, dans le cas où l'hôtel serait vendu, le baron se réservait un droit de préférence.
« Mais je ne veux pas vendre mon hôtel, dit le général.
— Certainement, monsieur le comte,... mais si cela arrivait?
— Gela n'arrivera pas, puisque je ne veux pas vendre.
— Je sais bien. Gela peut arriver cependant... » Il fut convenu aussi que le jardin serait en commun.
« Je n'y descendrai jamais, dit le général, mais je veux avoir le droit de m'y promener si bon me semble. »
On rabattit mille francs de ce chef.
Le général ne fut pas du tout mécontent de Monach, qui l'avait désennuyé. Ces discussions lui rappelaient celles qu'il avait avec le génie militaire pour les quartiers de sa brigade.
« Vous aviez raison, monsieur Le Fiot, dit-il, voilà un gaillard très intelligent. Il ira loin. »
A quelques jours de là, Monach revint avec sa
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femme et sa fille prendre des dispositions pour leur nouvelle installation. Le général de sa fenêtre ne fit d'abord qu'entrevoir « leur smala ». 11 trouva à première vue la jeune Monach très attrayante. Il alla flâner aux écuries pour se faire voir. Il prit même de loin avec les palefreniers un ton de commandement pour se faire entendre. Monach le vit et l'entendit, l'alla chercher et le présenta à sa femme et à sa fille.
Le comte salua Mmc et Mllc Monach de l'air le plus galant, leur demanda la permission de les accompagner, fit les honneurs de la maison. 11 fut charmant.
On visita les salons de parade, du côté de la cour, et les appartements privés, du côté du jardin. On examina les boiseries dorées où étaient sculptés des attributs bucoliques ; on remarqua les déesses casquées des corniches.
On se promena ensuite dans les jardins, où l'on admira les pelouses, les tilleuls, les lierres des murs, la serre, la volière vide de la petite Hélène de Gomerre, dont le général parla avec affection, la cabane où avait été sa chèvre, et les premières violettes à même le gazon. Le général en cueillit pour Mmc Monach et MllcLia; déjà il avait demandé à la jeune fille son petit nom.
Monach regrettait que le jardin fût dominé par les maisons voisines , sa femme comptait les
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arbres. Le général apprit à Lia à réchauffer les violettes dans ses mains dégantées. La jeune fille, les paumes jointes sous le nez et les yeux à demi fermés, respirait les fleurs en baissant la nuque, où voltigeaient des cheveux noirs sur une peau brune.
Mme Monach devait se présenter bientôt chez la générale. Elle avait vu l'abbé Glouvet. Elle voulait parler « de l'oeuvre admirable », et était « tout acquise à une si belle idée ». Le général l'assura qu'elle serait la bienvenue.
Le surlendemain, qui était un mercredi, le jour de la comtesse d'Épagnes, Mmc Monach arriva avec sa fille. Un coupé à ressorts, attelé de deux chevaux à gourmettes sonnantes, les amena à l'hôtel. La voiture alla se ranger dans la cour, à la suite d'un étroit petit coupé bleu, le coupé de Mmc de Trosmes, et d'une grande berline aux armes de la duchesse des Baux.
La duchesse était une aimable vieille; la bouche fine, l'œil infiniment spirituel, elle se tenait si droite sur les reins, qu'on s'apercevait à peine qu'elle était ridiculement petite et faite comme un paquet.
On parlait justement des Monach.
Mme de Tresmes trouvait à redire à ce qu'on eût admis Mmc Monach à faire partie d'une œuvre si sérieuse.
<( Mais que vous ont donc fait ces Monach ? dit la duchesse à Mmc de Tresmes avec une sécurité de noblesse que rien ne pouvait entamer. Quelle mouche vous pique?
— Vous ne songez pas, duchesse, que Mme Monach est israélite.
— Le beau mal ! Qu'est-ce que cela peut vous faire, si elle ne vous convertit pas? »
La générale pensait comme la duchesse des Baux.
« Vous savez, dit-elle, combien il faut de persévérance et de bonne volonté pour se mettre parmi les pauvres, pour prendre plaisir à les visiter chez eux, à les servir dans leurs lits, à les soigner, à les consoler...
— Et au milieu d'odeurs abominables, interrompit la duchesse... J'ai eu une vieille cancéreuse à peu près de mon âge... Elle tombait par pièces, c'était horrible!... Je n'y pus tenir... j'envoyai à ma place la sœur Adrienne;... mais ma vieille me fit dire par son fils, un ivrogne, que le costume de la sœur la compromettait dans sa maison, qu'elle me priait de revenir moi-même, parce qu'avec moi ce n'était pas la même chose. Elle me faisait passer pour une de ses amies.
— Et je sais que vous y êtes retournée, dit en souriant la générale.
— Oui, reprit la duchesse... il le fallait bien...
Mais je n'en puis plus, j'ai renoncé à mon quartier de Clignancourt, à mon concierge franc-maçon de la rue Oudot et à ma famille belge de la rue du Château-Montmartre... Ceux-là n'entendaient que le flamand... Je cède tout mon quartier à Mme Monach, si elle veut; elle est plus jeune que moi, et nos malades y gagneront certainement. »
Mmc Monach et sa fille entrèrent. On fit des cérémonies.
Mme Monach parla tout de suite de son amie, la marquise de Gourtaron, une amie commune.
La mère du joli marquis de Courtaron était entièrement dominée par son fils. La pauvre femme n'avait plus à elle que les murs nus du château où son mari s'était ruiné. Il était mort depuis. La marquise tombait dans des attendrissements soudains sur ses splendeurs passées et aimait le luxe. Ce goût de bien-être et ses larmes lui retiraient un peu de sa dignité. Elle ne pouvait plus vivre agréablement que chez les autres. Elle voyait beaucoup les Monach, où son fils la prodiguait, y dînait, allait chez eux à la campagne, et cela commençait à se savoir :
La duchesse fut un peu dure pour le jeune Courtaron.
« 11 est gentil et a de l'esprit, si l'on veut, mais, de mon temps, c'est ce qu'on appelait un écornifleur. »
Mmc Monach parla ensuite des cours qu'avait suivis Lia, et dont elle était très satisfaite. C'était le cours de Mllc Granet, rue des Mathurins, tout auprès de la chapelle expiatoire. Il y avait là des filles de sénateurs, de députés, de généraux, de gens « très bien » ; les leçons étaient données par des professeurs de l'Université. Lia suivait maintenant les cours de la Sorbonne, et, dans un mois, allait passer son dernier examen d'aptitude et obtenir le brevet.
Mais la duchesse ramena la conversation sur l'œuvre et répéta à Mme Monach ce qu'elle avait dit à son sujet.
La baronne remercia avec effusion.
Elle avait les traits brouillés et un peu mous, de l'embonpoint plus qu'il n'en fallait, l'œil actif et une vivacité de femme entendue, mais qui ne se montrait jamais mieux que hors de la présence de son mari. Elle semblait ordinairement le craindre, à force d'être soumise.
La générale la trouva très renseignée sur leur œuvre; la baronne savait déjà par l'abbé Glouvet qu'il y avait eu, cette année, quatre-vingt-douze dames visitantes, trois mille sept cent vingt-deux malades, vingt-trois mille sept cent cinquantedeux visites faites, soixante-dix mariages, soixantecinq enfants légitimes et cinquante-deux mille six cent vingt francs distribués en bons de viande, de
pain, de charbon, de sucre, paiement de loyers, habillements et secours divers dans les dix sections : c'est-à-dire à Ivry, aux Gobelins, à la Glacière, à la Maison-Blanche, à Montrouge, à Plaisance, à Montmartre, à La Chapelle, àGlignancourt, à Belleville.
Mmc Monach avait la mémoire des noms et des chiffres, et un don remarquable pour tout s'assimiler.
« Au point de vue social, dit-elle, avec un léger parler cosmopolite, quel bien inappréciable que ce rapprochement entre les hautes et les basses classes de la société, qui ne se haïssent peut-être que parce qu'elles ne se connaissent pas!
Elle ne faisait ici que répéter les paroles de l'abbé.
— Mais, dit-elle, en se mettant de plus en plus à l'aise, si beaucoup est fait, il y a encore beaucoup plus à faire; les ressources ne suffisent pas aux demandes. »
Il y avait bien une vente annuelle de charité composée de vêtements pour les pauvres, de livres et d'objets de piété destinés à être distribués dans les écoles comme encouragement et récompense. C'était bien, mais ce n'était pas assez. On avait eu aussi le tort, selon elle, de vendre les objets offerts par les dames de l'œuvre au prix du commerce.
28 LES MONAGH.
« On ne peut pourtant pas faire une bonne affaire et une bonne œuvre en même temps, continua-t-elle. Il faut prendre son parti et se laisser dépouiller, quand on veut faire le bien. »
La générale, ayant sans doute plus qu'elle l'habitude des œuvres, objectait qu'il y en avait déjà un grand nombre à Paris, qu'il ne fallait pas fatiguer la bonne volonté des gens, ni forcer les aumônes, de peur de dégoûter des pauvres et de justifier les refus.
« Personne n'aime à donner, dit-elle, et, sans même parler ici des gens de peu de cœur, il n'y a pas de familles riches, à Paris, que les exigences de toute sorte ne mènent en de trop grandes dépenses et ne mettent réellement dans la gêne.
— Vous m'étonnez, dit Mmp Monach avec un aplomb de femme nouvellement enrichie.
— Ce que je vous dis là est pourtant la vérité. Mmc Monach ne voulut rien entendre et fit la
proposition de donner une grande fête de charité.
Elle mettrait justement à la disposition de l'œuvre le jardin de l'hôtel et son rez-de-chaussée encore vide.
La fête fut résolue en principe. Cependant Mmc de Tresmes faisait d'assez méchants yeux à Lia, qui, en fille bien élevée, ne se mêlait pas à la conversation, mais montrait seulement qu'elle prenait part à tout ce qu'on disait. La duchesse
était amusée de voir les gens se remuer autour d'elle. Elle promit son concours.
« Quels yeux! s'écria-t-elle, quand Lia fut partie avec sa mère; je n'en ai jamais vu d'aussi grands de ma vie, ni d'aussi beaux. Ils ont au fond un point lumineux, comme de l'eau noire au fonds d'un puits! »
Mme de Tresmes n'osa point contredire une personne aussi importante que la duchesse, mais demeura froide.
Le général regretta de n'avoir pas été là pendant la visite. Il ne se lassait pas de vanter devant sa femme et devant Roger la beauté de MIlc Lia. Et ce goût ne fut peut-être pas étranger à l'approbation qu'il donna à cette fête incommode.
Mme Monach revint seule le lendemain. Sa fille préparait ses examens.
La générale eût voulu que la fête fût une matinée enfantine. Il y aurait eu des poneys, une voiture aux chèvres, un guignol, un bazar organisé par un marchand de ballons rouges qu'elle avait soigné autrefois. Le prix de tous ces divertissements ne dépasserait point deux francs. Les gâteaux seraient à cinquante centimes. Une belle poupée, avec trousseau et ameublement, serait mise en loterie.
Mais Mmc Monach ne la laissa même pas achever.
« Yous doutez trop, dit-elle, de la générosité
mondaine et du pouvoir que vous avez. Vous ne vous rendez pas compte de la valeur qu'ont sur les listes des noms tels que ceux de la duchesse des Baux et que le vôtre, madame. Le parc Monceau, le faubourg Saint-Honoré, le boulevard Maiesherbes viendront, si Ton fait de cette fête une journée de mode et de fashion. Il faut un programme très artistique et de la publicité dans \e& journaux. »
Elle avait son programme. Elle se chargeait de tout. Elle connaissait des comédiens, des chanteurs, des peintres, des journalistes, qui, dans sa bouche, devenaient vite ses comédiens, ses chanteurs, ses peintres, ses journalistes.
« Ce sera superbe, et ça ne coûtera rien... Et puis on n'a pas non plus tous les jours à sa disposition un jardin comme celui que nous avons.
— Et s'il pleut? dit la générale.
— On dressera dans la cour une tente, à tout événement. »
A mesure que le plan se développait, la générale s'effrayait du tour mondain que prenait son œuvre ; elle pensait aussi que le résultat ne répondrait peut-être pas aux espérances, qu'il y aurait beaucoup de frais, qu'il ne fallait pas aller si vite.
<( C'est trop beau, dit-elle.
— Rien n'est trop beau quand il s'agit de faire le bien. »
Et Mmc Monach y mettait une telle fureur que la générale, confondue par cent bonnes raisons dites à la fois, finit par penser elle-même qu'elle n'était peut-être point assez confiante ni assez hardie.
On était le 4 avril; la fête fut fixée au 1er mai.
Mme Monach alla voir d'abord la duchesse des Baux, qui devait tenir un comptoir de chinoiseries. Mme de Tresmes vendrait des rafraîchissements et Lia, des fleurs. Elle trouva Mmc de Tresmes très distinguée et « très correcte ». Elle avait toujours ce mot à la bouche depuis qu'elle lisait les journaux français. Il en était de même du mot <( courtois », qu'elle appliquait surtout au comte d'Épagnes. Elle alla voir toutes les dames patronnesses, mais ne fut pas peu étonnée de trouver dans l'œuvre des bourgeoises, femmes d'anciens magistrats, de notaires cléricaux, de commerçants ou de pauvres vieilles demoiselles, toutes personnes fort simples pour la plupart, que le général appelait « boniches » on n'a jamais su pourquoi. Ces dames s'emploieraient de leur mieux.
Mais elle comptait surtout sur la duchesse, la vraie, la seule duchesse, et sur ce beau nom que, depuis quinze jours, elle remuait clans sa bouche avec délices.
Partout on trouvait la baronne aimable, très aisée dans ses manières. On avait pour elle la curiosité indulgente que tous les Parisiens ont d'à-
bord pour les étrangers avant qu'ils s'en dégoûtent.
Dans le commencement, les dames de l'œuvre firent peu les renchéries, excepté Mmc de Tresmes, qui déchirait Mmu Monach, le dos tourné. L'abbé Glouvet disait partout que la baronne était une femme « essentielle ».
L'hôtel, la duchesse, tout Paris, étaient devenus la proie de M1210 Monach.
Cependant on dépavait par endroits la cour de l'hôtel pour y enfoncer des mâts immenses; on clouait des planches dans le jardin ; les ouvriers chantaient, sifflaient, se disputaient. C'était un bruit atroce.
Le général, dont la chambre donnait sur la cour, eut le jour bouché par un grand écusson, où se lisait en lettres d'or, sur un fond bleu : Œuvre des pauvres infirmes. Quand la toile de la tente serait posée, il n'y verrait plus du tout. La cour était impraticable. Il fut obligé de louer, rue de Lille, une remise et une écurie pour ses chevaux et ses voitures. C'étaient de continuelles allées et venues. Le général en veston faisait la navette entre les deux rues. Il prenait assez bien ces petits embarras; mais, par habitude, il se plaignait amèrement au directeur des travaux; puis, en le quittant :
« Je sais bien que cet homme se fiche pas mal de ce que je lui dis, mais cela me soulage. »
On bousculait le jardin. On installait de petits pavillons, des estrades; on apportait des engins de toute sorte, des tourniquets, des jeux de courses, des toupies hollandaises, de petits billards; on empilait des chaises et des banquettes sur la pelouse.
La générale perdait la tête; chaque jour on soumettait à son approbation les morceaux qu'on devait réciter ou chanter, le costume des actrices, la moralité des lots. Elle admit avec beaucoup de peine qu'on chantât un air de VŒU crevé. Elle dut s'assurer d'avance des convenances qu'observerait dans ses exercices un équilibriste, M. Romain. M. Romain donnait des leçons à ces messieurs du cirque Frébault. C'était Gourtaron qui l'avait indiqué.
Le temps était superbe. Tout s'annonçait bien.
Le 1er mai, dès une heure de l'après-midi, tout le monde était à son poste. La foule ne vint guère qu'à partir de trois heures. L'abbé Glouvet se tenait chez la générale, dans le salon réservé aux dames patronnesses et aux amis intimes. L'affluence lui parut telle qu'il parlait déjà de vingt ou vingt-cinq mille francs de recette.
Partout dans la cour, le jardin et les appartements, c'était, au milieu des redingotes noires, un chatoiement de robes, de corsages de toutes les
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couleurs à la mode : lophophore, scarabée, aile de flamant, cou de paon, crevette, opale, flamme de punch, carotte au lait, ciel des Alpes, œil de chat, cristal de Venise, aile de colibri, fraise écrasée, rose effeuillée, vert-de-gris, piment, lune et azur, verjus, retpur de Suresnes, chaudron, lac orageux. Et au-dessus de cette cohue nuancée, des chapeaux chargés de plumes, de fleurs, de fruits et d'oiseaux qui embellissaient les jolies femmes et donnaient de l'agrément aux laides et aux douteuses.
On entendait des boniments, des coups de pistolet où Gourtaron était merveilleux, des bouts d'airs dans les notes aiguës, les intonations forcées des acteurs et sur tout cela un murmure confus de voix, à peine interrompu de temps à autre par de faibles applaudissements. Tout allait à la fois. Dans le jardin, M. Romain l'équilibriste faisait des miracles sur une estrade. Un maillot noir, une grande collerette blanche et un haut toupet de clown également blanc. Il était si souple, si adroit, si poli, qu'il mettait de l'aisance et de la gaieté dans tous les esprits et sur tous les visages. Tantôt il souriait, en faisant tourner une boule de cuivre sur le bout du doigt, tantôt il retenait sur une canne des chapeaux dans toutes les positions. Ti ébault, Gourtaron et les copains du cirque lui faisaient une grande réclame. Un prestidigitateur qui
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devait le remplacer sur l'estrade laissait passer dans son sourire une expression ignoble de jalousie.
On avait installé une somnambule dans la cabane où avait été la chèvre de la petite Hélène de Gomerre. La générale avait d'abord pensé qu'il n'était peut-être pas convenable de laisser prédire l'avenir dans une fête de charité..
— Bast ! cela amusera les hommes, avait répondu la duchesse.
L'abbé Glouvet, consulté, dit « de laisser faire, que c'était encore du spiritualisme ».
On se demandait les uns aux autres si la somnambule était jolie et l'on riait en voyant remuer la toile qui bouchait l'entrée.
Un peintre, ami des Monach, montrait le tableau qu'il avait donné à la tombola, et disait avoir refusé dix mille francs de cette toile. M. Le Fiot, adressant la parole à beaucoup de gens, se carrait.
Cependant un petit jeune homme se faisait remarquer entre tous les pschulteux par sa redingote ajustée, ses galons de satin, ses souliers pointus, ses petites bagues, sa cravate bleu pâle, son col rabattu sous une pomme d'Adam saillante, son sourire veule, ses grosses lèvres, sa petite moustache où il manquait des poils par place, sa voix rauque et ses gestes menus. C'était le petit Raphaël, le fils d'un frère de Monach, qui s'était fixé à Oran en 1871, dès que le décret de M. Crémieux eut donné aux israé-
lites d'Algérie les mêmes droits civils qu'aux Français. Monach employait ce jeune parent dans sa banque, il l'avait en particulière estime, car il citait en riant ce trait, qu'au collège., Raphaël mettait en loterie les gâteaux que lui apportait sa mère.
Roger allait et venait de tous côtés, souriant, parlant, saluant, faisant des signes, se donnant ou se dérobant suivant la rencontre, mais finissant toujours par revenir assez fidèlement au comptoir de Mmc de Tresmes.
On arrêtait Roger pour lui demander qui étaient Lia et ces Monach. Ses camarades lui faisaient compliment d'être le propriétaire d'une si jolie fille.
Mme Monach admirait avec orgueil cette foule qui était venue chez elle, en somme. Elle vit au travers quelques grandes dames de sa religion : celles-ci aimables et se tenant sur une extrême réserve. Être du monde est un luxe qu'on permet peu à la vanité des derniers venus.
Monach s'empressait autour de la mère de Gourtaron. Il lui demandait les noms des gens qu'il voyait passer et se faisait présenter aux personnages. Sa face s'éclairait en dessous. Cent sortes de convoitises couraient sous la peau de son visage. Quand il ne se sentait pas observé, il promenait des regards très durs sur cette foule élégante où il connaissait peu de monde et entendait peu de choses.
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Lia, pour sa première entrée dans le monde, avait un succès fou.
Elle portait une robe de satin blanc tout semé de petits bouquets de violettes naturelles, très habilement attachés de tous côtés. Sa mère fit même la remarque que cette robe originale ne pouvait être mise qu'une fois. On assiégeait le pavillon des fleurs. Elle se tenait debout dans cette toilette parfumée, souriait de bonne grâce et semblait si belle et si bien formée qu'on était un peu intimidé devant elle. Elle mettait à vendre ses fleurs tant de sérieux, d'à-propos et de séduction naturelle, qu'il paraissait à chacun qu'en obtenant d'elle une fleur, il obtenait une faveur particulière. Elle avait en toute sa personne ce don merveilleux qu'ont certaines comédiennes, de poser devant la foule d'une telle façon, que le plus humble des spectateurs s'imagine que c'est lui précisément que ces yeux regardent, lui que ces sourires viennent chercher, que c'est pour lui enfin que cette poitrine doucement soulevée respire. Une puissance émanait d'elle et prenait tout ce qu'elle rencontrait d'attention.
La foule qui tendait vers elle ne tarissait point. Tous les hommes la trouvaient belle, mais d'une façon différente, comme si elle eût eu dans sa beauté de quoi plaire à tous à la fois. Un air d'ennui était mêlé à toutes ses attitudes et lui
donnait une sorte de nonchalance qui sollicitait. Les femmes, ou bien se récriaient et l'admiraient de toute leur force, ou bien ne lui accordaient rien.
Le général était dans le comptoir. Il se trémoussait auprès d'elle, faisant très mal des bouquets de trois fleurs et les rangeant ensuite comme il pouvait. On ne le trouvait point à sa place. Mais la duchesse des Baux le défendait, disant que c'était pure jalousie ; et très emmitouflée dans ses châles, se levant à demi dans son comptoir, elle déclarait, en lorgnant avec son binocle, que cette jeune fille était de tout point superbe.
Mme de Tresmes voyait bien que Taffluence se portait vers Lia. Elle concevait de l'humeur, trouvait à Lia le regard bête, les cheveux gros, la peau sale :
« Cette petite pue l'argent, dit-elle.
— Elle n'est point petite du tout, reprit Roger, et si l'argent avait une odeur, ce deviendrait bien vite une odeur à la mode.
— Et voyez-vous ce nez de bélier et ces oreilles pointues?
— Où voyez-vous cela?
— Des oreilles pointues comme celles de son père. Et comme cette bouche avance d'un air de sauvage ! et ces épaules remontées !
— Ah ! pour le coup, je ne vois pas.
— Je les vois, moi.
— Ces épaules sont très droites.
— Je les vois remontées, moi, non pas peut-être telles qu'elles sont, mais telles qu'elles seront, cela revient au même. Elle sera horrible à vingt ans, comme toutes ses pareilles ; vieillie, fripée et contournée. Je la vois d'ici, votre petite locataire... Vous verrez un peu quand le type sera sorti I
— Je la vois telle qu'elle est et fort belle.
— A votre aise, Roger! vous êtes libre, » dit-elle, en baissant la voix.
La jeune femme se sentait terriblement piquée.
Roger avait encore pour Mmc de Tresmes autant d'amour qu'il en fallait pour s'animer, mais point assez pour se troubler dans son repos. Afin de la piquer davantage, et par une méchanceté naturelle à tous les amants aimés, il alla à dessein s'installer, à côté de son père, dans le comptoir de Mllc Monach, pendant que Gourtaron, au courant de tout, le remplaçait auprès de Mmc de Tresmes et faisait de son mieux pour irriter cette jalousie naissante.
La journée finissait. Le soleil à son déclin éclairait encore les dernières branches des tilleuls, couverts des tendres feuilles du printemps. Des toits mollement dorés par le couchant, des vitres rouges comme des fournaises, tombait une lumière diffuse, qui, dans l'atmosphère déjà humide et bleue, ressemblait à de l'eau dans un aquarium.
Cette clarté fluide, qui venait faussement, par reflet, donnait une grande vigueur aux traits arrêtés de Mlle Monach. Sa beauté en parut plus ferme encore et plus réelle, s'il était possible.
Elle avait des fidèles qui ne quittaient point son pavillon. Elle leur souriait pour les retenir, mais elle s'aperçut tout à coup que les fleurs manquaient. Le général fit des signaux de détresse aux domestiques disposés de place en place dans la fête, et Roger partait déjà pour chercher lui-même des fleurs nouvelles, quand Lia eut tout à coup une bonne idée.
Elle arracha un des bouquets de violettes de sa robe et l'offrit à la première main [qui 'se tendit. C'est autour d'elle un cri d'enthousiasme. Le général veut qu'on vende ces bouquets plus cher que les autres. Dans le désordre final, on se presse plus fort autour du comptoir. C'est à qui aura de ces fleurs. Le général prend des ciseaux et coupe les bouquets que Lia ne peut elle-même détacher. Roger trouve d'autres ciseaux et, avec des précautions infinies, travaille à la dépouiller.
« Puis-je prendre ce bouquet, mademoiselle ?
— Oui, monsieur.
— Et celui-là ?
— Oui, monsieur.
— Il faut donc tout prendre?
— Certainement, monsieur.
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— Je ne vous pique point ?
— Du tout, monsieur. »
Roger fait son office autour de cette belle personne. Il cueille des bouquets dans le dos, près du cou, autour de la taille, pendant que le général, à genoux, s'occupe délicatement de la jupe.
« Vous êtes bien bonne de vous laisser ainsi faire, mademoiselle.
— C'est bien naturel, monsieur. »
De petites taches brunes apparaissent à mesure sur le satin blanc de la robe. Lia se tient droite et presque immobile, un peu confuse, les yeux baissés. Mais sa timidité même demande l'attention. On se ruine autour d'elle à payer ces fleurs encore tièdes et un peu fanées.
On trouve que Roger est un heureux gaillard. Mmc de Tresmes, très pâle, dit qu'il a l'air de la déshabiller. Elle trouve cela de la dernière inconvenance et se moque pas mal des intérêts de l'œuvre.
Le marquis de Gourtaron, cependant, regardait sans aucune bienveillance le manège de Roger. Quoiqu'il eût assez de vanité pour ne craindre personne, il pensait que peut-être le temps était venu d'assurer ses projets commencés.
Quand il n'y eut plus de bouquets, le général offrit son bras à Lia et la ramena en triomphe dans le salon réservé, montrant le dégât avec ad-
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miration. Il couvrit ensuite lui-même les épaules de Lia avec un grand châle des Indus, qu'il fit prendre chez sa femme.
Mme Monach, brisée par l'émotion que lui causait l'ensemble de cette journée, fondit en larmes et demanda à la générale la permission de l'embrasser.
Lia allait avoir dix-sept ans.
C'était surtout à la mère du baron qu'il paraissait singulier que Lia ne fût point encore mariée. Cette vieille femme ne reprochait rien ouvertement ; mais elle songeait qu'à treize ans elle-même s'était mariée, suivant la coutume ancienne, qui recommande d'unir les enfants pubères.
Son père, Rebb Itzig, avait eu une ferme d'eaude-vie et une distillerie dans les environs de Cracovie. Pendant l'été de l'année 1826, Itzig avait mené sa fille aux eaux de Tœplitz, station fort à la mode, où beaucoup de familles israélites d'Allemagne et de Galicie se rencontraient. C'est là qu'elle vit le père de Monach, qui la demanda en mariage. Les Monach faisaient le change à Francfort, dans une rue voisine de la Zeil. Le mariage eut lieu dans cette ville et fut célébré à la vieille synagogue, que la mère du baron préféra
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toujours à la nouvelle, malgré le style oriental, l'aspect identique et traditionnel qu'on a donné au nouvel édifice.
Pendant quarante ans, elle demeura enfermée dans la maison de Francfort, maison d'un autre âge, petite, sale, sordide, un judas dans la porte et une lourde serrure, des ouvertures étroites et grillagées, mais qui n'avait que l'apparence de la misère. Elle vécut là partagée entre ses devoirs domestiques, qui sont presque toute la religion de la femme israélite, et des observances pieuses. Elle ne franchissait guère le seuil de la maison que pour se rendre à la synagogue les jours de fête, n'ayant jamais été assez riche encore pour les célébrer chez elle avec la pompe et le nombre d'hommes suffisants. Elle subit des chances diverses, mais sans jamais tomber dans la pauvreté, et mena une vie respectée au milieu de ses enfants, qui furent nombreux. Éphraïm Monach fut le plus jeune et le plus aimé. Il s'employa dans la maison de son père, où il montra un esprit de ressources et d'audace. A dix-huit ans, il épousa la fille d'un marchand de rubans de Darmstadt, avec qui on était en affaires, et vécut chez ses parents à Francfort. II y était encore en 1870.
(juand la guerre fut déclarée, il y eut une grande panique dans la ville. On crut que les Français
allaient venir et tout piller. La mère de Monach se résolut à emmener sa bru et sa petite-fille chez un de ses frères, Simon Itzig, qui habitait aux environs de Gracovie. On partit par une chaude journée d'août. Le wagon où elles montèrent était plein de femmes et d'enfants. Lia avait quatre ans. Tout le long de la route, qui dura cinq jours jusqu'à Munich, elle vit passer confusément, devant ses yeux de bébé étonné, des faces mornes de grands soldats à barbe blonde, des canons montés sur des trucs, des chevaux en licol sur les quais d'embarquement, des têtes de bœufs enwagonnés qui glissaient lentement tout près d'elle, le mufle appuyé, l'œil doux; puis, à partir de Saltzbourg, ce furent de hautes montagnes, les neiges du Tyrol, des forêts de sapins, des trains plus rapides et plus rares.
Arrivées à Gracovie, elles passèrent la nuit chez un parent qui tenait une boutique obscure, au fond du quartier juif. Vêtu d'une longue souquenille noire, coiffé d'un chapeau haut de forme luisant de graisse, des papillotes descendant le long des joues, la barbe malpropre, les mains déformées, il vendait des choses brillantes, des boutons, des étoffes, des instruments de musique, des curiosités. Au moment où elles entrèrent, leur parent baisait le pan de la robe d'un acheteur qui venait de disperser à coups de canne une bande de petits juifs
aux cheveux frisottés. Le soir, au repas de famille, il se lamenta, disant que les dames nobles de la ville demandaient pour leurs œuvres trop d'argent aux israélites riches ; mais que ceux-ci n'osaient pas refuser, de peur qu'on ne les tînt pour des ennemis publics.
Le lendemain, elles prirent une voiture et se mirent en route avec leurs bagages. Le village où elles allaient était situé à plusieurs lieues de la ville. L'oncle Itzig tenait là un cabaret, le seul bien qui fût resté de la fortune du père, après qu'on eut brûlé la distillerie par malveillance, ce dont il était mort de chagrin.
Le long du chemin, elles rencontrèrent des paysans qui revenaient des champs avec leurs bottes sur l'épaule, attachées à un bâton en manière d'ornement. Ils avaient la mine fiôre et de nobles attitudes, comme il convient à des gens pour qui « la terre est une noblesse ». Quelquesuns passaient, avec des plaques de pèlerinages accrochées tout autour d'eux, et faisaient, en marchant, un bruit de cuivre et de coquilles. Ils s'abordaient en disant : « Que Jésus-Christ soit loué ! » Les autres répondaient : « Dans les siècles des siècles. » Et, de quelque rang qu'ils fussent, ils se parlaient en liberté.
Arrivées au village, elles virent à la porte du cabaret l'oncle Itzig aux prises avec un jeune
paysan, long et fort, qui le serrait à la gorge:
« Je t'ai offert du fromage, de la farine et des œufs, fils de chien, disait-il, pour les bottes que tu m'as vendues et l'eau-de-vie que j'ai bue chez toi... Je t'en aurais ainsi donné trois mois durant... Eh non ! fils de chien.,, tu n'as pas voulu faire raisonnablement les choses, tu as refusé d'échanger avec moi la seule marchandise dont je sois riche... Tu as voulu de l'argent et tu m'as fait signer un papier... et maintenant tu vas me prendre ma maison et mon champ... Ah ! fils de chien !
— 0 lumière de mes jours ! » râlait l'autre en suppliant.
Et il s'échappa à demi étranglé.
Le cabaret était une grande maison de bois, blanchie à la chaux, selon la mode du pays. Sur l'enseigne, peinte en rouge, on voyait un soldat autrichien, à longues moustaches, faisant la cour à une paysanne en corsage blanc, soutaché de rose.
Les femmes s'étaient accroupies dans un coin afin de ne point être vues tout de suite par l'oncle, toujours prêt à se venger sur les femmes des injures du dehors. Mais elles avaient quelque argent et cela lui parut bon.
Pendant huit mois, elles demeurèrent chez cet homme irritable. Tous les vendredis soir, au coucher du soleil, la grand'mère de Lia allumait les sept becs de la lampe et tout ce qu'il y avait de
lumières à la maison. Puis Tonde, la tête couverte d'un bonnet de peau de loup, lisait les prières et « proclamait Dieu unique créateur du monde». Pendant les longues soirées, Lia apprenait à lire rhébreu, et sa grand'mère lui fit épeler : Aleph, beth, ghiîiiel, et prononcer aïn et non point gnaïn, comme les israélites portugais. Le samedi soir, elle lui imposait les mains en récitant la formule : « Que Dieu te bénisse comme Lia, Rachel et Rébecca ! Puisse l'ange qui m'a délivré de tout malheur regarder d'un œil favorable cette enfant qui doit perpétuer le nom de mes pères ! » Plusieurs fois, à la veillée, on raconta comment l'aïeul Zacharie Itzig, vieillard pieux et de grande vertu, était allé mourir à Jérusalem pour ressusciter, avec les rois et les patriarches, dans la vallée de Josaphat. A pied, reçu de communauté en communauté par des gens de sa croyance, il avait dépassé Léopol, longé la mer d'Azof, contourné la Mer Noire, pénétré dans l'Arménie et descendu des montagnes jusqu'en Palestine. Un prince polonais, leur voisin, avait rencontré à Jérusalem Zacharie, qui priait le long de la grande muraille du temple ruiné. Le prince, touché de tant de constance et de piété, rapporta au village des nouvelles du vieillard. Pendant ce récit, Lia essayait de se figurer le prince, et, dans sa tôte d'enfant, le voyait tout semblable au soldat autrichien de l'enseigne.
Après la guerre, Monach vint chercher sa mère, sa femme et son enfant. Sa mère retourna à Francfort, auprès de son mari, tandis qu'il s'installait à Vienne pour tenter de rétablir leur fortune compromise dans des affaires d'alimentation militaire où l'état-major allemand n'avait mis aucune complaisance.
Il y avait en ce moment à Vienne de grands mouvements financiers et de l'affolement. On fondait de tous côtés des banques hypothécaires; on nommait de grands conseils d'administration pour des lignes qui n'avaient pas cinq kilomètres de parcours; des Sociétés particulières fabriquaient des wagons qu'elles louaient aux compagnies dépourvues de matériel. C'était un chaos inextricable, où l'on voyait des princes insolvables, des chanoines et des évêques de Hongrie endettés, engageant leurs terres et leurs récoltes de vin pour plusieurs années d'avance, tout cela au profit des prêteurs intelligents. Il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser. Monach s'enrichit vite et mena grand train à Vienne. Il demeura près du Graben, reçut, s'entoura d'artistes, donna des fêtes. Un jour, il offrit à ses invités du vin de Tokay, qu'il prétendit être un envoi gracieux du prince Esterhazy.
Monach fit même d'assez bons coups pour pouvoir fonder un petit hôpital militaire de trente
lits, et il eut pour 1,200 florins un titre de baron. Cette splendeur dura deux ans. Monach, qui avait quelque chose d'immodéré dans l'esprit, alla trop loin et se laissa prendre dans le krach de Vienne, en 1873. Il avait mené un tel train dans cette ville, qu'il eût souffert d'y demeurer pauvre. Il laissa l'hôpital inachevé, vendit ses meubles et vint chercher fortune à Paris. Il prit un petit appartement, rue Sainte-Anne, et se mit à la coulisse de la Bourse.
A Vienne, Lia avait eu des bonnes anglaises et françaises. Par économie, et pour satisfaire les juifs orthodoxes, auxquels il était recommandé par sa mère, à Paris, et qui furent pendant quelques mois ses seules relations, Monach plaça d'abord sa fille dans une pension israélite de la rue de Nazareth, tenue par Mmc Salomon, femme d'un rabbin venu depuis peu des environs de Metz. Grosse, pâle et ronde, cette femme faisait enseigner chez elle l'instruction religieuse, la tenue des livres, les langues étrangères, le piano, le chant et le dessin. Son état continuel de parturition lui échauffait le sang et mettait en mouvement son humeur acariâtre. Elle prenait du café noir toute la journée, méprisait les chrétiennes et disait beaucoup de mal de ses coreligionnaires. Son mari, vieil homme malin et industrieux, avait un diplôme de rabbin, mais n'exerçait plus le ministère. Ce rabb était au
rabbin ce qu'un avocat sans cause est à l'avocat. Le diplôme de rabbin n'étant d'ailleurs incompatible avec aucune profession, M. Salomon plaçait des vins de Cette dans le quartier du Marais, où habitent un grand nombre d'israélites. Il donnait des certificats pour ses vins. Il commanditait aussi, dans la rue Turbigo, une petite boulangerie où l'on voyait écrit en hébreu, avec la traduction :