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BOULANGERIE ISRAÉLITE

Pains azymes ordinaires et de fantaisie.

Il avait enfin des intérêts dans une librairie israélite logée au quatrième étage de la rue Rambuteau. M. Salomon regrettait que le rite allemand ne fût point le seul, se plaignait du rite portugais et de la concurrence. Ce juif blond, cet achkenaz, faisait peu de cas des sephardim, les juifs bruns, qui venaient de Bayonne ou de Bordeaux, prétendant qu'ils étaient tous baptisés par des nourrices basques fanatiques, qui, au moindre rhume, versaient en secret de l'eau sur la tête de leurs nourrissons.

Mme Monach avait demandé àMmc Salomon qu'on insistât sur les arts d'agrément et l'étude des langues, où Lia était déjà très instruite. Cependant,

au milieu des murs nus où étaient peintes en lettres noires des sentences hébraïques, on lui apprit la connaissance de Dieu et de ses attributs, les règles suivant lesquelles Dieu veut être adoré, la suite de l'histoire sainte jusqu'au retour de l'exil de Babylone et la construction du second temple de Jérusalem. On lui enseigna sommairement que le Talmud est la loi orale, transmise de génération en génération et rédigée par les docteurs; que l'époque de la venue du Messie serait marquée par le règne de la vérité et de la justice; que les lois contenues dans le Pentateuque sont au nombre de six cent treize, dont deux cent quarante-huit positives et trois cent soixante-cinq négatives ; que certaines de ces lois ne sont obligatoires qu'en Palestine; que d'autres ont pour condition l'existence du temple, telles que les lois qui concernent le sol et les cérémonies des sacrifices, etc.

On ne lui laissa pas oublier que l'année 1875, où elle entra en pension, était l'an 5635 du calendrier israélite et commençait au 1er tisri (12 septembre), pour finir le 29 éloul (29 septembre). Lia, qui eut un prix de piano à. la fin de sa troisième année, reçut en prix les Cantiques de Ricci, l'édition de Varsovie, cartonnée, avec traduction allemande. Le mari de Mmc Salomon écoulait ainsi le fonds de la librairie de la rue Rambuteau en faveur des filles dont les parents lui donnaient l'espoir d'un appui ultérieur.

Cependant Monach se lançait.

Sa hardiesse et son énergie le servirent mal d'abord. Il perdit ce qui lui restait et dut recourir à son frère, le père du petit Raphaël, qui faisait à Oran le commerce des laines et des biens et avait une banque prospère.

Celui-ci ne refusa pas à son frère de l'aider, mais désira le voir. Monach alla en Algérie pour prendre des arrangements. Afin d'utiliser sa présence, son frère l'envoya conclure une grosse affaire d'alfa dans le Sud. Monach partit. Dans les environs de Saïda, il fut attaqué par des cavaliers marocains soudoyés, dit-on, par un chef arabe, que les prêts usuraires du frère de Monach avaient habilement ruiné. Monach s'était cru perdu dans cette rencontre. Ce fut toute une histoire. Dans un premier élan de crainte, il promit à Dieu, s'il échappait à la mort, de vivre désormais suivant sa loi. Monach était autant incroyant que superstitieux, ce qui se trouve ensemble chez beaucoup de gens. Il oublia sa promesse et changea son nom d'Éphraïm en celui de Jacob afin de tromper la vengeance divine. Mais son père étant mort peu de temps après, et sa mère ayant manifesté le désir de venir chez son fils, à Paris, pour remettre la maison sous une ferme discipline, il crut que son vœu le poursuivait et alla chercher sa mère à Francfort.

Ceci se passait vers 1878. Ses affaires ne reprirent

le dessus que pendant les années suivantes, après un ensemble de spéculations heureuses sur le Suez, le Gaz et la Lcinclerbank. Il établit ses bureaux rue Louis-le-Grand, loua un grand appartement rue Saint-Honoré ; mais il ne s'enrichit définitivement qu'en 1881, après l'affaire de l'Union générale. Acheteur d'actions nouvelles de l'Union, il prévit à temps que, par suite des opérations irrégulières auxquelles on se livrait, cette nouvelle émission pouvait être annulée. Aussitôt « changeant son fusil d'épaule », comme il dit, il vendit à découvert une énorme quantité d'actions anciennes, qui, à cette époque, atteignaient leur plus haut cours. Les actions anciennes tombèrent à rien quand les nouvelles furent annulées. Et le tour fut joué.

Monach ne s'était pas encore fait sa place quand sa mère vint à Paris.

Cependant, à mesure qu'il rebâtissait sa fortune et que son train et ses relations augmentaient, toutes ses ardeurs le reprirent. Il voulut mener à Paris mieux encore que son train de Vienne. L'orthodoxie de sa mère lui créait déjà mille sortes d'embarras qu'il souffrait respectueusement, mais non point sans une grande contrainte. Les inconvénients de race et de nationalité qui le séparaient du monde se trouvaient aggravés par l'air singulier de sa maison et par des pratiques extraordinaires pour

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Tisraélite moderne, l'israélite sceptique et parisien qu'il ambitionnait d'être.

Et quel parti prendre? Que faire et que changer? Comment concilier la présence de sa mère avec les facilités que se donnent à Paris les israélites à la mode? Sa conduite ambiguë et tourmentée choquait de mille façons la pauvre femme, et pourtant il faisait beaucoup pour elle. Il lui concédait d'ouvrir et d'éteindre le sabbat en sa présence, dînait tous les vendredis avec elle en famille, changeant même l'heure de ce repas, selon que la première étoile se levait. Pendant le reste de la semaine, il est vrai que sa mère mangeait seule dans son appartement; mais n'avait-il pas du moins chez lui à peu près la même cuisine qu'elle? Le samedi, on n'attelait point ses voitures ; ce jour-là, Lia ne jouait pas du piano, cachait ses plumes et son encrier et portait des gants sans boutons. 11 remplissait aussi ses devoirs de chef religieux aux fêtes, à la Pâque et pendant la série des grandes fêtes d'automne. Mais pouvait-il s'astreindre à venir faire comme autrefois ses tephilines, dans la chambre de sa mère, s'appliquer au front et au bras gauche les bandes de cuir où pend l'étui qui contient les versets, songer pieusement à la délivrance d'Egypte et à la reconstruction du Temple?

Monach ne parvenait pas à tromper sa mère. Ce fils qu'elle aimait, ce fils auquel elle eût voulu res-

tituer son héritage de croyances, vivait mal; il oubliait ses devoirs, malgré les apparences qu'il essayait de garder, il négligeait ses exemples, ne tournait point son cœur vers les choses anciennes. Il avait permis à sa femme de laisser repousser ses cheveux, se répandait en dépenses folles, vivait avec les goïms, les étrangers ennemis de sa race. Il ornait sa maison au lieu d'en bâtir solidement les murs. Elle s'enfermait dans un silence obstiné, ne blâmant rien de toutes les nouveautés qu'elle voyait, de peur d'attirer la malédiction du ciel sur sa demeure. Sa bru aussi vivait mal et sa petite-fille était passée en d'autres mains. Mais pour ces femmes, les manquements n'avaient point à ses yeux, bien qu'elle en souffrît cruellement, la môme importance que ceux de son fils, parce que la loi astreint les femmes à peu d'obligations strictes et que celles-ci, n'ayant ni circoncision, ni initiation religieuse traditionnelle, ni même de place dans la nef du Temple, n'ont pas pour ainsi dire de religion régulière.

Sans y mettre d'ostentation, le baron avait enlevé peu à peu Lia à l'influence religieuse de sa grand'mère.

« On ne sait ce qui peut arriver, se disait-il, et il sera peut-être avantageux un jour qu'elle choisisse une religion. »

D'ailleurs le silence de sa mère accommodait bien des choses.

Dès que ses affaires eurent pris un meilleur tour et qu'il se fut un peu dégagé des liaisons que lui avaient imposées les recommandations de Francfort, il retira Lia de la pension Salomon pour lui faire suivre trois fois par semaine les cours de la jeune Mlle Granet. Ces cours, auxquels s'intéressait un sous-secrétaire d'État, avaient été indiqués à Mme Monach par Mmc Fraisse, la femme d'un sénateur d'Algérie, homme finaud, besogneux, administrateur de compagnies, qui faisait de la politique avancée et avec qui Monach s'était lié après l'affaire d'Oran.

Chez Mllc Granet, on enseignait les nouveaux programmes et tout ce qu'il faut pour obtenir le certificat d'aptitude pédagogique à la direction des études maternelles. Lia eut aussi des professeurs particuliers, et, pour la conduire au cours, une institutrice anglaise qu'on appelait Miss.

A treize ans, Lia était déjà une petite femme. Sa beauté hâtive fit d'abord au cours de M110 Granet l'admiration et le sujet de tous les entretiens; mais bientôt les dix ou douze petites compagnes qu'elle eut dans sa classe perdirent ce premier feu, et leur jalousie ne fit qu'accroître l'antipathie naturelle et l'espèce de malaise que leur causait toute la personne de la petite étrangère.

Ce fut au moment du renouvellement des premières communions que leurs sentiments se mon-

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trèrent le mieux. On ne l'embrassa plus avec la même gentillesse, on se sépara d'elle, on ne causa plus avec elle que par contrainte, on se retira dans les coins avec des regards méfiants pour parler de la bonté du directeur, d'une instruction touchante, du grand jour, de la robe blanche. Une des renouvelantes s'imagina un jour de découper un petit morceau de drap, le barbouilla avec un bouchon enfumé, et l'ayant adroitement lancé sur Lia, on rit de voir apparaître un petit cochon noir sur la robe claire de la juive.

Mmc Monach avait recommandé à sa fille de se lier le plus possible avec ses camarades ; celle-ci avait fait jusqu'ici ce qu'elle pouvait, offrant avec des sourires du chocolat, des pastilles, des odeurs.

Mais un soir, en pleurant, Lia dit à sa mère :

« Mère, mère, je ne puis plus... je ne puis plus... elles ne veulent pas m'aimer î »

Monach demanda brusquement pourquoi Lia avait les yeux rouges. Mmc Monach, qui avait perdu trois enfants en bas âge et disait volontiers « qu'elle aimait mieux son mari que ses enfants », la consola comme une femme distraite qui a peu de temps à elle, gronda Miss, porta plainte à MUc Granet, et pria Mmc Fraisse de veiller sur sa fille.

Mme Fraisse prit entièrement Lia sous sa protection. Elle réprimanda vertement ses deux filles-, qui étaient à peu près du môme âge.

Lia passa pour une rapporteuse.

Devant les parents des élèves, Mmc Fraisse grossissait encore la fortune du baron. Elle ajoutait qu'il était très honnête en affaires, répétant pour l'avoir entendu dire à des gens autorisés que, lorsque les juifs s'en mêlaient, ils étaient « les plus nobles commerçants » qui fussent. Son mari avait trouvé d'heureuses issues avec Monach, et le train du sénateur s'en ressentait. Elle vantait aussi l'amabilité de la baronne.

« Elle n'est pas encore habituée à Paris, disaitelle,, mais nous la formerons. »

A mesure que Lia grandissait dans une situation de plus en plus brillante, la mise en valeur de ses richesses physiques et des ressources de son intelligence se montrait davantage. Ayant vu tant de choses différentes, elle avait une grande facilité à se mouvoir dans la vie. Rien qu'à la voir descendre du coupé qui, pendant trois ou quatre ans, l'emmena deux fois par jour au cours, et s'avancer comme une petite reine de théâtre, on était émerveillé. Et, à l'Opéra et aux Français, où on la conduisit de très bonne heure, en cachette de sa grand'mère, elle se posait si sûrement dans la loge, ajustait si droit la jumelle d'écaillé incrustée d'or et de diamants, s'emparait de la salle si instinctivement, qu'elle s'attirait l'admiration des moins attentifs.

Ses petites compagnes lui en voulaient de tout :

du coupé, dont Mmo Fraisse usait et abusait, des loges aux théâtres, de sa beauté supérieure, de ses toilettes, de ses bijoux, de son ostentation à ne point mettre de tablier comme elles, pour épargner leurs robes, du papier de ses devoirs, dont le format était plus grand que tout autre, des faveurs dorées qu'elle y nouait par coquetterie, des yeux suppliants qu'elle lançait au professeur pour être interrogée'quand elle savait, de sa curiosité hardie, de ses inventions littéraires et des réponses surprenantes qu'elle faisait tout à coup.

Elle était souvent la première : « C'est parce qu'elle est jolie! » disait-on; ou : « Je crois bien! elle a des répétiteurs », et pour l'allemand : « Elle est Prussienne! »

La première fois que l'on sut que Lia avait paru aux Français avec les Fraisse, dans la loge du ministre, parents et élèves crevèrent de dépit.

Cependant, en croissant en âge, ses compagnes prenaient de plus en plus des idées raisonnables et conformes aux sentiments ordinaires que le monde a pour les gens riches. Leur admiration naïve, aussi bien que leur aversion désintéressée, se dénatura avec les années. Beaucoup eurent une sorte de plaisir et d'orgueil à raconter à leurs amies qu'elles avaient une camarade belle et prodigieusement riche. Elles semblèrent tirer de ce voisinage

du bien-être et de la considération. Leurs pensées se mitigèrent. Elles eurent plus de souplesse, se rapprochèrent d'elle., regrettèrent d'avoir jadis repoussé ses avances. Les parents blâmèrent les Fraisse d'accaparer les Monach, envièrent les avantages et les douceurs qu'ils obtenaient de ces juifs. Aux cours de Mlle Granet, on était déjà pour Lia comme on fut pour Monach aux Petits Pannes. On avait devant ce luxe un peu brutal une soumission involontaire et toutes les petites lâchetés qu'on a devant l'argent.

Oh! comme au fond du cœur Lia apprit à détester ces petites filles, à jouir de leur secrète humiliation!... Et ces demoiselles Fraisse, quel mépris pour leurs amitiés contrefaites, et comme elle haïssait les soucis éplorés de leur mère à son sujet !

Parmi ses compagnes il n'y en avait qu'une, une seule qui lui eût témoigné un intérêt véritable et qui l'eût toujours embrassée du même cœur que le premier jour : c'était la plus jeune des quatre filles du général Daphis. Elle se nommait Blanche et était la bonté même. Les yeux très doux, portant de petites robes simples, elle était si réservée et si discrète qu'avec elle seulement Lia regrettait quelquefois d'être mise avec trop d'éclat. Mais la bonté de Blanche et sa douceur étaient venues sans doute de la pitié que Lia lui inspirait. Blanche lui

avait dit un jour en l'embrassant : « Pauvre Liai Pauvre Lia! » Pourquoi la plaignait-on? N'étaitelle point belle, heureuse, riche, enviable? Lia ne voulut pas non plus de cette amitié-là, se défia, se raidit contre ses bons sentiments. Elle ne pleura plus jamais que lorsqu'elle eut les nerfs malades, souriant en public, avisée, engageante, obséquieuse même, mais gardant au fond une humeur farouche. Quand elles furent en première, vers l'âge de seize ans, Lia et les demoiselles Fraisse négligèrent le cours de Mllc Granet pour ceux de la Sorbonne. Les étudiants et les élèves externes du lycée Saint- Louis faisaient la haie, rue Gerson, pour voir entrer les demoiselles au cours. Lia retrouva là, dans le plein jour de la rue, le succès qu'elle avait depuis quelque temps au théâtre, à l'Elysée et dans les salons ministériels, où Mmc Fraisse et sa bonne amie, la baronne Monach, se montraient ensemble avec leurs filles.

Cependant, M. Fraisse n'ayant point été réélu aux élections partielles de 1882, les relations se refroidirent peu à peu, finirent par cesser.

Monach cassait un échelon à chaque degré qu'il montait. D'ailleurs le monde officiel, auquel il avait cru par suite des idées hiérarchiques qu'il apportait d'Allemagne et dont il se servait encore pour ses affaires, ne suffisait plus au baron, piqué

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de plus hautes vanités mondaines. Il était persuadé en même temps qu'une grande situation dans le monde sert encore à attirer la confiance et à s'enrichir davantage. Tout s'arrangeait selon ses desseins. Il avait étudié ses relations , ménagé son entrée aux Petits Pannes, fait la connaissance du marquis de Courtaron, acheté le château des Coqs, loué chez le général d'Épagnes, pris possession de l'hôtel, au vu et au su de tout Paris.

Il avait ensuite exactement compris, par le succès de Lia à la fête de charité, tout le parti qu'il pouvait tirer d'elle, qu'elle était faite pour plaire, qu'elle saurait manier habilement sa beauté.

Et le baron rêvait qu'il allait enfin se hausser jusqu'au rang des israélites privilégiés que le monde admet et qui admettent le monde.

Le lendemain de la fête donnée à l'hôtel d'Epagnes, les journaux firent des comptes rendus éclatants.

On décrivit « les longues files d'équipages à panneaux armoriés », l'aspect « vraiment féerique » du jardin, « le brio des vaillants artistes », « les églogues de mousseline de laine et les idylles de toile de Jouy ». On énuméra les noms avec une emphase incohérente, les plus beaux et les plus véritables pêle-mêle avec les plus aventureux et les plus fabriqués. On cita la « ravissante duchesse des Baux », ce qui la fit beaucoup rire. « Ravissante aussi la vicomtesse de Tresmes, en son costume Rose et Babet, couleur de tourterelle amoureuse ». Dans leur enthousiasme héraldique, les reporters avaient donné de la vicomte à Mmc de Tresmes. Elle en fut un peu embarrassée, sans tout à fait s'y déplaire. On racontait aussi com-

ment « la charmante baronne Monach, femme du financier bien connu, allait quitter son bel appartement de la rue Saint-Honoré pour venir se mettre dans un quartier où elle avait ses principales relations. » Mais « parmi les nobles vendeuses, l'adorable Mlle Monach » fut la mieux louée. Sa robe à bouquets de violettes naturelles était « d'une indiscutable fantaisie », un « rêve original et de bon ton à faire rêver le tout crème parisien ». Enfin on regardait la distribution inattendue des bouquets de la robe « comme une des plus heureuses innovations de la saison ». On célébra sa beauté, on dit son âge et la couleur de ses cheveux.

Mlle Monach était lancée.

Le monde fut plus sévère. Certains lots de la tombola, dus à l'activité de Mmc Monach, choquèrent quelques personnes : le bon pour une coiffure de soirée, le repas offert par un restaurateur à la mode, la boîte « eau et pommade vivifiques », les photographies gratuites furent peu goûtés.

« Mais qui donc connaît-elle ? » disait-on.

Ceux qui s'occupaient de politique reprochaient le buste de Victor Hugo ; on n'aurait pas dû non plus accepter les Œuvres de Molière et le Dictiontionnaire siamois, donnés par l'Imprimerie nationale. Il était immoral d'associer un gouvernement athée à une œuvre catholique. Et on accusait

Mmc Monach d'avoir tous ses amis dans le gouvernement.

L'importance qu'elle s'était donnée excita contre elle; elle mettait la générale sous le boisseau. On se moqua quand on sut que, tous frais payés, la fête avait rapporté mille francs de moins que les années précédentes.

Il y a trop peu d'intimité à Paris pour qu'on s'emporte bien longtemps à médire des mêmes gens. Au bout de huit jours, il n'était plus guère question des Monach. En tout cas, la réclame des journaux, qui agit sur ceux-là mêmes qu'elle fâche le plus, les avait fait prendre en considération.

Après l'aventure des violettes, Roger eut à s'expliquer très vivement avec Mme de Tresmes, et il se fâcha presque tout de bon.

Depuis, Mmc de Tresmes était devenue douce, soumise, accommodante. Il semblait qu'elle ne voulût plus rien perdre de cet amour qui s'échappait, comme à travers les doigts l'eau qu'on veut retenir, en arrondissant les mains, et boire jusqu'à la dernière goutte.

Elle s'était bien promis de ne plus parler de Lia. Cependant les préparatifs qu'elle voyait faire dans l'hôtel pour installer les Monach, l'idée aussi qu'elle allait bientôt se séparer de Roger et suivre son mari en Touraine, où il avait ses propriétés,

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la tranquillité même de Roger, son propre silence, tout l'exaspérait.

Elle se serait contenue pourtant. Mais un beau jour, sans y prendre garde, Roger ne s'imaginat-il pas de dire que Lia lui paraissait « très intelligente !... » Mme de Tresmes éclata.

« Seriez-vous amoureux de cette petite vaniteuse ? lui dit-elle en se redressant. D'une autre, à la bonne heure ! mais non pas de celle-là. »

Roger se leva impatienté.

« Oh! ce n'est pas la jalousie qui me fait parler, reprit-elle ; je ne serais jalouse que d'une femme que vous pourriez épouser... Ce que je vous en dis est pour vous empêcher d'être ridicule et de poursuivre une chimère.

— Que me chantez-vous là?

— Dites-moi alors que vous ne l'aimez pas.

— Prenez garde, ma chère, qu'à force de me parler d'elle, vous m'y fassiez songer plus que je ne voudrais.

— Vous voyez que vous l'aimez ! Quand on pense à une femme, on l'aime.

— Vous êtes folle.

— Non pas ! non pas ! Je vois bien que je ne suis plus dans vos pensées et que c'est elle que vous aimez... Oh ! ne m'interrompez pas, Roger, repritelle en s'animant de plus en plus... Je ne sais encore ni où ni comment cela arrivera, mais je

sens qu'elle fera votre malheur. Je puis vous paraître privée de raison... mais tout ce que je vous dis est vrai... Vous ne m'aimez plus. Roger, vous ne m'aimez plus depuis le jour où vous avez pris des fleurs sur elle... Je vous ai vu... Vous étiez auprès d'elle, comme le premier jour où nous nous sommes connus, timide, empressé, que sais-je?... Cela se voyait, vous n'osiez pas seulement respirer... 0 Roger, Roger, vous ne m'aimez plus !...

Et, dans le salon du petit appartement qu'il louait pour leurs rendez-vous. Mme de Tresmes tomba en pleurant sur le tapis, appuyant sa télé sur un fauteuil garni de sa housse d'été. Les rideaux enveloppés, les tableaux cachés avec des journaux donnaient une idée triste de départ et d'abandon. Assise à ses pieds, elle levait vers lui

- yeux humide-, des yeux touchants et bien d - lés. Mais elle eut une attaque de nerfs, ce qui est affreux à supporter. Il fallut employer l'eau, le vinaigre; et ce furent les cheveux collés sur le front et les tempes, le corsage dégrafé, les douces paroles faites pour ranimer une femme amoureuse.

Si Roger eût pu rompre tout à coup, il en eût éprouvé sans doute un grand soulagement.

ia il n'était pas bien adroit en amour. Il était jeune et il subissait toujours les séductions immédiates de Mmc de Tresmes. Il avait aussi de cette

olitesse d'âme qui, au moment d'agir, fait tourner en faiblesse les meilleures résolutions et invite un amant aux rassurants mensonges.

Tout le mois de mai, cependant, le joli marquis de Courtaron fut à l'hôtel d'Épagnes, où il présida à l'installation des Monach. Il était là pour redresser les écarts de goût du baron. C'est que Courtaron avait un goût fin et rare. Quand il tenait un bel objet, il lui courait dans les mains un petit tremblement très caractéristique ; c'était avec un plaisir véritable qu'il faisait placer devant lui les meubles, disposer les objets qu'il avait choisis et procurés, et il mettait à tous ces soins beaucoup plus de spontanéité qu'en toute autre chose. Il y était même désintéressé, bien qu'il y trouvât peutêtre aussi son compte.

Le baron se félicitait d'avoir un tel homme son service.

C'était vraiment un fort joli homme que Courtaron, la taille bien prise, élégant sans tapage, séduisant et calme dans tous ses mouvements. Brun, il avait les cheveux gris, comme poudrés, de ces cheveux gris qui ne vieillissent pas un jeune homme et font, au contraire, durer la jeunesse, l'œil assoupi, le regard clairvoyant, le nez en avant, le sourire tranquille, la bouche un peu dédaigneuse, des paroles lentes et mesurées. Il plaisait

aux femmes et ne parlait jamais de ses aventures. Les hommes n'osaient rien penser publiquement de lui. 11 en imposait aux imbéciles, qu'il traitait avec insolence, et déconcertait les autres. Plus âgé que Roger d'une dizaine d'années, il avait pour lui du prestige.

Venant tous les jours, et souvent de très bonne heure, surveiller les travaux, le marquis n'était pas fâché de déjeuner quelquefois chez les d'Épagnes. Gomme le mauvais état de ses affaires lui nuisait, en dépit de tout, clans l'esprit du baron, il trouvait avantageux de lui montrer qu'il avait des relations et était intimement reçu là où Monach, lui, ne faisait que passer.

A table> le marquis se répandait en mille propos sur le baron. Monach le désolait par ses goûts extravagants. N'avait-il pas eu un moment l'idée de tapisser les boiseries du grand salon?

« Passe encore pour les boiseries des chambres, qui n'ont rien de très intéressant, mais pour les autres, qui sont d'un bon moment!... Il est fou, continuait Courtaron. Il voulait aussi qu'on mît des tablettes garnies de peluche sur le marbre des cheminées. Il avait commandé pour la chambre de sa femme des tentures noires avec des bouquets de lilas... Je vous demande un peu!... un homme comme cela est abominable. Et pour la chambre de sa fille... vous ne devineriez jamais ce

qu'il avait choisi?... Une chambre tendue et meublée de satin cerise à boutons d'or... Sa fille, que j'ai avertie, l'a heureusement détourné de cette idée...

— Eh ! eh ! interrompit le général, satin cerise et boutons d'or, ça n'est déjà pas si mal... mais autre part que dans la chambre d'une jeune fille, j'en conviens.

— Et malgré cela, reprenait le marquis, cet animal a un certain flair de la valeur des choses; il sait très bien dire devant un objet : « Cela vaut tant »; il ne se trompe pas et, d'une certaine façon, distingue ce qui est bon de ce qui ne vaut rien... mais il ne faut pas que ce soit pour son propre usage. Il se façonne au goût des autres, mais n'en a pas pour lui. Ce ne sera jamais, malgré sa prétention, qu'un brocanteur sans initiative. »

Et s'animant, — c'était le seul sujet qui émût un peu ce calculateur :

« Les gens de sa race ne sont pas des artistes... Voyez leurs peintres, qui nous viennent de tous les pays : ils ne savent pas mettre un tableau dans son atmosphère ; ils font très proprement de l'art courant, mais ils ne risquent jamais rien, n'ont jamais les sûretés d'un goût hardi ni rien de généreux... et en tout de même.

— Il nous assomme avec sa peinture, disait le général, quand le marquis était parti. Il pose... il veut nous épater. »

Gourtaron donnait à tout ce qu'il disait des Monach un tour fâcheux, très capable de dégoûter à l'occasion Roger et ses parents. Tl parlait, en passant, de spéculations louches, amenait la conversation sur l'affaire de la banque Bontoux, où la monarchie et l'église avaient été compromises, et nommait à propos les Gomerre. Il s'amusait à montrer aussi l'extrême dispersion de la famille Monach, mêlant le faux et le vrai.

Le baron avait pour mère une Polonaise, disait-il, ancienne cabaretière ; un de ses frères, le père du petit Raphaël, achetait des femmes pour le sultan du Maroc. Il avait des cousins qui vendaient à Paris des pommes de terre d'Alsace et une nièce très connue du personnel diplomatique, fort belle, qui avait passé par Londres et Berlin, et vivait à présent à Hambourg.

D'où venait Monach ? Les uns disaient de Vienne, les autres de Constantinople. En tout cas, il était de Francfort, bien que son nom de Monach fût le nom modifié de la ville de Munich.

Le marquis promenait ses auditeurs ahuris aux quatre coins de l'Europe, bouleversait ces têtes françaises, que l'idée des voyages effraye. Il remuait ensuite très doucement les fibres patriotiques, se demandant où était Monach pendant la guerre et plaisantant l'accent d'outre-Rhin qui faisait prononcer au baron luigh d'or pour louis d'or et ko

pour coq. Il ne tombait jamais trop dans l'excès. Quand on le poussait un peu, il avouait ne rien savoir de précis, de l'air d'un homme qui en sait long.

Mais il ne parlait point seulement de Monach, il s'en prenait aussi aux israélites en général , disant qu'ils ne fondaient point d'industries, ne s'enrichissaient que par des combinaisons financières, ne travaillaient pas comme les autres, ne tenaient pas au pays, se croyaient quelque chose de plus que Français. « Un chèque sur Londres ou sur Berlin, disait-il, et ils ont mis la mer entre eux et nous. » Il citait souvent le mot connu d'un banquier israélite : « Je ne sais pas dans vingt ans comment les chrétiens feront pour vivre. » Ces gens étaient ensuite vaniteux à l'excès, n'avaient aucun tact et seulement les apparences de la politesse. Mille autres choses encore leur manquaient. Le marquis avait même le mauvais goût de leur reprocher d'être tous cagneux, bossus et scrofuleux.

« Ils valent un tas de chrétiens de ma connaissance, qui sont autant qu'eux cagneux, grippesous, vaniteux, malsains et malappris, repartait le général agacé... et s'ils sont plus forts que nous, tant pis pour nous !

— Oui... mais c'est tout de même autre chose », répondait Gourtaron.

Il disait tout cela petit à petit, sans empresse-

Vi LES MONACH.

ment, sans avoir l'air d'y toucher, soit après le déjeuner, en fumant un cigare, soit en allant avec Roger à leur cirque.

Roger avait fini par s'amuser de tous ces cancans. Il demanda un jour si Mllc Monach avait du goût.

« Heuh! heuh! répondit le marquis.

— Et quelle femme est-ce?

■ — On verra. »

La générale pensait que Courtaron n'aurait pas dû parler ainsi de gens avec qui sa mère et lui vivaient sur un grand pied d'intimité. Le général se contenait, mais il était très mécontent d'entendre critiquer ses locataires.

« Courtaron en a toujours sur eux, disait-il... il m'ennuie, à la fin... on ne lui en demande pas si long, que diable ! »

Mais, par un retour d'humeur, le général, qui ne demeurait pas longtemps dans les mêmes idées, s'accrochait tout à coup à une plaisanterie quelconque du marquis et se mettait à rire, d'autant plus qu'il inspectait tous les jours l'emménagement des Monach et que plusieurs choses l'y surprenaient.

Le matin cru jour où ceux-ci s'installèrent, on amena entre autres choses une vache dans les écuries.

« Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il à

Courtaron, qui se trouvait là pour les derniers arrangements.

— La mère du baron est très sévère sur les rites, répondit le marquis en souriant; elle ne boit que du lait absolument pur de tout mélange et de tout contact... Gela va si loin qu'on enferme le lait dans une armoire fermée à clef... Cette vache est pour elle.

— Ça n'est pas bête du tout. Mais cette vache me va tout gâter, reprit avec découragement le général, qui, ayant à son château des Tourettes une « petite jumenterie de famille », s'occupait de perfectionnements et venait d'essayer justement dans l'écurie de Monach un nouveau système de plancher pour l'écoulement du purin... car une vache, ajouta-t-il, n'a pas les mêmes excrétions qu'un cheval, et cela change les conditions de l'expérience..., c'est clair. »

Ce jour-là, le marquis resta à déjeuner.

Vers deux heures de l'après-midi, on vit entrer dans la cour de l'hôtel un grand landau aux volets fermés, attelé de chevaux superbes.

Le général, Roger et Courtaron, qui guettaient l'emménagement à travers les vitres, s'empressèrent en curieux dans la cour en faisant mine de se diriger vers les écuries.

D'abord, ils virent descendre de la voiture

Monach, qui n'alla pas à la Bourse ce jour-là, puis Lia. Le père et la fille se placèrent de chaque côté de la portière et soutinrent par les bras une grande vieille aux traits magnifiques, curieusement accoutrée.

« La mère de Monach ! » dit Gourtaron.

Elle avait un nez d'aigle qui rejoignait les lèvres, les yeux creux, l'orbite de la couleur de l'ivoire, les sourcils très rapprochés du nez, le menton large. Deux faux bandeaux noirs encadraient son front jaune et ridé. La tête était prise dans un petit bonnet de drap violet, orné de perles et de filigranes d'argent, tel qu'en portent encore les juives de Galicie. Sa longue robe de soie noire était montante et tout unie, avec un grand fichu de dentelle blanche. Ses mains rudes, qui semblaient avoir travaillé, étaient chargées de bagues. Elle s'appuya sur l'épaule de son fils et de sa petitefille et monta ainsi les marches du perron avec majesté. C'était la vivante image de la femme forte choisie pour compagne et qui, selon le précepte de la loi, avait eu soin de la maison, tissé le lin, rempli les armoires de toiles, allaité les enfants et enseigné la crainte du Seigneur.

Le regard de cette vieille était profondément triste.

Monach et sa fille conduisaient leur mère avec une si respectueuse gravité et paraissaient si peu

disposés à accueillir personne, que les trois hommes se contentèrent de saluer de loin.

« Regardez-la, dit le marquis en baissant la voix, vous n'aurez pas souvent l'occasion de la voir aussi bien; elle vit enfermée comme une idole... ne se montre jamais. »

Un coupé suivit de près le grand landau. Mmc Monach en descendit, précédée d'un homme jeune encore, qui avait une jolie coupe de figure, la barbe jaune comme du tabac turc et des yeux pétillants d'esprit.

« Qu'est-ce que celui-là encore? demanda Roger un peu déconcerté de tout ce qu'il voyait.

— Celui-là, dit le marquis, est un personnage très important dans la famille Monach... C'est M. Deutz.

— Comment dites-vous? demanda le général.

— Deutz.

— Un Allemand?

— Non, un Alsacien. C'est le petit-neveu du rabbin de Strasbourg, le plus pieux des rabbins de toute l'Alsace... Il demeure chez les Monach... et fait les prières avec la vieille.

— Ah! bah! » dit le général, en ouvrant de grands yeux.

M. Deutz était un chazan, un chantre, un récitateur de litanies que Monach avait engagé à son service pour soulager ses pratiques religieuses, mais

ce n'était point un récitateur de litanies ordinaire, comme il en est beaucoup, qui ne comprennent point ce qu'ils récitent. Il avait de grandes connaissances en hébreu, des amitiés à l'Institut et, avec cela, une nature de vaudevilliste. Il écrivit quelque temps dans les journaux, mais trouva plus d'avantage à demeurer dans une famille riche où il était bien rétribué. Très sceptique, il regardait la religion judaïque comme un lien de race plutôt qu'un lien religieux, admettait que, pour des gens cultivés, leur croyance ne se soutenait guère, et que c'était la seule d'ailleurs qui pût s'accommoder au matérialisme contemporain. C'était une hygiène morale et physique, plutôt qu'une religion, une intéressante tradition qu'il ne fallait pas perdre et dont il vivait d'ailleurs. Mais il mettait aussi dans ses pratiques un sentiment de lierté aristocratique, assez analogue à celui qui fait qu'on tient chez nous à des titres nobiliaires qui n'apportent plus avec eux de privilèges effectifs. Il discutait souvent avec Monach, qui était plus grossièrement irréligieux que lui, mais il n'usait point de tous ses avantages, de peur de blesser un homme dont il dépendait et qui l'estimait peu parce qu'il le payait.

Laissant M. Deutz, le marquis montra alors d'un coup d'œil un long juif en paletot noir et à barbe rousse, qui se glissait le long du mur :

« Le cuisinier, dit-il..., un autre personnage

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d'importance,., un Hollandais... Il n'y a plus qu'en Hollande, paraît-il, que l'on trouve des cuisiniers assez instruits des rites pour rassurer la grandmère.

— Singulières gensl dit Roger.

— Et pas un domestique qui demeure ou mange chez eux, reprit le général, en haussant les épaules de pitié. Les cochers, les valets de pied et le groom ne viennent chez eux que pour leur emploi... le genre américain... le service à la tâche, comme m'a dit Monach... »

Mais le général se fâcha quand Gourtaron en revint sur la cuisine et raconta que le bœuf était salé pendant cinq heures et lavé, la viande cuite sans lait ni beurre, que le lait et le beurre ne devaient même pas toucher les plats ni les assiettes où l'on mange, que cela allait si loin qu'il y avait deux cuisines séparées, l'une pour le café au lait du matin, l'autre pour les viandes. On ne prenait non plus une bouchée de pain sans se laver les doigts et dire une prière. On ne voyait jamais de fromage sur la table, aux principaux repas. On ne mangeait point de lièvre, parce que cet animal n'a pas le pied fendu, ni d'anguille, parce que ce poisson n'a pas d'écaillés.

<( Allons donc!... vous nous en contez, mon cher, dit le général, que les pratiques religieuses offusquaient chez les étrangers et qui, d'ailleurs^

chez lui avalait sans bonne humeur le chocolat à l'eau et les haricots sans beurre du vendredi saint... Tout cela ne se fait plus.

— Pardon, général!... Monach carotte, mais cela se fait chez sa mère, reprit le marquis, de même que chez la plupart des juifs pauvres de la campagne et des villes...

— Ça se saurait... et comment alors Monach donne-t-il à dîner? Car enfin dans sa position...

— D'abord on peut donner un grand dîner suivant le rite, sans que les invités s'en aperçoivent.

— Voyons, je m'apercevrais bien toujours que je n'ai pas de fromage à mon dîner... C'est absurde!

— Aussi, Monach n'invite-t-il guère qu'au restaurant.

— Dame ! vous m'avez l'air de savoir votre affaire... vous m'en direz tant!... » Et, en terminant, il reprit gaiement :

(( Enfin, si c'est le régime qui lui a fait faire la fille qu'il a, je lui en fait mon compliment. N'est-ce pas, Roger? »

Roger ne répondit pas.

Monach avait poussé les travaux avec l'activité d'un imprésario qui commande des décors; le soin raisonnable qu'il donnait à ses affaires lui avait fait hâter l'emménagement d'abord pour éviter un double loyer. Sa mère aussi avait désiré

que tout fût terminé avant le mois du tamouz (juillet), consacré aux souvenirs de la prise de Jérusalem, époque funeste pendant laquelle toute nouvelle entreprise paraît dangereuse.

La saison déjà fort avancée et le grand prix couru, la comtesse d'Épagnes était dans l'Orne, Mme de Tresmes en Touraine, les Monach prêts à partir pour leur château des Coqs, Roger et son père sur le point d'aller rejoindre la générale aux Tourettes.

Pendant les derniers jours qu'il demeura à Paris, Roger eut l'occasion de rencontrer Lia souvent. Us se saluèrent, elle lui sourit.

Les fureurs de Mme de Tresmes n'avaient fait qu'attirer l'attention de Roger sur Mlle Monach.

Un soir que Lia revenait de l'Opéra, il regarda, par distraction, les fenêtres doucement éclairées au rez-de-chaussée du pavillon situé vis-à-vis de celui qu'il habitait sur le jardin. Il chercha à découvrir quelque chose, vit les mouvements d'une ombre indécise, ouvrit sa croisée, pour prendre l'air.

Il songea alors à l'aventure des violettes. Ce souvenir lui fut agréable, et, le cœur dispos, respirant l'air tiède de la nuit, il regarda la lune miroiter entre les feuilles des arbres immobiles et les étoiles hautes qui brillaient dans un ciel plus pur, au-dessus des brumes et des fauves réverbérations de Paris éclairé.

Roger était aux Tourettes, ne sachant pas encore comment il arrangerait son été, chez quels amis il irait, quelles eaux il choisirait. Il s'était assez mal quitté avec Mmc de Tresmes. Tous les deux jours, celle-ci lui écrivait des lettres pleines d'amour et de prières. Elle lui demandait avec instance de venir en Touraine, chez son mari, comme il avait fait l'été dernier. Mais il repoussa tout de suite cette idée. Il n'en était plus à faire le galopin.

Sur ces entrefaites, sa mère reçut une lettre de Mmc de Gomerre qui réclamait Roger aux Chênaies. Celle-ci le prônait sans cesse, ne trouvant que lui d'aimable et de décent, et machinait toutes sortes d'éloges.

« Il faut croire, dit Roger, que les gens vous aiment à l'envers de l'amitié qu'on leur porte. Je n'ai jamais connu chipie plus insupportable que cette sèche Mmc de Gomerre.

— Le fait est, dit le général, qu'elle «est à dégoûter des femmes, de la religion et des légitimistes de tous les environs. »

Et son fils et lui plaignirent le comte et la petite Hélène.

Le général avait toujours marqué une sorte de tendresse pour Hélène. Il regrettait de n'avoir point de fille et gâtait cette gamine. La générale défendit mollement Mme de Gomerre et l'on en resta là.

Le château des ïourettes était un long corps de logis avec deux tourelles aux coins. Le général ne s'y déplaisait pas, occupé qu'il était de sa « petite jumenterie de famille ». La comtesse d'Épagnes menait là une vie simple, très conforme à ses goûts. Quand son fils était auprès d'elle à la campagne, rien ne lui manquait plus. Elle le possédait à elle toute seule, tandis qu'à Paris les distractions le lui enlevaient à toute heure. Mais là c'était après les repas, tous les jours, dans le salon, un petit traintrain de causerie intime. Assise dans un grand fauteuil flamand, la générale faisait son carré pour le tapis de la chapelle de Ghambord, des tabliers, des bonnets pour les enfants du village. Et, tout en travaillant, elle racontait des histoires de famille, débrouillait les parentés, disait de ces choses douces et insignifiantes qui reposent l'esprit et ont du charme quand elles viennent de certaines person-

nés. Quelquefois elle parlait à Roger de son avenir, de l'arrangement de sa vie. Elle lui demandait s'il ne songeait point à se marier. Roger secouait la tête en souriant.

« 11 faudrait pourtant y songer », disait-elle. Et elle embrassait son fils avec la satisfaction inavouée de le garder ainsi plus longtemps auprès d'elle.

Le matin, en vue du cirque, Roger faisait des exercices de voltige dans le petit manège, derrière les écuries, et montait à cheval pendant l'aprèsmidi. Vers la fin de la journée, il accompagnait sa mère, qui aimait à marcher. Ils poussaient leur promenade hors du parc et s'en allaient dans la campagne. Ils longeaient d'abord les enclos où les poulains du général faisaient des sauts inattendus et drôles autour des juments pacifiques, et ils s'enfonçaient tous deux dans les champs encore couverts de moissons. Ils prenaient souvent pour but un grand peuplier de Hollande, isolé daus la plaine, sur une petite éminence. Ils se reposaient sous son feuillage argenté, et la générale, doucement remuée, suivait des yeux l'ombre des nuages qui couraient sur les champs d'avoine, écoutait la musique des insectes, la rumeur caressante des épis, les beuglements lointains, le bruit des cloches qui venait des clochers qu'on apercevait tout bleus dans le ciel rose. Elle s'attendrissait devant un coucher de soleil, devant une fleur des champs, et, dans la

magnificence de la nature, elle admirait la grandeur de Dieu. « Que Dieu est bon, mon cher Roger! » disait-elle en appuyant son bras sur le sien.

Roger demeurait un peu troublé. Ses premières croyances conservaient bien leur effet, dans ses façons générales de voir et de sentir, mais n'avaient plus assez de force pour régler le détail de sa vie. Sa mère cependant ne s'embarrassait point de ses réponses. Pouvait-il méconnaître la vérité! Elle avait la même confiance en son mari qu'en son fils, ce qui était moins explicable.

Roger ne s'amusait pas aux Tourettes.

Cependant Mmc de Gomerre récrivit. La générale fit observer à son fils qu'il ne devait peut-être point refuser cette fois d'aller chez leurs voisins, qu'autrement on semblerait les abandonner depuis qu'ils avaient réduit leur train et que leur maison était moins animée.

« Je ne m'y suis jamais amusé, dit Roger.

— Ce n'est pas bien de parler ainsi ; tu y faisais autrefois, avec ton père, des chasses très agréables. Il faut être juste. »

Roger consentit d'aller aux Chênaies, pour faire plaisir à sa mère.

Il partit vers le milieu de juillet. En descendant à La Barroche, la station la plus voisine des Chê-

naies, et il vit avec quelque surprise Hélène seule, qui l'attendait à la gare. La bravoure d'Hélène forçait un peu les usages.

Elle avait des cheveux blonds nuancés et de grands yeux bleus, les yeux de son père.

« Gomme te voilà grande, depuis six mois que je ne t'ai vue! » dit Roger, égayé par ce frais visage. Et il l'embrassa.

« N'est-ce pas ? » répondit Hélène en le regardant avec joie.

Le domestique prit la valise, et ils montèrent dans un petit panier attelé d'un poney alezan, qu'on appelait Brûlot. C'était un cadeau du général.

« Vous reconnaissez Brûlot, dit Hélène... Je l'attelle maintenant... Savez-vous que maman m'a permis de venir vous chercher moi-même... et vous me laisserez conduire, n'est-ce pas?... Mais que jesuis donc heureuse de vous revoir! »

Elle assura sur le tablier ses pieds chaussés de bonnes bottines de campagne, rabattit sa jupe, prit le fouet et les rênes... Hop! hop! et ils étaient partis. Il y avait une petite lieue de La Barroche aux Chênaies.

Hélène demanda à Roger des nouvelles de ses parents.

« Ils ont toujours été si bons pour moi ! dit-elle... Et vous, comment allez-vous? Nous avons eu de vos nouvelles par le journal... Il paraît qu'il y a eu

une grande fête dans notre ancien jardin de Paris... Maman en a été d'une humeur massacrante... Ne lui en parlez pas.

— Et ton père? dit Roger.

— Il est toujours triste, bien triste... vous savez comment tout va chez nous depuis l'affaire?... Mais vous, Roger, vous ne vous ennuyez pas depuis que vous avez donné votre démission?... Vous savez que maman a trouvé cela très bien et que vous aviez bien fait; « pour les principes ». C'est dommage, pourtant ! Je m'étais habituée à vous voir en soldat... Vous rappelez-vous quand vous me mettiez à cheval... et que vous me recommandiez de me tenir droite sans raideur?... et le jour où le cheval a fait un écart?

— Tu es une brave petite fille. »

Hélène se câlina sous l'éloge, de l'air de dire : « Je ferais bien autre chose encore s'il le fallait ! »

« Et quand vous étiez à Saint-Gyr, reprit-elle, et que vous êtes venu chez nous, un dimanche, vous m'avez fait sauter sur vos genoux et vous m'avez appris avant dîner l'histoire de Jean des Pois Verts. »

Et elle raconta comment Jean des Pois Verts avait mis sur son dos une peau de vache, avec la tête et les cornes, et comment il était monté dans la fourche du plus gros chêne de la forêt; trois voleurs venaient au pied de l'arbre pour partager

l'argent, et le chef disait : « Voilà ta part!... voilà ta part!... voilà ma part!... — Et m'part !» criait d'en haut Jean des Pois Verts... Le chef recomptait... « Voilà ta part... voilà ta part... voilà ma part!... — Et m' part!... » Et cela recommençait jusqu'à ce que Jean des Pois Verts interrompit enfin d'une voix terrible en remuant ses cornes : « Le diable en aura sa part ! » Et les voleurs se sauvaient.

« Quelle mémoire tu as ! » dit Roger qui se mit à rire.

Elle n'osa pas lui dire qu'un jour elle avait pleuré en apprenant qu'il était aux arrêts à Saumur et qu'elle avait été porter son dessert à sa chèvre : « On est si bête quand on est petite! » pensait-elle. Elle ne lui dit pas non plus qu'elle avait conservé une lettre de lui. Il y avait surtout ce passage : « Dis au général que je représente l'ennemi aux manœuvres. J'aurai vingt hommes armés de lances et je serai leur colonel. »

Elle trouvait cela héroïque et beau. Elle voyait Roger vêtu comme un chevalier et gagnant des batailles.

Aux Chênaies, elle fit bien attention pour faire une belle arrivée et amena la voiture au ras du perron, où le comte et la comtesse les attendaient. Mmc de Gomerre se récria quand Roger lui dit qu'il ne pouvait rester que trois jours. M. de Gomerre s'était encore courbé depuis que Roger ne l'avait

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vu ; ses yeux semblaient fixés intérieurement sur une pensée unique. Hélène fit taire ses deux petits frères, que la venue de Roger mettait en mouvement.

Le château était une grande maison Louis XY. Sur les fenêtres, une coquille alternait avec un masque de femme. Il y fallait autrefois de nombreux domestiques. Le seul qui fût resté conduisit Roger dans sa chambre.

En s'habillant pour le dîner, il vit de ses fenêtres l'herbe qui poussait dans les allées du parc, et beaucoup d'arbres coupés. Sur le bois en pile et tiré au cordeau, un paon, laissant traîner sa queue magnifique et dressant son cou bleu dans le ciel, poussait des cris lamentables. Là-bas, c'était la pièce d'eau, où les cygnes immobiles remuaient seulement leur queue en reniflant. Dans sa chambre, tendue de cretonne, il retrouvait les profils d'Henri IV et d'Henri V, juxtaposés dans une même pétrification, le portrait de Charles X, roi de France et de Navarre, dédié aux gardes nationales de France, et, dans le cabinet de toilette, Entre la route de Saint-Cloud et la route de Poissy, de Carie Vernet, YAntigone française, du comte de Paroy. — Parmi des sapins couverts de neige, Louis XVIII à pied, en culotte, avec la croix de Saint-Louis, était soutenu par la duchesse d'An-

90 LES MONAGH.

goulême. Celle-ci avait des yeux touchants, quelque chose de gracieux et de plaintif. Un petit chien, la queue en l'air, regardait sa maîtresse au milieu de cette solitude.

En traversant les corridors pour aller dîner, il revit au rez-de-chaussée les plans de la propriété, avec une vue cavalière du château peinte sur toile, et dans le billard, au-dessus du marquoir, il relut cette inscription gravée au xvmc siècle , et qui faisait toujours rire le général : « Messieurs les gentilshommes sont priés de ne pas blanchir leurs queues au plafond. »

Mme de Gomerre demanda incidemment qui étaient ces nouveaux locataires, dont on publiait les noms dans les journaux; mais Roger détourna la'conversation.;Elle parla ensuite de la maladie du comte de Ghambord, mais elle ne croyait point qu'il mourût « parce que sa vie était nécessaire à la France ». D'ailleurs, elle n'était point embarrassée; en cas de malheur, don Garlos renoncerait au bénéfice du traité d'Utrecht et abdiquerait en faveur de don Jaime. Mmc de Gomerre en vint aussi à déplorer hautement les ménagements que Léon XIII croyait devoir apporter dans ses relations avec la République. Elle savait d'ailleurs que Pie IX n'avait jamais aimé le cardinal Pecci. Sans tomber elle-même dans des exagérations ouvertes, il ne lui semblait pas très mauvais que quelques

personnes de son voisinage fissent dire des messes en secret pour la conversion du nouveau pape.

Elle était terrible.

Chaque fois que son mari avait un mouvement d'expansion, elle l'arrêtait par un regard sévère et en prenant ses grandes façons. Tout en elle reprochait les écuries vides, les arbres du parc abattus, les terres hypothéquées, Paris abandonné.

« Ah ! si vous m'aviez écoutée, disait-elle souvent,... mais vous n'avez voulu en faire qu'à votre tête ! »

Les choses, avec le temps, s'étaient si bien transformées dans son cerveau, qu'elle oubliait que c'était elle qui s'était jetée avec une ardeur folle en des spéculations où l'idée de propagande et de régénération sociale se mêlait à un sentiment moins désintéressé. Le coup avait été si violent que les idées de M. de Gomerre s'étaient brouillées; il en venait à croire qu'il était cause de tout le mal; que, sans lui, rien ne serait arrivé; il s'affaissait de jour en jour. La ruine était d'autant plus complète que Mme de Gomerre, animée d'un sentiment de probité hautain, ne fit pas comme beaucoup de ses amis, qui se prévalurent de l'exception de jeu; elle ne voulut pas non plus demander à temps la séparation de biens; sa fortune personnelle avait été apportée tout entière à la liquidation.

M. de Gomerre ne trouvait de consolation qu'en sa fille, mais il semblait que la comtesse prît un plaisir involontaire à se mettre entre eux et à les séparer. Le père et la fille se pressaient furtivement les mains dans les corridors, et, quand personne ne les pouvait voir, ils tombaient dans les bras l'un de l'autre et versaient des larmes. C'étaient d'heureux moments. Chaque soir, M. de Gomerre s'occupait tout entier à regarder sa fille. Il se mettait dans l'ombre de l'abat-jour afin de ne point donner prise à sa femme, et, par une sorte de ruse et d'hypocrisie, il prenait, en regardant Hélène, l'air d'un homme hébété qui fixe machinalement un point quelconque, sans intérêt.

Après le dîner, Mme de Gomerre essaya de nouveau de parler des Monach, mais ne put faire sortir Roger des banalités. Il se cachait pour bâiller. Il s'assit à la grande table ronde, où Y Union s'empilait avec ses bandes jaunes intactes. Il prit un Figaro déplié; on recevait ce journal avec dédain, mais on avait trop longtemps habité Paris pour ne plus s'y abonner. Il feuilleta ensuite un album de photographies. Il vit le roi et la reine de Naples avec leurs signatures autographes au bas des portraits, le prince de Hohenlohe, prêtre mort en odeur de sainteté, et le portrait du comte de Montalembert, retourné pour témoigner qu'on n'approuvait point ses idées. Puis, au milieu de parents

et d'amis de toutes les façons, de photographies jaunies, passées, démodées, un peu ridicules, c'étaient Mme de Gomerre jeune et non moins sèche ; M. de Gomerre souriant; le général, en costume de colonel, la moustache en l'air; la générale en robe de bal ; Roger, en écuyer, avec le chapeau en bataille, et la petite Hélène à cheval. Cette photographie équestre, faite au bois de Boulogne, avait été une invention du général.

Hélène alla coucher ses petits frères, revint, rangea leur cahier de devoirs et se mit à coudre. Inclinée sur son ouvrage, elle regardait de temps en temps Roger en souriant. Heureuse et rassurée en sa présence, une tranquillité charmante emplissait son âme et ses yeux.

On prit le thé et on se sépara après que Roger fut convenu avec Hélène d'une promenade à cheval pour le lendemain.

Le lendemain matin, le domestique apporta à Roger dans sa chambre une lettre et une dépêche que sa mère lui retournait des Tourettes. La dépêche était de Frébault; il était avec Gourtaron et les Monach à Luchon; il préparait de grandes choses pour le cirque, et désirait voir Roger. La lettre était de Mmc de Tresmes. Elle insistait encore pour que Roger vînt en Touraine. Il froissa la lettre et se leva.

Il trouvait que MmedeTresmes manquait décidément de conduite et de tact. On n'attirait pas ainsi son amant chez son mari. Il lui en voulait aussi de l'avoir connue chez sa mère et de l'y rencontrer. Cette situation était intolérable et toujours sur le point d'amener un éclat, d'autant plus que Mme de Tresmes était imprudente, autant par goût que par nature. Il lui demandait maintenant une pudeur et des délicatesses auxquelles lui-même n'avait jamais songé auparavant et se détachait d'elle de plus en plus.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit tout à coup une voix fluette qui appelait sous ses fenêtres.

— Roger ! Roger! Les chevaux sont prêts.

Il ouvrit la croisée et vit Hélène, qui, en amazone, lui parut encore plus petite.

— Bonjour, Hélène !... Je descends, dit-il.

Le cheval de Roger n'était pas beau, un cheval pris à la ferme. Mmc de Gomerre, qui était venue sur le perron, comme pour consacrer leur départ, s'excusa de ne pouvoir donner au jeune homme une monture digne de lui et un domestique pour leur commodité.

Le soleil était cuisant sur la route; ils gagnèrent les bois par un chemin de traverse. Us allaient; des ronds de soleil se plaquaient sur leurs fronts et leurs joues, tandis qu'ils avançaient dans les petites allées.

LES MONAGH. 95

Hélène évitait en riant les toiles d'araignées, qui retenaient encore quelques gouttes de la rosée du matin, sans que Roger répondît à ses rires.

Le poney d'Hélène se mit à hennir.

« Ne m'avez-vous pas dit, Roger, demanda-t-elle, pour ramener la conversation, qu'un cheval qui hennit n'est pas bon à avoir en campagne?»

Roger dit oui de l'air le plus distrait du monde.

« Ah ! mon pauvre Brûlot, tu ne vaudrais rien pour faire la guerre ! » s'écria Hélène.

Et elle lui donna une tape sur l'encolure...

« Et comment trouvez -vous papa? reprit-elle après un moment de silence.

— Bien », dit Roger sans prendre garde.

Hélène essaya de le faire parler, dit qu'un cygne avait manqué de casser le bras à la jardinière, demanda si l'on avait mis des oiseaux dans sa volière de Paris, ce qu'on faisait du kiosque, eut un petit soupir de regret. Roger répondit à peine à toutes ces questions.

S'apercevant alors qu'elle avait oublié sa cravache, elle le pria de lui couper une branche de noisetier. Ils s'arrêtèrent. Roger fit une baguette et la lui donna avec un geste brusque. Hélène eût pu se méprendre, mais elle vit bien qu'il était absorbé en de fâcheuses pensées et que cette mauvaise humeur n'était pas pour elle.

Voyant bien cependant qu'il n'y avait rien à faire, elle se mit au trot, puis passa bientôt devant au galop. En la suivant machinalement, Roger songeait que sa liaison avec Mmc de Tresmes ne pouvait toujours durer, que son cas n'était pas unique, et qu'il y avait des façons de s'en tirer. Il était décidé à rompre avec cette femme jalouse. Il lui écrirait, ou plutôt, non, il laisserait ses lettres sans réponse. Il s'embarrassait au milieu de ses restes d'amour avec une maladresse chagrine.

« Ah ! si jamais l'on m'y reprend ! » se dit-il.

Et il pensait à Lia.

Ils coururent ainsi longtemps. Arrivés dans une clairière, Hélène remit son cheval au pas.

La chaleur devenait accablante. Les oiseaux s'étaient tus; une saine odeur de thym parfumait l'air immobile; les chevaux s'arrêtèrent d'euxmêmes côte à côte. Roger était si bien enfoncé dans ses réflexions, qu'il ne s'en aperçut pas. Son visage exprimait le trouble et l'inquiétude. Hélène, le trouvant triste, se souleva doucement sur l'étrier et, se haussant jusqu'à lui, elle l'embrassa.

Il revint à lui, regarda Hélène non sans étonnement ni quelque émotion.

« Hélène, lui dit-il, tu es maintenant trop grande pour embrasser.

— Oh ! ce n'est rien », répondit-elle en baissant les yeux.

Ce ne fut rien, en effet, car le lendemain Roger quittait les Chênaies; puis, rentré aux Tourettes, il se disposa à partir pour Luchon.

Aux Tourettes, Roger conta dans quel état il avait retrouvé les Gomerre.

« Pauvres gens ! dit la mère de Roger.

— C'est triste , reprit le général... car ce bon Gomerre faisait honneur de son bien, recevait convenablement, représentait quelque chose et,

avec cela, des idées généreuses, de l'honneur, des sentiments, de l'allure.

— Il est, dit Roger, tout à fait à plat... déprimé... et la solitude l'a rendu méconnaissable.

— On m'avait déjà dit cela... J'aurais cru qu'un homme toujours prêt à mourir pour le roi aurait eu plus de ressort, que diable I II est vrai qu'avec la femme qu'il a!...

— Mon Dieu ! reprit Roger, elle ne lui laisse rien faire de ce qu'il veut;... elle l'a empêché, l'autre jour, devant moi, de déplacer, dans la salle à

manger, la tête de chevreuil qu'il a rapportée de Frohsdorf.

— Il en est là ! Il ne se laissait pas faire, autrefois. Il regimbait... avait des défenses... Il y a deux ans, malgré elle, il a fort bien voté, au Jockey, pour le fils d'un ministre de l'Empire... Le malheur rend les gens infirmes... Et que devient Hélène au milieu de tout cela? Grandit-elle? Se remplume-t-elle un peu?

— Pas trop. Elle a toujours de beaux yeux.

— Pauvre petite!... Elle trouvera difficilement à se marier suivant les idées de sa mère... Du reste, on a le temps d'y songer.

— Sa mère y songe déjà... interrompit la générale. Elle me parlait souvent en confidence de l'avantage qu'on a de marier les jeunes filles de bonne heure.

— Ce sont des bêtises, repartit le général. Je sais bien que les usages me contredisent, mais une femme n'est vraiment formée qu'à vingt-cinq ans. Le travail de l'ossification n'est pas achevé avant cet âge... demandez aux savants... C'est comme si vous vouliez qu'une jument de deux ans...

— 0 mon ami ! mon ami ! reprit sa femme avec un petit ton de reproche, que dites-vous là et où allez-vous chercher vos comparaisons?

— Dame ! dans la nature.

— Taisez-vous.

100 LES MONAGH.

— Je me tais... Vous êtes une sainte et vous nous ferez tous aller au ciel.

On parla ensuite du voyage que Roger allait faire à Luchon, de Mme Monach qui avait envoyé des layettes, de trop belles layettes, avec nœuds et fanfreluches, pour les pauvres de la générale. On parla aussi de Gourtaron, dont la compagnie inquiétait la comtesse d'Épagnes pour son fils ; elle n'en disait rien, pour ne point médire et parce que l'impression mauvaise que le marquis lui causait ne reposait que sur un sentiment vague. Le général, qui avait encore dans la tête des plans de mobilisation, donna à son fils un itinéraire impossible pour aller à Luchon directement par le Mans et Tours sans traverser Paris. Roger n'en tint pas compte, passa par Paris, et visita l'hôtel.

Les Monach y faisaient de grandes dépenses. On recrépissait les murs; dans le jardin, il y avait des bancs neufs, une tondeuse, un système d'arrosage perfectionné répandant l'eau en pluie tournante sur le gazon, et deux jardiniers occupés à planter, pour l'hiver, des cyprès, des houx, des fusains.

Roger alla aussi jeter un coup d'oeil au cirque. Dans le bureau, il surprit M. Johnson, l'administrateur, l'homme de confiance de Frébault, en train de gratter des écritures. Celui-ci, malgré son

flegme, ne put dissimuler un léger trouble en voyant entrer Roger inopinément. Aux écuries, il trouva deux chevaux embarrés , pendant qu'au cabaret du Camp-Volant, chez Mmc Gaminade, tous les palefreniers buvaient en jouant au poker. On voyait bien que Frébault n'était pas là.

En arrivant le matin à Luchon, Roger trouva Courtaron et Monach à la gare.

« Je suis vraiment bien heureux, mon cher vicomte, dit Monach en lui tendant la main, que vous ayez eu la bonne pensée de venir... Ne vous occupez pas de vos bagages.

— Allons, Monach, pas tant d'empressement », interrompit Courtaron.

On dit à Roger que Frébault était parti le matin même avec le petit Raphaël, — une excursion à la Maladetta, qui devait durer deux jours. Et ils montèrent dans un grand landau à quatre chevaux, aux harnais pleins de grelots et de queues de renard , passèrent sous les beaux ombrages de l'allée d'Étigny, prirent, à gauche, l'allée de la Pique, traversèrent un petit pont de bois et vinrent s'arrêter devant le perron d'une grande villa, située au milieu d'un joli jardin.

« Mais où sommes-nous donc? demanda Roger.

— Chez le baron, répondit Courtaron... Ta chambre est préparée.

— Mais non pas! non pas!., je compte descendre à l'hôtel... et je ne...

— Je vous en prie, interrompit Monach, vous êtes ici chez moi et... invité.

— Je vous assure que je ne puis...

— Marquis, reprit Monach, dites au vicomte que c'est une chose arrangée. »

A ce moment, Mmc, Mllc Monach et la mère de Courtaron apparurent.

« Bonjour, Roger! dit la marquise en lui tendant la main, c'est gentil à vous d'être venu.

— Certainement », ajouta Mllc Monach avec un gracieux sourire.

En un tour de main, la valise de Roger disparut, et, sans avoir eu le temps dy penser, il se trouva dans sa chambre avec Courtaron.

Et, tout en s'apprêtant pour le déjeuner : « Mais, enfin, dit Roger d'assez mauvaise humeur, je ne puis accepter que les choses se passent ainsi... Je ne viens pas ici pour être hébergé par Monach.

— Calme-toi, naïf enfant, reprit le marquis en riant... ça ne le gêne pas du tout.

— Mais c'est moi que ça gêne...

— Qu'est-ce que cela te fait?... Nous serons tous réunis... Frébault demeure ici...

— Lui aussi?

— Monach veut être aimable... Laisse-le donc faire.

— Tout cela ne me plaîl pas... On dirait vraiment qu'il n'y a plus que ces gens-là en France capables de jouer aux princes... et, du reste, je ne comprends pas que toi-même... »

Roger s'interrompit.

« Achève!

— Non, rien.

— Oh! je sais bien ce que tu as dans l'esprit, reprit doucement le marquis en secouant sa jolie tête grise et en haussant une épaule nonchalante... Tu penses que je suis trop attaché aux Monach?... Que diable veux-tu?... Je retrouve ici un peu des joies que j'ai eues pendant ma jeunesse... J'y prends plaisir et trompe la faim... Tout le monde n'a pas tes rentes, et...

— Tai-je fait de la peine? dit Roger en lui tendant la main.

— Non pas, reprit le marquis, avec un petit sourire triste et indulgent...

— Es-tu prêt? »

Roger regarda si sa cravate était droite, et ils descendirent au salon.

On passa dans la salle à manger, dont les murs étaient tendus d'étoffes japonaises et de carrés de soie déroulant, sur des fonds de toutes les couleurs, des vols éparpillés de colombes, des sauterelles dans un enchevêtrement de vignes, des grues au-dessus de roseaux fluets, des carpes dans des

eaux profondes, des paons au milieu de fleurs de pêcher, d'iris et de pivoines.

Gourtaron avait trouvé les murs couverts d'un papier horrible. Le baron s'enthousiasma longuement sur « le goût parfait » du marquis et sur « cette heureuse transformation dont tout l'honneur lui revenait.

— Pas tant de compliments, Monach ! » dit sèchement Gourtaron... et mangeons. »

Autour de la table, il y avait plus de domestiques qu'il ne fallait. Le déjeuner fut somptueux, et point selon le rite. La mère du baron était restée au château des Coqs avec M. Deutz. Loin de sa mère, Monach s'écartait avec passion des règles. Le pâté venait de chez Jullien, un pâté de contrebande mi-perdreau et foie gras. Certes, en ce moment, il ne s'embarrassait point de savoir si les perdreaux avaient été tués au fusil ou saignés selon les prescriptions, et si le beurre était dans la croûte. Il s'écria :

« Je suis sûr qu'on ne trouverait pas un pâté semblable dans tout Luchon. »

Gourtaron sourit. Monach, qui était susceptible, mais n'avait aucune finesse dans ses susceptibilités, demanda au marquis pourquoi il riait.

« On ne vante pas sa table comme vous le faites, dit Gourtaron... et il ne faut pas vous exalter parce que vous avez un convive de plus. »

Roger fut autant gêné par le ton de Gourtaron que par l'inconvenance de Monach. Il y eut un moment de froideur et de silence. La baronne et sa fille qui s'assimilaient mieux la culture française et comprenaient plus de choses, éprouvaient un assez visible embarras.

La belle Lia se tenait droite sur sa chaise et la poitrine en avant. Sa robe était de cretonne rouge semée de petits pantins bleus qui couraient les uns après les autres; au bas de la jupe, des dents à la diable, soutenues par des plissés de soie feu, un corsage en blouse et une ceinture dorée. Elle se mêlait à la conversation avec facilité, et, quand elle était animée par la parole, elle semblait à Roger non seulement belle, mais encore jolie. Elle avait des saillies, le goût des choses finement dites, une grande promptitude à saisir le ridicule, mêlée à un certain bon sens pratique, de la grâce dans l'esprit, du charme; quelque chose aussi de langoureux qui prévenait en sa faveur, en même temps qu'une coquetterie charmante qui pouvait passer pour un manque de pudeur. Il se dégageait de toute sa personne une sorte de poésie extérieure très capiteuse.

On parla du traitement qu'elle suivait pour sa gorge, des eaux chaudes, qui ont un goût d'œufs pourris, des bains, des douches, du casino, des concerts dans le parc, du petit théâtre où passaient

des acteurs de Paris, des personnages marquants qu'on rencontrait. A ce propos, Monach se vanta des amis distingués qu'il avait laissés à Vienne. C'était le prince Esterhazy et d'autres princes qu'il nommait, se parant de l'intimité de gens qu'il n'avait vus qu'une fois peut-être en sa vie, — cela par habitude, certain d'ailleurs que la plupart des Parisiens sont trop compromis eux-mêmes ou trop inattentifs pour s'occuper de contrôler ces amitiés imaginaires, et que, pour s'établir dans le monde, il est bon d'y paraître établi.

Mmc Monach, très liante, avait déjà fait quelques connaissances à Luchon.

« C'est que je pense toujours à notre œuvre, dit-elle à Roger, et que je ne fais pas de visite qui ne soit utile. J'intéresse tout le monde à nos malades. Dites bien à la générale combien je me remue pour tous ses malheureux. »

Roger lui dit que sa mère était très sensible à tant de dévoûment et que les layettes avaient fait le meilleur effet aux ïourettes.

« Et cette bonne duchesse ! reprit la baronne, je la tiens au courant. Elle m'a écrit une lettre superbe, que je vous montrerai tout à l'heure... Avez-vous d'elle des nouvelles récentes?

— Oui, ma mère a reçu l'autre jour une lettre où elle se plaint que ses jambes ne vont pas.

— Pauvre duchesse ! interrompit Lia.

— Elle si aimable, si gracieuse, si parfaite », soupira la baronne.

Monach eut tout à coup une idée :

« Si je lui envoyais mon médecin... c'est une célébrité !

— Ne faites pas cela, Monach, repartit Courtaron ; la duchesse le trouverait fort mauvais... On croirait que vous avez un médecin pour vous tout seul et qu'il faut votre permission pour l'avoir. »

Mme Monach prit un air sentimental et dit :

« Je vais écrire à la duchesse pour la gronder de m'avoir caché sa maladie. »

On sortit de table pour aller fumer au jardin. Monach, qui ne comprenait pas pourquoi il ne devait pas envoyer son médecin à la duchesse, prit le marquis à part et lui demanda des explications.

« N'insistez pas », répondit celui-ci ; et il ajouta comme il avait souvent l'habitude de faire avec un air de négligent dédain : « Vous ne comprendriez jamais cela. »

Le jardin, plein de fleurs et d'ombrages, mais assez mal tenu, allait en pointe, limité d'un côté par le torrent. De l'autre côté, la campagne s'étendait, et au delà le cirque des hautes Pyrénées, verdoyantes à la base, dénudées aux sommets. Roger accompagna Lia. Pendant qu'elle cueillait des fleurs, il s'amusait à regarder ses pieds, qui

marchaient sous sa robe courte, et ses bas rouges brodés d'or aux chevilles. Il se rapprocha d'elle. Ils se parlèrent. Celle-ci se donnait à tout ce qu'elle voyait, admirant les couleurs des roses , des glaïeuls, des dahlias, les nuances du ciel et des montagnes, le vol des oiseaux et le bruit du torrent, d'une façon qui n'était point banale et paraissait sincère. Elle mêlait parfois à ces petits coups de rêverie gracieuse quelque chose d'amer et de moqueur. Elle savait aussi le nom scientifique des fleurs, des insectes, la constitution géologique des montagnes, l'altitude, et se montrait bien mieux instruite que Roger.

Elle s'arrêta tout à coup devant un rosier à tige et lui nomma un scarabée noir, pointillé de points gris, qu'elle vit dans une rose, ivre, les pattes recroquevillées, tout jaune de pollen, et elle dit :

« Savez-vous, monsieur Roger, à quoi pense ce scarabée? Il est devenu amoureux d'une mouche et il dit en remuant ses mandibules : « 0 mouche de mon âme, sois l'épouse de mon choix! Épousemoi, ne rejette pas mon amour! » Et la mouche répond : « Je serais vraiment bien folle; non, vraiment, je ne prendrai jamais un scarabée gris, car je suis une mouche qui se respecte. »

Elle donna, en riant, une pichenette à l'insecte, qui fut lancé du coup dans le petit bassin qu'alimentait la Pique.

u Va, va, vilaine bête! »

Et pendant que le scarabée jouait des pattes et s'efforçait sur l'eau ridée, le marquis survint et demanda ce qui les faisait rire.

Elle répondit alors d'un air de malice perfide :

« C'est que je viens de composer une fable pour M. Roger. »

On se sépara en se donnant rendez-vous au casino pour cinq heures.

Roger, que l'air vif des montagnes ranimait, voulut, malgré la chaleur, faire une promenade à pied pour se dégourdir après vingt-quatre heures de chemin de fer. Gourtaron le conduisit et ils remontèrent tout doucement la vallée du Lis.

Courtaron sentait bien qu'il faisait peine à son ami et que son rôle intermédiaire entre le monde et les Monach déplaisait. L'opinion des grossiers témoins de sa vie ne l'embarrassait point; mais le jugement des hommes délicats le touchait, sans d'ailleurs le déranger de sa route.

« J'aurais voulu voir Roger à ma place, se ditil, découvrant à vingt ans qu'il est ruiné par un père prodigue ! »

Et Gourtaron se souvenait du train opulent de son enfance, des belles réceptions à l'hôtel de la rue de Varennes, du château rebâti par son père, qui trouvait toute dépense digne de lui, de ce châ-

teau tout neuf qu'on appelait, dans les environs de La Ferté-sous-Jouarre, la Folie-Courtaron.Il revoyait les chevaux nombreux, les voitures, les chasses amusantes et les sangliers qui traversaient la Marne à la nage. Il se croyait riche à vingt ans. Il n'hérita que de dettes et il restait seul avec un château démeublé et une pauvre femme de mère, fille et femme de marquis, que la pauvreté définitive eût rendue folle. Que lui restait-il à faire? Travailler. A quoi? Entrer dans un ministère? Être commis de banque ou de magasin ! D'abord il eût très mal fait cela. Homme de lettres? Il n'aimait pas les cuistres. Se faire soldat? Il était trop tard. Et puis, ce métier des armes n'est-il point coûteux aussi, quand on veut se montrer, être convenable et vivre seulement sans déchoir, comme ses amis?

Il avait été élevé dignement pour ne rien faire. La misère était venue. Pris au dépourvu, il n'avait trouvé en lui ni assez de courage ni assez de modestie pour faire quelque chose. Il avait perdu dans les cercles son mince héritage et l'argen emprunté. Il était entré à la Bourse, alors. Eh! oui, à la Bourse, le marquis de Gourtaronî II était allé trouver un agent de change, avait promis une belle clientèle, parlé de ses amis, des connaissances qu'il avait dans le monde, dans les ambassades. Devenu remisier, il lui fallut faire antichambre

chez les grands spéculateurs, qu'il voyait le matin dans leurs lits. Un jour, un banquier grec l'avait reçu dans son bain. Tout en tapotant l'eau tiède autour de sa poitrine velue, cet Oriental lui donnait des ordres et en même temps lui demandait des détails sur les actrices à la mode. Eh ! oui, Gourtaron le fier, le hautain Gourtaron, avait fait cela. Il gagnait d'abord à ce métier mille, deux, trois mille francs par mois. Il n'avait fait ici rien encore que d'humiliant et de prudent. Mais la colère le prit, il se révolta un jour, voulut devenir riche tout à coup, spécula pour son compte, acheta des Panama, vendit des primes de Suez, mais cela à contretemps, s'enfonça et resta débiteur de sommes énormes. Il devait. La belle affaire ! Il y en a tant d'autres qui doivent et auxquels on n'a pas le loisir d'en vouloir.

Il avait déjà assez l'habitude des choses pour porter le front haut et ne point perdre l'équilibre. Toujours bien mis, il fumait d'excellents cigares; il vivait dans une sorte de repos soucieux, pris d'angoisse monotone et d'ennuis distingués. Il rencontra Monach. Le baron avança à Gourtaron quelque argent, l'intéressa dans des syndicats, dans de nouvelles émissions. Pour cela, Gourtaron se montra avec le baron au bois, aux premières, soupa avec ses maîtresses, assista même à la pendaison de la crémaillère chez l'une d'elles, fit connaître

du monde au baron, lui en amena. Ils ne se quittèrent plus. 11 se fit dans son âme une obscurité équivoque, où l'honneur n'apparut plus que comme une ombre errante et douteuse.

Ce qui demeurait en lui de certain et de fixe était l'idée de rattraper un jour son rang et sa fortune, et, pour cela, d'épouser la fille du baron. Il s'était pris à cette idée, s'y enfonçait depuis six mois tous les jours davantage et mettait à suivre son dessein une souplesse habile et une ténacité égoïste qui lui paraissaient invincibles.

Les deux jeunes gens suivaient les bords de la Pique. Roger avait l'âme contente sans savoir pourquoi, comme un homme qui va devenir amoureux. 11 admirait les eaux vives du torrent, qui coulait le long de la route avec des glouglous tourbillonnants et des miroitements de toutes les couleurs du ciel. Il se réjouissait de respirer l'air sans penser à rien et louait le pays, comme beaucoup de Parisiens, qui montrent une grande bonne volonté pour s'étonner des paysages où ils ne font que passer. En cheminant, il conta à Courtaron le désordre où il avait vu le cirque, l'improbité présuma ble de M. Johnson, dont il fallait avertir Frébault, qui fournissait aux plus grosses dépenses du cirque et était le plus intéressé.

« A quoi bon? dit le marquis.

— Il me semble...

— Après tout, fais comme tu veux, reprit Courtaron en allumant un nouveau cigare. »

Le marquis apprit ensuite que Roger était tout près de rompre avec Mme de Tresmes, qu'il ne répondait plus à ses lettres et prenait les moyens qu'il faut pour en finir.

« Tu as tort, dit le marquis... c'est une femme agréable et qui te fait honneur »

Son ami fut si net que Gourtaron n'insista pas.

Pour ne pas perdre son entraînement de voltige et travailler ses assouplissements, Roger s'imagina tout à coup de sauter la Pique à un endroit où cela se pouvait faire.

Cependant le silence que Roger gardait sur Lia et ce qu'il venait de dire de sa rupture avec Mme de Tresmes donnait à réfléchir au marquis. Il ne prévoyait rien de bon. Pour la première fois, depuis la fête de charité, il fut inquiet et conçut de sérieuses craintes.

« Je suis sûr, se dit-il, que cette tête d'oiseau va bientôt me donner du tracas. Il n'est jamais prudent de lancer un homme intact et riche dans une famille comme celle du baron. C'est à lui que vont tout de suite la considération et les avances ; sa simple présence est capable de diminuer singulièrement un homme de ma force. Cette location de Paris n'avait déjà rien de bon pour moi et le voilà encore installé ici dans la place, grâce

114 LES MONAGH.

à l'idée que cet animal de Frébault a eue de le faire venir. Il va me falloir inventer quelque manœuvre et me hâter.

« Je sais bien, reprit-il en lui-même, après un instant de réflexion, que j'ai de quoi me rassurer en ce qui regarde Lia. Mais je la vois elle-même fort empressée pour lui, et les gages que j'ai ne sont point suffisants. Que signifient des pressements de mains, un baiser furtif dans un escalier? Elle ne m'a pas repoussé... c'est vrai, et ce bon Roger n'est point si avancé que moi dans ses faveurs. Mais avec une femme, sait-on jamais sur quoi raisonner? Elle a montré du goût pour moi, mis de l'abandon dans ses manières, elle ne me tient pas pour un sot, mais elle n'est point sotte non plus, a l'âme mystérieuse et l'esprit plein de manigances. Tout à l'heure, pourquoi a- 1- elle pris ce ton railleur avec sa fable et son scarabée? Elle tournerait un peu vite, et pourtant tout ce qu'elle dit de Roger n'est point désagréable pour lui : elle le trouve grand, beau. Il est un peu innocent, mais cela ne déplaît point aux femmes... Ah çà, croit- elle donc qu'il soit si simple pour elle de l'épouser? Et la mère? et la religion? et le monde? Trouvera-t-elle tous les jours un homme comme moi?... Ah! mon pauvre ami, voilà qui est bien mal raisonné ! Tu ne vois donc pas que les difficultés ne feront qu'exciter cette fille ambi-

tieuse et seront pour elle un attrait de plus? Quant à lui,... il n'y a que les honnêtes gens pour faire des sottises et y mettre leur vertu... Si l'amour s'en mêle, il emportera tout, tout, comme cette eau emporte ça, » ajouta-t-il en jetant son cigare dans la Pique.

Il regarda quelque temps l'eau couler, tandis que Roger cherchait sur l'autre rive un bon endroit pour reprendre son élan.

« Bah! se dit le marquis, si je devine juste, je trouverai bien quelque chose pour parer le coup, et, comme dit le proverbe, un homme averti... ou plutôt non, un homme perverti en vaut deux. »

Et il sourit.

Roger demanda si le terrain sur lequel il se préparait à tomber était solide.

« Très solide; vas-y », répondit Gourtaron.

Roger fit un bond prodigieux, mais faillit manquer la rive. Sa jambe gauche tout entière trempa dans l'eau.

« Bravo, mon cher! dit Courtaron, après avoir hésité à lui tendre la main pour l'aider à sortir. Frébault serait dans l'admiration, s'il t'avait vu. »

Roger, les joues rouges et essoufflé, se hissa.

« S'il avait pu se casser le cou! » murmura le marquis à part lui.

Et ils revinrent à la villa.

Le soir même de l'arrivée de Roger àLuchon, on organisa pour le lendemain une promenade au lac d'Oo; le baron avait commandé deux landaus; on devait être sur pied à neuf heures du matin.

Tout le monde étant allé se coucher de bonne heure, Gourtaron accompagna Roger dans sa chambre.

Après quelque hésitation de part et d'autre, la conversation tomba sur M1Ie Monach.

« Que penses-tu de la fille du baron? demanda Roger.

— Et toi?

— Je la trouve très séduisante ; mais je te demande ta pensée sur elle, parce que tu la connais mieux que moi.

— Oh! c'est bien simple, dit négligemment Gourtaron... C'est une actrice, avec toutes les qualités et tous les défauts d'une actrice... »

Et comme Roger voyait Courtaron sur le point de s'arrêter, il dit:

« Qu'entends-tu parla?

— Tu l'as bien vue cet après-midi, au Casino, avec son éventail noir, à plumes roses?

— Oui, assise à la musique... On jouait une valse.

— Tu as vu comme elle se trémoussait, et les façons qu'elle faisait pour attirer les regards, se levant, s'asseyant, se relevant, battant sa jupe, remuant les yeux de toutes parts, n'ayant repos ni cesse qu'on ne l'eût vue sur toutes les faces, avec ses boucles d'oreilles de diamants, ses bracelets autour des poignets, par-dessus ses gants, et son médaillon qui brillait comme un soleil sur sa gorge... Ses bijoux en paraissaient faux... Tu vas me dire que se montrer est une chose toute naturelle aux femmes... Je sais bien... aussi ce que je lui reproche n'est-il point de se montrer, mais le parti pris qu'elle a de le faire, et les faussetés qu'elle nous montre...

— Comment cela?

— Eh oui! tout est factice en elle, et elle triche... Ses qualités les plus rares ont quelque chose d'artificiel et de plaqué... J'ai entendu dire d'elle, et justement par votre abbé Glouvet, que ce serait une femme supérieure... Sans doute, elle sait tout ce qu'on peut savoir, comprend tout ce qu'on peut

118 LES MONAGH.

comprendre, mais sans que rien la pénètre. Tout lui vient du dehors ; intelligente, séduisante comme tu dis, mais n'ayant que des sentiments apparents, des goûts et des manières qui ne lui deviennent naturels que selon les milieux qu'elle traverse ; elle donne exactement toutes les sensations extérieures qu'il faut pour plaire, sans rien livrer du fond mystérieux de son être. Elle est teintée de nuances chatoyantes, mais ne nous montre point ses couleurs véritables. Elle a appris à tout imiter, à tout faire et contrefaire... Elle eût joué la comédie à la perfection... eût appris à danser en public, s'il l'eût fallu... »

Gourtaron se promenait de long en large, et discutait Lia comme on discute un bibelot.

<( N'as-tu pas vu, continuait-il, ce matin, au déjeuner, comme elle a joué avec sa mère la scène de la duchesse? Gomme pauvre duchesse était dit! On se serait cru au Théâtre-Français... et quand, après, tu lui as demandé de te jouer la valse du Casino, Liszt en personne ne se serait pas emparé du piano avec plus d'autorité. Elle s'emparera de môme de tous les sentiments et en jouera avec la môme sûreté. C'est une actrice, une actrice, te dis-je... Oh ! il faudra pour la gouverner un homme bien habile... je t'en réponds... »

Roger n'était point capable d'entrer dans toutes les finesses du marquis; mais il dégageait de ses

paroles ce qu'elles avaient d'essentiel. Courtaron parlait avec une demi-sincérité, moitié en rival, moitié en connaisseur, et non pas sans une certaine prétention.

Il se tournait vers Roger, après chaque phrase débitée, de l'air de dire avec une profonde pitié : « Est-ce donc là la femme qu'il te faut, jeune naïf? »

Le ton était tel, si railleur et parfois si agressif, que Roger eut envie de dire : « Est-ce que je pense à l'épouser, moi! »

Il se retint.

Le marquis continuait d'expliquer à sa façon la nature et le caractère de Lia. Il en vint à dire qu'elle ne lui plaisait pas. Il emmancha même si bien ses raisonnements les uns aux autres qu'il finit par déclarer qu'elle lui était absolument antipathique.

Ceci s'accordait mal avec ce que Roger avait surpris avant dîner, dans le vestibule, en descendant l'escalier. Courtaron avait alors dans ses mains les deux mains de Lia, et, penché vers la jeune fille, il semblait lui chuchoter à l'oreille des paroles de reproche et de fâcherie. Il y eut même comme une querelle à voix basse. Elle se dégagea en riant et dit en levant très haut la tête, comme pour le braver :

« Et si ça m'amuse de vous paraître inquiétante? »

Tout cola avait été entendu d'un coup, vu en un éclair. Roger avait toussé pour avertir de sa présence. En le voyant, Lia et Courtaron avaient repris leur maintien.

Ces familiarités pouvaient s'excuser par l'habitude qu'ils avaient d'être ensemble. Cependant, sans faire aucune allusion à ce qu'il avait surpris avant dîner, Roger s'étonna, et, avec franchise :

« Tu ne me feras jamais croire, dit-il, que tu puisses avoir de l'antipathie pour une jeune fille autour de laquelle on te voit faire autant de manège et à qui tu prêtes une telle attention.

— Ce que je t'ai dit est plus vrai que tu ne peux supposer.

— Voyons... il est clair que tu lui fais la cour et que... »

Il s'arrêta.

Courtaron fut sur le point d'avouer à Roger ses prétentions, afin d'engager sa délicatesse, mais il abandonna cette idée, pensant qu'on se diminue en annonçant ses projets et que, si Roger venait à aimer, cela ne servirait à rien. Il haussa l'épaule, se leva, prit son bougeoir, et en souhaitant bonne nuit à Roger, fit cette réponse ambiguë :

« Que veux-tu, mon cher? une belle fille est toujours une belle fille. »

Roger ne demanda pas à son ami de nouveaux éclaircissements et jugea même qu'il avait été trop

loin, non point du tout qu'il pensât à aimer Lia et que l'idée lui vînt d'entrer en concurrence avec son ami, mais il ne se sentait au fond aucun désir de savoir quels étaient exactement les desseins du marquis. Il ne voulait point d'avance établir entre Courtaron et lui une situation nette, il préférait se réserver l'agrément de combiner à son aise des amours imaginaires, et ne pas se priver de ce « qui sait? » délicieux qui, auprès des femmes, éveille chez les hommes des sentiments mitoyens et les fait se donner au plaisir dangereux de tout désirer, sans prétendre à rien de positif. Et, en effet, les situations trop nettement définies font perdre aux femmes une partie du charme que l'on goûte en leur compagnie.

La nuit était chaude. Roger eut du mal à s'endormir. Il ferma les yeux et s'assoupit, dans une torpeur béate. L'air de la valse lui revenait comme une obsession monotone et douce. Il revit Lia au Casino, qui se contournait gracieusement en faisant jouer son éventail. L'air qui, par la fenêtre laissée entr'ouverte, venait caresser son visage lui semblait apporté par les plumes roses de l'éventail, doucement agité au-dessus de sa tête. Il finit par s'endormir, enveloppé dans un brouillard de sentiments confus où la jalousie scintillait comme une petite étoile, et il vit dans ses rêves Lia dan^ sant sur un théâtre, dans une robe de satin blanc,

122 LES MONAGH.

émaillée de violettes nouvelles, qui chassait devant elle des nuées de scarabées et de petits pantins bleus.

Roger se réveilla au chant des oiseaux, et le soleil emporta les songes de la nuit.

Vers dix heures, après un léger repas, on monta dans les deux landaus, la marquise, Mme Monach, Lia et Roger dans l'un, Monach, Courtaron et le petit Raphaël dans l'autre. Raphaël, parti la veille avec Frébault pour la Maladetta, avait quitté son compagnon à îa cabane de l'Espagnol et s'en était revenu le soir même, brisé de fatigue.

« Là! Roger, mettez-vous en face de moi, dit la marquise, j'aurai plaisir à parler avec vous du vieux temps. »

C'était ainsi que la marquise appelait le temps où elle fréquentait une autre société que celle des Monach. Elle avait parfois des nostalgies de ce monde qu'elle ne voyait plus aussi assidûment, depuis qu'elle s'était consacrée à des inconnus chez qui elle trouvait d'autres satisfactions, plus effectives, mais moins délicates. Ses regrets se mêlaient ainsi à une espèce de honte, ce qui montrait qu'elle n'avait point encore tout à fait perdu la mesure et le goût. Mais cela ne faisait que passer.

Pendant que la marquise et Roger s'entretenaient de leurs relations communes et de ce vieux

fonds de société française, si diminué aujourd'hui et prêt à disparaître, la baronne écoutait avec ravissement. C'était, pour la plupart, de ces noms qui n'apparaissent dans les journaux qu'aux mariages et aux enterrements et qu'on cite peu le reste du temps. Ces noms, malgré quelques confusions, avaient un parfum ancien et authentique qui allumait des envies de brocanteuse dans les yeux de Mmc Monach.

Bien souvent, la baronne engageait la mère de Courtaron à ne pas s'isoler comme elle faisait, à cultiver le monde, à ne pas se laisser oublier.

« La marquise, dit-elle a Roger, ne fait plus assez de visites, elle perd ses relations à plaisir. Je fais tout ce que je peux pour l'entraîner... mais elle résiste, n'a pas l'air de m'entendre... Elle se doit cependant au monde... et n'a pas le droit de le négliger. Vous devriez l'encourager, monsieur Roger. »

Une fois de plus, la marquise fit la sourde oreille, avec une malice inconsciente, aimant mieux se passer de ses anciens amis que de s'embarrasser de la baronne.

« Ah ! songeait-elle involontairement en devenant rêveuse, si Mmc Monach pénétrait dans ces vies faites de discrétion et de gêne dissimulée, si elle voyait l'intérieur de ces hôtels nus, ces appartetements silencieux, ces châteaux délabrés, comme

elle s'étonnerait de la simplicité de la plupart de ces familles et trouverait leur existence médiocre ! »

Et la marquise pensait aux fruits, aux poules, aux œufs que l'on fait venir de la campagne, par économie... à ces grandes salles à manger froides, où les enfants goûtent avec des tartines de raisiné... à ces femmes qui n'ont point de peignoirs historiés le matin, ni tant de robes à mettre... à ces voitures modestes, à ces cochers qui travaillent au jardin pendant l'été... à ces chevaux qui labourent dans des coins de parc pour fournir l'avoine nécessaire à la basse-cour et à l'écurie... à ces arrivées à Paris retardées par bonne administration jusqu'à la lin de l'hiver... Tous, certes, n'avaient pas le train honnête de la duchesse des Baux, et si la fortune des Gomerre avant leur ruine n'était point une rareté dans leur monde, ce n'était point non plus une chose si commune... Elle se mit à songer à ce que Roger lui avait dit des Gomerre, à leur pauvreté, à leur retraite pleine de dignité, et poussa un petit soupir sans force.

Et, en effet, comme beaucoup de gens, la baronne ne séparait point tout d'abord l'idée de luxe de l'idée d'aristocratie.

Les voitures enfilèrent la vallée de l'Arboust et son chemin raboteux. Les chevaux secouant leurs grelots couraient sous un ciel d'un bleu tendre, devenu laiteux à cause des vapeurs transparentes

qui montaient de la vallée. On traversa Gazaux. petit village bâti de pierres sèches tirées du lit du torrent. Des enfants en guenilles se jetaient sous les roues des voitures et se disputaient les sous que la marquise leur jetait en passant. On longea une gigantesque moraine, ombragée de frênes à la base. On traversa le ruisseau d'Arriousat, en laissant à droite une tour carrée qui tenait le passage. A propos de l'antiquité de cette tour féodale, la marquise raconta qu'en démolissant le château de Courtaron, on avait trouvé dans les fouilles des boulets de fer, une arquebuse, et deux épées auprès des squelettes de deux géants.

On s'arrêta au village d'Oo; la marquise voulut visiter l'église, Une petite église romane. Il fallut aller chercher le sacristain, qui était à traire ses chèvres. Il vint, accompagné de tout le village, en loques. La marquise s'agenouilla pieusement dans l'église. Monach, par mégarde, restait le chapeau sur la tête, comme s'il eût été à la synagogue; il ne se découvrit que sur un signe de Courtaron. Il examina un jubé de bois sculpté, assez curieux, et dit le prix qu'il en donnerait s'il était à vendre. Le chapeau de Monach avait déplu à Roger, qui, pour protester sans doute, alla s'agenouiller auprès de la mère de Courtaron. En revanche, il sut gré à Lia et à sa mère de l'air décent et respectueux qu'elles avaient gardé et de leurs yeux baissés.

En sortant de l'église, la marquise et Mmc Monach vidèrent leur bourse dans le tablier d'une jeune femme goitreuse, qui donnait le sein à un enfant tout rose et bien portant. Le maire, qui survint, dit que c'était une mauvaise fille; puis il fit remarquer, à l'angle du cimetière, un arbre de la liberté planté pendant la première République et qui était d'une taille énorme. Monach, à ce propos, fit le conservateur, blâma la république et 89 au hasard, pour plaire, montrant en cela peu de reconnaissance à la Révolution qui émancipa les juifs en France et leur fit dans le monde une place qu'ils n'auraient point sans elle.

On remonta en voiture, où le petit Raphaël était resté tout seul. Lia, très vive, s'appuya sur la main de Roger pour monter. Elle parlait avec animation. Il s'aperçut qu'elle était bavarde comme Mme Monach, quand elles n'étaient plus en présence du baron.

La voix est pour beaucoup clans les sentiments que les femmes nous inspirent. Celle de Lia était singulière; c'était quelque chose de grave, de voilé, de pénétrant; un frémissement contenu à travers ces lèvres rouges et mouillées, une certaine vibration rauque, chantante, qui remuait. Le plaisir que Roger ressentait à l'écouter avait quelque chose de physique, de matériel, d'indépendant môme du sens des paroles. Il en éprouvait une

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commotion qui le jetait en un malaise singulier, l'énervait agréablement.

En traversant un torrent qui va plus loin circuler parmi les prairies et les herbes hautes, on entra dans le val de l'Astau; les chevaux montaient au pas. On atteignit ainsi le lit d'un ancien lac, entouré de tous côtés par des montagnes grises, pelées, et dominées elles-mêmes par des pics neigeux à arêtes vives. On dépassa les granges d'Astau, et les hangars groupés au milieu des pâturages, et l'on fut tout à coup dans un gras vallon. Là, à l'auberge, des chevaux de selle attendaient, pour monter jusqu'au lac, avec les guides coiffés de bérets et munis de fouets basques.

On déjeuna. Deux domestiques à la livrée du baron, envoyés d'avance, avaient tiré des paniers un repas complet.

Courtaron fit mine de se récrier.

— Eh! eh! vous ne vous attendiez pas à cela, » dit Monach de l'air le plus satisfait.

Et pour montrer sans doute aux montagnes que ces domestiques lui appartenaient, il commença de leur parler d'un ton bref.

Après déjeuner, la marquise se trouva trop lasse pour aller plus loin. Mmc Monach demeura avec elle. On monta à cheval, et la petite caravane s'engagea dans le sentier en zigzag qui mène jusqu'au lac. Lia marchait la première, ayant à la tête

de son cheval un guide qui tenait la bride; Roger venait ensuite, puis Monach, le marquis, et enfin le petit Raphaël. Depuis qu'il avait fait son volontariat dans les chasseurs, il posait pour le cavalier.

On allait d'escalier en escalier, en suivant les lacets du sentier, dont les étages étaient si brusques et revenaient tellement sur eux-mêmes que Lia, en tête, se trouvait quelquefois juste au-dessus de Raphaël, qui était en queue.

On s'interpellait en riant; on s'amusait à faire crier les guides pour chercher des échos; Monach causait avec le marquis de ses maîtresses et faisait des réflexions inconvenantes sur les effets de jupe dans les montagnes. A mesure qu'on s'élevait audessus du vallon, tout se diminuait : l'auberge, les bœufs, les ruisseaux; l'air devenait plus subtil. Le long du sentier, aux flancs du pic qu'on gravissait péniblement, c'était, tantôt à droite, tantôt à gauche, des chênes trapus contournés aux prises avec le roc même, les fûts rouges des sapins, des ronces sur le sol, des plantes, des herbes de toutes sortes, et là, tout près, la tige frêle d'un œillet sauvage qu'une abeille faisait fléchir sous son poids, et, à chaque étage, des cascatelles et des rapides formés par l'eau du lac encore invisible.

On s'était égrené en chemin.

Lia et Roger avaient marché plus vite que les

autres. Ils furent surpris d'entendre, au milieu de cette solitude, de grands coups de cognée lents et sourds. Le bruit s'arrêta et ils aperçurent un bûcheron qui salua de loin. Au dernier tournant du sentier, ils entendirent le torrent, devenu souterrain, qui ronflait sous eux, regardèrent curieusement l'endroit où il s'engouffrait, traversèrent un pont et arrivèrent à la cahute du fermier du lac plantée sur un monticule. De là ils virent, dans une enceinte, de hauts rochers désordonnés, avec la longue chevelure de sa cascade au fond, le lac tout bleu, d'un bleu uni et profond.

Roger mit pied à terre et, pour aider Lia, qui n'était point bonne écuyère, à descendre de cheval, il lui tendit les bras. Comme il était très grand, elle put s'appuyer sur ses deux épaules à la fois, abandonnant sa taille aux mains vigoureuses du jeune homme, qui, pendant un instant, eut sur lui le poids tout entier de la jeune fille et le visage tout près du sien. En touchant le sol, elle chancela; souriant, elle demanda à Roger son bras pour s'affermir. Ils allèrent ainsi jusqu'au bord de l'eau et s'assirent sans prononcer une parole.

Le lac était immobile. L'air, qui n'avait où se prendre, ne faisait aucun bruit, mais emplissait les oreilles d'un bourdonnement continu. On n'entendait là-bas que la chute monotone de la cas-

cade, qui donnait une idée de la durée puissante et de l'indifférente régularité des choses de la nature. Lia fixa d'abord de grands regards devant elle et demeura longtemps ainsi. Sa poitrine se souleva, elle exhala un long soupir, baissa les yeux, puis les releva lentement vers Roger, comme pour implorer sa force et se soumettre.

Au milieu du silence, ils entendirent tout à coup le fer des chevaux sur la pierre, et des voix qui s'approchaient.

Lia prit Roger par la main, et presque en fuyant elle l'entraîna vers un bateau, où ils trouvèrent un vieil homme endormi, qu'ils éveillèrent.

« Vous voulez aller voir la cascade? » leur dit l'homme, en se levant.

Pressé par la jeune fille, le passeur détacha la chaîne aussi vite qu'il put, empoigna la rame et quitta la rive au moment où Monach et le marquis apparaissaient sur le mamelon.

Dans le bateau. Lia s'était assise en face de lioger, tournant le dos à la rive. Elle se mit à rire d'un rire forcé, et, la gorge serrée, murmura :

« Ils doivent faire une drôle de figure. »

lioger n'eut pas l'air d'entendre. Il regardait les planches de la barque vermoulue.

En arrivant à l'autre bord, ils s'étonnèrent de voir que la cascade, qui paraît de là-bas se jeter directement dans le lac, tombe à plus de cent

mètres sur des amas de rochers éboulés, qu'elle traverse en bouillonnant.

« Suivez-moi », dit Lia.

Ils ne firent pas le chemin sans peine, glissant sur les mousses humides, s'enfonçant les pieds dans les crevasses, s'équilibrant sur les cassures coupantes; ils se soutenaient l'un l'autre, cachés aux yeux des hommes.

Ils arrivèrent enfin tout auprès de la chute, qui descendait du ciel par paquets et rebondissait en poussière impalpable. Lia s'approcha le plus près quelle put, humant la poudre humide et l'air froid que la masse liquide agitait dans sa chute. Elle renversa la tête dans ce courant d'air et de pluie, ! les yeux fermés, la bouche entr'ouverte. Ses tempes brûlantes se refroidirent, ses joues se mouillèrent, sa bouche s'humecta de fraîcheur, l'eau perla sur >es poignets, elle respira plus librement, son âme s'apaisa. Elle ne perçut plus en elle qu'une torpeur glacée, délicieuse, qu'elle eût voulu faire durer indéfiniment. Sa tête se renversait de plus en plus et elle ouvrit enfin les yeux sur le vide du ciel tout bleu et doré au-dessus d'elle, tout se confondit alors et tourna, et Roger soutint dans ses bras ce corps inerte.

Une rougeur soudaine couvrit le front du jeune homme. Au milieu du fracas de l'eau, les battements de son cœur faisaient un bruit pareil au

bruit de la cognée du bûcheron de tout à l'heure. Il lui sembla que son sang frappait à grands coups au dedans de lui et abattait, à chaque coup, quelque chose de solide et de résistant.

11 regarda Lia dans les yeux, et, involontairement, il s'inclina sur ce visage renversé; mais, quand il fut sur le point d'effleurer ses lèvres, elle sourit avec tranquillité et lui dit :

« Ramenez-moi maintenant. »

Us revinrent les pieds tordus, les jambes écorchées, couverts de pluie. Avec un empressement distrait, voulu, ils se mirent à interroger tous deux avec volubilité le vieux passeur, apprirent qu'il gagnait trois francs par jour, que la truite « raille le pêcheur » et que l'eau du lac est si froide que le poisson ne peut vivre que dans le fond.

« Eh! oui, dit Lia à son père en débarquant, j'ai enlevé M. Roger. »

Et se tournant vers Gourtaron, qui songeait que Lia devenait vraiment inquiétante, elle lui dit avec un regard de défi :

« Cela vous apprendra à lambiner, vous ! »

Le petit Raphaël geignait, se plaignant de tout, de la selle, de son guide, des glissades de sa bête.

Il avait demandé du pomard et un biscuit à l'homme qui tenait la ferme du lac. Il n'y avait point de pomard. Raphaël refusa tout ce qu'on lui offrit. Il ne voulait que du pomard, rien que du

pomard, et personne ne l'eût forcé à prendre autre chose que du pomard; il se contenta donc d'un verre d'eau qu'il ne paya pas, et passa le reste du temps à nouer et dénouer sa cravate rose et à épousseter son pardessus noisette.

Monach n'avait point perdu son temps. Il avait acheté un coq de bruyère au bûcheron qui était venu l'offrir. L'homme en demandait dix francs.

« C'est parfait », lui dit Monach.

Il prit le coq et ajouta :

a Une pièce de cinq francs fera l'affaire... hein?... Tenez! »

Le pauvre diable n'osa raisonner, et Monach, en clignant de l'œil, dit au marquis :

« On ne m'attrape pas, moi. »

On arriva aux Granges, après une rude descente ; on remonta en voiture dans le même ordre qu'auparavant. La marquise avait bu du lait comme une vieille chatte, et elle était ravie que le hasard lui eût fait rencontrer aux Granges un vieux lord anglais, passionné de botanique, avec qui son mari s'était lié à Londres, lorsqu'il était allé, en 1843, rendre hommage au comte de Chambord, à Belgrave Square.

On redescendit de vallée en vallée. Le soleil était caché derrière les montagnes; le soir venait. On traversa les mêmes torrents, on longea les mêmes prairies. L'humidité croissante rassemblait tout

13't LES MONACH.

près du sol les bonnes odeurs d'herbes et de fleurs,, éparses pendant la chaleur de la journée. On parlait peu. Lia, lasse et heureuse, se laissait aller doucement aux cahots de la voiture. Roger, le cœur ému et soulagé, se partageait entre le sentiment du grand danger auquel il venait d'échapper et l'apparence de ne point déplaire à une si belle créature. Il avait l'âme incertaine et mélancolique comme un voluptueux à qui l'éducation d'une mère catholique donne la crainte du plaisir et des scrupules intermittents.

On rentra au galop dans Luchon, au milieu de la poussière des allées d'Étigny, de la foule élégante, et des cloches des hôtels qui annonçaient le dîner.

VIIT

C'était Frébauit qui combinait les exercices du cirque et communiquait son ardeur aux copains. Trapu, vigoureux, leste, doué pour tout ce qui est adresse et force, il pratiquait le trapèze, l'escrime, Féquitation. Avec sa bonté franche, mais une grande brusquerie, manquant de conduite dans le train courant, il semblait que la vie ordinaire lui fût trop étroite et comme un vêtement qu'on déchire seulement ens'habillant. Il ne rêvait que plaies et bosses; toujours prêt à se rompre le cou, il n'était à l'aise que dans ses acrobaties; il avait d'ailleurs toutes les qualités du métier de son goût, montrant des vertus de toutes sortes pour dresser ses chevaux, perfectionner une cabriole, apprendre des tours nouveaux, en inventer luimême. De plus, c'était un clown assez remarquable, ayant un tic dans l'œil gauche, une sorte de pa-

pillotement des paupières, et la lèvre relevée du même côté, avec l'air de toujours sourire.

Ce tic aidait à des jeux curieux de physionomie et il obtenait des effets particuliers de pince-sansrire, pouvant, comme il disait, se montrer furieux d'un œil, en continuant de rire de l'autre.

Le soir qu'il revint de la Maladetta, il entra dans une grande colère en apprenant le désordre où Roger avait trouvé le cirque et les soupçons qu'inspirait Johnson.

« Je pars », dit-il.

Il n'avait que dix minutes pour faire ses malles. Bast! ses malles le suivraient. Il alla à la gare, manqua le train, dut remettre son départ au lendemain et revenir dîner chez les Monach.

« Ah! les fainéants! Ah! le marsouin! » dit-il. Et il enfila une série de mots d'une plus grossière énergie. Son œil gauche clignotait avec une extrême rapidité.

Gourtaron essayait de le calmer, Roger avait sans doute exagéré.

« Non! non! je sentais cela aux rapports louches que m'envoyait cette canaille de Johnson depuis huit jours... On ne me le met pas, à moi, un vieux lascar... et je prendrai mon Johnson et lui ferai faire le tour des boulevards extérieurs, avec mon pied quelque part, et plus vite que ça;... deux chevaux embarrés... et pas des chevaux de

LES MONAGH. 137

panneaux, s'il vous plaît... mais des bons, des beaux... » Il demanda de nouveaux détails, n'écouta pas, et reprit en se croisant les bras :

« Mais, ah çà, ils sont capables d'avoir laissé crever le cochon savant, pris mes râteliers pour faire des bâtons de chaises et mes cerceaux pour faire des tonnelles... Ah! quel coup de balai, mes enfants! Quel coup de balai! »

Il ne s'apaisa qu'à table. Roger eut beaucoup de mal à lui faire raconter son ascension à la Maladetta. Il avait couché à la Rancluse, sur un matelas, devant un feu de bois sec. Bien que sur pied de très bonne heure, il avait failli se perdre dans les brumes, à travers les rochers, les coulées de neige, les rhododendrons et les ravins pleins de cailloux. Sur le glacier, il avait dû tirer d'une fente un de ses porteurs, « qui n'en menait pas large », et cela vivement, d'un tour de poignet. Et il parlait de haches, de cordes, de crevasses, non point en hâbleur, mais tranquillement, comme un homme qui sait ce qu'il dit.

En terminant, il se tourna, vers le petit Raphaël :

« Voilà, mon bonhomme, ce que c'est qu'une ascension.

— C'est vrai, au fait, dit Courtaron, Raphaël t'a lâché en route...

— Lâché, il m'a lâché! s'écria Frébault furieux... c'est-à-dire qu'en voyant la tournure qu'a-

vaiti prise ce crovasson, j'ai dit à son guide : a Remmenez-moi ça... », et qu'on lui a fait tourner bride sans qu'il dise ouf!.. Il n'a même pas été jusqu'à la cabane de l'Espagnol... »

Raphaël rougit, pinça les lèvres, ne répondit rien.

Et Lia, après avoir mesuré son grêle cousin avec un sourire méprisant, ramena ses yeux vers Roger.

A la cascade du lac d'Oo, Roger était presque allé jusqu'au baiser. En tenant Lia dans ses bras, son trouble avait été si violent, si excessif que, s'ils ne se déclaraient point tout à fait, ses sentiments ne pouvaient que décroître. De cette première surprise il ne lui resta, dans ses rapports journaliers avec elle, qu'une sorte de langueur mêlée d'assurance, et pourtant je ne sais quoi de craintif, toutes choses qui, sans qu'il s'en doutât, le préparaient mieux à l'amour que le mouvement désordonné d'une émotion passagère.

De son côté, Lia fut plus réservée, réclama de fui une admiration toute différente, usa de séductions étrangères à sa beauté, chercha même, en quelque sorte, à éteindre cette beauté voyante qui pouvait offusquer par son éclat, et elle n'en fut que plus charmante.

Roger n'aimait pas la musique; il n'y était sensible que les jours d'orage et après les repas. Mais il eût passé sa vie à écouter Lia chanter. Il

l'écoutait encore quand elle avait cessé. Le son de cette voix étrange, profonde et comme venue de loin, continuait à vibrer en lui. Il allait alors se promener et recherchait la solitude pour essayer de retrouver les airs, poussait des sons indistincts, grotesques, faux, faisait de Mendelssohn et de Schumann un mélange bizarre, souriait de son incapacité et revenait près d'elle.

Ne connaissant point le même monde, n'étant point formés aux mêmes idées, ils parlaient des théâtres, des gens à la mode, des grands mariages, des menus faits publics. Roger savait un peu d'allemand et d'anglais, il bredouillait avec elle. Elle reprenait ses fautes de syntaxe et d'accent, se moquant de lui, l'encourageant, et tous deux riaient à la fois. Elle l'amenait à songer à des choses auxquelles il ne s'était jamais arrêté. Ayant lu beaucoup, elle connaissait les poètes de tous les pays, Gœthe, Henri Heine, Shelley, Mickievicz; elle citait, traduisait, mais non point tant en basbleu qu'en fille instruite, qui sent ce qu'elle dit et est capable de grands sentiments.

La plupart du temps, Roger, qui n'avait guère lu que des théories de cavalerie et quelques vers patriotiques de M. Déroulède, ne comprenait goutte à tout ce qu'elle disait. 11 s'intéressait pourtant à ces poètes, à travers elle, et son esprit s'éveillait à des sensations nouvelles. Ces récitations lui

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eussent été insupportables dans toute autre bouche que la sienne, mais elle était si enthousiaste, si communicative, elle s'appropriait si bien ces belles pensées, se mêlait si bien à ces belles images, que tout semblait émaner d'elle et se transformer pour lui en aveux symboliques et en sublimes confidences.

Un jour, après déjeuner, ils allèrent seuls dans le jardin.

C'était un dimanche, les cloches sonnaient vêpres. Le soleil ardent remplissait tout le ciel, et la campagne était inondée d'une lumière uniforme et vibrante. Ils s'assirent sous un platane rafraîchissant et demeurèrent muets.

« Que ce soleil est beau ! » dit enfin Lia, qui se décida la première à rompre le silence.

Elle réfléchit pendant quelques instants, parut abîmée dans ses pensées , puis regarda Roger , non plus cette fois avec des regards languissants, mais avec quelque chose de pur et d'illuminé dans les yeux.

« C'est que ce soleil me rappelle..., dit-elle enfin avec une sorte de timidité poignante. J'ai lu cela hier soir... »

Elle hésita et reprit :

« Mais non, cela vous ennuierait... C'est un allemand... des vers d'Henri Heine... »

Roger insista beaucoup.

« Je vais chercher le livre alors... Je ne sais pas par cœur... Ou plutôt non... nous sommes si bien à ne rien dire! »

Mais, peu à peu, la mémoire lui revint et elle commença à réciter doucement, lentement, et comme transfigurée :

« Le soleil était au plus haut du ciel, le lac était calme, j'étais couché dans la barque et je songeais et je rêvais, — et moitié éveillé, moitié sommeillant, je vis le Christ, le Sauveur du monde. Vêtu d'une robe blanche flottante, et grand comme un géant, il marchait sur la terre et sur l'eau, sa tête touchait au ciel et, de ses mains étendues, il bénissait l'eau et la terre, et comme un cœur dans sa poitrine il portait le soleil, — le rouge et ardent soleil, et ce cœur radieux et enflammé, forgé d'amour et de clarté, épanchait ses gracieux rayons et sa lumière éternelle sur la terre et sur l'eau, — des sons de cloches résonnaient... »

Elle s'arrêta :

« Je ne sais plus bien comment cela finit », dit-elle.

Les vers ne lui revenaient plus que par bribes.

La barque abordait dans une grande cité paisible, habitée par des hommes vêtus de blanc et portant des palmes. Ils se regardaient d'un air d'intelligence, et quand deux personnes se rencontraient, elles s'embrassaient au front, et levant

les yeux vers le cœur radieux du Sauveur, 3Téeriaient : « Béni soit le Christ ! »

Elle se tut et soupira comme si elle abandonnait un rêve impossible, et eut un regard si douloureux que Roger fut extrêmement touché.

À part quelques poussées d'imagination poétique, Lia ne songeait guère qu'aux réalités de la vie ; mais ayant pressenti chez Roger une propension religieuse et deviné dans son âme une fleur chrétienne, qui eût pu dire si elle ne venait pas d'être inspirée par l'idée confuse de pénétrer plus avant dans le cœur du jeune homme et d'éveiller en lui une pensée d'amour et de réconciliation?

Qui sait aussi si une secrète ambition ne la portait pas vers lui? Sans s'en douter elle-même, ne souffrait-elle pas de l'état inférieur où les femmes avaient élé mises, au cours des siècles, par les lois juives, n'ayant seulement pas leur mort ni leur naissance inscrites sur le registre de la communauté, chassées du Temple, retenues à la maison, hors de la vue des hommes, renfermées dans une laborieuse ignorance? Cette jeune fille instruite et intelligente ne sentait-elle pas que les temps étaient devenus meilleurs pour les femmes de sa race, qu'elles pouvaient lever le front dans un nouvel état de société, détendre leurs facultés longtemps contenues avec les ardeurs qu'on met aux choses nouvelles, rompre leurs liens, sortir de

leur race pour se mêler au monde, s'élever enfin pour briller de tout leur éclat? N'avait-elle pas tous les jours autour d'elle des exemples de cette révolte de la femme israélite, de son essor légitime, de ses belles intrigues, de ses prises victorieuses?

Le marquis vint les chercher pour la promenade du soir.

« Je récitais des vers, dit bravement Lia pour répondre à sa muette interrogation.

— Et peut-on savoir?...

— Non, » répondit-elle en imitant par moquerie le ton et l'air que le marquis prenait avec son père; et elle ajouta très cavalièrement :

« N'insistez pas, vous ne comprendrez jamais cela. »

Courtaron répliqua en souriant :

« Mes compliments, vous êtes en train de fonder à vous deux un petit hôtel de Rambouillet... »

Tout cela ne faisait point ses affaires. Son rôle était à peu près nul depuis la venue de son ami. Il enveloppait Lia et Roger dans une sorte d'envie prudente, de haine contenue.

Il ne les haïssait du reste que pour le dommage que leur réunion lui causait. Il n'entrait rien de personnel dans les mauvaises pensées qu'il nourrissait contre eux, mais il ne négligerait rien pour

parvenir à ses fins. Il considérait que Lia aimait assez Roger pour compromettre ce qu'il avait obtenu d'elle; que Roger aimait déjà Lia d'une façon dangereuse , et qu'au cas où il faudrait choisir, ce n'était pas lui que Monach préférerait.

Le fait est que le baron ne voyait point d'un mauvais œil l'intimité qui s'établissait entre le vicomte d'Épagnes et sa fille. Il favorisait leurs têteà-tête sans cesser d'être attentif. Et Mmo Monach, toujours obéissante, entrait instinctivement dans les pensées de son mari et suivait leur chemin obscur sans qu'il fût nécessaire encore de rien éclairer.

Dire que Monach pensât précisément à les marier eût été beaucoup dire. Les projets, dans la vie, ne sont point souvent aussi réfléchis qu'on croit. Le hasard a toujours la plus grande part aux événements qui paraissent les mieux calculés. Mais Monach se disait : « Laissons faire ; il n'est pas mauvais, en tout cas, que ce jeune homme se plaise chez moi. » Donner sa fille à un chrétien, voilà certes, de prime abord, ce qu'il n'eût pas supporté sans répugnance. Quelque sceptique qu'il fût, il avait sa fierté juive et du mépris pour toute autre race que la sienne. Mais il eût vu des avantages à ce mariage. La France, plus qu'aucun autre État d'Europe, lui plaisait, pour l'espèce d'égalité qu'y donne l'argent, la confusion qui y règne,

pour la tranquillité laissée aux juifs, pour les hommages rendus aux privilégiés.

Il avait de grands intérêts dans le pays, un château, des bois, des fermes et était tout près de faire figure. N'y aurait-il point profit à s'allier à une famille riche et bien posée? Sa situation n'en aurait-elle pas une meilleure assiette, de toutes façons? Et puis, qui sait? on reprochait déjà aux israélites de former un État dans l'État, d'avoir des intérêts trop connexes. Si jamais, comme en d'autres pays, on suscitait contre ceux de sa religion quelques mouvements populaires, ou, si l'on votait des lois défavorables, ne pourrait-il point se couvrir et s'échapper? d'autant plus qu'il n'était pas encore Français. Voulant être décoré, il avait pensé qu'il le serait plus aisément à titre d'étranger et avait jusqu'ici éloigné l'idée de se faire naturaliser.

Il avait vaguement songé au marquis pour sa fille; pourquoi ne songerait-il pas à Roger, qui valait mieux? Ces pensées s'agitaient confusément en sa tête au milieu de l'âpre souci que lui donnaient ses affaires. Sans avoir de parti pris, ce mariage ne lui apparaissait pas comme une chose à dédaigner. Il y réfléchissait ; il aurait même poussé bien plus avant ses réflexions sans les craintes que lui inspirait sa mère. Enfin, de toute façon, il était bien aise d'opposer Roger à Cour-

taron. Il avait cru jusqu'ici Courtaron utile pour parer à son isolement et ménager son entrée dans le monde, mais il songeait maintenant à se débarrasser de lui, comme il avait fait des Fraisse. Quand cette pensée lui venait, un sourire ouvrait la fente de sa bouche sardonique.

En attendant, le baron occupait de lui tout Ludion. Il avait fait les frais d'une course de vaches landaises , parlait d'installer un tir aux pigeons chez lui, laissait croire qu'il fonderait un nouveau casino. Un soir, moyennant une forte somme, il obtint qu'une retraite à cheval aux flambeaux vînt défiler devant le perron de sa villa. Il lança des invitations qui furent acceptées. Une cinquantaine de cavaliers, en costumes basques, défilèrent. Ils tenaient une torche de résine de la main gauche et de la droite faisaient claquer leurs fouets, qui tous ensemble pétillaient comme une fusillade. Les chevaux, affolés par la lumière et le bruit, se cabraient dans la nuit aux rouges lueurs des torches. Le succès de sa cavalcade le dédommageait du bal champêtre auquel Roger et Courtaron l'avaient fait renoncer.

Pendant son séjour il invita à déjeuner un ministre de ses amis qui prenait les eaux. Ce déjeuner alla jusqu'aux journaux de Paris.

On regardait Monach avec curiosité quand il passait. Les actrices sans théâtre lui jetaient des

regards mourants. De son côté, Mmc Monach se remuait beaucoup. Le lord botaniste, rencontré dans les montagnes, vint rendre visite à la mère de Courtaron. La baronne trouva fort mauvais que celle-ci n'eût point pris sur elle de l'inviter à dîner. Ce génie d'intrigue, cette rage de se mettre en évidence ne pouvaient pas plaire à Roger. La présence aussi du petit Raphaël l'agaçait, sa recherche prétentieuse, ses plaisanteries écœurantes, sa façon de dire en riant quand on parlait à Monach : « Gomment! vous parlez à ce sale juif? » ou bien encore ses façons de petits israélites de boulevard qui en sont à rire « du baptême au couteau » et font en s'abordant, par plate malice, une oreille de cochon avec le coin de leur jaquette. Sans se bien rendre compte des motifs, Roger se mécontentait quelquefois d'être autant en vue avec les Monach. C'étaient un malaise et une contrainte qu'il n'eût pas pu expliquer. Un fonds de vulgarité lui manquait pour se plaire sûrement en leur compagnie. Mais il était dans de mauvaises conditions pour analyser ses sensations. La présence de Lia dispersait son malaise, devenait quelque chose d'habituel et de plus en plus agréable. Il était sous le charme, et les jours s'écoulaient les uns après les autres sans qu'il y songeât. Il pénétrait peu à peu dans l'intimité de ses gestes et de ses attitudes. Tous ses mouvements lui plai-

saient; sa démarche lente, sa façon paresseuse de s'asseoir sur un canapé en s'entourant de coussins, l'ondulation de son corps souple dans les étoffes, et, quand elle était assise, la façon dont son pied remuait imperceptiblement dans sa chaussure découverte. Et puis , sans rien démêler à son caractère, il se laissait aller à en subir les mouvements changeants, avec une sorte de paresse amoureuse et de nonchalance. Car Lia lui apparaissait toujours différente d'elle-même suivant l'heure et le moment. Tantôt c'étaient les grâces touchantes d'une femme qui veut séduire et qui a les humilités d'un corps affaissé, les fragilités d'une âme affaiblie et malade ; tantôt elle se reprenait tout entière, et dans ses yeux éclatait l'orgueil de se refuser, de vivre et d'être belle. Et elle promenait une activité impérieuse sur tout ce qui l'entourait. Quelquefois elle semblait somnolente, perdue en des rêves sans fin, engourdie dans une sorte de stupeur dont elle se réveillait tout à coup pour se remuer dans la réalité. On devenait timide auprès d'elle au moment d'être familier, familier au moment d'être timide. Sauvage et soumise en même temps, Lia donnait l'idée d'une âme souffrante et dominatrice.

Cependant, dans les allées d'Étigny, au parc, dans les salons du casino, les propos les plus désobligeants de gens qui passent arrivaient aux

oreilles de Roger : « Monach était ceci, Monach était cela; il avait fait sa fortune en vendant du jambon de nègre, spéculé sur nos défaites. » Quelques fantaisistes soutenaient qu'ils le reconnaissaient *et l'avaient vu avec un fez, promenant des tours d'adresse dans les cafés du boulevard.

Un soir, Roger alla au bal du casino. On avait transformé la salle de spectacle en salle de danse. L'orchestre était sur la scène, dans un paysage. Une dizaine de couples dansaient gravement; un élève de l'École normale avec une créole de Cuba, un marquis espagnol avec une jeune demoiselle qu'on disait être de Versailles. Un groupe de jeunes filles regardaient Roger en dessous ; elles parlaient exprès de Lia.

« Oui, ma chère, disait l'une, chez le pâtissier, elle touche à tous les gâteaux avant d'en prendre un. »

Elles lui reprochèrent aussi d'avoir mis un louis par coup aux petits chevaux pour se faire remarquer.

Roger ne voulut point en entendre davantage. Par un détour de réflexion, il pensa aux méchants propos de Mmc de Tresmes, aux insinuations constantes du marquis, et c'était encore par la pitié que Lia entrait dans son cœur.

Vers la fin de son séjour, il rencontra, un matin, dans le parc, un ami de sa famille, un vieux à bonbonnière surannée, qui passait par Luchon.

« Ah ! ah ! lui dit ce vieillard, dire que j'ai vu naître ce grand garçon ! »

Il lui demanda des nouvelles de son excellente mère, du brave général, des Tourettes et, en riant, à brûle-pourpoint :

« Ah! çà, que me dit-on?... Que tu ne vois personne ici... que tu vis chez les juifs, à présent... que tu y loges... que tu y prends tous tes repas?... Comment tout cela va-t-il finir? »

Roger se sépara du vieillard d'assez mauvaise humeur et dit au marquis :

« Dieu nous préserve des gens qui nous ont vus naître !

— Tu m'amuses, répliqua Courtaron. En arrivant ici, ne pensais-tu pas à peu près ce que pense ce brave homme?... Tu paraissais fort scandalisé seulement à l'idée de demeurer chez ces gens ; tu montrais une telle raideur!... Je ne t'aurais vraiment pas cru si facile à amadouer. »

Courtaron lui montra clairement tout l'art des Monach pour séduire et accaparer.

« Ils sont irrésistibles, et tu n'y résisteras pas plus qu'un autre... Ils prendront tout... transformeront tout... et finiront par faire de la France une Palestine sans palmiers. »

Et Roger se demanda ce qu'il faisait chez les Monach, mais il ne pouvait se détacher.

Il dut pourtant quitter Luchon, dans les derniers

jours d'août, pour ouvrir la chasse aux Tourettes, avant d'aller aux grandes manœuvres comme officier de réserve.

Le soir qu'il fit ses adieux aux Monach, il fallut qu'il promît de venir au château des Coqs, où il y aurait des chasses en septembre.

« Vous viendrez, n'est-ce pas? » lui dit Lia avec insistance.

Elle laissa longtemps sa main dans la sienne.

« Vous me le promettez?

— Certainement», répondit-il avec émotion. Il devait prendre le train le lendemain de très

bonne heure. Mais le matin, en entrant dans la chambre de Gourtaron pour prendre congé de lui, il lui dit d'un air assez résolu :

« Eh bien! tu sais?...

— Quoi! dit Courtaron en bâillant.

— Je n'irai pas aux Coqs.

— Pourquoi cela?

— C'est une idée... je trouverai quelque prétexte... et, si tu es là...

— J'y serai.

— Tu m'excuseras, n'est-ce pas?

— Comme tu voudras... Bon voyage! »

Ils se serrèrent la main.

En montant en voiture, Roger leva les yeux vers les fenêtres de Lia, où il lui sembla qu'un des rideaux bougeait.

« Étrange fille!» se dit-il.

Et il respira à pleins poumons l'air frais du matin, comme s'il se sentait libre enfin et réveillé d'un songe.

Quand Roger fut parti :

« Il ne sait pas bien où il en est, se dit le marquis en se retournant dans son lit; mais il a beau dire... il viendra aux Coqs... et alors... »

Il médita longuement, et, avec un mauvais rire et tout haut, comme pour affirmer sa résolution, il s'écria :

« Et alors... je sais ce qu'il me reste à faire! »

Puis, en manière de conclusion, étirant ses bras et fermant les yeux :

« Qu'il est difficile aujourd'hui de vivre pour un galant homme ! »

En passant par Paris, Roger alla voir où en était le cirque. La première personne qu'il rencontra fut M. Johnson.

« Bonjour, Johnson!... Il n'y a rien de nouveau?

— Rien du tout de nouveau », répondit M. Johnson avec son accent.

Frébault avait fait un tapage épouvantable à son retour de Luchon, mais tout s'était borné là.

Roger le trouva au milieu du manège, une chambrière à la main. Il dressait une oie en liberté. L'oie, effarée, trottait en cercle autour de la piste, le cou tendu, les ailes un peu soulevées. Frébault, à chaque changement de main, lui envoyait un long coup de fouet, qui s'enroulait juste autour du col de la bête et la tenait à la façon des cochers de diligence d'autrefois, qui péchaient ainsi des canards, du haut du siège, à la sortie des villages.

lo4 LES MONAGH.

Il s'écriait d'une voix de stentor, avec un accent tout pareil à celui de M. Johnson :

« Changez! »

Et l'oie, rejetée par un mouvement de poignet habile « changeait » en effet, pour trotter dans l'autre sens.

Frébault, sans broncher, continua gravement l'exercice en demandant à Roger :

« Qu'en dis-tu?... C'est assez drôle, n'est-ce pas?»

Us déjeunèrent ensemble au cabaret du Camp volant, tenu par Mmc Caminade. Le cabaret communiquait directement avec le cirque par une porte de derrière. Rien n'était plus commode. Une salle était réservée pour ces messieurs.

Frébault rêvait « un programme insensé » pour le spectacle à donner cet hiver aux gens du monde, quelque chose d'étonnant, d'énorme. Un peu de publicité l'encouragerait dans son œuvre.

« Je sens que j'ai besoin de ça, disait-il, pour ne pas bander la caisse et tout planter là... et vous ranimer aussi, vous autres, qui vous dodinez... car je vous trouve mous depuis six mois... Un peu de réclame ne fera pas de mal... ça vous asticotera les artistes ont besoin d'un public pour se

démener avec courage... et Ton a plus de cœur à paillasser devant de jolies femmes... les beaux yeux font saillir les muscles... c'est positif... Je veux le public, et j'arriverai un jour à avoir un

grand public, deux représentations par mois... que sais-je!... Mais si je ne suis point soutenu, bernique! Et je n'ai plus que des fainéants... Gourtaron ne monte pas mal; mais, s'il ne tirait pas très adroitement le pistolet, ce ne serait rien du tout... tu m'entends bien, rien du tout. Et toi aussi, tu es un fainéant!... Pas le feu sacré... tu voltiges bien, tu as des facultés naturelles, du talent... et puis après?... Ton idée de combat en armure avec Baulny est bonne... Mais ce n'est pas tout... tu devrais me préparer un nouveau numéro, quelque chose d'inédit, d'esbrouffant. »

Et Roger, excité par l'atmosphère alcoolisée du cabaret et les discours de Frébault, se mit sérieusement à chercher quelque chose, séance tenante. Il se sentait aussi comme une nécessité de sortir de lui-même, d'échapper à ses réflexions. A chaque chose qu'il proposait, Frébault disait : « J'ai déjà vu cela quelque part. »

Et, tout en fumant sa pipe, il reprenait : « Au fond, tout a été fait; l'on ne peut qu'inventer de nouvelles mises en scène... d'autres façons de présenter les mêmes choses... » Puis, secouant la tête avec mélancolie : « Puisque nous en sommes sur ta voltige, voyons, soyons francs. Une battue ne sera jamais qu'une battue, n'est-ce pas... pas moyen de sortir de là. » Georgette, la maîtresse de Frébault, entra en ce

156 LES MONAGH.

moment. Elle venait répéter ses cerceaux. C'était une petite blonde, tyrannique, qui ne manquait pas de talent, et que Frébault aimait à cause de cela. Elle embrassa Roger en camarade, but un koq-tel préparé suivant la méthode de M. Johnson, et Frébault l'emmena dans le manège en disant à Roger :

« Songe à ce que je t'ai dit... Reviens bientôt... Et, sur ce... au travail ! »

Roger s'en alla attristé; il songeait que sa vie était vide et inutile, regrettait amèrement d'avoir donné sa démission, souhaitait la guerre pour reprendre du service actif et se dévouer.

Il arriva exactement aux Tourettes, le samedi 1er septembre, veille de l'ouverture.

La mort du comte de Ghambord venait de jeter le trouble dans tout le voisinage. Beaucoup d'invités allaient manquer; les uns restaient chez eux, en signe de deuil, les autres, comme M. de Gomerre, s'étaient rendus à Goritz pour l'enterrement. Aux Chênaies, Mmo de Gomerre avait commandé un service solennel pour le 3, jour des funérailles. Elle écrivit à la comtesse d'Épagnes qu'elle ne viendrait aux Tourettes avec Hélène qu'après la cérémonie. Son mari les rejoindrait à son retour. Elle semblait insinuer dans sa lettre qu'à la place du général, elle eût reculé l'ouverture jusqu'au dimanche 9 septembre, que beaucoup de gens bien pensants avaient

donné cette marque de respect, elle citait des exemples. Le général s'anima contre elle. 11 n'aimait point les observations, savait ce qu'il avait à faire, ne se réglait sur personne, laissait sa femme penser comme elle voulait, mais n'était pas assez bon légitimiste pour avoir de ces scrupules excessifs et se gêner dans ses plaisirs. Le général n'était royaliste que depuis la mort du prince impérial, et moins par goût que par genre.

Les parentés de sa femme, sa fortune, et l'indulgence qu'on a pour les soldats, le faisaient, même sous l'Empire, assez bien considérer dans le monde légitimiste. Mais il ne s'y était jamais beaucoup plu ni senti à l'aise. Il se méfiait de gens qui, en dessous, faisaient courir la légende qu'il était le petit-fils d'un acquéreur de biens nationaux et s'amusaient à répéter ces propos dans les salons mêmes de son hôtel de la rue Saint-Dominique. Bien qu'il n'eût pas de sotte vanité, qu'il ne rougît point d'être le petit-fils d'un maréchal-ferrant de Sézanne et qu'il s'en vantât même, cet homme issu du nouveau régime s'était vu quelquefois humilié d'une certaine façon par la montre de traditions plus anciennes et l'étalage discret, mais d'autant plus blessant, de certaines prétentions.

Par ton, il ferait donc dire une messe le 3 aux Tourettes,ety assisterait, se trouvant en faire assez et donner une marque de respect suffisante pour

la mémoire d'un roi « qu'il n'avait pas eu l'avantage de connaître personnellement ». Mais quant à déranger sa chasse, il n'y fallait pas compter.

Quelques voisins moins scrupuleux que Mffie de Gomerre vinrent, ainsi que le percepteur et les deux fermiers. Les chasseurs assistèrent à une messe basse, guêtres et bottés. Au dehors, tout autour de l'église, les chiens d'arrêt aboyaient et jappaient de joie, tandis que les chiens courants, restés au chenil, faisaient une musique lamentable, sentant qu'on allait chasser sans eux. Le chien du général trouva le moyen d'entrer dans l'église et se hasarda jusqu'aux marches de l'autel. Son maître lui allongea au retour un coup de pied, en jurant entre ses dents. Le chien cria, et alla, la queue basse, s'asseoir au pied des fonts baptismaux, tirant la langue avec des yeux innocents et un air satisfait.

Après la messe, on déjeuna entre hommes. On raconta des histoires de chasse , toujours les mêmes. C'était le lièvre sur lequel on marche, qui part dans les culottes, le lièvre qu'on allait se baisser pour ramasser, le coup double sur les perdreaux qui se croisent, des discussions sur la portée des fusils et des exemples d'animaux tués par un seul grain de plomb à quatre-vingt-dix mètres. Le général cita Dufouilloux, vanta l'amour vigoureux de ce vieux chasseur pour les bergères,

fut sur le point de raconter des aventures au dessert. Mais il se contint. Le percepteur n'eut pas la même pudeur, se lança, et tint quelque temps la conversation sur les effets fâcheux du diabète. Le général Técouta avec dégoût et inquiétude.

En sortant de table, il recommanda de ne point aller devant soi trop vite, mais « à la papa », de garder la ligne et de soigner les conversions. Il se tiendrait à un bout avec un garde, Roger à l'autre avec un autre garde. On se mit en chasse vers le coup de midi. Le soleil tombait d'aplomb et était à point pour engourdir les perdreaux et les faire tenir.

Roger allait devant lui, très distrait; il marchait machinalement, enjambait dans des champs de betteraves, les touffes aux feuilles luisantes, traversait les chaumes poudreux, où des sauterelles aux ailes rouges se portaient de place en place, s'empêtrait dans les luzernes pleines d'odeurs de miel, de petits papillons bleus, d'insectes vibrants. L'air échauffé ronflait à ses oreilles. Il ouvrait tout grands les yeux sur le ciel lumineux et laissait ses pensées s'engourdir, tandis que son chien, devant lui, faisait régulièrement la navette. Deux fois, le vol inattendu d'une compagnie de perdreaux, qui se leva d'un coup avec un bruit qui semblait épouvantable, lui arrêta la respiration. Il tira deux fois ses deux coups et manqua. Il manqua aussi un

lièvre qui partit à deux pas, dans une verdure, les oreilles couchées sur le dos. Il titubait dans les labours, exécutant mal les conversions, désespérant le général par sa maladresse et son inattention.

Vers le milieu de la journée, on goûta au coin d'un bois, assis au revers d'un fossé, avec une bonne odeur d'herbe et de feuilles dans le nez. Le général raconta qu'il était en procès avec la commune voisine pour la bordure de ce bois. Ayant perdu devant le conseil de préfecture, il poussait jusqu'au conseil d'État. Il attribuait tout le mal au sous-préfet, qui voulait faire de la popularité et se mettre bien avec le député.

« D'ailleurs, j'ai mon idée là-dessus; je te reparlerai de ça », dit le général en s'adressant à son fils d'un air malin.

On se remit en chasse, un peu alourdis par le repas.

« Un chasseur ne devrait pas manger, dit le général; quand je chasse seul, je prends deux œufs durs dans mon carnier, une poire pour la soif, et en voilà pour la journée. »

Roger ne faisait rien qui vaille. Son père l'interpella.

« Ahl çà, monsieur l'acrobate, vous ne savez donc plus tirer? »

A mesure que le soleil s'inclinait, le sol prenait

LES MONAGH. 161

un ton rouge et doré, qui variait suivant la nature du terrain. Les bruits dans la campagne s'entendaient plus distinctement. Là-bas, le galop des moutons, chassés par les chiens, dans un flot de poussière, semblait un roulement d'orage lointain. Les corbeaux tournaient par troupes en croassant, toujours à de grandes distances des chasseurs. Un ramier qui regagnait isolément les futaies, faisant un bruit d'ailes doux et sifflant; des étourneaux en bandes, se séparant par poignées serrées comme du blé qu'on vanne, se jetaient d'une remise à l'autre en quête de la place où ils allaient se poser. Les chevaux de la petite jumenterie hennissaient au loin.

Peu à peu le soleil tomba au ras de l'horizon et disparut, sans qu'on pût s'apercevoir du passage du jour au crépuscule, et la campagne, enveloppée d'une brume humide et très légère, resta éclairée du côté de l'occident par de longs nuages roses immobiles, tandis qu'à l'orient, tout déjà se confondait dans un amas de gros nuages, couleur de la nuit. Une étoile blanche apparut au zénith, puis d'autres petites étoiles. Les perdreaux rasaient la terre. Les coups de fusil partaient plus sonores et plus rares, la fumée était plus épaisse, et la flamme se voyait avant qu'on entendît le coup. Des cris, des aboiements intermittents arrivaient on ne savait d'où, mais de très loin.

Au milieu de ces champs et de cette solitude, Roger eut l'âme accablée. Il se sentit comme abandonné et perdu au milieu des choses. Une grande tristesse le prit, il eut envie de pleurer.

Le soir, il y eut soixante-cinq pièces au tableau. Et le dîner eut la gaieté nue et un peu rude qui vient aux gens extrêmement fatigués, incapables d'apprêt et de grands efforts de courtoisie.

Le lendemain, on chassa dans les fonds. Roger prit plaisir à dégringoler et à remonter les pentes d'un trait en courant. Il allait comme poursuivi par des ombres, sautant les souches, les haies, les fossés. Il s'arrêtait, haletant, les tempes baignées de sueur. Son cœur battait à coups précipités. Il s'asseyait alors sur l'herbe et se désespérait pour rien. Il eût été fort embarrassé de dire ce qu'il éprouvait. Il ne savait où se prendre, restant sans guide ni direction, seul et désemparé. Tout se disloquait en lui. L'ennui, comme des tenailles, le serrait à la gorge ; il ne pouvait ni avaler ni parler. Parfois, il portait la main à sa poitrine, comme s'il en eût voulu ôter un poids qui l'étouffait, bâillait indéfiniment, tirait ses membres en tous sens, s'absorbait, n'entendant plus rien de ce [qu'on disait.

Il fut ainsi le lendemain et les jours suivants. Il finit par dire à sa mère qui le questionnait, et pour répondre quelque chose, qu'il était souffrant. Cela lui valut des tisanes. Dans le parc, il allait

tout seul, chantonnant sans s'en apercevoir les airs de Luchon, discutant en lui-même les menées deCourtaron.

Il reçut une lettre de Mme de Tresmes et la déchira, comme les autres, sans la lire, mais avec plus d'impatience encore que de coutume.

Mme de Gomerre et sa fille vinrent aux Tourettes. Hélène, qui portait sévèrement le deuil du comte de Ghambord, parut à Roger charmante ainsi et, sans savoir pourquoi, sa venue lui fit plaisir. 11 se sentait à l'aise avec elle. Ses grands yeux bleus le reposaient. La tranquillité d'âme de cette petite amie le gagnait. 11 lui parlait volontiers, lui prêtait plus d'attention qu'il n'avait jamais fait. La comtesse était intérieurement ravie de ce visible progrès.

Il y avait longtemps que Mrac de Gomerre s'était mis en tête qu'Hélène épouserait Roger. Il lui avait fallu d'abord faire un effort véritable pour se résoudre à donner sa fille au fils d'un homme qui n'eût rien été sans l'Empire et la dot de la fille d'un fournisseur d'armées. Mais elle s'était fait une raison, par une sorte d'instinct des choses nouvelles et à cause de tout ce qu'elle voyait à Paris, où la société décidément [se détraquait. Le mauvais état de leurs affaires ne l'avait point démontée. Elle poursuivait ses projets, y apportant, même malgré elle, une âpreté nécessaire endormant sa probité

164 LES MONACII.

par Tidée qu'un oncle d'Hélène se chargeait de la doter et qu'ainsi sa fille était encore imparti honnête. Elle oubliait seulement que tout n'était que dans sa tête. Mais rien ne l'embarrassait. Son âme impérieuse ne doutait point des sentiments de Roger pour Hélène ; il ne pouvait en être autrement. Elle approuvait môme la retenue que Roger avait gardée jusqu'alors et qui convient entre gens comme il faut. D'ailleurs, elle prétendait bien tout enlever le jour où elle s'ouvrirait à la comtesse d'Épagnes.

Si la générale eût été plus clairvoyante, elle eût deviné sans doute où Mmc de Gomerre en voulait venir, quand elle parlait « de leurs enfants » et « des mariages hasardeux qui se font tous les jours ». Elle eût vu, dans les soins de Mmc de Gomerre, dans ses lettres et la tournure de ses conversations, une tendance vers cette idée; mais elle n'y pensait pas plus que Roger.

Hélène ne pouvait concevoir les choses de la même façon que sa mère ni en raisonner. Mais elle s'était habituée à l'idée d'épouser Roger. Non point que sa mère lui eût rien dit de positif; elle avait seulement le sentiment des intentions de Mmo de Gomerre, rien que par la manière dont celle-ci relâchait sa raideur quand on parlait de lui. Un jour, Hélène essaya d'interroger son père. Mais celui-ci lui recommanda de ne rien dire â personne, surtout â Roger.

LES MONACH. 16y

« Je comprends », avait-elle répondu, et elle avait pris garde de ne plus rien dire, renfermant en elle son secret avec une sorte de superstition enfantine, comme si, se souvenant encore des contes de fées, elle eût craint de rompre un charme en parlant.

Tout ce qui lui venait de Roger lui était doux et agréable, et elle lui rendait cette douceur et cet agrément. Elle avait ses petites séductions, un air de se confier à lui, une grâce toujours souriante, une façon d'être toujours là et de n'aimer rien que l'intimité. Elle ne l'embrassait plus, ce qui donnait quelque chose de plus important à leurs relations.

Roger, de son côté, avait un besoin de s'épancher, de se plaindre, de se confier à une amitié complaisante. Un jour qu'il l'emmenait aux écuries pour lui montrer comment on met de la résine sur la croupe d'un cheval monté en voltige, il s'aperçut qu'il allait lui parler de Lia. Mais, au moment de parler, ses pensées se précisèrent : « Je suis fou, se dit-il. Qu'allais-je dire àcette enfant? » Il rougit, se troubla.

« Mais qu'avez-vous, Roger? lui dit Hélène en le regardant dans les yeux.

— Rien, ma petite Hélène, rien du tout.

— Si! vous avez quelque chose... dites-le-moi.

— Je t'assure que je n'ai rien. »

Elle lui prit le bras.

« Qui sait si je n'y pourrais pas faire quelque chose?... »

Roger raffermit son aplomb et de son cerveau il tira cette raison :

« Tu ne pourras pas faire, Hélène, que ma jument ne boite pas ».

Il lui montra la bête.

« Yous aimez autant que cela votre cheval? »

Elle eut un petit rire de doute et prit une moue si risible que Roger ne put s'empêcher de sourire.

« Non, non, ce n'est pas ça qui vous préoccupe autant, reprit-elle.

— Si! je t'assure... Un cavalier a son amourpropre... et c'est une bonne bête !

— C'est bien la vérité ?

— Sans doute. »

D'un air un peu désappointé, Hélène répondit,

songeuse :

« Il est vrai que c'est gentil, un bon cheval... et si amusant à faire galoper ! »

Mais, comme si elle eût eu peur de ramener sa pensée à leur promenade des Chênaies, elle ajouta bien vite en entrant dans la stalle, tandis qu'elle allait caresser la tête :

« Pauvre bête! qu'a-t-elle au juste?... »

Elle l'interrogea de mille façons. Roger lui fit un cours d'hippologie avec plus d'ardeur qu'il

LES MONAGH. 167

n'en avait jamais montré pour le cours des sousofficiers.

Il éprouvait un grand bien-être auprès d'elle. Tl sentait instinctivement qu'Hélène l'eût mieux aimé que Lia et d'un autre amour. Mais cette pensée ne fut que comme une aile invisible qui le caressa en passant.

Ils revinrent ensemble au salon. L'air de paix et de tranquillité que l'on y respirait le gagna. Les bonnes habitudes de sa mère le touchèrent. Que tout cela était différent de l'agitation et de la mise en scène des Monach !

« Pourquoi irais-je aux Coqs, se dit-il; ne vaut-il pas mieux laisser la place au marquis? »

Il ne voulait pas s'avouer qu'il ne pensait qu'à Lia et ne rêvait qu'à se rendre aux Coqs.

Cependant il n'osait se déterminer, quand le général lui en fournit l'occasion. Il avait retenu, des récits de Luchon, que Monach avait eu un ministre à déjeuner. Il eut l'idée que le baron pourrait être bon à quelque chose pour son procès et faire sauter son sous-préfet. Ce serait d'un bon effet dans le pays. Il prit Roger à part et énuméra tous ses griefs. Sans parler de son procès, il accusait le sous-préfet d'amener des femmes à la sous-préfecture, de bâtir une écurie sans nécessité et de vendre, pour entretenir le jardin officiel, le fumier de son cheval à son propre jardinier.

Roger devait partir dans quelques jours pour les grandes manœuvres. Il avancerait son départ, irait trouver Monach au Coqs, ne doutant pas d'arranger les choses au gré de son père. Il écrivit au baron, qui lui répondit qu'il l'attendait et de se hâter. Le général crut l'affaire dans le sac et se frotta les mains; Roger avait sauté sur l'occasion qui se présentait pour lui de revoir Lia.

Hélène accepta cette séparation avec fermeté.

Elle était toute fière que Roger partît pour les manœuvres et fît son devoir. Cette courageuse petite fille eut du plaisir à voir son air d'animation, sa gaieté revenue. Elle le regardait avec des yeux confiants et doux, s'associant de tout son cœur à ce mouvement d'âme qui pourtant emportait Roger si loin d'elle.

Dès qu'il put, Roger se mit en route.

A l'arrêt du Mans, dans un wagon qui croisa lentement le sien, il crut reconnaître Mmc de Tresmes. Elle avait les yeux baissés et fixes et lui parut un peu pâle.

« Ce ne peut être elle, se dit-il; elle n'a jamais eu le front de revenir aux Tourettes... Non, elle n'aurait pas cet aplomb... Du reste, peu m'importe;... qu'elle fasse ce qu'elle voudra. »

Et, pour la première fois, il pensa résolument à Lia et s'avoua qu'il l'aimait.

Les Coqs sont un château tout neuf, style renaissance, bâti pour un ministre du second Empire, non loin de Draveil, en Seine-et-Oise, à une heure de Paris. C'est un plan carré. Au milieu des deux façades principales, deux avant-corps, l'un avec porche pour descendre à couvert, l'autre percé d'une grande arcade à deux étages, éclairant le hall, adaptation moderne de la salle du donjon. Sur les façades latérales, deux tours polygonales; aux quatre angles des échauguettes portées sur des culs-de-lampe. En tout, dix-sept toits : une ville. Cet édifice fut construit au moment des travaux de Pierrefonds et de Blois, qui mirent les restitutions archéologiques à la mode. Ces sortes d'architecture, d'ailleurs, conviennent bien en ce temps remué à la surface par la manie du bibelot, des anciennes modes, des vieux textes et des formes du passé.

Autour du château s'étend un grand parc, taillé

dans de hautes futaies disjointes par groupes et séparées par de belles pelouses ; des allées à l'anglaise serpentent au milieu des massifs de fleurs et des statues mythologiques : Atlas portant le monde, Diane et sa biche, de bonnes copies. Au delà du parc, enclos de haies larges et bien tondues, la campagne se déroule avec ses sarrasins aux tiges rouges et ses grêles mahonias nouvellement plantés pour l'élevage du faisan. Le baron n'a pas encore de gibier, mais il compte en avoir l'année prochaine. Il annonce même le projet de désintéresser ses fermiers, qui laisseront les blés pourrir sur pied, afin que les perdreaux s'envolent de plus près. En attendant, quand il donne une chasse, la veille, on expédie des halles le gibier vivant, dans des paniers. Les perdreaux, les faisans, les lièvres sont enfermés dans des boîtes, habilement dissimulées dans les herbes et les buissons. Les trappes de ces boîtes, mues par de longues ficelles que tiennent des gens postés, s'ouvrent à mesure que s'avance la ligne des chasseurs, et il se fait de grands carnages. Le baron d'ailleurs a organisé pour Roger une chasse de ce genre. Un omnibus garni de drap mastic et plaqué aux panneaux d'armoiries coloriées est venu prendre Roger à la gare de Draveil. Pendant le trajet, Monach, qui est venu lui-même, vante d'avance sa propriété, nomme plusieurs fois l'homme

d'État qui la lui a vendue pour un morceau de pain. Il raconte aussi que son château a été construit sur les plans de Bonhotel, en Sologne, appartenant à M. de Saint-Maur. Et c'est presque avec un orgueil de famille qu'il cite les noms que la récente possession de son domaine lui donne l'occasion de citer. Il s'enorgueillit aussi de son voisinage, énumère les gens qu'il invitera.

L'omnibus s'arrête sous le porche, où se tiennent quatre domestiques aux galons du baron. Du vestibule, revêtu de marbre, Roger est conduit dans le hall. Au fond, la grande baie vitrée s'ouvre sur un perron d'où l'œil s'empare de la vallée, du cours de la Seine et au delà des collines et des bois qui tiennent l'horizon.

Monach fait admirer la vue; il détaille ensuite en nouveau propriétaire l'ameublement de cette salle immense. Il faut regarder les tapisseries, les divans, les billards à bandes de caoutchouc, le piano à queue d'Érard, l'orgue de Mustel, la chaise à porteurs et le traîneau qu'on voit dans toutes les expositions rétrospectives, et un chevalier en armure Henri II.

« Le même modèle est au musée d'artillerie, dit Monach, et vaut deux cent mille francs. »

Du hall, on passe dans la salle à manger; autour de la pièce, des panneaux peints représentent les Fables de La Fontaine.

172 LES MONAGH.

« A Courcheverchy, près de Blois, le marquis de Vibraye a une salle à manger toute semblable », fait observer Monach.

On entre dans le salon Louis XIV, damas rouge, avec des bois trop épais et trop dorés; puis, dans le petit salon, sans bois ni plinthes, avec un tapis de velours, des tentures drapées, des meubles étoffés, un buste d'empereur romain sur une colonne de simili-marbre; tout cela luxueux, confortable et sentant le tapissier d'une lieue. Courtaron, qui les accompagne, sourit de pitié à chaque nouvelle exhibition.

Dans le petit salon, ils trouvent Mmc Monach, la marquise et Lia, qui goûtent avec des gâteaux secs et du vin de Samos. On s'empresse :

« Vous voilà donc enfin ! » dit la baronne. « Ce cher Roger ! » dit la marquise.

Lia s'avance vers lui, la main tendue.

« Je ne doutais pas que vous vinssiez... quoi qu'ait pu me dire le marquis. »

Roger sourit un peu, s'embarrasse, accepte un gâteau.

Mais le baron, qui veut montrer la maison d'un coup, l'entraîne avec l'insistance d'un gardien de musée.

« Nous avons encore assez de jour pour tout voir... et nous vous rendrons tout à l'heure ù ces dames. »

Roger sort le dernier, suivi de Lia, qui lui dit, en fermant la porte sur lui :

«Je vous attendais, monsieur Roger. »

Le ton était si expressif, si décidé, que celui-ci ne put trop se méprendre. Que s'était-il donc passé? Pourquoi parlait-elle ainsi? Pourquoi l'attendait-elle ? L'orgueil, la crainte et la joie se disputaient ses pensées.

On monte à l'étage supérieur. Le baron montre sa chambre, son cabinet, où le télégraphe est installé, l'appartement de la baronne, et la chambre d'honneur.

« Celle-là est réservée au comte d'Épagnes quand il honorera les Coqs de sa visite », dit Monach.

Il ouvre ensuite une autre porte avec précaution. C'est la chambre de Lia, un nid de peluche bleue, avec un plafond peint de nuages roses et un lit doré, à rocaille, un de ces lits à bateau, bas sur pieds, faciles à enjamber. Le marquis dissimule un singulier sourire, pendant que Monach s'approche du lit pour faire tâter l'étoffe de la couverture, qui est brochée de soie et d'argent.

Au bout du corridor, ils sont arrêtés par un rideau de velours noir brodé en or de caractères hébraïques.

« Là sont les appartements de ma mère, » dit Monach en s'inclinant légèrement.

174 LES MONAGH.

Il recommande ensuite à Roger de l'avertir s'il avait à se plaindre du service des domestiques, prie Courtaron de conduire le vicomte à sa chambre, s'excuse et disparaît derrière le rideau.

Roger a eu la mauvaise idée de se mettre en route un vendredi. C'est jour de sabbat. Le baron dîne dans l'appartement de sa mère ; ses invités dîneront sans lui ce soir.

Quand Courtaron fut seul avec Roger, dans la chambre :

«Eh bien I que me disais-tu à Luchon?... De t'excuser?... Que tu ne viendrais pas ici?... Tu n'as pas le dos tourné que te voilà revenu... Le fait est que je ne vois pas pourquoi tu ne viendrais pas si cela t'amuse... j'y suis bien, moi!

— Je viens pour affaires, répondit Roger, non sans un certain trouble.

— Pour affaires?

— Oui. »

Le marquis ne parut pas beaucoup plus satisfait quand Roger lui eut conté l'idée de son père, d'employer Monach à faire sauter son sous-préfet.

Et de l'air d'un homme qui sait à quoi s'en tenir, et en goguenardant presque :

« Ah ! çà, tu t'occupes de politique, à présent? »

— Comme tu vois », reprit Roger, très sèchement cette fois.

Leurs sentiments furent sur le point de prendre

leur élan et de les jeter l'un contre l'autre. Mais ils préférèrent ne point aborder le seul sujet qui les intéressât, et, après s'être tâtés, ils se turent.

Si le baron avait prié Roger de ne point retarder sa visite aux Coqs, c'est que le nouvel an israélite tombait, cette année, le 2 octobre et que la série des fêtes d'automne allait bientôt commencer.

Monach avait pris ses dispositions avec M. Deutz. M. Salomon, l'ancien maître de pension de Lia, devait venir de Paris pour le nouvel an, amenant avec lui les dix pauvres réglementaires que le rabb se procurerait parmi ses clients du Marais. Ces dix pauvres, habillés de neuf, feraient le voyage en seconde, auraient une aumône de vingt francs, leur logement et leur nourriture au château. Le 9, veille du Yom-Kippoar, grand jeûne que les israélites les moins pratiquants ne manquent point d'observer, la mère du baron mangerait à midi un œuf cuit sous la cendre et ne mangerait rien jusqu'au lendemain, à l'apparition de la première étoile. Ces trente-deux heures de jeûne seraient diminuées pour Monach. Il ferait un repas à cinq heures et prolongerait la prière jusqu'à dix heures seulement. Le lendemain, selon l'usage, il confesserait publibliquement ses fautes en présence de sa mère, et celle-ci pardonnerait en imposant les mains. M. Deutz devait ensuite s'entendre avec un entre-

preneur pour faire construire sur la pelouse, à un endroit que Monach avait désigné, la tente de la fête des Cabanes, qui serait achevée le dimanche 14, avant-veille de cette fête. Huit jours après, le 22,1a fête de la Loi terminerait la série des fêtes par des aumônes et des réjouissances de famille. Aucun étranger ne serait admis aux Coqs pendant tout ce temps. Les domestiques chrétiens ne viendraient au château que pour le service strict ; d'ailleurs, même en temps ordinaire, les gens du baron logeaient et mangeaient dans le village comme ils l'entendaient. Tout fut ainsi réglé comme un protocole entre la mère et le fils par l'entremise de M. Deutz.

Pendant les cinq jours que Roger demeura aux Coqs, Courtaron ne cessa de l'entretenir de tous ces menus faits de la vie juive. Il lui montra un jour l'emplacement où devait s'élever la tente, une tente heptagone symbolisant les sept jours que durait la fête. Tous les fruits que la terre porte devraient être suspendus aux murs de toile. M. Deutz avait écrit aux marchands de comestibles. Il y aurait des gousses de café, des cerises sèches, des potirons, des courges du Brésil, des letchis, — une boutique de denrées coloniales.

— Chaque matin des sept jours, ajoutait le marquis, on secouera dans la tente le cédrat et la branche de palmier, jusqu'à ce que toutes les feuilles soient tombées :

LES MONAGH. 177

« Gomme ça », dit-il.

Et debout, tenant des deux mains sa canne tournée vers la terre et presque à cheval dessus, comme une sorcière au sabbat, il fit le geste de la secouer avec une gravité comique.

Au lieu de montrer la poésie traditionnelle et l'élévation morale de ces fêtes destinées, tantôt comme au nouvel an, à porter le souvenir de toutes les créatures devant Dieu qui juge le monde, tantôt comme le jour du Pardon, à rendre l'homme pur de tous péchés, tantôt enfin à faire méditer sous les Cabanes la mémoire du séjour des ancêtres dans le désert, le marquis ne cherchait dans ces cérémonies que les côtés singuliers, incompatibles avec nos mœurs et nos croyances. Au lieu d'apporter à ces choses le tact et les convenances qu'il convient de garder, au lieu de respecter ce que les âges de foi ont laissé de respectable, il se moquait, comme si les souvenirs d'un peuple étaient méprisables en soi, comme si les religions étaient si différentes les unes des autres et qu'en de tels sujets, il fût si simple de se moquer.

Mais il poursuivait son but.

Après chaque repas, il ne manquait donc pas de faire observer à Roger les ruses du cuisinier hollandais pour déguiser les plats. Le dimanche , pendant la chasse abondante et ridicule que le baron donna, Gourtaron prit Roger à part pour lui conter, dans tous ses détails, le bain mensuel où,

sans même avoir une bague, la baronne devait s'immerger et se plonger la tête, purifiant son corps selon des rites compliqués.

« Ces sortes de bains ont été infligés aux femmes par Moïse, disait-il,... après le passage de la mer Rouge... Ils se prennent maintenant rue du Temple, et coûtent dix francs... Juge un peu ce ' qu'on doit y faire. »

Il inquiétait son rival par toutes sortes de révélations inattendues.

Jusqu'ici, ces histoires n'avaient qu'intrigué et amusé Roger; il en prenait maintenant de l'humeur et quelquefois même un sombre dépit. Plusieurs fois, en passant sous les fenêtres de la mère du baron, toujours invisible, il eut un sentiment de crainte inexprimable en regardant les vitres closes.

Sans que ses résolutions fussent encore bien dessinées, il avait plus que Ijamais l'intuition des obstacles, des difficultés de toutes sortes qu'il rencontrerait. Il songeait aussi à l'étonnement que sa mère éprouverait, si elle pénétrait jamais dans le détail de toutes ces pratiques.

Elle aurait sans doute plus de raideur et s'élèverait davantage que ne faisait la marquise, qui trouvait tout cela « très bien, très édifiant même », et le disait à qui voulait l'entendre.

Roger d'ailleurs était tout près de penser comme la mère de Gourtaron.

La façon dont Monach honorait sa mère, les égards qu'il lui témoignait, faisaient certes meilleure impression sur lui que les transports ambitieux où se montait la vanité du baron. Les Monach aussi se montraient assez différents chez eux de ce qu'il les avait vus à Luchon, plus retenus, plus discrets, plus ordonnés. Ils avaient aussi je ne sais quoi de grave et de religieux. Roger sentit mieux combien leur fierté, prête à toutes les humiliations, était soutenue par l'idée de tout rapporter à soi et qu'ils sont d'une race supérieure. Il s'aperçut mieux comment l'antiquité certaine de leur origine, la durée de leurs traditions et la considération qu'ils en avaient pour eux-mêmes, constituaient chez eux une façon de noblesse particulière. Il se sentait plus séparé d'eux, mais les estimait davantage, et concevait pour Lia un amour plus respectueux.

Mais à quoi allait-il se déterminer? Qu'allait-il faire? Et qu'était-il possible de faire? Il n'en savait rien. Il aimait Lia et sentait qu'il se laisserait conduire par l'événement, qu'il s'y offrirait même avec complaisance. Il se préparait à quelque chose de nouveau, de décisif. Il était dans l'attente, anxieux de savoir ce qu'il allait lui dire et quel aveu elle allait lui faire. Car, à des signes certains, il voyait bien qu'elle cherchait le moyen de lui parler.

Depuis son arrivée, tout lui présageait quelque grave confidence. Les hésitations mêmes de la jeune fille n'étaient-elles point faites pour l'avertir, et aussi ses lassitudes découragées, son appréhension visible, quand secouée tout d'un coup par un soubresaut de colère, elle jetait de ces coups d'oeil déterminés et sauvages sur Gourtaron dès qu'il apparaissait?

Le marquis prenait à tâche de les séparer le plus possible et de ne point les laisser seuls un instant. Cette indiscrétion se renouvelait sans cesse avec une impudente ironie. C'était un parti pris de se rendre incommode, de braver, d'offenser presque.

Les calculs entêtés de Courtaron semblaient avoir pris, depuis Luchon, un caractère particulier d'audace. On eût dit qu'il avait des droits pour être ainsi; gardant ses formes extérieures, son sourire bien élevé, blessant et caressant, tendre et menaçant tour à tour, il paraissait ne plus rien redouter, il faisait à tout propos sentir sa mystérieuse autorité, ne se montrant pas qu'il n'eût l'air de dire à Lia :

« Vous ne parlerez pas, parce que je ne veux pas que vous parliez, et que votre secret est aussi mon secret. »

Sentant bien que ses projets étaient attaqués de toutes parts, le marquis faisait face à tout avec une verve charmante et une rigueur impitoyable.

De son côté, Monach laissait mieux voir à Courtaron qu'en somme on pourrait se passer de lui et qu'il n'était plus aussi nécessaire. Un jour même, au déjeuner, il essaya de secouer l'impertinence du marquis, risqua un « mon cher » impatienté.

« Qu'est-ce à dire? » reprit le marquis. Et il releva l'insulte timide avec une telle verdeur d'amourpropre, qu'il en eût imposé à tout autre même qu'au baron.

Gourtaron ne ménageait guère que Roger, se contentant de troubler et de dégoûter cette âme faible et pleine de préjugés.

Son outrecuidance pourtant était devenue telle et parut en quelques occasions si déplaisante à Roger que plusieurs fois, l'âme agitée, la joue rouge, la lèvre impatiente, il fut sur le point d'intervenir et d'éclater. Un regard suppliant, un sourire réfléchi de Lia l'arrêtait, tandis que Courtaron semblait dire :

« Empêchez donc ce grand garçon de faire une sottise. »

Cependant le marquis ne pouvait si bien se mettre entre eux, que Roger et Lia ne lui échappassent.

Quand le baron n'allait point à Paris pour ses affaires, il passait l'après-midi dans son cabinet, devant son télégraphe, donnant des ordres de

bourse, dirigeant des Coqs ses bureaux de la rue Louis-le-Grand. Il appelait cela « pianoter ». Il avait, un soir, parlé d'un bon coup à faire. Courtaron voulut sans doute s'associer à la chance ordinaire du baron, car il ne put le lendemain s'empêcher d'aller suivre la cote dans le cabinet pour tenter quelque chose. Dès qu'il eut quitté le petit salon où l'on était réuni, Lia se leva et pria Roger de vouloir bien l'accompagner dans le parc. Mais elle s'arrêta dans le hall. Le courage lui manqua pour parler. Elle se mit au piano, joua un air. Et ils revinrent, chacun assez mécontent de soi.

Mais le lendemain, la même occasion s'étant présentée, ils sortirent ensemble. L'air était humide, tiède et agité par un vent d'automne, qui soufflait en petites rafales dans tous les sens et poussait des nuages gris, rapides et espacés, à travers lesquels le soleil luisait tristement.

Ils s'arrêtèrent quelque temps devant un massif de géraniums pour regarder un gros papillon crépusculaire à abdomen jaune, que la trépidation constante de ses ailes suspendait comme immobile au-dessus d'une fleur; il la quittait par un brusque zigzag pour aller sur une autre reprendre son immobilité tremblante. Ils pensèrent tous deux au scarabée de Luchon.

Les gazons noircissaient déjà par places; dans

LES MONAGH. 183

les bois, les feuilles déjà jaunies tombaient des sycomores, des marronniers, des tilleuls. Les statues blanches des pelouses apparaissaient à travers les bosquets de lilas dépouillés.

Ils s'assirent sur un banc d'osier, que leur poids fît crier sous eux.

Ce bruit les mit mal à l'aise. Ils n'osaient rompre le silence et leurs regards se dérobaient. Une grive, perchée sur la plus haute branche d'un peuplier, crécelait sourdement en tendant son ventre roux au pâle soleil. Un chat en maraude passa tout près d'eux, les aperçut, les dévisagea, puis disparut sans bruit dans le fourré. Ces détails les occupèrent.

« J'ai froid, » dit enfin Lia.

Elle se rapprocha de Roger, qui l'aida à ramener son capuchon de cygne sur sa tête.

Lia trembla de tout son corps, des larmes silencieuses coulèrent le long de ses joues, un sanglot souleva sa poitrine. Roger lui prit les mains.

« Je suis bien malheureuse!... » dit-elle.

Roger se pressa contre elle. Elle lui abandonna ses mains... et ses sanglots redoublèrent.

Mais, peu à peu, elle se calma, cessa de pleurer, et, d'une voix faible :

« Roger! » dit-elle.

Et levant ses yeux vers lui :

« Roger! >>

18i LES MONACH.

Celui-ci serra ses mains plus fort, et, comme si cette étreinte eût rendu à la jeune fille toute sa force, tout son courage, un souffle de confiance élargit sa poitrine, son regard s'illumina, sa voix se raffermit :

« Défendez-moi ! » dit-elle.

Et, en baissant la tête :

« Défendez-moi contre cet homme. »

Puis, sur un ton plus bas encore, à peine perceptible :

« Il a... »

Elle s'arrêta troublée, mortellement inquiète de ce qu'elle allait dire, n'osant achever... ne voulant pas.

Et, tenant son regard fixé au ras du sol, dans une pose tragique, muette, les dents serrées, elle évoqua d'un coup devant ses yeux, sa chambre, son lit bleu, la pâle veilleuse et sa lutte avec Courtaron.

Oui, la veille de l'arrivée de Roger aux Coqs, Courtaron avait osé, la nuit... pendant qu'elle dormait... l'air s'était comme animé autour d'elle, un souffle tiède la caressait... et, dans un demi-sommeil épouvanté, elle entrevit une ombre... se sentit touchée, s'éveilla. Et la voix de Gourtaron murmurait à son oreille des paroles enflammées : — « C'est moi, Lia ; moi qui t'aime et que tu ne peux pas ne plus aimer. » Elle voyait clairement son

visage penché sur le sien, ses yeux perçants, et à sa main une bague de diamant, qui jetait des feux dans la nuit. — « Sortez... sortez! » dit-elle à voix basse et étranglée. Elle s'indigna, insulta sa lâcheté. — « Qu'as-tu à craindre , Lia , et ne m'aimes-tu pas? N'avons-nous pas eu des paroles qui engagent, des baisers qui lient? » — Il la pressait dans ses bras. — « Sortez ou je crie! » — « Et qu'importe qu'on nous surprenne!... Je braverais tout pour toi... tu ne seras qu'à moi et rien ne pourra plus nous séparer... » Elle se débattait. — « Jamais! jamais! » — « Non, moi vivant, tu ne l'épouseras pas... je suis prêt à tout... même à te perdre! » Elle comprit qu'il disait vrai. Elle ramena avec effort ses deux bras sur sa poitrine, se ramassa tout entière sur elle-même, détourna la face, cacha sa bouche et demeura ainsi muette, immobile, couverte de baisers et inviolable. Mais comme il la pressait davantage, elle se mit alors à le supplier d'avoir pitié d'elle, de l'épargner. Elle trouva des mots plaintifs, un accent touchant, des soupirs désolés, et ce fut encore par la douceur et les ruses de femme qu'elle échappa aux fureurs immédiates de cet homme.

Et vingt fois, depuis cet hommage injurieux rendu à sa beauté, Lia avait été sur le point de le chasser. Son orgueil souffrait. Mais si elle faisait un éclat, quelles seraient les suites? Sur qui

retomberait le scandale? Gourtaron chassé n'étaitil pas capable de tout? Et pourtant le silence qu'elle gardait ne semblait-il pas accepter l'outrage et encourager l'entreprise? Se taire était abominable; parler, tout perdre. Et à qui d'ailleurs se confierait-elle? Sa mère subissait trop bien l'autorité de l'époux et son père était redoutable. Comment oserait -elle lever vers lui son front humilié? Comment recevrait-il l'aveu de sa fille compromise et diminuée? Lui pardonnerait-il ses espérances détruites, ses ambitions contrariées? Et si la mère de son père intervenait!.. A cette pensée, la nuit se faisait dans son âme terrifiée... Elle entendait la formule des malédictions... voyait le tonnerre et les éclairs suspendus sur sa tête... Où trouverait-elle aide et protection? Qui viendrait la secourir? Qui raffermirait son cœur peu sûr? Et elle avait tourné les yeux vers Roger. Il était beau, loyal et fort, elle ne doutait plus qu'il ne l'aimât. Et c'est lui qu'elle aimait, lui vers qui les muettes volontés de son père semblaient s'incliner, lui qui serait son époux et qui la défendrait en se défendant lui-même. Et elle lui avait dit : « Défendezmoi ! »

« Défendez-moi ! » reprit-elle d'une voix mourante.

Le regard de Roger s'éclaira d'une flamme indignée et généreuse, ses lèvres frémirent.

LES MONAGH. 187

« Fiez-vous à moi », dit-il, en enveloppant Lia dans une rapide étreinte.

Puis, quoiqu'il ne pût se douter jusqu'où le marquis avait mené sa poursuite, mais bien aise enfin de lâcher sa colère longtemps contenue, il se leva impatiemment, comme pour s'élancer à la recherche de Gourtaron et le provoquer.

Lia le retint, le força de se rasseoir auprès d'elle.

« Roger, ne faites rien... ne faites rien encore si vous m'aimez! »

Et avec un sourire satisfait :

« Aimez-moi seulement! » reprit-elle.

Ne comprenant rien, sinon qu'il était aimé, Roger attira Lia vers lui. Ses mains ne lâchaient point ses mains, ses yeux ne quittaient pas ses yeux. En ce moment, il eût donné sa vie pour elle.

Elle dégagea doucement ses mains des siennes afin de les lui prendre à son tour, pencha de côté la tête sur sa poitrine, s'y appuya comme pour se mettre à l'abri, ferma les yeux et parut un instant endormie. Puis, renversant un peu la tête en tendant sa gorge, elle entr'ouvrit la bouche et les yeux, et Roger incliné la baisa sur le front.

C'était bien Mme de Tresmes que Roger avait reconnue en traversant la gare du Mans. Elle lui annonçait, dans la lettre qu'il avait déchirée sans la lire, son intention de venir passer quelques jours aux Tourettes.

Elle n'avait plus d'illusion, disait-elle, et voyait bien que son amour le fatiguait, que tout était fini entre eux. De son côté, elle renonçait à une liaison dont il paraissait si peu se soucier. Et c'était justement pour prouver son renoncement qu'elle venait. Elle montrait ainsi la fermeté de sa résolution. Aurait-elle voulu, sans cela, paraître aux Tourettes, où elle n'avait point mis les pieds depuis deux ans ? Ce rapprochement n'était-il pas la preuve la meilleure qu'elle considérait bien que tout était rompu? Elle avait plus de raison et de courage qu'on ne lui en supposait. Jamais elle ne reviendrait sur sa détermination. Elle était même si sûre d'elle que,

malgré le plaisir qu'elle aurait à céder, elle était certaine de résister, au cas où Roger voudrait renouer par caprice. En post-scriptum, elle ajoutait que le silence de Roger serait une approbation. Elle ne se démenait ainsi que pour obtenir quelque explication et le tirer de sa muette indifférence.

N'ayant pas reçu de réponse, Mmc de Tresmes s'était mise en route fiévreusement. Elle télégraphia son arrivée de façon à surprendre Roger, s'il était possible. Ce coup était digne d'elle, et la ravissait par son audace.

Ainsi qu'on a déjà pu l'entrevoir, un des traits principaux du caractère de Mmc de Tresmes était d'aimer le danger et le frisson que donne la peur dans les situations équivoques. C'est ainsi qu'elle eût souhaité souvent d'avoir un mari plus redoutable, un amant plus jaloux, un confesseur plus rude que n'était l'abbé Glouvet. Cependant elle se contentait de ce qu'elle avait et éprouvait tout de même une émotion agréable à rougir devant M. de Tresmes, à mettre Roger en colère, et à baisser les yeux quand elle rencontrait l'abbé dans un salon. Elle s'épouvantait aussi à plaisir de son intimité avec la mère de Roger, qui, en un instant, pouvait tout découvrir.

Mais la comtesse d'Épagnes ne s'était aperçue de rien. Non qu'elle fût aveugle ou bornée d'ordinaire. Elle savait qu'il y a peu de religion parmi

190 LES MONAGH.

les hommes et que tous ont des passions. Ayant vu, chez les pauvres, des plaies de toutes les façons, elle n'imaginait point que les riches en fussent exempts. L'infidélité des maris et des femmes, la mauvaise vie des jeunes gens, l'oubli de Dieu, les péchés du monde ne la surprenaient point. Elle en avait même une juste connaissance et en raisonnait librement. Mais, que ce qu'elle voyait chez les autres pût s'étendre à son mari et à son fils, voilà ce qui ne lui venait jamais dans la pensée. Son jugement s'arrêtait quand il s'agissait des siens.

Le général était d'ailleurs dans la même ignorance qu'elle, et en cela subissait le sort commun de tous les pères, qui sont toujours les derniers avertis des amusements de leur fils. Bien qu'il allât au club, et, qu'entre hommes, on ne se gênât guère, on n'avait jamais dit devant lui rien d'assez clair sur une liaison que tout le monde connaissait. Il devinait même si peu ce que quelques amis maladroits essayèrent plusieurs fois de lui faire entendre, qu'il prenait pour lui-même les demipropos et les demi-sourires.

Un jour même qu'on l'avait serré de plus près,

il crut devoir se défendre, non sans quelque fatuité :

« La conduite de Mmc de Tresmes ne me regarde

pas, dit-il... Mais quand on a un mari vieux et qui

vous abandonne,... il serait permis... Gela me pa-

LES MONAGH. 191

raît évident, dame ! » Et comme quelqu'un sourit : « Non, non, ne croyez pas,... ajouta-t-il,... je n'y suis pour rien... Je le dirais,... ou plutôt, non,... je ne le dirais pas... »

Et il s'en alla assez content de lui.

Attendue aux Tourettes et fort bien accueillie, Mmc de Tresmes raconta, pour expliquer sa venue, toute une histoire où l'œuvre eut une grande part. Elle ne put entièrement cacher son trouble en apprenant que Roger, parti le matin même, s'était croisé avec elle. Et quand elle sut qu'il était allé aux Coqs, elle pâlit.

« Ah ! vraiment, dit-elle, il est allé là?...

— Oui, reprit le général avec malice, il est chez les Monach... Je vous expliquerai pourquoi... C'est une idée à moi et vous m'en direz des nouvelles. »

Le soir, à table, Mme do Tresmes revint sur ce sujet, et le général dut expliquer de nouveau l'effet politique qu'il attendait de la visite de Roger chez les Monach. De nouveau, Mme de Gomerre crut devoir protester.

« Non, vraiment, ce que vous dites là, mon cher général, ne m'entrera jamais dans la tête... Et quand on a des principes...

— Voyons, reprit le général, à qui vouliez-vous que je m'adressasse?... Vous ne me voyez pas

allant moi-même au ministèrepour porter plainte. Il me fallait bien un intermédiaire, quelqu'un qui ne tînt à rien et qui tînt à tout, un homme qui pût obtenir ce que je n'eusse obtenu moi-même... Monach était l'homme qu'il me fallait... Et s'il fait sauter mon sous-préfet ?... Dame ! je suis pratique.

— C'est un calcul immoral, mon cher général », reprit Mmc de Gomerre.

Le général s'agita, devint rouge.

« Immoral!... immoral!... On fait comme on peut. »

Mme de Tresmes intervint, ranimée par un sujet où elle appliquait toute sa mauvaise volonté.

« Mais, mon général, êtes-vous sûr que le baron obtienne ce que vous désirez?

— Je n'en doute pas... le gouvernement est toujours le gouvernement... Et quand on y a ses entrées...

— Je veux bien, répliqua Mmc de Tresmes... Mais qu'est-ce que va vous demander le baron pour cela ?

— Mais rien, je pense, répondit le général, un peu embarrassé par cette supposition. »

Et, après avoir cherché :

« Que voulez-vous qu'il me demande!... L'avantage de ma connaissance. . . c'est quelque chose...

— C'est là, justement, ce que je craindrais à votre place, continua Mmc de Tresmes.

— Et pourquoi ça?

— Je ne sais pas... En tout cas, ce ne sont pas des gens à fréquenter.

— C'est très juste, remarqua Mme de Gomerre.

— Allons donc!... S'il fallait choisir ses relations et faire le fier, on finirait par ne plus voir personne à Paris... Et puis, Monach m'amuse... Il est entendu, poli, utile; il a aussi une fille charmante...

— Ah ! non, non, par exemple, interrompit Mmc de Tresmes, voilà ce que je n'accorderai jamais. Non ! non ! M119 Monach n'est pas du tout charmante... Dieu ! que les hommes ont mauvais goût!... On peut à la rigueur la trouver belle... d'une certaine beauté... mais elle n'a aucun charme... aucun !... Elle ne sait pas s'habiller; avec ça, des toilettes extravagantes et de toutes les couleurs... Au concours hippique, elle avait un pouf bleu sur une jupe rouge, et une plume blanche à son chapeau... un air de drapeau tricolore... Toujours des cheveux bourrus par monceaux, comme une vraie reine de Saba... et mal faite !... D'abord, comment voulez-vous qu'une femme mal faite soit bien habillée?... Charmante! mademoiselle Monach!... Ah! général, général, quelle hérésie venez-vous de dire là ? »

Elle eut un petit rire strident.

« Je vois que vous ne l'aimez pas, reprit le général.

— Non, je n'aime pas le mauvais genre.

— Je serais désolé de vous démentir; pourtant j'avais cru... et puis les hommes aiment ça.

— Quoi, ça?

— Enfin, ça! »

Hélène ouvrait de grands yeux innocents. La générale fit un petit signe à son mari, pour lui rappeler que cette enfant les écoutait.

« Si cette demoiselle, mon cher général, reprit Mmc de Gomerre en allongeant la figure, est comme madame dit, il est certain que le monde doit avoir une triste opinion d'elle.

— Pas tant que vous croyez, dit le général d'un air belliqueux.

— Voulez-vous vous taire, général, reprit Mmode Tresmes; il serait à souhaiter que chacun pensât avec autant de raison que madame. Nous ne verrions pas les choses que nous voyons. »

Le général, incertain, se tut. Il eût voulu contredire Mmc de Gomerre, à laquelle il ne passait rien, et rester en même temps en galanterie avec Mme de Tresmes.

11 se pencha vers elle et lui dit à l'oreille :

o A vous j'accorderais tout.

— C'est très aimable, » reprit Mmc de Tresmes.

Et à demi-voix, mais presque assez haut pour être entendue, elle ajouta :

a Que pense Roger de la petite Monaeh. Gomment la trouve-t-il?

— Peuh! comme ci, comme ça.

— Prenez garde à la Monaeh! dit-elle, en menaçant du bout du doigt.

— Bast! c'est un garçon raisonnable, plutôt froid, reprit le général. Je crois même, entre nous, qu'il ne s'y connaît pas bien, en femmes.

— Vraiment ! vous croyez qu'il ne s'y connaît pas en femmes? »

Et, avec une audace pleine d'aisance, Mmo de Tresmes ajouta tout de suite :

«Gomment donc me trouvez-vous faite? » Elle se mordit les lèvres, et goûta intérieurement avec délices l'aveu dangereux qu'elle venait de risquer.

— Mais... je vous trouve fort bien, reprit à voix basse le général, qui ne comprit pas le sens véritable de cette nouvelle question et crut que sa voisine le provoquait: je ne connais pas de personne plus déduisante que vous. »

Cependant Mm0 de Gomerre, qui sembla sortir de ses méditations, eut un soupir.

« De notre temps, dit-elle en s'adressant tout à coup a la comtesse d'Kpagnes, on ne voyait point les choses de même en France.

— Que voulez-vous, chère amie? répondit la

196 LES MONAGH.

générale, les modes changent. Il faut bien aussi s'habituer aux nouveaux visages.

— Pauvre France ! » reprit Mmc de Gomerre. M. de Gomerre prit soudainement la parole. Depuis son retour de Goritz, le comte était tout

changé à son avantage, il avait l'œil clair, la mine éveillée. A l'hôtel des Trois-Couronnes, où s'étaient réunis tous les plus purs légitimistes, il avait retrouvé de vieux amis perdus de vue depuis un an, s'était animé dans des conversations politiques, avait les idées en mouvement, le sang fouetté.

Il répondit à l'exclamation de sa femme en disant :

« Si le comte de Chambord eût vécu, il eût pu sauver le pays.

— Le pays n'en a pas voulu, repartit aussitôt le général, que l'intervention des Gomerre mettait toujours de mauvaise humeur.

— C'est un signe des temps, reprit M. de Gomerre. On reconnaissait au Roi un caractère, de la dignité, toutes les vertus chevaleresques et françaises... On estimait, on honorait le Roi parce qu'il imposait l'estime et le respect... Yous avez vu à sa mort la bonne tenue de la presse de toutes nuances; mais pour mener le peuple, il faut des canailles dont on supporte les malhonnêtetés habiles et la force injuste... 11 était trop honnête pour son temps. »

Et il continua en lançant une phrase qu'il avait

composée lui-même et qu'il aimait à répéter à l'occasion :

« Oui, le Roi a eu raison de répudier son époque et de ne pas se soumettre à cette infériorité morale inaugurée par la Révolution, continuée par les bourgeois intrigants de Juillet et achevée par les républicains actuels qui, du reste, ne font qu'imiter l'Empire.

— Permettez, permettez... » répliqua le général avec emportement.

Mme de Tresmes, qui avait chez elle ensemble les photographies du petit prince impérial, du comte de Ghambord et du comte de Paris, se souvint pourtant des attaches orléanistes de son mari et des chances nouvelles qui se présentaient. Elle interrompit le général :

« Ne faites pas le méchant... c'est le comte de Paris qui fera sauter votre sous-préfet...

— Je compte davantage sur Monach, » repartit le général en se déridant.

Le soir, après le thé, quand il fut seul avec sa femme, celle-ci lui fit entendre qu'il ne devait point autant parler de ses nouveaux locataires, que ce sujet rappelait trop péniblement leur malheur aux Gomerre.

« Mais c'est toujours Mmc de Gomerre qui commence... et sur un ton...

— Le malheur aigrit l'esprit...

— Je ne puis cependant permettre qu'on traite ainsi des gens qui demeurent chez moi et y ont un bail de neuf ans... On n'a rien à leur reprocher de clair, en somme... C'est comme Gourtaron... et jusqu'à cette petite Mmc de Tresmes qui est de la bande...

— Sans doute... »

Mais la générale, un peu ébranlée par tout ce qu'elle entendait, finit par dire :

« Le fait est que les Monach ne ressemblent pas à tout le monde.

— EtMmede Gomerrc... est-ce qu'elle ressemble à tout le monde? dame! je vous le demande.

— Je ne dis pas...

— Bref, j'en ai assez,., et si l'on s'entête à les attaquer, je m'entêterai à les défendre... Du reste, les gens se mêlent trop de ce qui ne les regarde pas. »

Et le général alla se coucher en grommelant.

Mmc de Tresmes avait paru si bien déterminée contre Lia, que Mmcde Gomerre lui marqua tout de suite plus de bienveillance et la considéra mieux. Elle lui pardonna d'avoir un mari orléaniste, ne parla plus du comte de Paris, ni du ministère Guizot, ni de Philippe-Égalité, ni de la mort de Louis XVI et contint ses plaintes historiques. Elle la questionnait en secret, demandait de nouveaux éclaircissements sur les Monach, leur luxe, leurs mœurs,

leur apparence, si Lia était modeste ou familière avec les jeunes gens, ce qu'on disait d'elle.

Flattée de l'amitié que lui témoignait la comtesse, la fille du médecin homéopathe, qui n'avait pas tout à fait pied dans le monde, répondait complaisamment, allait môme au-devant des questions.

Enchantées l'une de l'autre, elles blâmaient ensemble le relâchement social, les concessions du monde, les intromissions faciles, les malheurs du siècle. Le temps viendrait où les gens comme Monach seraient maîtres partout, remplaceraient la cour, et feraient la loi, grâce à la démoralisation universelle. Elles enflaient leurs préjugés, se montaient la tête. Elles s'étonnaient qu'une chrétienne, une femme pieuse comme était la comtesse d'Épagnes, eût eu la faiblesse d'admettre sous son toit des gens qui ont crucifié le Seigneur.

Tous les renseignements étaient faits pour augmenter la malveillance de la mère d'Hélène, mais aussi pour alarmer ses espérances. Sans penser précisément que Roger pût jamais épouser une juive, elle prenait de l'ombrage. Pour la première fois, ses intérêts éveillèrent ses doutes, troublèrent sa confiance, jusque-là inaltérable.

«Non! Roger ne ferait pas cela, se disait-elle, mais les jeunes gens sont si légers, si imprudents, les parents si faibles!.. On voit aussi tant de nouveautés, que ce qui ne se faisait pas autrefois se

peut faire aujourd'hui. Et depuis que les fortunes sont déplacées... Il est vrai que Roger est riche... qu'il n'a pas besoin de cela... Mais si cette fille est belle!...»

Mme de Gomerre redoutait la beauté de Lia, que ses craintes embellissaient encore. Cette femme rigide et sans imagination jusque-là concevait Mlle Monach comme une séductrice, une sorte de sirène malfaisante, une créature damnée et irrésistible. Elle prenait parfois du dépit à examiner sa fille, amoindrie par cctle comparaison, et lui jetait des regards tels que la petite Hélène baissait les yeux et se sentait devenir pitoyable.

« Tu ne sais pas t'arranger! lui dit-elle un jour en revenant au salon après un nouvel entretien avec Mmc de Tresmes.

— Mais, maman, je suis mise comme à l'ordinaire.

— Tes cheveux sont toujours en l'air.

— Je me coiffe tout simplement, reprit avec douceur Hélène, qui était charmante ainsi.

— Votre mère a raison », dit Mmc de Tresmes. Elle entreprit Hélène sur l'heure, tira sa petite

robe de laine noire, ajusta sa ceinture de gros grain, s'amusa à ramener les boucles blondes sur le front de la jeune fille.

« Comme cela, ma mignonne... »

Et, se tournant vers Mmc de Gomerre :

LES MONAGH. 201

« Est-ce ainsi, chère comtesse? »

Celle-ci trouvait bien que sa fille avait l'air d'un chien coiffé depuis que Mme de Tresmes s'en était mêlée. Elle approuva cependant, mais avec un visible effort, les soins de coquetterie, n'ayant jamais été dans le courant ordinaire de ses préoccupations.

Cependant Mmc de Tresrnes était triste et inquiète. Il n'y avait guère que les conversations avec Mme de Gomerre qui pussent la tirer de l'espèce d'anxiété mélancolique où l'abandon de Roger la jetait. Souvent elle s'enfermait dans sa chambre, prétextant des lettres à écrire, et passait l'aprèsmidi à s'apitoyer sur elle-même. Cette jeune femme nerveuse, faible, mobile, souffrait de son inaction, ne savait à quoi se résoudre, s'agitait l'esprit en tous sens, tourmentait ses souvenirs, se mourait d'ennui.

Elle eut l'envie de pénétrer dans la chambre de Roger. Cette idée lui plut. Elle y rêva, choisit le moment, et, un après-midi, n'entendant aucun bruit, elle enfila le corridor, marchant sur la pointe des pieds, tourna doucement la clef dans la serrure, entra, ferma la porte sur elle et demeura quelques instants immobile, retenant son haleine au milieu delà chambre déserte. Son cœur battait.

Comme les volets étaient fermés, elle ne distingua que peu à peu dans la demi-obscurité de la cham-

bre les objets qu'enveloppait un jour grisâtre, vit les cravaches, les éperons, les fleurets, les sabres, les masques, les pistolets et le képi accroché audessus de la panoplie. Sur la table, elle vit des lettres sous un fer à cheval qui servait de pressepapier. Ses lettres n'y étaient pas. Elle n'osa d'abord ouvrir les autres, puis s'y décida. C'étaient des billets de Frébault, des confidences d'anciens camarades de régiment. Elle cherchait des indices, des preuves. Qui sait si Lia ne lui écrivait pas? Cette fille en était bien capable. Elle trouva un port d'armes, le déplia, lut le signalement de Roger : « Agé de vingt-quatre ans, taille d'un mètre quatrevingt-cinq centimètres, cheveux bruns, front haut, sourcils châtains, yeux bleus, nez droit, bouche moyenne, barbe, moustache, menton rond, visage ovale, teint coloré. » Sur ces banales indications, l'image de son amant se dressa tout entière devant ses yeux. Elle voyait sa beauté mâle, son regard doux, elle était fière de lui, se rappelait ses tendresses :« Quelle fatalité nous sépare? murmurait-elle. Est-il possible! »

Elle fureta de tous côtés, lentement, minutieusement. Dans les cendres de la cheminée, elle aperçut une lettre dans son enveloppe, déchirée en quatre morceaux. C'était sa dernière lettre. Elle l'examina en tremblant. 11 ne l'avait môme pas décachetée :

«Il me craint, dit-elle... il m'aime encore... il me fuit... Mais non... il ne me fuit pas... c'est elle qu'il cherche... il a été à Luchon pour la retrouver... il est maintenant aux Coqs... Oh! comme j'avais tout prévu et deviné ! »

Cette fois, une colère sincère la saisit. C'est donc ainsi qu'il déchirait ses lettres et les laissait traîner ensuite? Avait-il donc si peu souci de sa réputation? Que signifiait un tel dédain? Ce coup lui rendit quelque fierté.

Elle s'assit résolument devant la table, prit une feuille de papier et écrivit : puisqu'il n'avait pas lu sa lettre, elle voulait lui répéter du moins ce qu'elle contenait, que tout était fini entre eux, et bien fini cette fois, qu'après son silence indigne et son mépris insultant, c'était sans regret qu'elle l'abandonnait à sa perte.

Tout cela était dit fermement, en quelques lignes. Elle cacheta la lettre, la mit en évidence sur la table; puis, accablée par cet effort, elle alla s'asseoir sur le lit dégarni, et pleura. Elle eût voulu mourir là, couchée à cette place, et qu'il la trouvât morte à son retour.

Elle entendit un bruit de pas dans le corridor. Son cœur cessa de battre, sa respiration s'arrêta. Le bruit passa. Et elle rentra chez elle, heureuse et confuse de cette équipée.

Tout en jugeant que Roger l'abandonnait et que

204 LES MONAGH.

leur réunion serait difficile, Mme de Tresmes ne pouvait pas cacher tout le souci qu'elle prenait de lui.

« Je l'aime tant! disait-elle souvent dans la conversation... je lui porte un si véritable intérêt! »

Elle en parlait avec admiration, vantait sa bonté, son élégance, balbutiait selon l'occasion, rougissait, se plaignait d'une migraine, ou riait d'un joli rire argentin. Elle éprouvait le besoin de parler de lui, de se livrer.

Quelquefois, dans un brusque mouvement d'expansion, elle embrassait Hélène.

La jeune fille se sentait attirée vers Mme de Tresmes par une sorte de curiosité gênante. Elle prêtait une attention pleine d'envie aux moindres propos de cette jeune femme, qui parlait de Roger avec une sympathie familière et semblait si bien le connaître.

Elle hasardait parfois quelques questions timides et se laissa un jour aller jusqu'à demander en tremblant à sa nouvelle amie :

« Roger vous a-t-il quelquefois parlé de moi?

— Mais oui... certainement, chère mignonne; Roger vous aime beaucoup, reprit Mmc de Tresmes, qui inventait des réponses favorables, en haine de Lia.

— Ce que vous me dites là me fait bien plaisir, reprit Hélène.

— Et comment ne vous aimerait-on pas, chère mignonne?

— Oh ! il suffit qu'il m'aime comme je suis. »

Mmc de Tresmes, touchée par tant de grâce, prit de l'indulgence pour ce petit amour qui, pour elle, n'avait rien de redoutable, s'intéressa à ce pur sentiment, traita doucement cette enfant naïve.

Mais elle en fît tant qu'elle finit par donner de graves soupçons à la mère d'Hélène. Si celle-ci ne devina point la vérité tout entière, c'est qu'elle ne voulut pas. Que Roger eût eu des maîtresses de passage, cela se pouvait encore supporter, mais qu'il fût installé dans le crime et eût des relations régulières avec cette Mmc Gibot do Tresmes, voilà ce qu'il était impossible d'admettre. Mmc de Gomerre ne désira point s'assurer de ce qu'elle redoutait et préféra garder son ignorance, dans la crainte d'avoir à modifier quelque chose à ses projets, car elle n'eût jamais consenti à donner sa fille à un débauché effronté. Elle n'osa point seulement penser que Roger fût tel, mais se méfia assez pour ralentir son intimité avec cette femme et défendre à Hélène de la rechercher comme elle faisait, l'avertissant qu'elle n'avait que des principes peu solides et n'était pas comme il faut.

Il était temps que Mmc de Tresmes quittât les Tourettes, ce qu'elle fit, sans quoi Mmc de Gomerre n'eût point tardé de se brouiller tout à fait.

Hélène se sentit tout à la fois triste et soulagée

206 LES MONAGH.

du départ de sa nouvelle amie et enveloppée de choses incompréhensibles pour elle.

Après beaucoup d'hésitations, elle demanda à sa mère si l'on ne savait pas quand Roger reviendrait. Elle avait un besoin de le voir, de lui parler.

« Et que lui diras-tu? interrogea sa mère.

— Rien... mais je le verrais... »

Mmc de Gomerre n'hésita plus et résolut de s'expliquer avec la mère de Roger.

Le lendemain, M. de Gomerre et Hélène étant allés faire une promenade à cheval avec le général, elle profita de leur absence.

Assise dans son grand fauteuil Louis XIV, la comtesse d'Épagnes travaillait à rendre plus simples les layettes envoyées par Mme Monach; elle coupait, taillait, rognait les rubans et les dentelles. Mmc de Gomerre, en face d'elle, avait pris un ouvrage de tapisserie. Par un sentiment assez raffiné., elle comprit que l'extrême jeunesse d'Hélène, écartant toute idée de conclusion immédiate, l'aiderait à donner un tour plus acceptable à ses propositions.

Elle en était à songer au moyen d'aborder ce grave sujet. Elle poussa d'abord quelques soupirs et parla des mauvais exemples que les jeunes gens trouvent à Paris, des préoccupations des mères qui ont des fils. Elle amena ainsi la conversation sur Roger :

« A votre place, chère amie, je serais dans une

LES MONAGH. 207

continuelle inquiétude ; les relations sont si dangereuses aujourd'hui!... »

La générale supporta mal l'attaque, elle avait confiance en son fils, il était fort honnête, malgré ses airs émancipés.

« Excusez-moi, reprit Mm0 de Gomerre, c'est que je m'intéresse à Roger comme s'il était mon fils. »

Après un moment de silence, elle changea de sujet, se plaignit alors de l'abandon où le monde l'avait laissée après son infortune.

Et, comme la générale faisait un geste pour protester :

« Oh ! je ne dis pas cela pour vous, qui êtes la bonté même.

— Tout le monde est comme moi, reprit la générale... chacun admire votre courage, la grandeur et la fermeté de vos sentiments.

— Non... vous donnez aux autres les qualités que vous avez... vous leur prêtez vos yeux pourvoir, votre cœur pour sentir... Mais je sais trop comment va le monde. »

A propos de l'abandon du monde, elle en vint à parler de sa fille.

« Elle est charmante, elle plaît extrêmement, s'empressa de dire la générale, entraînée par un véritable élan de sympathie... et ce doit être une grande consolation pour vous d'avoir une fille si bien formée.

— Pauvre enfant!... elle avait droit d'espérer une vie plus heureuse », répondit Mme de Gomerre.

Elle s'interrompit, détourna la tête, puis ajouta après un moment de silence :

« Mais ne parlons plus, chère amie, d'un sujet qui me donne tant de soucis.

— Que vous êtes injuste!

— Non ! non ! je n'ai plus confiance en personne... je suis devenue timide, ombrageuse.

— Ce n'est pas bien de douter ainsi de mon amitié... Hélène vous donne-t-elle quelque inquiétude? reprit la générale en se rapprochant d'elle.

— C'est que voilà la pauvre enfant bien réduite, continua Mmc de Gomerre... son oncle la dote, mais ce n'est point avec cent cinquante mille francs que l'on peut marier sa fille comme on souhaiterait et ose entamer quelque chose. »

La générale lui dit qu'elle n'était pas raisonnable, que tous les jeunes gens, Dieu merci ! ne pensaient pas uniquement à l'argent, que d'ailleurs Hélène n'était point pauvre, que le monde n'était plus déjà si riche, qu'en une telle situation, il n'y aurait rien à craindre, qu'on trouverait un bon mari pour elle, et qu'on aurait même le droit d'être extrêmement difficile et de beaucoup exiger.

« Vous me faites du bien, reprit Mmc de Gomerre.

— Certainement non, il ne faut pas se désespérer ainsi. »

Mmo de Gomerre crut enfin le moment favorable de dire son projet et demanda à la générale si elle n'avait pas remarqué que Roger eût de l'inclination pour Hélène.

La générale demeura étonnée et toute perplexe sous cette révélation subite.

« Mais non... non vraiment... je n'ai rien remarqué... balbutia-t-elle.

— Vous voyez! s'écria Mmc de Gomerre, qui eut comme une explosion de douleur, vous voyez combien j'ai eu tort de me confier à vous.

— Mais pas du tout.

— Si, si, j'ai eu tort.

— Vous avez eu raison, au contraire, de me parler ainsi..., reprit la générale avec une gravité émue, il était même de votre devoir de le faire.

— Non, je n'aurais pas dû... »

Il fallut que la générale la ramenât par de douces paroles, la rassurât, la calmât, la plaignît.

« Je n'aurais pas dû, reprit Mmc de Gomerre, très animée et comme perdant la tête... mais je n'ai pu m'empêcber de vous dire ce que je vois depuis longtemps déjà.

— Vous croyez que Roger...?

— J'en suis sûre.

— Je ne m'étais jusqu'ici aperçue de rien...

— Roger ne vous en avait rien dit?

— Non. »

La générale réfléchit et reprit :

« Mais, à vous-même, a-t-il dit ou fait entendre quelque chose?

— Non pas.

— Et à Hélène?

— Il n'eût pas osé !

— Il est vrai qu'il m'en eût sans doute parlé auparavant, reprit doucement la générale en songeant... J'avais bien remarqué cependant une certaine amitié, quelque chose, mais je n'aurais pas cru... »

Mmc de Gomerre se répandit alors en paroles et représenta Roger tel qu'elle le souhaitait, amoureux, discret, réservé, timide.

« Sondez, informez-vous auprès de lui, continuât-elle. Ne voyez-vous donc pas qu'ils sont faits l'un pour l'autre?

— Mais Hélène n'est-elle pas encore bien jeune?» reprit la générale de plus en plus intéressée.

Mmc de Gomerre ne répondit rien et prit un air pincé.

« Vous vous méprenez, reprit la générale, qui était sincère; loin d'être opposée à une telle alliance, je ne saurais vous dire au contraire combien j'en serais heureuse et honorée, et dès que Roger...

— Oh! rien ne presse, il suffisait que vous fussiez avertie, interrompit Mme de Gomerre qui sentait bien qu'elle avait à peu près persuadé la mère de Roger et qu'elle tenait la victoire.

LES MONAGII. 211

— Je ne veux que le bonheur de mon fils et le bonheur d'Hélène, reprit la générale toute méditative, et je suis avec vous en ce qui me regarde.

— Merci I merci ! dit Mme de Gomerre, très émue en prenant les mains de son amie et en sanglotant à moitié.

— Chère petite Hélène! » soupira la générale. Et elle demeura longtemps souriante, tout en

continuant à refaire les layettes de Mme Monach.

En revenant des manœuvres, où il s'était rendu après son départ des Coqs, Roger s'arrêta à Paris et alla voir l'abbé Glouvet.

On l'introduisit dans un cabinet de travail tendu de papier carmélite, à bordure noire. Devant la cheminée s'étalait un long tapis oriental acheté au Bon Marché. Une grande table de bois noir, sans ornements, faisait face à une bibliothèque où se' trouvaient les œuvres de saint Thomas d'Aquin, les Origines du Christianisme de M. Ernest Renan, les livres d'Ambroise Tardicu et de Claude Bernard, le livre de M. Spuller sur les Jésuites. Au mur était accroché un portrait de Léon XIII, par Gaillard, en face d'un portrait de l'abbé Gratry. Sur la table, une brochure ouverte : les Princes d'Orléans, le Traité oVVtrecht et la Loi salique.

L'abbé Glouvet était le fils d'un tanneur d( Figeac. Venu jeune à Paris où le frère aîné de son

père vendait des ornements d'église, rue du Vieux- Colombier, il entra au séminaire Saint-Sulpice,ety fit de bonnes études. L'idée que Ghampollion aussi était né à Figeac lui avait donné une sorte de volonté d'apprendre les langues difficiles. Il suivit pendant quelques semaines des cours savants au Collège de France. Il fut épouvanté en apprenant que le mot « paradis » avait d'abord servi à désigner les jardins des rois Achéménides, et, par méfiance autant qu'inaptitude, il renonça à la science pour se mettre dans le ministère actif du clergé de Paris. De cette étude très incomplète des langues, il lui demeura cependant quelque chose d'indécis et d'émancipé qui obscurcit un moment sa piété, sans pourtant donner de lumière à ses doutes. Ce fut un bon prêtre tout de même, homme du monde, doux, accommodant autant qu'il fallait, et qui s'élevait dans la hiérarchie ecclésiastique régulièrement, mais non pas sans quelque habileté.

L'abbé , surpris par cette visite inattendue , apparut bientôt, tout luisant au jour dans sa soutane irréprochable, et se mit à la disposition du jeune homme. Roger, très ému, ne savait trop comment exposer le sujet qui l'amenait, et l'abbé, pour dire quelque chose, après lui avoir parlé tout d'abord des droits incontestables du comte de Paris au trône de France , lui expliqua ensuite qu'on pouvait être chrétien et libéral à la fois;

21i LES MONACH.

croire, sans mépriser les découvertes de la science, et respecter la tradition, sans se dérober au progrès.

Pendant ce temps, Roger cherchait un biais pour en venir à dire ce qu'il voulait; mais sa diplomatie n'ayant pu rien trouver, il interrompit tout simplement l'abbé, pour lui demander à brûlepourpoint si l'Église permettait d'épouser une israélite. Il était devenu rouge et son cœur battait.

L'abbé ne parut point trop s'étonner ni de l'interruption ni de la demande ; il réfléchit.

« Une israélite ? reprit-il avec lenteur.

— Oui ! dit Roger.

— Une israélite non convertie?

— Sans doute...

— Le cas est grave et mérite une grande attention.

— Je suis venu, monsieur l'abbé...

— C'est d'un mariage mixte qu'il s'agirait? reprit l'abbé, tout à ses réflexions intérieures.

— Probablement, dit Roger.

— Mon Dieu ! le mariage ne peut exister canoniquement, reprit l'abbé en s'agitant doucement sur son fauteuil de cuir vert.

— Que me dites-vous là? Ce n'est pas possible, monsieur l'abbé, on a vu... et je pourrais citer...

— Je ne dis pas... Mais il était de mon devoir de vous faire observer, par scrupule, que le mariage n'était pas valable... canoniquement...

— Mais, monsieur l'abbé...

— Laissez-moi achever...

— Je ne puis croire...

— Vous ne me laissez pas parler, continua l'abbé avec une fine expression de visage.

— Je vous écoute.

— Ganoniquement, le mariage n'est certainement pas valable. Mais depuis cinquante ans, les israélites ont pris un tel pied dans le monde et représentent des intérêts si considérables, qu'en donnant des raisons spéciales de convenances, on peut obtenir de la chancellerie romaine les dispenses nécessaires... Je dirai môme qu'on obtient ordinairement ces dispenses, quand il s'agit de légaliser religieusement un mariage civil... On évite ainsi un plus grand mal. »

Roger se calma et eut un soupir de soulagement, pendant que l'abbé, les yeux baissés et les mains enfoncées dans les manches de sa soutane, poursuivait :

« Je dois même ajouter que l'obtention de ces dispenses présente moins de difficultés quand il s'agit de familles notables, occupant une bonne situation dans le monde. L'Église ne'peut se désintéresser du siècle. »

Et quand Roger eut dit qu'il s'agissait de lui :

«Oh! s'il s'agit de vous, monsieur Roger! reprit-il avec un élan d'approbation... que ne le

disiez-vous?... Votre famille jouit d'une telle réputation qu'on obtiendra sans doute les autorisations voulues... Vous n'aurez même peut-être pas besoin d'aller jusqu'à Rome. Je suis très au courant de ces questions, que je pourrais appeler des questions sociales dans le sens élevé du mot. Je puis même en quelque sorte vous dire que votre cas a été prévu; car je crois savoir qu'il y a, à l'archevêché, plusieurs permissions en blanc remises à la sagesse et à la vigilance de Son Éminence... Quant à la question des enfants...

— Oh! nous n'en sommes pas là!... interrompit Roger. »

Puis, changeant de thème, il reprit :

« Ma mère ne sait rien encore... et j'espère que vous voudrez bien m'aider à surmonter les obstacles que je ne manquerai pas de rencontrer auprès d'elle. »

Il lui peignit ensuite son amour avec une passion vraie, dont il s'efforçait en vain d'atténuer la vivacité.

« Je suis tout à vous, monsieur Roger, conclut l'abbé.

— Et dès que ma mère sera de retour...

— Certainement... Mais avcz-vous bien réfléchi?

— J'ai tout pesé, monsieur l'abbé.

— Et bien calculé?...

— Parfaitement.

— C'est une grande détermination.

— Nous sommes liés... Elle a ma parole. » L'abbé fit un geste de condescendance.

« Que la volonté de Dieu soit faite ! »

Et quand il sut que c'était Mlle Monach que Roger voulait épouser, il sourit.

« Je m'en doutais avant que vous ne m'eussiez rien dit. »

Et il prit un air grave, demeurant quelque temps silencieux et comme perdu dans ses méditations.

Roger le regardait avec anxiété.

« Auriez-vous quelque objection à faire? » dit-il.

Et comme l'abbé se taisait :

« Répondez-moi, monsieur l'abbé, je vous en prie.

— Aucune objection, monsieur Roger, aucune..., dit enfin l'abbé dont toute la figure se détendit et prit une expression de béatitude avisée, aucune... Et même j'admirais en ce moment les desseins de la Providence et les voies qu'elle sait prendre... CarMmc et Mllc Monach, sans précisément montrer qu'elles veulent se convertir, et quoique nous soyons encore bien éloignés d'un pareil résultat, Mmc et Mlle Monach, dis-je, marquent un tel zèle pour nos œuvres que j'en demeure moi-même confondu... Il ne faut désespérer de rien... Qui sait si ces âmes ne seront pas touchées un jour par la grâce... et si, pour entrer dans une famille comme la vôtre...? »

218 LES MONAGH.

Il raconta alors, et dans tout le détail, le zèle que Mmc Monach mettait à soigner les pauvres de la duchesse des Baux, comment elle avait persuadé au concierge franc-maçon de Glignancourt de brûler ses insignes maçonniques, et comment elle avait trouvé un prêtre flamand pour confesser la famille belge qui lui était confiée.

« Ceci, dit-il, est d'une âme religieuse et montre un grand respect des croyances. »

Et, pour le concierge franc-maçon, il ajouta :

« Ce fait est d'autant plus admirable que le baron, dit-on, est franc-maçon lui-même et a un grade élevé dans la loge des Enfants d'Hiram. »

L'abbé recommanda à Roger d'être prudent, de ne rien brusquer avec sa mère, de le laisser agir.

« De toute façon, c'est une mission délicate... mais, quoi qu'il en soit, votre mère vous aime tant que j'ose espérer que la tâche me sera rendue facile. »

Il dit que Lia était « une fort belle personne ». IL fit entendre enfin que, pour obtenir les dispenses, il ne serait pas inutile d'avoir à l'archevêché un ecclésiastique habile, en qui l'on eût confiance et qui pourrait prendre en main cette affaire. Il serait cet ecclésiastique. Et en disant cela, il avançait la lèvre comme pour goûter à quelque chose de bon.

Ils se quittèrent ravis l'un de l'autre; l'abbé imaginait déjà tout le bénéfice qu'il aurait à se

montrer dans les couloirs de l'archevêché et à conduire une affaire, où étaient mêlés les intérêts de deux familles riches et puissantes. Roger retourna aux ïourettes, plus déterminé encore s'il était possible, apportant en tout cas un cœur plus léger dans sa résolution depuis les assurances qu'il avait reçues.

Dès qu'il arriva aux Tourettes :

«Eh bien!... et mon sous-préfet? demanda le général.

— Monach s'en occupe, répondit Roger... Il pense réussir.

— C'est bien... Et quand croit-il que le nouveau sous-préfet sera nommé?

— Il a télégraphié devant moi au ministre. » Le général se promenait de long en large dans

le salon. Il admirait qu'un simple particulier pût avoir le télégraphe chez lui, à la campagne ; il n'en revenait pas. Mais cette idée du télégraphe le rendit exigeant, et il s'étonna que l'affaire n'allât pas plus rapidement.

« Monach devrait se presser, dit-il.. Tout ne va pas tout seul en ces sortes de choses,... je le sais... Mais enfin!... la commune a déjà fait marquer les arbres qui doivent être abattus sur le terrain contesté... Les arbres, je m'en moque... mais je n'aime point qu'on me nargue. »

Il s'informa aussi des chasses du baron. Il prit sa revanche du télégraphe, riant beaucoup de la façon dont on se procurait le gibier dans ces tueries faciles. Le système des boîtes l'amusa extrêmement. Il fit le geste de tirer une ficelle et haussa les épaules en éclatant de rire. Monach ne devait point non plus savoir tenir un fusil ni distinguer un perdreau mâle d'un perdreau femelle. Avait-il jamais regardé le bec, le bout des ailes et le fer à cheval?

« D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a jamais eu un Dufouilloux juif... et quant au maniement des armes... les juifs n'ont jamais eu de généraux... Ah! si, pourtant, Gédéon, comme dit ce diable de Courtaron... Et comment va-t-il, à propos?

— Bien », dit Roger avec un mouvement brusque que son père ne remarqua pas.

On parla ensuite des manœuvres, des officiers que Roger y avait rencontrés.

« Tiens, tiens, Chafroy est mort, disait le général. Ils ont laissé mourir Chafroy, et d'Aucourt est passé colonel... »

C'étaient des exclamations après chaque nom. Le général se fit expliquer les mouvements dans le plus grand détail. A propos d'une charge bien menée par le 9e de dragons, son premier régiment, le généra], qui était assis, se prit la tôte entre les mains.

« Ah! les gredins... les gredins... Ils m'ont retiré mon commandement... parce que j'ai dit un soir à je ne sais plus qui, en sortant de la préfecture... qu'avec ces pierrots de la Chambre, tout était flambé... Eh ! oui, tout est flambé... Un métier que j'aimais bien pourtant! »

Il se tut, roulant en sa tête des pensées glorieuses, et tout à coup :

« Tiens, vois-tu, tu n'aurais pas dû donner ta démission.

— Mais, répondit Roger, c'est vous-même qui m'avez dit d'écrire au ministre, après le passe-droit qu'on m'a fait.

— Eh bien!... j'étais en colère... il ne fallait pas m'écouter. »

Dans sa chambre, Roger trouva sur sa table la lettre de Mmc de Tresmes, la décacheta et lut.

C'était la rupture définitive :

« Cela vaut mieux ainsi », dit-il tranquillement.

Et il déchira la lettre, songeant que le silence et le dédain sont plus décisifs pour un débarras d'amour que les explications les plus catégoriques.

Il avait appris par les lettres de sa mère la visite inopinée deMme de Tresmes. Cette démarche inconvenante ne lui avait causé ni crainte ni colère. De retour, il ne s'inquiéta même point de savoir ce que la jeune femme avait pu dire ou faire aux Tourettes. Il était tout entier au présent. Il pensait

222 LES MONAGH.

à Lia, uniquement à elle, d'une façon constante, obstinée et maladive. Il y pensait jusqu'à ce que penser lui devint une souffrance. L'absence et la solitude donnaient une nouvelle vigueur à sa passion. Sans cesse il évoquait Lia malgré lui. La nuit, il menait ses rêves autour d'elle et les dirigeait avec une sorte de volonté consciente ; le jour, dans ses songes éveillés, il la voyait si réellement devant ses yeux qu'il lui semblait qu'il eût pu la toucher. Il se racontait l'histoire de son amour, repassait les moindres détails en sa tête. Il la revoyait à Paris, à Ludion, songeait qu'il l'avait toujours aimée, et il se figurait le parc, leurs serments échangés; puis, son départ des Coqs, leur muet adieu, les obstacles méprisables, l'amour triomphant. Le général avait profité de la présence de son fils pour aller en Vendée chasser à courre chez des amis. Resté seul avec sa mère, Roger eut un sentiment de malaise indéfinissable. Il ne savait que lui dire, demeurait anéanti, sans courage, en face d'elle.

Un dimanche, en assistant à la messe paroissiale dans le banc réservé au château, il s'attendrit au milieu de la lumière des cierges, de l'odeur de l'encens, des réponses nasillardes du maître d'école. Les enfants du village s'étaient levés après le sermon; ils entonnèrent le Credo; leurs voix glapissantes montaient au milieu d'un bruit grouillant

de sabots. La générale remuait les lèvres, récitant mentalement le Symbole des apôtres. L'ardeur et la tranquillité de sa foi se voyaient dans ses yeux. Elle avait communié le matin avant la messe, et elle était là confiante, reposée, l'âme dilatée, joyeuse, nourrie des vérités chrétiennes, vivant de l'amour de Jésus, toute pleine de son ineffable bonté.

« Pauvre femme! se dit Roger. Je sais que ma résolution va être un grand chagrin pour elle... que je vais la désespérer.

» Plusieurs fois, elle jeta à son fils un regard rempli de douceur. Vaincu par l'exemple et par une ancienne habitude, il se mit à prier comme aux premiers jours de son enfance, demandant à Dieu avec une sorte de ferveur machinale d'exaucer ses prières, de lui faire épouser Lia. Pouvait-il faire autrement que de l'aimer? Ses intentions n'étaientelles pas honnêtes, son amour légitime? L'Église ne bénirait-elle pas leur union?

En sortant, sa mère fut un instant entourée sur la place par les salutations familières et respectueuses des gens du village. Elle rentra à pied au château, tendrement appuyée sur le bras de son fils, lui parlant de l'âme et du corps, de la vie qui est si dure aux pauvres, de la foi qui console, et des sentiments où elle était heureuse de le voir revenir.

Cette confiance, cette simplicité empêchèrent

ïî'i LES MONACH.

Roger de s'ouvrir. Tant de douceur lui inspirait une invincible timidité.

D'ailleurs il était convenu que l'abbé Glouvet devait préparer les voies , et que pour entamer les négociations avec sa mère, on attendrait son retour à Paris.

Cependant celle-ci observait son fils plus attentivement, depuis la conversation qu'elle avait eue avec Mmc de Gomerre. Il était en effet changé, mystérieux et singulier dans ses airs. Elle s'étonnait qu'il ne lui parlât pas d'Hélène. Plusieurs fois, elle amena la conversation sur les Chênaies, l'invita aux confidences.

« Tn n'as rien à me dire? » lui demanda-t-elle un jour.

— Non, ma mère », répondit Roger.

Il l'embrassa pourtant longuement, affectueusement, comme il faisait quand il était enfant pour obtenir quelque chose. Il fut sur le point de tout avouer, mais une sorte d'effroi et de pitié le prit au moment de parler.

Sa mère ne le poussa pas, par discrétion.

<( Ce n'est pas à moi de commencer, se dit-elle. Il se recueille, se consulte avant de parler. Il hésite peut-être. Mme de Gomerre lui déplaît-elle assez pour qu'il la redoute comme belle-mère? Cela se peut, mais n'empêcherait rien. Trouve-t-il Hélène trop jeune? Craint-il de s'engager d'avance? Pour-

quoi se tait-il enfin, si Mme de Gomerre a deviné juste? Pourquoi ne se confie-t-il pas à moi, sa mère ? Il sait combien je l'aime, qu'il peut tout me dire. »

Ce silence la chagrinait. Elle pensa alors que Mme de Gomerre s'était trompée, puis que l'amour est rusé et pudique, et elle ne sut plus que penser.

Le général, après avoir « porté bas quelques cerfs », comme il disait, revint avec ses chevaux éclopés. Il devenait lourd, dame!

Roger alors fut libre de retourner à Paris.

11 y arriva dans les premiers jours de novembre. Il trouva justement Monach à l'hôtel, qui disposait tout pour le retour. Le baron venait de faire placer dans les écuries des couronnes de cuivre audessus des boxes et commandait des paillassons tressés à ses couleurs.

Il fut avec Roger d'une prodigieuse amabilité, protesta de ses sentiments, s'excusa de la façon dont il l'avait reçu.

« Ce sera mieux aux Coqs, l'année prochaine, dit-il,... véritablement, ce sera mieux... et vous n'avez rien vu. »

Il aurait du monde et des plaisirs de toutes sortes. Il avait même l'idée de faire jouer aux Coqs des opérettes représentées à Gompiègne sous l'Empire. Lia y prendrait les rôles de Mme de Metternich : Lia était si bonne musicienne! Il dit aussi

qu'il s'arrondissait, et le même homme qui marchandait le coq de bruyère au bûcheron du lac d'Oo se vanta d'avoir payé deux cent mille francs des terrains qui n'en valaient pas cinquante.

Roger se plut beaucoup avec le baron, et de son côté fut avec lui plein de déférence. Cependant les parents de Lia lui donnaient de l'inquiétude. Consentiraient-ils à ce mariage? Et à quelles conditions? L'empressement de Monach, son air engageant, ses politesses étaient de bon augure, mais, après tout, ne disaient rien sur le fond même de ses pensées.

Le baron sortait de la série des fêtes d'automne avec plus d'impatience encore que les années précédentes. Ces pratiques restreignaient tous ses moyens d'action, et il cherchait des prétextes pour se débarrasser de cet attirail religieux et en finir, il s'émancipait de plus en plus hors de la présence de sa mère; il prenait M. Deutz pour confident. 11 se plaignait des cérémonies auxquelles ils venaient d'assister, des fêtes en général et de la Pâque même, des pains azymes, de l'os de mouton, du raifort et des portes qu'il faut laisser ouvertes pour permettre au Messie d'entrer. Comme il était instruit des choses de sa religion, il en raisonnait avec Deutz. La longueur des lectures du Pentateuque lui semblait inadmissible. Il se fâchait aussi contre la cuisine orthodoxe. Il trouvait la vie

bonne et ne comprenait pas qu'on passât son temps à gémir sous le soleil de la dispersion. Il ne s'expliquait pas non plus que l'idéal de l'israélite moderne fût de retourner à Jérusalem pour y reconstruire le Temple, rétablir les sacrifices, égorger des bœufs et des moutons ! Il nourrissait une sourde rancune contre le muet entêtement de sa mère, se révoltait, se sentant atteint dans ses intérêts tout autant que dans ses aises.

M. Deutz, qui avait plus d'intelligence que de tact, souriait spirituellement, accordant qu'il était ridicule d'attendre le Messie en faisant de l'escompte à Paris, raillait Moïse, disant que, si cette « vénérable personnalité » avait prévu la trichine et la syphilis du lièvre, elle n'avait pensé ni aux roux ni aux fromages à la glace. Puis, sur un ton sérieux le jeune savant reprenait que si le législateur avait défendu l'usage du beurre mêlé à la viande, c'était uniquement pour favoriser en Palestine la culture de l'olivier. Il voulait des réformes, de profondes réformes. Mais, par une inconséquence d'homme de profession, il regrettait que les jeunes gens ne sussent seulement plus lire l'hébreu. Lia le lisait assez bien. Un jour M. Deutz en félicita Monach.

Celui-ci eut un geste irrité.

« Voilà une chose utile pour elle, vraiment! »

Le baron laissa vaguement entrevoir que l'idée

de donner sa fille à Roger le préoccupait et qu'il pourrait consentir à ce mariage pour peu qu'on sût lui forcer la main.

Roger cependant attendait impatiemment le retour de Lia à Paris. Il était nerveux, agité, n'avait de goût à rien. Il ne quittait pas sa chambre, tantôt assis dans son fauteuil et rêvant, tantôt le front collé aux vitres, regardant les fenêtres closes de la chambre de Lia, et les feuilles tomber des arbres, une à une, dans le jardin. Il suivait, pour se distraire, le travail des jardiniers qui plantaient des massifs de chrysanthèmes et émondaient les arbres verts. Quelquefois, vers le soir, de petites corneilles noires arrivaient des jardins du ministère de l'Instruction Publique et de l'hôtel de Guébriant. Elles passaient par-dessus les maisons, et s'abattaient en croassant sur les plus hautes branches des arbres. Ses jours s'écoulaient ainsi dans la solitude. Le kiosque repeint, la volière redorée, le firent un jour songer à Hélène. Il vit la grâce et la jeunesse de cette enfant qui passaient devant lui comme une ombre. Ce ne fut qu'une ombre, et cette douce image s'évanouit. La pensée de Lia emportait toutes les autres.

Il ne se sentit point le courage de retourner au cirque, résolut même de donner sa démission et écrivit à Frébault pour lui dire de n'avoir plus à compter sur lui; mais le moment était mal choisi.

LES MONAGH. 220

Il y avait eu du nouveau depuis deuxmois. Un cirque particulier allait se fonder sur le même plan. Frébault, qui ne badinait pas, tourna la chose au tragique, vint lui-môme un matin chercher Roger, et l'emmena de force déjeuner au Camp volant avec Georgette.

Ah ! çà, est-ce que Roger était aussi de la conspiration? Lui aussi allait-il le planter là? Le concurrent était un prince italien qui avait dit qu'il l'enfoncerait, lui, Frébault!

« Il m'a déjà pris deux clowns, s'écria-t-il bouleversé, hors de lui, sachant à peine ce qu'il disait... Deux clowns : le petit comte et le gros baron..., mes élèves. Ils étaient drôles... et puis après? Ça va lui faire une belle jambe... Il n'arrivera à rien..., à rien. Est-ce qu'il travaille lui-même, cet Italien? Il a des chevaux..., c'est un palefrenier, mais un artiste..., allons donc! Seulement, il s'agit de se remuer... Je donnerai ma première représentation en décembre... Jamais ilne sera prêt dans un mois... Jamais..., je l'en défie! »

Il développa son programme; il n'épargna aucun détail pendant que Georgette ne quittait pas Roger des yeux.

« Et il faudra se fendre, continuait Frébault en s'animant de plus en plus... Se fendre,... montrer les biceps... faire un bruit à ameuter tout Paris. On parlera de nous, tonnerre! on en parlera... »

Et en frappant un grand coup de poing qui fit sauter les verres sur la table, il s'écria :

« J'engagerais plutôt l'impératrice d'Autriche! »

Georgette prit cette boutade au sérieux, se fâcha pour de bon.

«Non, tu ne feras pas cela! dit-elle... Tu m'as promis que je serais seule... »

Frébault céda en riant. Il supplia Roger de ne pas l'abandonner. Il comptait si bien sur l'invention du combat avec Baulny, et il eut des paroles si péremptoires, que son ami n'osa lui résister. Et que refuser à ce bon enfant, qui se vouait avec conviction à rendre à la force physique son ancienne gloire, dans un temps où l'on était gouverné par des avocats pâles et malingres.

En sortant du cirque, Roger rencontra Courtaron, qui descendait de son phaéton jaune et venait répéter. Les deux jeunes gens se saluèrent. Le marquis avait son sourire des Coqs. Roger eût voulu, d'un revers de main, effacer ce sourire équivoque.

« Tu vas bien? dit Gourtaron en prenant l'air le plus inoffensif.

— Oui,... et toi?

— Moi aussi. Eh bien! et Mmc de Tresmes? reprit le marquis.

— C'est fini, dit simplement Roger.

— Tout à fait?

— Tout à fait.

LES MONAGH. 231

— Tu as tort... et je t'ai déjà dit...

— Ge ne sont pas tes affaires.

— Elles m'intéressent cependant » , riposta le marquis.

Roger fit un violent effort pour se contenir, ne songeant pour l'instant qu'à ne pas compromettre Lia et à lui obéir en ce qu'elle désirait. Ils se regardèrent fixement. Ni l'un ni l'autre ne sourcilla. Et ils se séparèrent. — C'était la guerre.

Roger ne retrouva un peu de calme que lorsque Lia fut de retour à Paris. Ils se virent tous les jours, soit qu'ils se fissent des signes d'une fenêtre à l'autre, soit que Roger allât rendre visite aux Monach. La baronne arrangeait déjà son hiver, préparait ses salons. Elle courait avec sa fille les couturiers, les modistes, étudiait les journaux, à l'affût du ton et des modes. Son choix s'était porté pour elle-même sur deux robes faites pour la princesse de Galles et longuement décrites dans les chroniques du hlgh iife. Elle était allée voir aussi l'abbé Glouvet, lui avait donné et demandé des nouvelles de toutes ces dames. La duchesse des Baux serait de retour en décembre ; Mmc de Tresmes ne tarderait pas.

La baronne était en admiration devant l'abbé; elle s'entendait fort bien avec lui sur le progrès et les besoins nouveaux de la vie moderne. C'est ainsi

qu'elle avait installé à la gare de Draveil une boîte pour les journaux oubliés dans les wagons, « afin, disait-elle, de répandre les lumières dans les hospices ». Elle se félicita aussi de vivre dans un temps « où tout le monde avait sa place au soleil». L'abbé approuvait.

En présence de Roger, elle parlait plus volontiers de la soirée qui devait inaugurer ses salons. Elle n'attendrait pas que tout le monde fût de retour à Paris, mais elle tenait essentiellement à ce que la comtesse d'Épagnes assistât à cette fête.

Mmc Monach semblait prendre un plaisir gourmand à voir Roger et Lia réunis sous ses yeux. Monach, de son côté, était encourageant, marquait nettement sa préférence. Il était encore fort plat devant Courtaron; mais, le dos tourné, il se vengeait et lui reprochait ses bienfaits.

« Le marquis nous néglige... Eh! mon Dieu! il n'y a pas à s'en plaindre, car on ne peut guère le voir gratuitement ». dit-il un jour en ricanant, à Roger, devant sa fille.

Quand le jeune homme eut quitté le salon, il se tourna vers Lia et lui dit d'un certain ton dur et impératif qu'il conversait toujours avec les femmes de sa maison :

« Ce jeune homme est parfait. »

Lia ne répondit pas, demeura impassible, répugnant de se soumettre à des confidences.

Roger, plus à l'aise que si ses parents eussent été là, voyait Lia sans cesse, l'entourait d'un respect ardent. Quand il pouvait être seul avec elle, il lui baisait longuement les mains, appuyait un front brûlant sur la peau fraîche de son poignet nu, et avait des envies de mordre comme ces bons gros chiens qui mordent sans serrer.

Lia sinclinait vers lui en souriant, et sa voix prenait une douceur profonde.

« Je ne sais où je vais, mon bien-aimé, disaitelle, mais je sais que je vais avec vous... Je suis si heureuse de me confier à vous! »

Elle était inquiète pourtant et tourmentée. Elle craignait que Roger n'échappât à son amour et à ses combinaisons.

Elle écrivait aussi des lettres à son fiancé, qu'elle trouvait le moyen de lui passer dans un serrement de mains. Ces billets étaient écrits en anglais et affectaient un tour poétique et littéraire qui lui était naturel. Elle peignait ses tristesses.

<( Mon bien-aimé, disait-elle un jour, toutes les nuits je vous vois en rêve et je vous vois souriant, et je me précipite en sanglotant vers vous. Vous me regardez d'un air triste et vous secouez la tête, et vous vous mettez à pleurer de vraies larmes. Tous me dites tout bas un mot et vous me donnez un bouquet de roses blanches. Je m'éveille, le bouquet a disparu, et vous ne m'aimez plus. »

Roger avait beaucoup de mal à lire l'anglais. Il lui répondait simplement qu'il l'aimait, qu'ils seraient l'un à l'autre; il dissipait ses craintes et l'assurait que tout s'éclaircirait pour eux. Enfin il voyait souvent l'abbé Glouvet, prenait de jour en jour plus de confiance et d'ailleurs était résolu à tout.

Monach venait enfin de faire déplacer le souspréfet. Le général, qui, de la campagne, venait à Paris chaque mois, pour des motifs qu'il ne disait pas, ne manqua point, à son dernier voyage, de rendre visite à Monach.

Le baron l'invita à déjeuner chez lui. Le général accepta.

A table, le père de Roger se réjouissait de la déconfiture de son ennemi le sous-préfet. On saurait donc dans le pays qu'il n'avait pas perdu toute influence.

« On dit que le nouveau sous-préfet est bien, s'écria-t-il en s'épanouissant,... mais il faudra qu'il file droit! »

Il se croyait déjà du gouvernement, ne trouvait plus que les choses allassent si mal, pensait que la France pourrait s'en tirer. Et puis Lia l'avait conquis. Il ne tarissait point sur elle. Il la trouvait décidément étonnante. Elle savait mieux que lui la campagne d'Italie, qu'il avait faite. Et il admirait que « tant de beauté fût unie à tant de science ».

Il eut du fromage au dessert. Que lui avait donc dit Courtaron? Mais ces gens étaient comme il faut! Il s'en fut enchanté, redéjeuna le lendemain.

Mmc Monach ne perdait pas la tête. Elle choisit le moment favorable pour parler au comte d'Épagnes de sa soirée. Elle comptait sur lui et sur la générale, ne ferait rien sans eux.

« Ma femme viendra certainement, répondit le général... n'en doutez pas, madame... elle sera enchantée... J'en réponds. Savez-vous qu'il pleut continuellement aux Tourettes... et qu'il fait un temps de chien?... Nous serons ici dans les premiers jours de décembre. »

La baronne prit avec lui des dispositions et la soirée fut fixée au lundi 10 décembre.

« Dites bien à la comtesse d'Épagnes de ne pas nous oublier.

— Suffit! suffit! c'est entendu... Nous arriverons l'avant-veille. »

Et, quand il fut seul avec son fils, il lui dit :

« Monach m'a rendu service... Il faut bien faire quelque chose pour lui... dame..., c'est clair! »

On ne peut plus mal en argent, perdu de dettes, jouant de ruses avec ses créanciers, acculé aux derniers expédients, Gourtaron eût été saisi vingt fois, si son appartement et son écurie n'avaient point été mis, par précaution, au nom de M. Johnson. Mêlé avec cet homme en des affaires louches, affaires de courses et de prêts, il amenait des jeunes gens novices que l'Anglais obligeait sous bonnes références.

Épouser Lia et promptement était la seule chance qu'il eût de se relever. Aux Coqs, il s'était efforcé de rendre ce mariage nécessaire. Il avait échoué, il est vrai ; mais il ne pensait pas que cet essai lui eût été absolument défavorable. Puis, à son propre étonnement, il avait mis en cette tentative une ardeur non feinte, qui, croyait-il, avait été capable d'émouvoir Lia, parce que les femmes ne détestent pas les audacieux. Mais la bonne affaire qu'il calculait n'était plus maintenant la seule chose qui l'animât.

Depuis sa brutale aventure, le dépit de sa défaite avait donné même à sa poursuite une impétuosité qu'elle n'avait point auparavant. Il était devenu amoureux et possédait de cette passion, qui ennoblit, en quelque sorte, les actions les plus viles. Il trouvait moins d'indignité à son entreprise et des excuses, se réhabilitait à ses propres yeux, puisait dans ses nouveaux sentiments une meilleure énergie pour la disputer à Roger, qu'il détestait à présent, non plus avec les dédains qu'il avait à Luchon, mais avec tout le cœur qu'on a pour se défaire d'un adversaire incommode. Il sentait ainsi que rien ne vaut pour tenter la fortune, si aux calculs, aux tromperies, aux mensonges, il ne vient pas se joindre encore cette sincérité qui augmente le ressort et l'élan.

Oui! il aimait maintenant cette belle jeune fille qui s'était laissé prendre les mains et embrasser par lui le premier; et il s'y attachait davantage encore depuis ses refus plaintifs et ses paroles suppliantes. Il agirait sur ce tempérament remué; il ramènerait ce cœur changeant, reprendrait cette âme ambitieuse! Oui, elle lui reviendrait, elle devait lui revenir! Il le fallait ainsi! Ses désirs coloraient les choses autour de lui. Il était assez modifié par l'espèce d'amour qui le tenait pour ne plus bien voir clair et perdre du sens exact qui le quittait rarement.

En effet, depuis le retour de Lia à Paris, de môme qu'aux Coqs, après le départ de Roger, il n'y avait rien eu certes qui pût l'encourager à penser de la façon qu'il pensait.

La jeune fille au contraire avait toujours refusé le moindre entretien et, quand il se montrait, elle se séparait de lui par des regards infranchissables. Monach aussi se dérobait par des écarts imprévus auxquels il fallait toute la solidité de Gourtaron pour résister. Sans la bonne foi, la bonne grâce et l'honorabilité meublante de sa mère, qui sait même si, malgré son aplomb, la maison ne lui eût pas été fermée? 11 voyait au contraire Roger cajolé, fêté, pris et mené contre lui. Mais quand ses doutes l'assaillaient, loin de défaillir, il s'affermissait en en venant tout de suite aux.pires pensées. Il n'en était plus aux ruses ni aux subtilités. Ses espérances grandissaient encore de ce qu'il se sentait capable de risquer pour parvenir à son but. 11 tirait une nouvelle confiance des actions qu'il pouvait commettre. Sans prévoir le moyen qu'il emploierait, il était si bien décidé à tout, qu'il ne doutait point du résultat. Le besoin, l'amour et l'audace en avaient fait un homme redoutable.

Ce fut en ces dispositions d'esprit que Gourtaron se rendit avec sa mère à la soirée du baron.

Depuis un mois, cette soirée était devenue tout

LES MONAGH. 239

le souci des Monach. Et d'abord, le baron n'avait pas consulté sa mère ; il allait vivre dorénavant à sa guise et ne plus laisser la religion gêner ses intérêts. Il lui fit seulement entendre, en manière d'excuse, que cette fête était indispensable, qu'il étendait ainsi ses affaires, augmentait son crédit, rassemblait sa clientèle, et autres raisons pratiques qu'elle pût accepter. Libres de ce côté, le baron et la baronne s'étaient remués avec une infatigable activité.

Ils étaient depuis trop peu de temps à Paris, et leur fortune n'était pas encore assez bien constatée, pour qu'il leur eût été facile de se procurer de belles relations. C'est en faisant leur liste que la pénurie en apparut mieux. Us comptaient bien sur la comtesse d'Épagnes, la ducbesse des Baux, la vicomtesse de Tresmes, la marquise de Courtaron et sur quelques-unes de leurs amies. Mais ce n'était point assez. On invita ç en bloc » les dames de l'œuvre et leurs maris. L'abbé Glouvet communiqua, pour renforcer les invitations, les listes de quêtes, où se trouvaient de beaux noms. Roger promit à Lia d'amener d'anciens camarades de régiment, Frébault et les copains du cirque. Le cercle des Petits Pannes fut invité avec tous ses tenants et aboutissants mondains.

Gomme on craignait de manquer de monde, on invita tout ce qu'on put. Aux courses, aux pre-

mières, aux expositions, le baron et la baronne ne manquaient jamais de se faire présenter à tout ce qui brille et se montre à Paris, sportsmen réputés, étrangers riches ou marquants, médecins célèbres, auteurs dramatiques, peintres à la mode, musiciens joués, banquiers heureux, artistes applaudis, viveurs renommés, hommes politiques, gros industriels, diplomates accessibles par métier, et, quand il y avait des femmes, aux femmes de ces personnes en vue.

On se raccrocha à tout. On invita l'académicien qui avait fait passer à Lia ses examens, le soussecrétaire d'Etat qui protégeait l'institution Granet, le général Daphis et ses quatre filles, un membre de l'Institut hébraïsant, ami de M. Deutz, le lord botaniste rencontré au lac d'Oo, qu'on savait être de passage à Paris, l'attaché militaire à l'ambassade de Prusse, avec qui Monach avait été en relations pendant la guerre, M. Le Fiot, qui devait procurer du monde de la haute bourgeoisie. On relança Miss, qui faisait en ce moment l'éducation d'une jeune comtesse. On invita les parents de cette jeune fille.

Partout la baronne allait disant qu'elle voulait faire de son salon un salon ouvert, neutre, un salon de rapprochement, annonçait les splendeurs de la fête, priait chacun d'amener ses amis, diligente et maladroite, comme une femme qui voudrait enfiler plusieurs aiguilles a la fois.

Beaucoup de gens acceptèrent, mais non pas ceux que les Monach désiraient le plus. Les grandes dames israélites, les privilégiées surtout, trouvèrent d'aimables défaites. Elles attendaient que les Monach eussent réussi avant de se déclarer. Le lord botaniste était souffrant; la duchesse des Baux, qui trouvait décidément que la baronne était devenue un peu familière, refusa.

« La duchesse refuse?... mais c'est une défection, s'écria Monach.

— Elle est en deuil du comte de Chambord », répondit la baronne.

Ce refus dérangea bien des choses, car la présence de la duchesse des Baux eût pu convaincre les gens les plus difficiles.

La soirée n'aurait pas le tour aussi aristocratique que le baron l'avait espéré. Mais il ne se décourageait jamais. C'était un début. Il ferait mieux une autre fois. Après ce premier coup de filet, il relâcherait le fretin et, peu à peu, il pourrait, comme d'autres, se montrer plus sévère et ménager ses invitations. Il fallait seulement user de ruse et de souplesse, inventer de rares séductions, surtout ne point ménager la dépense et, pour dépenser, avoir mille ressources ingénieuses, afin qu'en sortant chacun contât des prodiges. Le marquis, depuis quelques mois qu'il connaissait les Monach, les avait déjà assez bien dressés sur ce dernier point.

242 LES MONAGH.

Et si le baron, dont la tendance était d'humilier tout le monde avec son argent et à qui les nuances échappaient, n'avait pas trop bien profité de ses leçons, la baronne du moins, et Lia surtout, avaient pris quelques idées justes sur le luxe et les façons de l'entendre, bien qu'encore leur goût fût outré et dépassât souvent le ton.

C'est ainsi qu'à la soirée le luxe fut exubérant, inouï, mais non dépourvu de grâce ni d'agrément.

Des guirlandes de roses naturelles de toutes les couleurs se voyaient dans les salons à profusion. Elles attachaient les lustres, formaient des festons au-dessus des portes et des fenêtres. Il en courait autour des glaces, aux contours des cheminées, aux bordures des rideaux, au long des nappes du buffet, servi par Chevet. Mais ce qu'il y avait encore de plus surprenant, était contre les murs des ceps en espalier, chargés de leurs grappes, à la portée des mains. Ces vignes étaient soutenues par des treillages de bois peint en bleu et mêlées de lierre, qui montait le long des boiseries, au milieu des carquois dorés, des pipeaux jusqu'aux pieds des déesses casquées des corniches. Il y en avait pour cinquante mille francs, au dire de Monach. Les salons étaient éclairés par un nouveau système électrique. Des fils incandescents, renfermés dans des boules de verre groupées en lustres, répandaient une lumière égale et vive. Au fond du der-

nier salon, un orchestre, dissimulé derrière un rideau d'arbres verts, jouait des menuets, des valses, des marches, des ouvertures.

« Que dites-vous de notre petit raout? » demanda le baron au marquis dès qu'il le vit entrer.

Et il s'attacha à ses pas.

« Ce n'est pas mal du tout, Monach, et je n'aurais pas cru d'avance que vous fissiez si bien, pour la première fois que vous avez du monde, répondit Courtaron, qui ne quittait ni son monocle ni son impertinence.

— Hein ! que pensez-vous de ces guirlandes? On ne verrait pas cela ailleurs, n'est-ce pas? »

La baronne vint se mêler à la conversation et dit en se tortillant :

« Ceci doit vous plaire, marquis; je vous ai entendu dire un jour que le luxe le plus distingué était le luxe des fleurs.

— Ai-je dit cela?

— Oui! oui! vous l'avez dit, et ma fille s'en est souvenue pour commander notre petite fête.

— J'en suis ravi. »

Quand la baronne les eut quittés, le marquis, qui ne voulait point désarmer, pensant bien qu'il serait perdu s'il allait se relâcher avec Monach, se mit en nouveaux frais d'insolence et, d'un air railleur, en promenant son regard sur la foule :

« Décidément, baron, vous avez très bien fait

de ne pas donner un bal, et de vous en tenir à une simple soirée, dit-il; ça manque un peu de femmes... ou du moins de femmes qu'il vaudrait la peine d'avoir. »

Le général Daphis n'avait amené que deux de ses filles, et comme ce n'était pas le tour de Blanche, elle n'était point venue, au regret de Lia qui ne l'avait plus revue depuis la pension. M. Le Fiot voltigeait de propos en propos, autour de quelques femmes mariées, qu'on disait être ses maîtresses. Le membre de l'Institut hébraïsant avait honnêtement amené avec lui toute sa famille. Quelques jolies juives, mais aussi de très laides, étaient venues, ainsi que plusieurs élégantes de la colonie étrangère, qui vont n'importe où, en curieuses, et qui étaient là comme en un lieu public. On voyait encore des femmes de coulissiers, de gens d'affaires, d'ingénieurs lancés, quelques femmes du monde dont les maris titrés avaient joué à la Bourse et que le baron avait obligés. On se montrait aussi la femme d'un peintre affamé de commandes, la nièce d'un docteur électricien, la parente d'un directeur de journal financier, une jeune violoniste qui cherchait des leçons, la femme du sous-préfet de Draveil, qui était ambitieuse pour son mari et ne quittait pas la femme du sous-secrétaire q"État. Malgré tout, la réflexion du marquis était juste, et les habits noirs dominaient. L'acadé-

micien, l'attaché militaire de Prusse et la plupart des invités s'étaient présentés en garçon, s'excusant à peine, disant n'importe quoi : que leurs filles avaient un rhume, que leurs femmes étaient en deuil. Sans le luxe prodigieux et les délicatesses du buffet, on se fût cru dans une société de casino distingué, tellement les gens se connaissaient peu et étaient mal appareillés.

Cependant Mme de Tresmes venait d'arriver en toilette mauve et très en beauté. Avec l'audace des femmes demi-éduquées, elle avait fait demander au comte de Paris la permission de quitter le noir. Car elle portait maintenant le deuil du Roi, comme elle avait porté celui du prince impérial, par éclectisme monarchique. Elle était venue s'asseoir dans le salon principal auprès de la générale, qui, avec la baronne, la marquise et quelques autres dames choisies, formaient un groupe séparé. La pauvre marquise se faisait apporter de temps en temps des grappes cueillies aux treilles, et souriait en branlant la tête, tandis qu'elle grappillait avec ses doigts fluets.

La baronne se pressait contre la générale, de façon qu'on ne savait plus trop qui des deux donnait la soirée à l'hôtel d'Épagnes, et que plusieurs invités les confondirent.

On présentait à la générale, à la iile, des gens dont elle ne distinguait ni les noms ni les visages. Elle

était en ce moment aux prises avec la femme d'un grand marchand d'antiquités, qui mariait sa fille à un comte et invitait la comtesse d'Épagnes à la soirée de contrat. « Ce ne sera qu'une petite sauterie, disait-elle, presque rien. »

Roger, de temps en temps, venait voir comment était sa mère, et Lia, au milieu de ses allées et venues, était empressée, soumise, aux. petits soins et pleine d'attentions pour elle.

Arrivée l'avant-veille, comme le général avait promis, la mère de Roger ne voulait pas d'abord venir chez les Monach. Elle avait pour refuser montré une certaine fermeté. Les prières de son mari et de son fils furent si pressantes qu'elle céda, mais avec une sorte de crainte et de répugnance qu'elle ne s'expliquait pas. Peu à peu, les soucis de Mmc de Gomerre, ravivés par des lettres continuelles, pleines de pointes et de sous-entendus, lui étaient passées dans l'âme; elle en venait à redouter l'intimité qui semblait s'établir entre son fils et les Monach.

Mmc de Tresmes n'était pas faite pour arranger les choses. L'œil au guet, enfiévrée, moqueuse, chaque fois que la baronne se déplaçait, elle se penchait vers la générale, et derrière son éventail :

« Quel monde! disait-elle. N'est-ce pas une horreur? »

Quelquefois môme, elle lui prenait la main à la

dérobée et murmurait avec un air de commisération, imitant, sans le savoir, Mme de Gomerre :

« Comme je plains les mères qui ont des fils! »

Mais ces coups un peu trop directs ne plaisaient pas non plus à la mère de Roger. Qui obligeait donc Mmc de Tresmes à se montrer chez les Monach et à lui dire ce qu'elle lui disait?

Le général se voyait et s'entendait par-dessus tout. Il avait entrepris de faire réussir une fête qui, en somme, se donnait dans son hôtel et s'était mis ouvertement à protéger les Monach, plus encore par vanité que par reconnaissance.

Entouré pour le moment d'un groupe de jeunes officiers, dont quelques-uns étaient en uniforme, il leur parlait des bals des Tuileries sous l'Empire, de la présente expédition du Tonkin, et interpellait Daphis qui s'approchait d'un air rude et timide :

« Eh bien! mon vieux Daphis, tu- ne bavardes pas, toi, et le gouvernement te maintient... Mais tu n'en penses pas moins, hein? n'est-ce pas?»

Il s'interrompit pour faire admirer Lia à un jeune lieutenant qui venait d'arriver et baissa à peine la voix pour dire en la montrant :

« Hein! la mâtine!... je vous en souhaite une comme ça, mon ami ! »

Lia, le teint animé, les yeux brillants, le front calme et les lèvres dédaigneuses, s'avançait à tra-

248 LES MONAGH.

vers la foule, qui s'écartait devant elle. Sa robe de crêpe de Chine rose, ajustée sans flots ni bouillons, tirant un peu sur le rose thé, s'harmonisait à la couleur des épaules, du dos, du cou et des bras et semblait continuer la peau. Des guirlandes de roses roses garnissaient en tous sens le corsage, la ceinture et la jupe. Ses cheveux noirs étaient montés en diadème. En la regardant, on avait ce sentiment, sinon cette pensée, que la beauté est un don précieux qui supplée à tout le reste, contient tout en soi, et donne à la femme le droit de tout entreprendre et de tout mépriser. La chaleur de la température augmentait autour d'elle le parfum de roses unique et discret qui s'exhalait de toutes parts.

Le marquis, dont une émotion véritable fit un peu trembler la voix, s'avança vers elle et la salua.

« Les fleurs vous réussissent, mademoiselle », dit-il, en faisant allusion à la fêle de charité.

Elle passa sans répondre, et montra qu'elle ne voulait pas le distinguer.

Gourtaron se trouva immédiatement en face de Roger, qui suivait Lia de près, ne voyant qu'elle. 11 était heureux, amoureux, au point de ne s'en pas cacher.

Il ne vit mt'me pas le marquis.

« Grand dadais, va! » pensa celui-ci en se détournant de son passage.

La situation était entre eux si tendue qu'ils

LES MONAGH. 249

eussent été peut-être jusqu'aux insultes. Le marquis n'allait pas perdre son temps en paroles.

En même temps, il vit Mme de Tresmes qui manœuvrait pour rejoindre Roger et qui finit par l'atteindre. Roger la salua froidement, tourna les talons, et la jeune femme resta debout contre une porte, les yeux fixés sur son amant, qui ne dissimulait même plus son manège et dont la tête, à cause de sa grande taille, dépassait les autres têtes.

Jusqu'ici, Mrae de Tresmes, dépitée, avait tenu bon dans sa détermination et s'y était entêtée. Depuis son retour à Paris, bien souvent elle avait suivi Roger en voiture jusqu'au cirque sans qu'il s'en doutât, l'avait guetté dans les théâtres, cherché au Bois, attendu dans des gares, mais s'était retenue de lui parler, de lui écrire. Il fallait que la réconciliation vînt de lui pour qu'elle fût durable. Elle redoutait aussi une explication positive, en reculait l'instant par la crainte de tout perdre en une fois. Enfin, elle aimait l'élégance et pensait qu'il était plus élégant de ne plus avoir l'air de courir après lui. Chez cette étourdie aussi, les sentiments s'étaient un peu calmés par le manque d'entretien, et elle éprouvait, comme beaucoup de femmes, que l'amour qui ne s'exerce pas se diminue. Mais, en voyant Roger, beau et triomphant autour de Lia, au milieu de ces fleurs et de ces

lumières, son cœur se gonfla; tout son amour et sa jalousie la reprirent.

« Que lui ai-je fait pour qu'il me traite ainsi? »

En la voyant, Courtaron eut un mince sourire.

Par une sorte d'attraction et devinant une complice, il s'approcha d'elle et la tira de sa contemplation :

« Vous l'aimez donc toujours ? dit-il.

— Oh! oui, je l'aime... »

Et, après une pause :

« Mais elle... je la hais. »

Ils furent interrompus par Frébault, qui entrait

bruyamment. Il portait un col anglais si haut, si roide, qu'il fit l'admiration du petit Raphaël, qui avait encore perfectionné son costume de soirée en ajoutant les chaussettes de soie cramoisies à jour et les escarpins vernis découverts.

« Toi qui es de la maison, dit Frébault à Courtaron en le prenant par l'épaule, présente-moi à la baronne.

— Suis-moi! »

Arrivé devant Mmc Monach, Frébault inclina la

tête avec exagération et resta un instant plié comme un cerceau.

« Enchantée, monsieur! dit Mmc Monach... le marquis de Courtaron et le vicomte d'Épagnes m'ont beaucoup parlé de vous, monsieur, et d'ailleurs qui ne vous connaît pas? »

LES MONAGH. 251

Elle s'intéressait au cirque et, sachant qu'une répétition générale était prochaine, elle lui demanda la faveur d'une invitation pour elle et pour sa fille.

Lia quitta l'académicien en train de demander à Monach s'il ne regrettait point Régnier dans le Mariage de Figaro, à quoi le baron ne savait que répondre. Au temps où florissait Régnier, il allait de Francfort au théâtre de Darmstadt, où jouait la troupe du duc de Saxe-Meiningen, et ne pensait pas encore à avoir de loge aux Français.

Lia s'était approchée et, regardant Frébault avec curiosité :

« Les journaux ne sont pleins que de vous, monsieur, lui dit-elle avec un gracieux sourire, i — Mademoiselle...»

Et la baronne continua :

« Cette répétition sera une véritable représentation, monsieur?

— Mon Dieu! oui, madame, répondit Frébault en papillotant de l'œil gauche.

— Et quelles belles choses allez-vous nous don- . ner, monsieur ?

— Je veux vous en laisser la surprise, madame.

— Oh! comme je vous comprends, monsieur! Vous êtes un véritable amateur !

— Je m'en flatte, madame. »

En se retirant, Frébault fit semblant de s'em-

252 LES MONAGH.

pêtrer les jambes dans les jupes de ces dames, se dégagea par une pirouette très comique et dit au marquis en se perdant dans la foule :

« Notre programme est épatant. L'Italien est enfoncé... J'étais seulement venu pour vous relancer, vous autres... Et de l'exactitude au moins! aprèsdemain, à sept heures sonnant... sans quoi je serais implacable. Il y aura une forte amende. Ah! çà, et où sont Roger et les autres... Il faut toujours être sur leur dos. ..Le temps de les voir, et je file... Georgelte est en voiture à la porte. Elle voulait s'habiller et venir ici;... j'ai eu toutes les peines du monde à l'en empêcher... »

A mesure que la soirée s'avançait, tout le monde se familiarisait de plus en plus. Ce qui bientôt domina parmi les invités de toute espèce, fut un sansgêne irrespectueux pour le lieu et les gens chez qui l'on était reçu. Chacun se vengeait à sa façon de cette profusion et du luxe qu'il subissait. On jouissait du buffet avec une indiscrétion et une gloutonnerie répugnantes. On prenait des fleurs partout, dont on faisait des bouquets de corsage et de boutonnière. On pillait les vignes, et si brutalement en plusieurs endroits, que les ceps pendaient arrachés. Monach se promenait ravi; c'était signe que sa fête réussissait.

Ce n'étaient pas les moins comme il faut qui se lâchaient le plus, mais les mieux élevés qui

osaient là ce qu'ils n'eussent osé nulle part ailleurs. Un copain du cirque proposa de semer des peaux de mandarine sur le parquet pour faire tomber. Un autre paria de boire trente verres de punch. Un ancien élève de l'École polytechnique voulut organiser un monôme.

On faisait tout haut ses observations. Le baron avait un accent de Francfort qui provoqua cette réflexion faite sur un ton assez élevé :

« Ah! çà, on n'entend que parler allemand ici! »

Et comme un valet de pied lança le nom d'un faiseur turc, quelqu'un s'écria :

« Tous les peuples alors ! »

Un peintre farceur, qui se nommait Serizier, se fit annoncer :

« Serizier de Montmorency ! »

Il fut présenté comme duc au baron.

Ce qui pouvait paraître surprenant, c'est que le petit Raphaël se mêlait aux propos fâcheux, les excitait et écoutait complaisamment des plaisanteries connues sur le Gotha et le Golgotha.

Au milieu de la cohue, il n'y avait guère qu'une chose qu'on respectât : l'incomparable et niagnifique beauté de Lia.

Le marquis, absorbé en ses réflexions, ne la quittait pas des yeux et accompagnait tous ses mouvements dans les remous de la foule, étudiait les expressions de son visage. Il était poussé vers elle

par une ardeur aveugle où les sensations les plus fines et les plus grossières se trouvaient mélangées. Il sentait qu'elle était faite pour lui et lui pour elle, s'illuminait à la pensée qu'elle serait à lui, qu'elle était là, là tout auprès de lui. qu'elle n'avait qu'à consentir, et qu'elle consentirait. Au milieu de ce luxe parfumé, il songeait aussi comme ils jouiraient ensemble de ces choses, au goût qu'ils mettraient en leurs dépenses, à la belle manière dont ils useraient de leur fortune, et comme ils balaieraient cette foule de malotrus et de pique-assiette. Il avait retrouvé toute la fraîcheur de ses vices.

Il poursuivait ce rêve banal, que tout le monde fait à sa façon, avec des raffinements d'homme délicat et un attendrissement égoïste qui mouillait ses yeux de larmes orgueilleuses, et lui soulevait fièrement les narines. L'idée d'être maître de sa vie, avec tout ce que la vie a de bon, de beau et d'aimable, lui prenait les nerfs si fort, qu'il appuya un instant son talon comme s'il eût voulu écraser quelque chose. Qui oserait donc la lui enlever? Il avait envie de la prendre dans ses bras et de remporter !

Il était si près d'elle en ce moment qu'il touchait sa robe. Elle ne sut comment une des guirlandes de sa jupe se détacha traînant à terre par un bout. Courtaron se baissa pour la prendre.

« Laissez cela, » dit-elle sur un ton hautain.

Pour rattacher sa guirlande, elle s'en fut, traversant rapidement les salons et gagna la porte qui conduisait à son appartement particulier.

Le marquis, à sa poursuite, arriva au moment où la porte se fermait devant lui. Sans aucune hésitation ni réflexion, mû par une force étrangère à sa volonté même, Gourtaron suivit Lia et l'atteignit dans un corridor, où une bougie de cire rose brûlait sur un guéridon.

«Arrêtez, Lia! arrêtez!» s'écria-t-il d'une voix étranglée par l'émotion.

Il la tenait par sa robe, il tomba à genoux.

« Je vous aime, Lia; entendez-vous bien, Lia, je vous aime, dit-il en un chuchotement passionné... Je vous aime à en mourir et vous faites de moi le plus malheureux des hommes. »

Lia le regarda à ses pieds avec un air de triomphe.

« Non, rien, rien ne pourra m'oter l'amour que j'ai pour vous, continuait le malheureux. Ne me voyez-vous pas à vos pieds, humilié, suppliant, soumis à toutes vos volontés?... Il n'y a que vous pour moi... C'est vous seule que j'aime, c'est par vous seule que je respire... Oh! Lia, pardonnezmoi!... Pardonnez -moi ma stupide audace, ma folie funeste!... Combien depuis n'avez-vous pas été cruelle!... et comme vous vous êtes vengée! »

Et, toujours à genoux, étreignant sa jupe au ris-

que de tout arracher, il murmura en levant vers elle ses yeux égarés.

« Lia, je vous en prie, dites-moi, dites-moi que vous ne l'aimez pas !

— Relevez-vous», dit-elle enfin, en essayant de se dégager.

Elle fut obligée de répéter :

« Relevez-vous ! »

Il lâcha la robe et obéit.

Quand il fut debout, face à face, elle lui dit lentement, avec solennité :

« Écoutez-moi maintenant. »

Et après une pause, les yeux dans les yeux, la tête en avant et le corps en arrière, toute prête à fuir, elle reprit 1res fermement et très vite :

« Vous êtes un sot et un misérable !... J'aime Roger, et je n'aurai pas d'autre époux que lui. »

Le marquis fit un geste pour la saisir. Elle leva son éventail entre eux avec un regard terrible, prit son moment, se dégagea et disparut.

Courtaron se remit mal de cette secousse. Non certes, il ne croyait pas que les choses fussent entre eux aussi avancées qu'elles étaient en réalité.

« Ah ! ils en sont là », se dit-il.

Il rentra dans le salon, le sourire aux lèvres, mais intérieurement bouleversé.

Il chercha Mmo de Tresmes instinctivement. 11 la vit au buffet, en galanterie avec le général, et, tout

auprès de deux jolies Américaines, faites comme de petits garçons, qui s'amusaient à griser un jeune diplomate en mêlant du bourgogne à son Champagne.

Quand Mme de Tresmes et Courtaron purent se rejoindre :

« Qu'y a-t-il ? » demanda-t-elle.

Le marquis, avec un dédain plein de pitié, répondit :

« Savez-vous ce que j'apprends?

— Quoi donc?

— Une chose incroyable...

— Dites...

— Et ridicule.

— Parlez donc!

— Le pauvre garçon est fou à lier et je n'aurais pas pu supposer, non, vraiment...

— Il l'épouse!

— Vous l'avez deviné », répondit Courtaron avec une apparente négligence.

Mmc de Tresmes crut qu'elle allait défaillir, un brouillard passa sur ses yeux.

« Eh! oui, reprit le marquis, en ouvrant l'œil pour remettre son monocle. C'est une affaire entendue entre eux.

— Et de qui le tenez-vous?

— De bonne source.

— De qui, enfin?

— De la bouche même de Lia.

— Il ne faut pas que cela soit! chuchota Mmc de Tresmes.

— Je plains Roger de tout mon cœur..., dit le marquis avec un air de résignation.

— Que faire? mon Dieu!... que faire? J'ai envie de crier. »

Mme de Tresmes se laissa tomber sur un fauteuil, retint ses larmes tordant ses bras, tenant ses deux poings serrés entre ses genoux.

Leur dialogue allait par saccades.

« Mais que faire ? répéta-t-elle, que faire?

— Je n'en sais rien, ma foi! »

Après avoir longtemps médité, et comme à regret, et avec eflbrt, le marquis reprit : « Pauvre Roger!... s'il savait ce que je sais!...

— Que savez-vous?

— Je ne puis rien dire.

— N'êtes-vous pas l'ami de Roger, reprit Mmc de Tresmes avec une exaltation contenue? N'est-ce pas à vous de le conseiller, de le détourner... de l'avertir?

— Ces choses-là ne se font pas... et moi surtout je ne puis...

— Vous savez quelque chose sur elle?

— Non pas », répondit le marquis, mais... Et avec une aisance perfide qui donnait beaucoup à entendre, il ajouta immédiatement, et comme avec un

soupir de regret : « Mais je la connais bien. »

Mme de Tresmes hésitait encore à comprendre où le marquis en voulait venir. Serait-il possible/... Non. . . Et qui sait? Ce ne fut cependant qu'en outrant sa pensée, et par une sorte d'exagération furieuse, qu'elle demanda à Gourtaron, en baissant la voix :

« Vous avez été son amant? »

Le marquis se tut, fit l'homme embarrassé, voulut la quitter, jouissant intérieurement de cette muette calomnie, et pensant en avoir fait assez pour jeter Mme de Tresmes entre Lia et Roger.

Mais celle-ci le retint et, avec une sorte d'épouvante mêlée de joie, et comme illuminée soudainement :

« Vous avez été son amant,... tout me le montre... vos regards... votre silence me le prouvent... Je veux arracher de vous cet aveu... Dites-moi que vous avez été son amant... dites-le-moi.

— Jamais. »

Mme de Tresmes se leva et l'entraîna dans un coin :

« Jurez-moi alors que vous ne l'avez pas été. »

Le marquis eut un sourire de fatuité abominable, et se déroba en levant nonchalamment les épaules.

Mais Mme de Tresmes cherchait déjà Roger dans la foule. Elle voulait l'aborder et le reprendre. Elle le vit qui donnait le bras à sa mère et se dirigeait lentement vers la sortie.

La générale paraissait triste et effarouchée en traversant les salons. Ce n'était pas qu'elle fût fiëre à l'excès et tirât trop de vanité d'une naissance qui était honorable, sans être des plus hautes. Elle savait elle-même que le monde était changé, qu'il n'y avait plus de société, à bien prendre, mais seulement une société riche, et que l'on ne pouvait plus être très difficile. Mais que la richesse fût le bien unique et qu'il fallût ainsi se livrer tout entière à des étrangers dont le passé était mal connu et dont les idées, les façons et les croyances semblaient d'abord si différentes, non pas! Et puis, l'empressement des Monach, et de Lia en particulier, la mettait en méfiance. Elle se croyait indigne de tous les hommages qu'on lui rendait, se promettait à elle-même de se tenir en garde. Elle s'accusait ensuite de sa propre facilité, de sa faiblesse d'âme qui avaient encouragé son mari et son fils. « C'est ma faute », se disait-elle. Mais elle recommanderait à son fils d'être prudent, elle lui dirait avec quelle peine elle le voyait se laisser prendre à tous ces agréments, l'avertirait, afin que son assiduité près de cette belle jeune fille ne pût donner le change et être prise pour une recherche indiscrète. Elle lui dirait cela, et il ne lui en voudrait pas, parce qu'elle le lui dirait comme elle pensait et du fond du cœur.

« Eh bien! ma mère, dit Roger, tandis qu'il

remontait l'escalier, comment vous trouvez-vous?

— Un peu étourdie », répondit-elle.

Puis, arrivée sur le palier, où sa femme de chambre attendait, elle continua malicieusement :

« Figure-toi que je ne savais pas quoi dire à MmeMonach... J'étais à tout propos prise de court, et il me manquait mille choses pour la comprendre. »

Et, pensant à la petite Hélène et à sa simplicité, elle ajouta en souriant :

«Tu ne saurais croire, mon cher enfant, à quel point je regrette les Gomerre ! »

Roger reparut dans les salons, le visage assombri, l'âme préoccupée. Il était temps, pensait-il, que l'abbé Glouvet se mît à l'œuvre. Lia, qui attendait son retour, lut l'inquiétude dans ses yeux et, devinant sans doute à mille indices que son fiancé n'obtiendrait pas tout de sa mère aussi facilement qu'ils avaient cru, s'approcha de lui, et l'emmenant dans un petit salon où déjà le monde n'était plus, demanda :

« Et votre mère ?

— Elle est un peu fatiguée, répondit-il en baissant la tête.

— Quelle figure vous faites ! » dit-elle avec une sorte d'effroi pleine de menaces et de supplications à la fois.

Et comme Roger se penchait vers elle pour lui prendre la main et l'assurer qu'il ne l'avait jamais

mieux aimée et que les difficultés qu'il rencontrerait ne le rendraient que plus ferme , Mme de Tresmes apparut entre eux avec une pâleur livide et les sépara.

«Non! non!.. Roger», dit-elle d'une voix suffoquée en lui prenant le bras.

Mais ses dents se mirent à claquer. Elle ne put ni n'osa dire la chose épouvantable qu'elle apportait et balbutia :

« Je vous reverrai, Roger... vous saurez plus tard. »

Elle se redressa pour regarder Lia, qui soutint lièrement son regard. Puis, comme saisie de honte et cherchant un soutien, Mmc de Tresmes, voyant Gourtaron qui observait de loin cette scène, alla lui prendre le bras, l'entraîna et sortit avec lui, laissant Roger et Lia atterrés : l'un redoutant les éclats de cette jalousie inopportune, l'autre se demandant avec angoisse ce que le marquis avait bien pu souffler à cette femme.

Depuis neuf heures du soir, une belle file d'équipages stationnait avenue Kléber.

L'allée montante, qui mène au cirque, était couverte de toiles, et l'entrée, comme une entrée de foire, illuminée d'une guirlande et d'une étoile de verres de couleur entre deux mâts. La neige tombait, une neige molle et rare qui se changeait doucement en boue à mesure.

Sur les trottoirs, vivement éclairés par les lanternes des voitures, les cochers et les valets de pied parlaient entre eux, au milieu d'un bruit de gourmettes qui cliquetait dans le silence de ce quartier neuf et désert. Ils s'appelaient des noms de leurs maîtres, dont ils ne se plaignaient pas entre eux, la plupart par amour-propre, rivalisant, au contraire, sur leurs mérites, leurs titres, leur fortune. Les uns blaguaient les fiacres des fêtes officielles ; d'autres discutaient la dernière

séance de Y Association des gens de maison; quelques-uns révélaient des singularités d'intérieur, étalant des scandales domestiques, donnant des exemples mémorables de coulage. On citait un camarade, le cocher d'un bookmaker, qui venait de gagner un des gros lots dans le dernier tirage des obligations de la Ville de Paris. Quelques-uns dirent la vie qu'ils mèneraient s'ils devenaient riches; leur rêve était, pour la plupart, une vie tranquille à la campagne, entre des rosiers et des choux. Quelques groupes entraient au cabaret du Camp volant en secouant leurs collets.

Mme Caminade avait pris de l'importance et de la dignité, depuis que des comtes et des marquis venaient chez elle. On la voyait trônant dans son comptoir, avec cet air et ce profil de Marie de Médicis, qu'ont beaucoup de vieilles femmes du Midi, commandant aux deux garçons affairés, le doigt sur le timbre et l'œil attentif à ce que rien ne manquât. Elle était en train de changer un billet de cent francs à un petit groom malsain, au regard effronté, lorsque M. Johnson apparut, dans l'entrebâillement de la porte qui communique avec le cirque, très agité, contre son ordinaire, et faisant signe à l'un dos garçons. Mmc Caminade crut devoir se déranger pour ce personnage et voir ellemôme ce qu'il désirait.

« Qu'y a-t-il pour votre service? s'écria-t-clle en

entrant dans la cuisine, où déjà M. Johnson déchirait des serviettes par bandes, tandis que le garçon apportait un broc, une cuvette, une bouteille d'eau-de-vie, du sel, tout ce qu'il faut pour un premier pansement : « Qu'est-il donc arrivé, monsieur Johnson?... Un accident sans doute?

— Taisez-vous! reprit M. Johnson, avec placidité.

— Je comprends, répondit Mme Caminade et, en baissant la voix d'un air mystérieux et attendri, elle ajouta : Et quel est celui de nos bons messieurs?... Dites-moi, au moins, monsieur Johnson... Le garçon pourrait vous aider... ou moi-même... une main de femme est plus adroite.

— Taisez - vous ! répliqua imperturbablement M. Johnson... Ne dites rien, voulez-vous... »

Il emporta lui-même tout ce qu'il fallait, tournant le dos à Mmc Caminade, qui, vexée de ce manque de confiance, se dit que tous ces Anglais étaient singuliers, si bien qu'il se répandit bientôt dans le cabaret qu'un de ces messieurs était blessé et que le bruit alla, jusque dans l'avenue, ranimer les propos des cochers.

Tous les invités avaient été exacts. Le public contenait ce qu'il y a à Paris d'élégance extérieure et de mode. C'était la composition choisie des concours hippiques avec ses mélanges, ses contrastes, ses libertés, de telle façon qu'on pouvait

266 LES MONAGH.

voir, entre autres choses, réunies dans une sorte d'égalité publique et de nulle conséquence, de nobles et élégantes dames avec des demi-mondaines connues pour leur beauté, leur train, ou la qualité de leurs amants, et, de ce coudoiement, non seulement personne ne se choquait, mais n'y trouvait au contraire que du piquant et de l'attrait.

« Un événement parisien que cette répétition 1 » C'était une de ces choses qu'il faut avoir vues. L'importance s'augmentait de ce que la salle était petite et le nombre des favorisés restreint. Frébault, par entraînement, avait donné plus de billets qu'il n'y avait de places, ce qui amena un désordre effroyable.

Les copains,, en habit rouge et culotte blanche, faisaient l'office d'écuyers. Ils plaçaient à grand'peine les gens, dont quelques-uns se fâchaient sérieusement, comme s'ils eussent payé et que ce fût un cirque ordinaire. On s'insurgeait de toute part. On criait par amusement. On jouait à la canaille par drôlerie. Cette foule parfumée devenait, comme toutes les foules, irresponsable, impersonnelle, gouailleuse, brutale, et réclamait des droits. « Enlevez-le! »hurla-t-on autour de Frébault. « On n'invite pas quand on n'a pas de place!» s'écria quelqu'un de grave. C'étaient de terribles poussées où quelques femmes, serrées de près, jetaient de petits cris et des éclats de rire aigus.

. LES MONAGH. 267

Frébault, dans les couloirs et les escaliers, s'excitait au milieu de la presse, de la chaleur et du bruit, s'exaltant dans ce désordre et se faisant à l'idée qu'il était devant un vrai public, exigeant, impitoyable. Il ripostait avec des attitudes d'athlète, une voix de boniment, et, par sport, inventait des vulgarités de parade.

Vers dix heures, tout le monde, hommes et femmes, mêlés, pressés, empilés, malmenés, était placé, de quelque façon que ce fût, ayant en main le programme.

Mme de Tresmes, abattue, les yeux rouges et cernés, était debout tout contre l'entrée du passage qui donnait accès aux écuries, et s'appuyait du bout du doigt sur l'épaule du général, placé justement audessous d'elle. Non loin, Monach avait sa cravate défaite, son habit déchiré, et ricanait en montrant l'état où il avait été mis par la bousculade. En face, Lia, séparée de sa mère, s'était fait une place suffisante et très en vue ; de mine sérieuse, elle essayait de cacher ses perplexités sous un masque immobile. Elle ne regarda pas une fois Mme de Tresmes, ce qui sembla injurieux à celle-ci, et ne fit qu'activer son désir de la perdre dans le cœur de Roger. Si Mmc de Tresmes n'avait pas vu tout de suite que le général serait impuissant à rien empêcher, elle lui aurait tout dit à l'instant même. Mais c'était Roger qu'il fallait voir, Roger qu'il fallait convaincre.

Un grand lustre éclairait la salle tendue de toiles grises et sans ornement, par affectation de simplicité foraine.

Le spectacle commença.

Après quelques exercices équestres où Roger eut sa part, et différents tours de trapèze exécutés avec une grande adresse, mais auxquels le public ne fit pas de succès, vinrent trois femmes habillées en coureurs tyroliens. Elles poussaient devant elles une brouette où était une grenouille en liberté. Il s'agissait de faire trois fois le tour de la piste sans que la grenouille sautât à terre. Tout le monde fut mis en belle humeur par cette invention et s'anima d'enthousiasme. Dès lors, le public fut gagné. Tout maintenant devait réussir.

Sur un cheval noir comme la nuit, Georgette, en maillot bleu et en jupe indigo semée d'étoiles, se montra avec un masque de négresse, pendant que Frébault, en chapeau de clown et pris dans un sac de toile plaqué de soleils jaunes,, faisait claquer la chambrière. Il disait des galanteries drolatiques à l'écuyère et sollicitait les bravos pour elle. Après avoir raté quelques cerceaux, Georgette se démasqua et l'on applaudit de voir apparaître son minois chiffonné, plus pâle que la lune. Frébault resta en scène et fit travailler l'oie avec mille fantaisies. Les exercices étaient accompagnés par un orchestre féroce, où les cuivres dominaient et jouaient faux

par ordre, pour faire rire. Courtaron vint, vêtu de velours noir, en bottes de chevreau gris et coiffé d'un chapeau à plume, à la Charles Ier. Il tira merveilleusement à la carabine et au pistolet sur différents objets que M. Romain, l'équilibriste, lui présentait gracieusement. M. Romain jongla aussi avec des oranges, que le marquis lui enlevait sous le nez.

Il y eut un assaut d'armes, et la première partie se termina par les -exercices de six danseuses espagnoles, qui n'avaient encore été vues nulle part à Paris. Vêtues de voiles et de costumes à paillettes dorées, elles s'agitaient, prenaient des attitudes, au son des guitares, des mandolines, des castagnettes et, dans des épaulements et des déhanchements voluptueux, elles semblaient se tordre sous une violente étreinte.

Cependant les applaudissements, la musique, les parfums de la salle, l'odeur de l'écurie, les changements de costumes et les cock-tail bus coup sur coup avaient surexcité Frébault. Il buvait son douzième cock-tail, lorsqu'on accourut lui dire que Baulny venait de recevoir une dépêche annonçant que son père était mourant. Que faire?

Frébault se fit apporter l'armure et essaya de se la faire mettre sans vouloir convenir qu'elle n'était pas à sa mesure. Il pestait, grognait, jurait, lorsque tout à coup il avisa Courtaron qui était à peu près de la taille de Baulny. « Voilà mon

affaire! » se ditFrébault en se frappant le front.

Il appela Gourtaron, et, sans autre cérémonie, l'empoignant, il l'assit de force sur une chaise et héla quelques copains pour l'aider.

« Ah ! çà, tu es fou! » s'écria le marquis en se débattant.

Frébault ne répondit pas, le prit par le cou et lui fit baisser la tête, tandis qu'il plaçait la dossière tant bien que mal et l'ajustait.

« Vous, occupez-vous des jambes, dit-il à ses aides.

— Tu es absurde! reprit le marquis, qui commençait à se fâcher pour de bon.

— Tu auras beau faire, tu y passeras! Ne suis-je pas ton directeur ? » repartit Frébault en parlant très vite et par saccades.

Il y mettait une. telle force et tant de volonté que toute résistance courtoise devenait impossible. Le marquis, moins vigoureux, se laissa faire en silence.

Quand il fut cuirassé, jambe, casqué :

« Voilà!... et maintenant, à cheval! dit Frébault à qui les yeux sortaient hors de la tête... Suis-je le maître ici ? »

Mais Gourtaron sourit avec dédain et parut très décidé à ne pas bouger.

Alors Frébault devint câlin, le conjura de ne pas le lâcher, lui dit que cet exercice était une

des nouveautés du programme, le flatta, l'assura qu'il était très adroit, qu'il montait à ravir et que, d'ailleurs, le cheval de Baulny était très bien dressé.

« Allons ! dit-il... Fais-le pour moi,... je t'en prie, mon petit!... Puisque je t'en prie... Tu ne voudrais pas faire changer le numéro. »

Il fit tant et si bien que le marquis se mit à rire et céda, par une sorte d'instinct et de désir de s'opposer à Roger.

« Soit! » dit-il.

A ce moment, Roger apparut achevai tout armé. Il se montra irrité de la substitution qui s'était faite à son insu et s'en expliquait, lorsqu'un des copains s'approcha et lui tendit un billet.

« Voilà, dit-il, ce qu'une jolie femme m'a chargé de te remettre... Mes compliments, mon cher! — Et le copain fit claquer sa langue dans sa bouche en signe d'admiration.

— Plus tard, dit Roger.

— Non, c'est très pressé à ce qu'il paraît.

— Ouvre alors » , dit Roger, gêné par ses gantelets. Son ami ouvrit le papier et le lui remit, tout

déplié, dans les mains.

C'était un billet de Mmc de Tresmes.

Celle-ci avait perdu la tête en apprenant, de la bouche même du général, qu'après la représentation ils devaient aller souper avec les Monach au

café Anglais et que Roger lui-même avait insisté pour que les choses s'arrangeassent ainsi. Elle arracha une feuille de son carnet, griffonna ce billet passionné, le remit à un habit rouge qui passait, en lui recommandant à voix basse de faire vite.

Et Roger lut, pendant qu'un valet d'écurie tenait son cheval impatient :

« Roger,

« Je vous aime encore assez pour ne vouloir « que votre bien. Croyez-moi, n'épousez pas cette « fille. Elle vous abuse, vous trompe, après s'être « abandonnée à l'un de vos amis. Croyez qu'il n'y « a, de ma part, ni haine, ni vengeance, mais que « l'intérêt que je vous porte me force seul à vous « écrire. Votre amie dévouée,

Roger, ne sachant où cacher ce billet, le glissa > comme il put entre son gorgerin et sa cuirasse. Ce papier brûlait sa gorge comme du plomb fondu. Des gouttes de sueur perlaient et descendaient en larmes froides le long de ses joues; ses oreilles bourdonnaient, ses doigts se crispaient sur le bois de sa lance et le sang lui montait aux yeux, poussé par les palpitations d'une jalousie longtemps amassée, retenue et tout à coup débordée. Il eut

LES MONAGH. 213

peur de lui-même, pendant une minute, ayant l'idée nette de l'excès où sa rage était capable de l'emporter et comprenant qu'il pourrait commettre un crime. Non, il ne consentirait pas à ce combat. Ce simulacre ridicule l'irritait. Il renonçait à cette farce inutile, et il s'apprêtait à descendre de cheval, quand Frébault, ayant déjà juché le marquis sur sa haute selle à piquet, commanda qu'on lâchât les chevaux, qui se cabraient sur place, et hurla :

« En avant, la musique ! »

De telle façon qu'emmené par son cheval, en même temps que poussé par celui de Gourtaron, qui suivait, Roger entra malgré lui dans l'arène.

Un charivari affreux tiré de Roland à Roncevaux salua les deux cavaliers, précédés par l'annonce du changement d'adversaire.

Lia était aux premiers rangs, singulièrement intéressée de voir justement aux prises, l'un en face de l'autre, les deux hommes qui se disputaient sa beauté. Ses yeux inquiétants, son fier sourire, laissaient presque deviner le plaisir qu'elle avait de comparer leur force et leur adresse, l'espoir secret qu'ils allaient s'échauffer et peut-être verser du sang à cause d'elle. Qui sait même si cette espèce de curiosité n'était pas plus forte en elle que les vœux sincères qu'elle formait pour Roger qu'elle aimait, pour Roger, son défenseur! Qui eût pu pénétrer assez profondément cette âme

pour savoir si elle ne préférait pas, par instinct, les incertitudes de la lutte, à la sûre victoire de son fiancé et si, comme les biches des bois, elle n'attendait pas, pour subir le vainqueur?

Et voilà que le combat s'animait d'une étrange façon. Les deux cavaliers n'en étaient plus aux saluts, aux passes courtoises ; après quelques manœuvres maladroites qui firent rire le public, ils avaient jeté leurs lances et, ayant relevé leurs visières qui les empêchaient à peu près de voir, ils s'étaient abordés avec leurs longues épées émoussées, mais dont le poids faisait des armes dangereuses.

A travers le voile rouge qui le séparait du reste du monde, Roger vit Lia apparaître, belle et provocante, et il s'élança sur Gourtaron, en criant d'une voix sourde :

« Défends-toi, défends ta vie! »

En voyant ce qu'il en était de cet énergumène, Gourtaron accepta le combat, non pas seulement par nécessité, mais parce que l'ardeur aussi lui en était venue.

Les lames larges jetaient sous la lumière du lustre des éclairs qui se mêlaient aux refl< changeants des armures, et les deux cavaliers confondus formaient une masse étincelante. Les chevaux soufflaient bruyamment, heurtaient leurs carapaces ; leurs pieds, qui s'enfonçaient forte-

ment dans le sol, lançaient la terre par paquets autour d'eux. On admirait la souplesse et l'élan des deux jeunes gens. Roger était superbe dans l'attaque, Gourtaron prompt à la défense. Le public, à mesure, devenait frénétique.

Un coup paré bossela la genouillère du marquis, qui riposta et enleva la plume blanche du casque de Roger. La poussière desséchait leur langue, la sueur leur piquait les yeux.

Ils s'arrêtèrent pendant un instant, épuisés, haletants, puis se dégagèrent, et chacun s'en fut au galop reprendre sa place. Après avoir fait une volte rapide et rassemblé leurs chevaux, ils fondirent de nouveau l'un sur l'autre. D'un coup furieux porté à la jointure de l'épaulière gauche, Roger entama Gourtaron, qui lâcha son épée et les rênes, se renversa et, maintenu sur sa haute selle, raidi sur ses étriers, fut ainsi ramené au galop par son cheval aux écuries.

Les spectateurs applaudirent, croyant, dans le premier moment, que la scène était ainsi réglée.

Frébault, en postillon, debout déjà sur deux chevaux blancs harnachés de harnais à clochettes, se balançait, un pied sur chaque croupe, prêt à paraître, quand on vint lui dire l'accident arrive à Gourtaron.

« C'est bon, c'est bon, dit-il; et comme il mettait son amour-propre à ce qu'il n'y eût pas d'inter-

valle entre les exercices, il cria aussitôt d'une voix terrible : — Lâchez les carcans ! »

Il fit claquer son fouet pour écarter tout le monde et entra dans l'arène, avec un grand bruit de sonnailles.

Roger ne prit aucun souci de Courtaron, autour de qui M. Johnson s'empressait avec le zèle inquiet d'un créancier menacé.

Sans se rendre compte de la façon dont il avait quitté le cirque, Roger se retrouva sur la place de l'Étoile. Il releva le collet de son pardessus, tâta machinalement, dans sa poche, le billet de Mmc de ïrosmes encore mouillé de la sueur du combat, et traversa la place comme un homme privé de raison.

Il enfila la première avenue qui se présentait et s'enfonça dans la nuit, sous la neige lente et tranquille. Il allait, poussant tout droit, les pieds dans la boue, le visage échauffé par les flocons fondus. Il allait, mettant une attention stupide à distinguer les objets les plus indifférents, les pointes dorées des grilles du parc Monceau, la lanterne rouge d'un bureau de tabac, le trot glissant d'un rat dans un ruisseau, l'échafaudage d'une maison en construction. Il isolait ces choses, qui prenaient alors en son cerveau un relief extraordinaire. Il lut distinctement, lettre par lettre, à la lueur d'un n verbère : « Boulevard de Glichy. » 11 comptait jus-

qu'à cent, arrangeait des airs sur la cadence de ses pas. Sur un numéro de fiacre qu'il tira de sa poche, au lieu du billet de Mme de Tresmes, qu'il voulait relire, il paria sa vie, puis il oublia s'il avait gagné ou perdu.

Au delà de la place Blanche, il tomba dans les musiques forcenées, les lumières et les baraques de la fête de Montmartre, qui commence justement aux environs de Noël. Il lui sembla qu'il allait rentrer dans le cirque. Il se détourna alors brusquement, et se jeta au travers des rues qui s'emmêlent autour de la place Bréda. Au coin du carrefour, des femmes affamées et de tout âge tentaient d'arrêter sa course, chuchotaient à son oreille, lui tiraient les bras. Il descendit la rue Saint-Georges et arriva sur les grands boulevards, en proie aux sales visions du Paris nocturne. Il lui parut alors qu'il revoyait les mêmes femmes de tout à l'heure, mais habillées de soie, plus cossues, avec de gros bijoux, et qui stationnaient sous des parapluies. Il se trouva devant le café Anglais, où il devait souper avec Lia. Il entra, demanda si le comte d'Épagnes était arrivé. On lui dit qu'on ne l'avait pas encore vu, et il s'enfuit comme un animal poursuivi. En passant devant le café du Helder, il se souvint qu'une nuit, avec des camarades de Saumur, il avait soupe en face d'une assez jolie fille, qui fumait en mangeant des crevet-

tes, et montrait un sou percé dans un porte-monnaie rempli de poudre de riz. Et le malheureux, l'âme embrouillée de colère et d'amour, essaya de trouver des ressemblances entre cette fille et Lia, afin de l'avilir en son cœur et se venger ainsi de la torture qu'il souffrait à cause d'elle.

Lorsqu'il rentra à l'hôtel, une heure du matin sonnait au ministère de la guerre et à Sainte-Clotilde. Il renvoya son domestique et s'étendit tout habillé sur son lit. La jalousie lui devint une douleur physique. C'était comme des coups de bâton dont il avait le corps moulu, l'âme exténuée. Eh quoi ! souffrirait-il autant s'il pensait qu'elle était innocente? Aurait-il frappé cet homme, s'il l'avait cru repoussé par elle? Ce sang répandu n'était-il pas une preuve contre elle?

«Et je l'aime! je l'aime! » grondait-il en mâchant l'oreiller, les membres tordus, gémissant.

Il eût voulu la voir, lui parler, savoir...

Il se leva, regarda par la fenêtre; la croisée de Lia était éclairée. Une lumière douce glissait entre la fente des doubles rideaux et faisait une raie pâle sur la neige.

Il sentit un peu de calme renaître en lui en pensant qu'elle était là, sous le môme toit que lui, qu'elle ne pouvait lui échapper.

En ce moment, le cocher du général demanda la porte sur le ton élevé et chantant qui lui était

ordinaire. La voix arrivait de la rue, par la cheminée, en passant par-dessus la cour et les toits. Il entendit la porte qui tournait lourdement sur ses gonds, le roulement de la voiture sur le sable de la cour, les pas du général dans les appartements, une toux de mauvaise humeur, un claquement de porte. Et tout rentra dans le silence.

Mais Roger n'était pas recouché depuis une minute, qu'il se leva de nouveau et alla à la fenêtre; son front rafraîchi s'appuya sur la vitre humide. Qui donc l'empêchait d'aller la voir? La chambre était au rez-de-chaussée, d'un accès facile. Il savait où était la clef du petit escalier qui conduisait au jardin. Le jardin n'était-il pas en commun? N'avait-il pas le droit de s'y promener aussi bien la nuit que le jour? Avec cette neige!... à cette heure!... Et pourquoi pas? Il pouvait être malade, avoir besoin d'air. Et puis, n'avait-il pas dû souper avec elle? Il n'était pas venu, que pouvait-elle penser? N'avait-il pas le droit et le devoir de lui expliquer son absence ?

Il imagina encore d'autres niaiseries de cette sorte ; il devenait fou !

Il s'assit sur une chaise, se prit la tête entre ses mains, puis enfonça les paumes dans ses yeux desséchés. Oh! comme il souffrait! Mais un mot, pensait-il, un mot lui suffira pour se justifier. Et tout à coup ses sentiments se retournaient. De quel

droit la soupçonnait-il? De qui donc venait cette horrible accusation? D'une femme exaspérée, furibonde, attachée à leur nuire dès le début de leur amour, d'une femme dont la folie était capable de tout inventer! Les motifs du billet étaient clairs. Il avait cru cela, lui! Il avait si peu estimé celle qu'il aimait! Il se méprisait, s'irritait, s'élevait contre lui-même, contre Gourtaron et son mensonge abominable. Et maintenant, c'était parce qu'il n'avait jamais douté de Lia qu'il avait frappé cet homme, puni ce lâche, ce calomniateur!

Poussé par un irrésistible besoin de la voir, de s'agenouiller devant elle, il sortit de sa chambre et, comme un voleur, s'enfuit à tâtons jusqu'au petit escalier. Le bois craqua sous ses premiers pas. Il s'arrêta, retint son souffle et comme l'escalier était très étroit, il appuya fortement ses deux coudes aux parois des murs et descendit, ne touchant les marches que de la pointe du pied. Il prit la clef, pendue à un clou, l'introduisit adroitement dans la serrure, la tourna sans bruit, se trouva dehors.

La neige ne tombait plus]; mais/étendue en nappe sur le sol uni, elle éclairait les ténèbres par reflet. L'air était moite, la nuit paisible, sans lune, mais redevenue sereine et doucement constellée. Il regarda autour de lui, ne vit aucune lumière que celle de la chambre de Lia. Il prêta l'oreille, rien ne bougeait dans la maison. Il s'enfonça dans le jardin,

fit le tour des murs comme pour se retarder, se donner le temps de la réflexion. Mais il arriva plus vite qu'il ne pensait auprès de la fenêtre, qu'il aborda de côté. Il s'arrêta pour écouter. Un cheval, qui rêvait dans une écurie voisine, frappait sa stalle à grands coups de pied; quelques gouttes d'eau tombaient des toits. Il eut honte, fut sur le point de fuir, mais une force invincible l'amena devant la fenêtre et lui fît plier les genoux. La respiration lui manquait, son sang affluait au cerveau et remplissait autour de lui l'espace silencieux d'un bourdonnement continu... Il resta quelque temps appuyé contre un soupirail, qui amenait des caves un souffle tiède comme une haleine.

Enfin, il regarda à travers la fente des rideaux.

Deux bougies de cire, placées sur la cheminée, encombrée de bibelots précieux, éclairaient la chambre tendue de soie bleue.

Lia était assise sur un petit fauteuil à pieds bas, les cheveux un peu relâchés et le corsage à moitié défait, mais encore habillée, telle à peu près qu'elle venait d'apparaître au cirque. L'un de ses bras nus pendait jusqu'à terre et sa main tortillait machinalement les franges du fauteuil. Souriante, épuisée, les joues animées de roses couleurs, elle songeait; ses pensées semblaient la contenter. Quelles qu'eussent été les causes qui venaient de délier la prudence de Roger et de lâcher sa fureur, elle ju-

geait que maintenant, quoi qu'on pût dire et faire contre elle, il l'aimait assez pour tout franchir et sauver leur amour jusqu'ici menacé.

Roger vit les yeux de la jeune fille, qui, par hasard tournés de son côté, semblaient lui rire, et sa bouche qui semblait lui parler.

Et doucement, en frappant du doigt :

« C'est moi, moi, Roger! » dit-il.

Les rideaux remuèrent. Puis la fenêtre s'entr'ouvrit avec précaution. Il prit la main qui cherchait la sienne, se souleva, enjamba l'appui, et il fut dans la chambre de sa fiancée, humble, repentant, genoux devant elle.

Après un moment de grande émotion :

u Pardonnez-moi 1 dit-il enfin,

— Roger, répondit-elle après un long silence et avec une empreinte de douceur et de mélancolie, qu'avons-nous fait?... Aurais-je dû vous ouvrir? N'est-ce pas à vous de /ne pardonner? »

Ils restèrent longtemps sans se rien dire, la main dans la main, lui à ses pieds, elle un peu penchée vers lui. Ils se souriaient sans crainte et sans remords ; ils étaient heureux et ne pensaient à rien qu'à eux-mêmes, quand la réflexion leur venait ; leur désir d'être l'un à l'autre s'augmentait d'un grand sentiment de quiétude.

Puis, la démarche de Roger était irrévocable, sa présence décisive. Que pouvaient maintenant contre

eux les scrupules de la mère de Roger? Que vaudraient les malédictions de la grand'mère de Lia? Leur amour ne les avait-il pas mis au-dessus des préjugés et des convenances ordinaires? Leur réunion en ce lieu, à cette heure, ne forçait-elle pas aussi bien les consentements que les aveux? Ne s'étaient -ils pas épargné ainsi mille embarras, mille retards et les souffrances et les incertitudes?

« Oh! qui pourra maintenant nous séparer? murmura Roger en se rapprochant encore d'elle.

— Si l'on pouvait nous voir ainsi ! » répondit Lia. Elle enhardissait son admiration.

Oh! comme il fut timide et passionné, l'élan qui porta Roger vers elle en ce moment! Son âme flottait autour d'elle, enveloppait sa beauté grave et resplendissante. Il avait peur de la toucher et devenait comme un petit enfant qui n'ose prendre les fruits à la portée de ses mains. Il la regardait, retenait son souffle, pressait ses mains avec précaution. Tout ce qu'il avait d'impétueux et de violent s'était retiré de lui. Son amour veillait et était tout prêt à la défendre contre lui-même. Un grand bien-être le pénétrait et courait dans ses veines comme un poison bienfaisant. Pour la première fois, il éprouvait ce sentiment que la pudeur est aussi une volupté, et de toutes la plus désirable. L'innocence subite de ses pensées le réconfortait,

le rassurait, quand, cependant, poussé par une sorte de remords ou de vaine curiosité :

a 0 Lia! dit-il, si vous saviez... si vous saviez combien je suis coupable envers vous! »

Elle le regardait.

Il continua :

« Si vous saviez l'injure que je vous ai faite!...

— Taisez-vous, Roger', dit-elle en lui posant la main sur la bouche... je ne veux rien savoir, je ne veux rien entendre ! »

Puis d'un mouvement soudain, comme si son fiancé eût voulu se dérober à elle, ou que quelqu'un eût été sur le point de le lui arracher, elle lui prit la tête, l'attira contre sa poitrine, lui baisa les cheveux, et le tenant ainsi embrassé :

« Aimez-moi comme je vous aime, Roger! Ne pensons qu'à nous,... à notre amour... Qu'importe le reste!... »

Puis, se levant en même temps qu'il se relevait, serrant convulsivement ses deux mains, et les regards fixés dans ses yeux :

« Voyez mon visage et comme je vous aime, Roger! reprit-elle avec exaltation... Mon âme est attachée à vous, mon âme a soif de vous... Votre bonté vaut mieux que tout pour moi... Vous êtes mon refuge, ma force, mon secours, ma vie... Vous m'avez protégée contre l'ennemi que je crai gnais et qui me tendait des pièges... »

Et, revoyant Gourtaron bardé de fer et sanglant, elle reprit :

« 0 mon bien-aimé, comme ton regard brillait ! . . . que tu étais beau, agile et fort!... Gomme tu as frappé de grands coups! »

Alors, ayant rejeté les deux mains qu'elle tenait, elle s'élança, lui serra ses deux bras autour du cou et le plia vers elle avec toutes les secousses de la passion.

« Lia, Lia, que faites-vous? » s'écria Roger plus pâle que la mort.

Mais elle colla furieusement ses lèvres sur les siennes...

C'est donc ainsi qu'elle s'offrait!

Et, par comparaison, il sembla subitement à Roger que tout avait été possible entre elle et Gourtaron.

La jalousie fut en ce moment plus forte en lui que l'amour. Sans se rien reprocher à lui-même, sans seulement penser que c'était lui qui était venu là et l'avait pour ainsi dire sollicitée et perdue, il ne trouva plus en son âme que colère et dégoût, s'arracha à cette étreinte, la repoussa brutalement.

Elle tendit les bras vers lui, mais la figure du

jeune homme exprimait si bien sa pensée, qu'elle

recula en voyant l'abîme qui s'était ouvert entre

eux.

Lia, sans dire un mot, les yeux secs, les lèvres

crispées par un sourire convulsif, s'éloigna, se laissa tomber sur le fauteuil, réunit les deux mains sur sa lace pour cacher la honte, — la honte du refus, — et quand Roger la laissa, elle ne bougea pas.

Puis seule, en voyant la fenêtre ouverte et la boue de neige qui souillait le tapis, elle se redressa, aspira l'air en relevant fièrement la tête, et crispant ses mains jusqu'à enfoncer ses ongles dans ses chairs, en proie à toutes les fureurs de la vengeance, elle poussa un grand cri, qui, lancé à la poursuite de Roger, alla éveiller les échos de la nuit.

Au cri, sa mère était accourue. Elle l'interrogea, et Lia, en prononçant le nom de Roger, s'af faissa dans ses bras, raidie, glacée, sans connaissance.

Réveillé au milieu de la nuit et averti brusquement par la mère, Monach refusa de voir son enfant, chassa sa femme de devant ses yeux.

Depuis l'aventure d'Oran où il avait failli périr, Monach n'avait pas encore éprouvé de plus cruelle angoisse. Pour la première fois de sa vie peut-être, ses yeux s'emplirent de larmes. Sa fierté saignait. Si l'attentat n'avait point été consommé, l'outrage était le même et, sans être perdue, sa fille était déshonorée. Il eut alors une sensation aiguë de la haine qu'il portait aux peuples et que la fréquentation du monde, l'ambition ou l'intérêt avaient émoussée en lui. Il était dépouillé, traité avec perfidie, devenu l'opprobre de ses voisins. Par un retour pieux, il supplia son Dieu de l'éclairer, de lui être favorable, de l'épargner. Il avait péché contre le Seigneur et il s'humilia.

Oui, il avait été fier de la recherche qu'on faisait

de sa fille ; il avait eu la pensée confuse d'unir sa fille à ce chrétien ; il les avait laissés se voir, se parler, rire ensemble et s'aimer; il avait regardé à travers ses doigts, encouragé leurs rires et leur amour :

« Mais pas cela ! pas cela ! murmurait-il avec une sorte de frénésie, pas cela ! Si vous me punissez, mon Dieu, que ce ne soit pas pour cela ! »

La douleur redonnait à ses traits la noblesse qu'ils avaient perdue au milieu des étrangers, effaçait la grimace qu'il promenait dans le monde. 11 passa le reste de la nuit en bénédictions et se couvrit de ses prières comme d'un manteau. Quand le petit jour se montra, il murmura la prière qu'il disait à son lever quand il était enfant. « Béni sois-tu, Seigneur, notre Dieu, qui rends la vie aux morts, qui illumines les aveugles, qui étends la terre sur l'eau! »

Cependant, ayant repris un peu de calme et de sens, il fit appeler M. Deutz et le pria d'aller préparer sa mère à l'annonce d'un malheur. Puis, il demanda au jeune savant les nouvelles opinions de la synagogue sur les mariages entre juifs et chrétiens.

A quoi le sceptique M. Deutz, qui ne se doutai! nullement du cas qui se prosentait, mais qui devinait bien la réponse qui serait agréable au baron, argua d'exemples contemporains pour approuve!

de tels mariages. Il conclut en insinuant avec un sourire :

« J'ai lu aussi le livre d'Esther et comment Mardochée parla pour son peuple... Croyez-moi bien, d'ailleurs, ajouta-t-ilen s'en allant; on trouvera toujours quelque rabbin qui, malgré sa répugnance, dira, comme le pieux Nachoum, avec résignation ou même avec joie : Gam zou letobath! (Ceci aussi est pour le bien.) »

Depuis la soirée qui s'était donnée chez son fils, la grand'mère, par pénitence et dévotion particulière, avait fait vœu de demeurer sans manger ni boire un jour sur deux, et priait que ses jeûnes lui tinssent lieu de sacrifice. Elle ajoutait aux prières des confessions et le récit de choses tristes, arrivées à pareil jour. Pendant de longues heures, elle s'abîmait dans ses pensées, remontait le cours de sa vie, comparait le présent au passé. Elle songeait alors à son mari, dont elle avait cousu ellemême les caleçons mortuaires, à ses fils dispersés, à sa petite maison de Francfort, à l'existence respectée et digne qu'elle menait là, au soutien et aux exemples qu'elle recevait de ses voisins. Elle revoyait la vieille synagogue, les arcades basses, la rosace, les voûtes ténébreuses, la lampe qui brillait, au fond, devant l'arche, comme une étoile rouge, et au milieu, la Théba, l'autel où s'élève

le chandelier à sept branches. Elle écoutait la cantilène sans fin du chantre qui tirait les sons en se balançant d'avant en arrière; elle s'éveillait au son du Schoffar, du cor sacré creusé comme un vidrecome dans une corne de buffle, et ramenait son âme religieuse aux souvenirs du peuple de Dieu.

Ses prières et ses méditations la conduisaient souvent bien avant dans la nuit. Et quand, au milieu du silence, elle entendait le roulement de la voiture qui ramenait ses enfants souillés de contacts impurs, elle tressaillait, ses yeux s'illuminaient d'un feu sombre.

Toute la nuit, elle n'avait goûté que d'amères pensées, comme si elle eût prévu le coup qui menaçait sa maison. Elle ne montra aucune émotion à l'annonce que lui fit M. Deutz, le congédia d'un geste lent et attendit son fils.

Le petit salon carré où elle se tenait était tendu de drap vert et éclairé de vitraux sombres. Les murs nus n'avaient pour ornement qu'une gravure ancienne, Moïse avec son bâton et qui portait les tables de la Loi. Aux battants des portes étaient attachés les petits tuyaux d'argent des Mesousa/t, qui renferment les versets du Deutéronome roulés sur parchemin. Sur une table, à une place d'honneur, le chandelier et, à côté, un coffret de cèdre incrusté d'ivoire, où était le Taleth de son mari et, comme une relique, la Bible de l'aïeul Zacharie Itzig. Elle

était assise sur un haut fauteuil de bois, les mains posées sur chacun des bras et donnait l'idée d'une figure hiératique.

En entrant, Monach toucha la Mesousah et baisa les doigts qui l'avaient touchée. Sa mère se leva. Les longs plis raides de sa robe de soie noire semblaient encore la grandir; les bandeaux juifs, pris dans son petit bonnet de perle, ajoutaient encore à la grande régularité de ses traits; elle imposa les mains à son fils et l'écouta.

Selon la coutume juive, Monach évita de s'exprimer en termes précis, afin de diminuer le mal présent et ne pas attirer un nouveau malheur; mais il ne cacha rien. A mesure qu'il parlait, sa mère refoulait ses larmes et ses plaintes, de peur d'offenser Dieu. Mais, quand il eut achevé :

« Tu as voulu sortir du chemin de tes pères, dit-elle en levant ses mains tremblantes; tu ne t'es pas réjoui de la joie d'Israël. Tu ne t'es pas rappelé la multitude des grâces du Seigneur. Tu n'as pas entendu ses paroles, ni cru à ses miracles, ni chanté ses louanges. Tu t'es mêlé aux autres nations, tu as appris leurs œuvres, tu as servi d'autres dieux que ton Dieu. Tu as trafiqué avec tes ennemis, tu es entré dans leur camp. Tu as cédé ta part d'héritage, et voilà que l'Éternel s'irrite contre toi, que l'impie qui nous hait domine sur toi et ta race. Va, va, maintenant ; sacrifie aux idoles

292 LES MONAGH.

l'enfant que j'ai eue sur mes genoux, l'enfant que je bénissais, comme ont été bénies Lia, Rachel et Rébecca, l'enfant qui devait perpétuer le nom de mes pères et qui m'a été ravie. Va, soutiens la muraille qui penche. Va réparer la ruine qui menace ta maison. Va, et laisse-moi. Mon âme est un temple de souvenirs maintenant désolé, parce que tu t'es enfui en emportant l'espérance! »

Elle se servait, pour exprimer ces pensées religieuses, d'une espèce de patois allemand, mêlé de mots hébreux et slaves, qui donnait une âpreté sauvage à ses paroles. Elle fit signe à son fils de se retirer et, tournant sa face vers l'Orient, elle entra en prières.

Lorsque Roger se réveilla, un petit soleil roux, assez gai mais sans force, éclairait mollement sa chambre. Fourbu, la peau brûlante, il n'eut d'abord que le souvenir indistinct et pesant des événements de la nuit. Il se leva par habitude et se reprit à vivre d'un cœur endolori. Il était comme un homme descendu d'une haute montagne, qui fait son repos et sa tranquillité de l'excès même de sa fatigue et de ses efforts. Il venait de s'étendre sur son canapé et fumait sans.penser à rien, lorsque son père entra, le chapeau sur la tête et l'air très agité :

« Eh bien ! dit-il tout de suite à son fils, en se

hâtant comme un homme qui a pris un parti,... tu en fais de belles!

— Comment cela? dit Roger, qui crut tout d'abord à la promptitude des Monach?

— Il ne fait pas bon jouer avec toi! continua le général, sans prendre garde à l'interruption!... Fichtre! tu n'y vas pas de main morte!... Je comprends que l'on s'emporte, mais on n'a pas la main lourde à ce point, et ce n'est pas ainsi qu'on s'amuse. Hier, en sortant du cirque, j'ai été faire un tour au club : tu as été blâmé, fortement blâmé; et ce matin, dans les journaux où l'on parle de l'accident d'hier, on te donne tort; et moi aussi, je te donne tort, parbleu!... Pareille chose serait arrivée dans un de mes régiments que je vous aurais fait battre illico. »

Puis, comme Itoger ne répondait pas :

« Tu es là à te prélasser, reprit-il, sans t'inquiéter de rien... As-tu seulement pensé à faire prendre des nouvelles de Courtaron?... Non, n'est-ce pas? Eh bien! moi, j'y ai pensé. J'y suis allé ce matin moi-même; j'ai trouvé là Frébault, le médecin et quelques autres. Ce n'est rien, heureusement! D'ailleurs ça ne m'étonne pas. Un coup de sabre n'est jamais dangereux. Pendant la guerre, j'ai toujours recommandé à mes hommes de pointer. »

Le général, qui était plutôt timide, malgré son air

bourru, et point brave pour faire des réprimandes, disait tout cela à son fils, le dos tourné , regardant par la fenêtre. Il battait une marche sur la vitre, lorsque tout à coup :

« Tiens! tiens! voilà qui est singulier! dit-il... Viens donc voir ça. »

Roger s'approcha. Il vit ses pas marqués sur la neige et qui tachaient de grands trous noirs l'espace compris entre les deux pavillons.

« C'est positif, reprit en riant le général, que les choses de l'amour ne rendaient point mélancolique, ces pas reviennent de chez notre belle Lia. Je voudrais bien savoir quel est le galant... »

Roger n'avait point prévu cette nouvelle complication. Il ne sut plus que dire.

Il prit cependant son parti, avec de grandes précautions d'abord, puis, avec une ardeur mêlée de soudains découragements, il raconta son amour, ses promesses, l'entrevue de la nuit.

Son père retenait son souffle pour mieux comprendre. Son visage exprimait une surprise effarée qui devenait presque comique. Enfin, en balbutiant:

u Mais tu es devenu tout à fait fou, mon pauvre enfant! dit-il. Tout cela est inconcevable de ta part; l'amour n'excuse pas tout cela... A ton âge, je savais dompter mon tempérament, que diable!... Et je ne me fourrais pas de telles histoires sur le dos! »

Après un moment de silence, il ajouta, en se croisant les bras.

« Que comptes-tu faire, à présent?

— Je n'en sais rien », dit Roger.

Et il reprit, sans trop penser à ce qu'il disait : « Je voulais justement vous consulter, mon père.

— Diable! que veux-tu que je te dise? Tu as tous les torts, et bien qu'il n'y ait rien eu... Ces Monach ont quelque droit de se plaindre... Enfin, dit-il après une longue pause, est-ce que tu penserais à l'épouser? »

Ramené brusquement par cette demande à des réflexions qu'il avait rejetées confusément dans l'ombre, Roger revit alors les tristesses de Lia aux Coqs, ses hésitations, l'assurance, l'audace impérieuse du marquis. Il se les figurait ensemble dans le vestibule de Luchon, qui se pressaient les mains, chuchotaient d'un air d'entente et de complot. Il imaginait les attaques de Gourtaron, les complaisances de Lia. Si ce coquin n'avait pas abusé d'elle, était-elle revenue sans tache, pure de baisers? Quel était leur secret? N'était-elle pas souillée en quelque chose? Et cette nuit, cette nuit, pourquoi lui avaitelle mis la main sur la bouche et l'avait-elle empêché de parler? Pourquoi avait -elle refusé de s'expliquer?

Et il y pensait maintenant; tout, dans la chambre même de la jeune fille, n'était-il pas pour lui

rappeler Courtaron? N'était-ce pas Courtaron qui avait conseillé le bleu de ces tentures et choisi pour elle ces bibelots? N'avait-il pas pu entrer aussi chez elle, cet amant douteux? Et si, cette nuit, il avait fait de même, n'était-ce pas par une sorte d'imitation inconsciente, et pour ne pas se laisser jouer par un coup qu'il ignorait? Il voyait Lia comme une femme de bruit, d'orgueil et de succès, habile et ardente plutôt que profondément émue. Était-ce donc là la femme à qui il allait donner son nom. Cette vision lui devint très présente et, sur un ton assez ferme, il répondit au général, qui répétait sa question :

« Non, mon père.

— A la bonne heure! » s'écria le général en soufflant d'aise.

Il développait déjà tout un plan de conduite :

« C'est bien simple, dit-il par saccades, debout, en se secouant les mains derrière le dos ; tu iras voyager... Je leur donnerai congé, ils renverront leurs domestiques, et toutes les choses qui se font après de pareilles escapades. »>

Mais Roger, en voulant oublier Lia, ne faisait qu'y penser davantage; son amour s'embarrassait des réflexions qu'il faisait pour s'en défaire.

«Cependant, reprit-il, cette jeune fille est compromise par moi, mon père... Elle avait ma parole... »

Et, forçant ses pensées irrésolues dans un sens

LES MONAGH. 297

favorable à ses premiers projets, rêvant à la scène de la nuit et ne trouvant plus le rêve si choquant que la réalité, se reprochant d'avoir tout mené à mal, croyant à l'amour de Lia, à sa sincérité touchante, ému enfin d'une grande tendresse, il ajouta :

« Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que j'avais tous les torts... et ne pensiez-vous pas vous-même, tout à l'heure, que les Monach eussent des droits?

— Des droits! des droits! s'écria le général en colère... Est-ce que nous connaissons ces gens-là? »

Mais après cette explosion, le père de Roger sembla hésiter lui-même, et, songeant que dans la vie, en somme, les femmes voient mieux que les hommes où est le simple devoir, il conseilla à son fils de consulter sa mère. Puis, se figurant la peine qu'il aurait lui-même pour aborder ce sujet avec sa femme, il changea brusquement d'avis et conclut qu'il valait mieux ne rien dire, attendre, laisser venir, se régler sur la conduite que tiendraient les parents de Lia.

Et, comme s'il eût tout arrangé de cette façon, il embrassa son fils, qu'il quitta pour aller faire un tour aux écuries, en lui recommandant d'être exact au déjeuner.

Le matin était pour la générale l'heure la plus légère et la moins embarrassée de la journée. A table, elle demanda gaîment comment les choses

avaient été au cirque et si Ton s'était amusé.

« Parfaitement, parfaitement », répondit le général en cherchant des biais.

Il se jeta en divers sujets, parla avec loquacité du ministère, de l'armée, de la chasse à courre et s'étourdit comme il put. Au dessert, il raconta ses campagnes, ce qui, chez lui, était le signe ordinaire d'une grande préoccupation. La générale ne fut qu'à moitié dupe de tant de bruit et d'effort; elle regarda Roger avec une vague inquiétude.

Le général commençait à respirer en pensant qu'il avait pu mener le déjeuner aussi loin sans rien dire qui le compromît, et il allait se retirer, assez satisfait de la force de sa dissimulation, lorsque le domestique lui remit une lettre urgente.

<( Vous permettez, chère amie », dit-il.

Et après avoir lu la lettre, il devint extrêmement rouge...

« Nous y voilà! sécria-t-il malgré lui.

— Qu'avez-vous reprit sa femme.

— Rien, rien...

— Mais encore!

— Oh! mon Dieu... c'est... c'est... une note à payer », dit le général en bredouillant.

11 demanda la permission de se retirer. C'était une lettre de l'abbé Glouvet : il voulait un rendez-vous immédiat « pour traiter une affaire

de famille des plus graves, qui ne souffrait aucun retard ».

Arrivé dans son cabinet, le général se donna à tous les diables, se promenant de long en large, sans savoir quel parti prendre. 11 se fit apporter du papier à lettres, des plumes neuves, de l'encre, s'installa péniblement devant sa table, le front en sueur, médita, souffla, écarquilla les yeux, écrivit un brouillon, puis deux, puis trois. Il n'en sortait pas.

Enfin, il recopia d'une grande écriture énergique :

« Ce mercredi, 20 décembre 1883.

« Monsieur l'abbé,

« Voyez en mon lieu et place ma femme, qui « n'est avertie de rien.

« Veuillez, monsieur l'abbé, agréer mes salu- « tations.

« Général comte d'Épagnes. »

Il alla communiquer la lettre et la réponse à son fils, qu'il trouva dans sa chambre. Et pendant que celui-ci lisait :

« La lettre de l'abbé est claire, n'est-ce pas? dit-il... Les Monach veulent faire du scandale, comme s'ils n'eussent pas mieux fait de se taire!... Enfin!... et que dis-tu de ma réponse?... »

Roger approuva.

Cependant Monach, après avoir envoyé à ses bureaux de la rue Louis-le-Grand quelques ordres écrits pour les affaires de la journée, s'était rendu chez l'abbé Glouvet le matin même, conseillé en cela par la baronne, qui, mieux au fait des usages, savait que les prêtres catholiques sont merveilleux pour les cas embarrassants. Ce père compromis estimait nécessaire ce mariage, conforme encore à ses secrets désirs. Il devait agir vite, faire prévenir les parents du jeune homme, les mettre en demeure et l'emporter. N'était-ce pas à celui qui souffrait le dommage de prendre les devants pour les conditions?

Il exposa clairement les choses.

Tout en écoutant, l'abbé dressait ses plans, préparait ses réponses, faisait des signes d'acquiescement à tout ce que disait ce père offensé.

Tout s'éclaircissait pour lui; Roger était encore venu le voir, l'avant-veille. Sans dépasser les convenances, le jeune homme lui avait pourtant montré tant de hâte et de vivacité que tout ce que Monach lui disait ne paraissait, hélas! que trop naturel. Prêtant même un sens équivoque à certains mots passionnés qu'il se rappelait, il crut de bonne foi que Roger l'avait comme averti de sa dernière entreprise. Au fond de lui, l'abbé blâmait

le fils du général, regrettait cette impétuosité; mais cette action, malheureuse en soi, coupait court à tant de choses et rendait son intervention si nécessaire! 11 allait donc se mêler à toutes ces négociations qui le mettraient en évidence, avec le devoir d'y réussir et plus de certitude qu'auparavant.

Il donna raison à Monach sur tous les points, répéta à propos des dispenses ce qu'il avait déjà dit à Roger; il parla ensuite doctement des deux religions, de la juive et de la chrétienne, trouvant qu'elles sont unies dans une même pensée originelle, que le christianisme est la continuation des prophètes, que les israélites furent en somme les frères aînés de l'Église. Après quelques insinuations de cette sorte, il fit entrevoir que les choses n'en iraient que mieux si Mllc Monach avait la pensée de se convertir...

Mais Monach l'interrompit et refusa toute concession sur ce point, pensant à retenir le plus d'avantages qu'il pourrait de sa situation d'offensé et qu'il ne serait temps do songer à cela qu'au cas de résistances trop obstinées. Il dit enfin à l'abbé qu'il entendait ne point mêler les femmes aux arrangements et préférait que l'affaire fût traitée directement avec le comte d'Épagnes.

L'abbé, renvoyé comme on sait par le général à sa femme, se présenta à l'hôtel dans l'après-midi.

302 LES MONAGH.

Introduit dans le grand salon, il s'assit modestement sur une de ces petites chaises Louis XVI, qui le général ne trouvait point solides et maniait si dangereusement.

Il lisait son bréviaire, quand la générale entra. La figure de Roger et de son père, les allées e1 venues de la matinée, avaient mis la pauvre femni( en éveil. Elle pensait bien qu'on lui cachait quelque chose. La mine de l'abbé n'était point fait* pour la rassurer; les mystères qu'il faisait lui donnaient l'air d'un homme qui apporte des consolations.

(k Eh bien ! monsieur l'abbé, demanda-t-elle ave< un certain tremblement dans la voix, dites-moi ce que vous avez à me dire.

— Je viens de puiser dans ce livre, répondit l'abbé en refermant son bréviaire, la force de dire à Mmc la comtesse le cruel sujet qui m'amène et qui va retentir bien douloureusement dans son cœur de mère et de chrétienne.

— Je suis assez forte pour tout entendre, monsieur l'abbé. »

Elle eut dans les yeux une émotion courageuse et se raidit un peu.

L'abbé alla droit au l'ait, tirant cependant quelques soupirs et baissant les yeux.

Ouand il eut tout dit :

« Ce que vous me dites là n'est pas possible!

LES MONAOH. 303

s'écria en interrompant la mère indignée... Mon fils est incapable d'une pareille action. On l'a calomnié. »

L'abbé ne broncha pas; pour mieux prouver ce qu'il avançait, il ne se contenta pas seulement de répéter ce que le baron était venu lui révéler; il insista et dit qu'il avait reçu lui-même les confidences enflammées du jeune homme et que Monach n'avait pu le tromper, puisque M. Roger l'avait lui-même en quelque sorte prévenu detoutd'avance. • Il fut mal venu alors à parler de la Mère des Sept Douleurs et de l'exemple de résignation qu'elle donnait aux mères chrétiennes. Car, avec cette hauteur que donne une belle conscience et cette sévérité que les femmes vraiment pieuses montrent aux prêtres imprudents, la mère de Roger lui coupa la parole :

« Comptez-vous donc une mère pour rien? monsieur l'abbé? dit-elle en se levant toute droite et le visage animé d'une sainte indignation. Ne deviezvous point m'avertir de ce que vous prépariez... »

Elle lui reprocha avec éclat l'encouragement, l'espèce de sanction que son caractère avait donnés aux projets de son fils, et, peu à peu, à force de douleur, elle en vint jusqu'à s'écrier qu'elle eût « mieux aimé voir son enfant mort que de le voir pris entre cette infamie et cette nécessité ».

L'abbé ne se lassait pas.

Il parla de Dieu, de sa miséricorde, de la soumission à ses volontés, dit tout ce qu'il y avait à dire, évoqua des exemples, alla jusqu'à rappeler sainte Catherine de Sienne et la couronne d'épines que le Sauveur lui présenta en songe. Telle est la vertu des paroles pieuses que, même en cette bouche un peu banale, elles lurent efficaces et apportèrent de véritables consolations à ce cœur affligé. Il vint à bout de tout; la pauvre femme accablée pencha la tête, s'accusa de sa faiblesse, de son aveuglement. Elle aussi avait manqué à ses devoirs, n'avait point assez redouté cette jeune fille trop belle, qui n'était pas chrétienne, et où elle aurait dû voir les malices du démon et toutes les séductions de la terre. Oh! comme Mmc de Gomerre avait eu raison !

Tout lui apparut clairement depuis le jour où elle avait vu Roger autour de Lia coupant les fleurs de sa robe.

Pendant que l'abbé était avec sa mère, Roger recevait la visite de Frébault.

Gourtaron, à peu près remis de sa blessure, qui, tout bien vu, n'était qu'une forte contusion, voulait se battre dès le lendemain. Frébault, qui l'avait ficelé dans sa cuirasse et violenté, dut accepter d'être son témoin. Mais il comptait aisément arranger l'affaire. Georgette, d'ailleurs, qui

trouvait Roger « très bel homme », avait fait jurer à son amant qu'on ne se battrait pas.

« Écoute, mon cher, dit-il à Roger d'un air ahuri et conciliant, ce duel ne peut avoir lieu... Tu dois bien au marquis un petit bout d'excuse.

— Gela ne se peut pas, répondit Roger très simplement.

— Allons, voyons... un bon mouvement !

— Je te dis que cela ne se peut pas..., reprit Roger avec plus de force.

— Allons donc!... Mon Dieu, je sais bien que vous avez des histoires de femme sous roche, mais... »

Roger le regarda avec surprise; et pensant à Lia: « Est-ce que Gourtaron t'aurait dit?...

— Non... Mais j'ai deviné, pardieu!... c'est assez clair. »

Mmc de Tresmes, qui était impressionnable, était venue le matin même prendre des nouvelles du marquis; Frébault, l'ayant rencontrée dans l'escalier, avait cru que tout était arrivé à cause d'elle.

Roger sourit quand Frébault eut nommé Mmc de Tresmes.

« Mon bon Frébault, on ne peut rien te cacher, lui dit-il.

— C'est sûr... Mais vous n'allez au moins pas vous battre pour une femme !

— Pardon ! dit Roger...

— Vous ne pouvez pas vous battre...

— Allons, reprit Roger presque avec bonne humeur, mettons qu'on te prenne Georgette, que ferais-tu ?

— Georgette, c'est une autre affaire, répondit Frébault sans aucun embarras,... c'est une artiste... Mais, dans le cas qui m'amène, je ne crois pas, sur mon honneur, qu'il y ait matière à rencontre... Tu t'es laissé emballer... voilà tout!... Je ne puis considérer la chose autrement que comme un accident... Il t'en coûterait si peu de reconnaître que tu t'es laissé emballer... D'ailleurs ce duel peut couler le cirque et ferait le plus mauvais effet dans le public. Voyons, je t'en prie!... »

Mais Roger secoua la tête et donna par écrit l'adresse de deux de ses anciens camarades du régiment.

Alors Frébault, désespéré, s'écria avec une sorte de fureur affectueuse :

« Mais sais-tu l'arme qu'il a choisie?...

— Le pistolet, parbleu î

— Oui.

— C'était son droit.

— Mais songes-tu bien?...

— Allons, mon bon Frébault, tu vas dire des bêtises, reprit Roger en l'emmenant vers la porte.

— Tu as raison, je perdais la tôte. »

Les deux jeunes gens se serrèrent la main, mais, en s'en allant, Frébault dit à son ami :

LES MONACII. 307

« Quand je devrais être le plus incorrect des témoins, je vous jure bien que j'arrangerai l'affaire, mes beaux amis.

— Je ne crois pas», répliqua Roger en le congédiant.

Au milieu de son désarroi, ce duel ne lui déplaisait pas. C'était du moins jusqu'au lendemain un but certain où il pouvait occuper ses pensées.

En reconduisant Frébault, il rencontra justement dans le vestibule l'abbé Glouvet, qui sortait de chez la générale. L'abbé eut un sourire discret et fin, et lui dit tout bas, en lui serrant affectueusement les mains :

« Tout va bien, mon enfant. » Roger lui tourna le dos et rentra chez lui.

Le soir même, Gourtaron, le bras gauche en écharpe et un peu pâli, alla aux Italiens.

Il se présenta dans la loge des Monach.

Lia, en robe blanche, avec un nœud d'épaule rouge et un serpent d'orfèvrerie dans les cheveux, regardait la pièce, où un traître en bottes molles chantait des airs connus.

Contrairement à son habitude, elle se renfonçait dans sa loge et semblait s'éloigner du spectacle et des spectateurs. Dans la confusion de ses pensées, elle se souvenait de l'institution Granet et de la petite Blanche qui lui disait : « Pauvre Lia ! pauvre

Lia! » Et puis plus loin, là-bas, là-bas, elle revoyait ses parents de Gallicie honnis, opprimés, le cabaret de l'oncle Itzig, le soldat autrichien de renseigne... Puis, encore plus loin dans ses souvenirs, la rue de Francfort et les petites filles en tablier rouge, qui, le samedi, salissaient leur robe devant elle en signe de mépris, pour ne pas être confondues avec la juive...

Elle ne songeait qu'à l'affront de la nuit, se sentant déchue, méprisée, humiliée, le cœur rempli de haine et farouche. Un éclair fauve passa dans ses yeux.

Le marquis se mit derrière elle et, en se penchant, murmura doucement à son oreille :

« Je me bats demain pour vous, Lia... Ne me direz-vous rien ? »

Elle se recula d'abord avec horreur, puis se ravisant tout à coup :

« Si, » dit-elle.

Et après une hésitation suprême, dans tout l'éclat de sa beauté tragique, elle ajouta d'une voix sourde :

« Vengez-vous ! »

C'était le premier hiver que les Gomerre passaient dans l'Orne. Ils vivaient dans leur solitude des Chênaies, trouvant une compensation d'amourpropre dans la considération qu'ils continuaient d'inspirer à la petite noblesse des environs. Bien que leur nom ne fût plus défendu par une grande fortune, leur état avait été tel à Paris et leur ruine était si récente, que le prestige durait encore. Ils en revenaient à cette vie des champs où leurs ancêtres, avant d'être à la cour, toujours en procès avec leurs fermiers, luttaient de ruses, attachés à la terre, à leur influence locale, à leurs privilèges, s'endurcissaient au rude contact des paysans, et hâlés, se fortifiaient pour le métier des armes.

Depuis le retour des Tourettes, Mme de Gomerre s'était visiblement adoucie. Elle avait même des

effusions que sa nature ne comportait guère, et elle ne tourmentait plus autant son mari. L'approbation de la comtesse d'Épagnes lui avait fait grand- bien. Elle en était venue à entretenir habituellement sa fille d'espérances qui s'étaient changées en certitudes. La durée de ses illusions leur donnait tous les caractères de la réalité. En parlant librement de ses projets, elle s'enlevait aussi ses dernières craintes. Au printemps, elle devait mener Hélène à Paris, auprès de l'oncle qui la dotait, et tout allait s'arranger selon ses vœux.

L'espérance de ce voyage faisait vivre Hélène en une joie continuelle. Son esprit et son cœur allaient vers Roger, d'un mouvement si naturel, qu'elle n'imaginait pas qu'on pût être plus avancée qu'elle n'était. Quelquefois cependant elle songeait qu'en quittant les Tourettes, Roger ne lui avait point dit les mots qu'elle eût le mieux aimé entendre de sa bouche, et qu'il avait été bien distrait. Mais, se disait-elle, « il sait mieux que moi ce qu'il faut faire, il est sans doute plus raisonnable ». Et elle reprenait bien vite sa gentille activité.

Elle faisait répéter à ses frères leurs leçons, s'employait dans la maison depuis la lingerie jusqu'à l'écurie, allait soigner les pauvres, leur portait du « linge doux ». Et le soir, dans sa chambre, elle s'endormait d'un bon sommeil, les bras croisés sur sa poitrine, en pensant à lui.

LES MONAGH. 31

Elle était depuis quelques jours tout occupée d'un arbre de Noël pour les enfants du village. C'était un pin, planté dans un hangar fermé, où elle suspendait des oranges, des lanternes, des poupées et des sabres; mais les joujoux militaires lui plaisaient plus que d'autres. Elle ne les maniait pas sans un petit battement de cœur héroïque.

Cependant, l'avant-veille de la fête de Noël, qui était un dimanche, Mmc de Gomerre parut, dès la matinée préoccupée, contenue, presque douloureuse. Elle envoya un exprès à cheval à La Barroche, n'alla point aux vêpres et demeura enfermée dans son appartement.

Hélène eut un pressentiment.

Elle interrogea son père et fut si câline, si entêtée, qu'elle finit par lui arracher le secret qu'on voulait lui cacher.

Le journal arrivé le matin annonçait que Roger avait été blessé en duel. M. de Gomerre essaya d'atténuer la gravité d'une telle nouvelle et dit que, puisque la comtesse d'Epagnes ne leur avait pas écrit, il n'y avait point lieu de beaucoup s'inquiéter. Il raconta même des histoires de duel qui se terminaient par une piqûre au poignet ou une joue éraflée.

Mais Hélène jugea que tout était possible et que,

si la mère de Roger n'avait pas écrit pour les rassurer, c'est qu'il y avait, au contraire, tout à craindre. L'enfant contint ses larmes par un violent effort, et son visage décidé prit un air rude. Elle ne laissa rien voir le reste de la journée, qui fut grise et neigeuse, et, au dîner, affecta un grand calme.

Sa résolution était prise.

Elle ne se coucha pas, souffla sa lumière et, à genoux au pied de son lit, elle veilla aussi dans l'obscurité jusqu'à onze heures du soir. Quand elle entendit l'heure sonner, elle se leva, alla prendre le chapeau et le manteau qu'elle avait préparés d'avance, et, à travers les corridors, se glissa comme une ombre jusqu'à la chambre de son père.

Elle ouvrit la porte avec précaution :

« Père! père! » dit-elle tout bas.

M. de Gomerre se réveilla en sursaut et, sa première pensée étant pour sa fille :

u Hélène! c'est toi? dit-il.

— C'est moi...

— Qu'y-a-t-il?

— Habillez-vous, mon père, et partons, dit-elle.

— Où?... que veux-tu dire? »

Elle lui expliqua alors tranquillement que sa place était auprès de Roger, blessé, mourant peutêtre, et que rien ne pourrait changer sa détermination.

« Mais y songes-tu bien, mon enfant?... Sais-tu si

tu ne vas pas fâcher les parents de Roger en arrivant ainsi à l'improviste et sans être demandée?...

— Non! non!... je sens qu'ils seront heureux de m'avoir auprès d'eux...

— Cependant, songe un peu, ma chère petite...

— Je suis sûre que ma présence ne les gênera pas.

— Et ta mère?... 11 faudrait pourtant...

— J'ai écrit pour elle cette lettre qui lui expliquera notre départ.

— Et quel train donc prendrons-nous?

— Le train qui passe à une heure et demie à La Barroche. ».

M. de Gomerre revint sur ses objections, les développa, se débattit, résista le mieux qu'il put. Mais Hélène mit une telle "sécurité en toutes ses réponses que le comte, malgré les craintes que lui inspirait sa femme, finit par être à peu près de son avis.

« Et comment irons-nous à la gare? reprit-il en s'habillant.

— A pied, répondit-elle, pour ne déranger personne. »

Liant déjà la courroie autour de la couverture de voyage, elle aida son père à mettre son pardessus, et ils descendirent sur la pointe des pieds.

Quand ils furent dans le parc, les chiens, lâchés dans la cour hurlèrent tous ensemble en entendant du bruit de l'autre côté du château.

Le père et la fille s'enfoncèrent dans les allées,

314 LES MONAGH.

réveillant à mesure quelques ramiers endormis dans les arbres, gagnèrent une petite porte qui donnait sur la campagne, et quand ils furent dehors :

« Allons, dit M. de Gomerre en embrassant sa lille avec effusion, ne suis-je pas ton père, après tout? et n'ai-je pas le droit de faire avec toi ce que bon me semble? »

Ils rejoignirent la grande route par un sentier et cheminèrent serrés l'un contre l'autre.

Le ciel était obscur, la neige tournée en marécage, l'air doux, mais si bien saturé d'humidité, qu'il semblait qu'ils marchassent dans une pluie froide.

Cependant des vapeurs subtiles s'élevèrent peu à peu des vallées environnantes et la campagne silencieuse se couvrit de brouillards. Le pays leur parut alors bouleversé dans un chaos moelleux. Les arbres dressaient leur dos noir en masses brouillées, méconnaissables. Ils se perdirent. Hélène, triste jusqu'à l'angoisse, prit alors le parti d'aller toujours tout droit. Ils trouveraient bien une maison où se renseigner. Ils allaient, se tenant par la main, les yeux fixés sur les tas de cailloux élevés, de chaque côté de la route, comme drs tertres funèbres.

Ils parvinrent ainsi à un carrefour. La lune se leva, comme une auréole dont la lueur indécise

perçait péniblement les vapeurs opaques. Au moment de s'y butter, ils virent la croix d'un calvaire. Hélène, dans un mouvement de détresse, embrassa la croix et pria Dieu de lui venir en aide. Ils s'aperçurent alors qu'ils s'étaient peu écartés du bon chemin, et forçant leur marche, s'arrachant aux haies épineuses, la sueur au front, la buée aux lèvres, ils atteignirent enfin La Barroche.

Il était temps. Cinq minutes plus tard, ils manquaient le train.

Dans le wagon, Hélène ramena ses jupes lourdes d'humidité, arrangea commodément son père dans la couverture, lui sourit avec reconnaissance, puis s'enfonça dans ses pensées.

Arriverait-elle à temps? La reconnaîtrait-il? Il se mourait peut-être en ce moment? Elle ne le verrait plus! La terreur lui faisait trembler tout le corps. Mais non, elle sentait qu'il ne pouvait en être ainsi. S'il ne l'avait pas fait avertir, c'est que le mal n'était pas si grand qu'elle supposait, et l'espérance, comme une aurore, renaissait dans son cœur et dissipait les ténèbres qui obscurcissaient son esprit.

Après avoir changé de train au Mans et s'être mis dans un wagon, où ils trouvèrent deux fabricants de sardines de Lorient, qui parlaient des pêches autour de Belle-Isle-en-Mer et de leurs clients anglais, ils arrivèrent à Paris, au milieu des

sifflets stridents, du tohu-bohu et des embarras de la gare. Ils ne furent rendus à l'hôtel d'Épagnes que vers dix heures du matin.

En entrant, Hélène lit un petit signe de tête amical au concierge, qui la salua avec déférence, mais elle n'osa pas l'interroger. Le cœur lui manquait. En traversant la cour, M. de Gomerre eut une tendance machinale à se diriger vers ses anciens appartements et ne s'arrêta qu'envoyant, sur le perron, un grand valet de pied, qui portait une autre livrée que la sienne.

A mesure cependant qu'elle se rapprochait de l'escalier, Hélène ralentissait le pas, prête à défaillir, dans l'attente d'un grand malheur. Elle ne reprit tout son courage que lorsqu'elle fut introduite auprès de la mère de Roger, qui ne parut point s'étonner de sa venue, sanglota, la pressa sur son cœur en murmurant :

« Mon enfant! mon enfant! Ma chère enfant! »

Le duel avait eu lieu l'avant-veille, à quatre heures de l'après-midi, dans la forêt de Saint-Germain, en un quartier que Frébault connaissait bien pour y chasser de temps en temps avec quelques viveurs de ses amis.

Les deux voitures étaient arrivées au lieu du rendez-vous par des chemins différents et presque en même temps.

Frébault eut un colloque avec les autres témoins, qui lui laissèrent prendre toute la conduite de l'affaire.

Il s'avança alors vers Roger avec une mine concentrée et grave, et faisant une dernière tentative auprès de lui, il renouvela ses supplications, invoqua son amitié, mais laissa trop voir qu'il craignait une fâcheuse issue pour Roger. Celui-ci le remercia un peu ironiquement de l'intérêt qu'il lui montrait, et refusa toute espèce d'arrangement.

Alors Frébault, qui fut bien le plus incorrect des témoins, comme il avait promis, trouva un argument inattendu. Il dit qu'il ne connaissait pas assez bien les motifs réels du duel pour autoriser la rencontre et prendre l'événement sous sa responsabilité, menaça de planter là le marquis et Roger s'ils ne s'expliquaient pas. Il allait de l'un à l'autre, par petits sauts, et, plus que jamais, il clignotait de l'œil gauche. Il voulait tout lâcher, s'en lavait les mains.

Pendant toute cette scène, le marquis se tenait à l'écart.

La parole de Lia lui avait gonflé le cœur d'orgueil. Il avait toutes les crédulités d'un amoureux. Lia lui était revenue tout entière; le triomphe intérieur dont il jouissait détendit un moment les ressorts de sa volonté. D'ailleurs ce duel

n'était plus une nécessité, deviendrait môme plus nuisible qu'utile à ses intérêts. 11 pensait à tout cela et approuvait la nouvelle tactique de Frébault.

Celui-ci cependant ne démordait pas de son dire et se disposait à se retirer, lorsque Roger, prenant soudain un parti, tira de sa poche le billet de Mme de Tresmes, qu'il lui passa avec un geste de colère, en disant :

« Va... porte-lui ceci... et s'il dément les paroles qui sont écrites là, je verrai ce qu'il me reste à faire. »

En faisant ceci, Roger n'était pas seulement poussé par l'idée d'exciter Courtaron et de le piquer davantage, mais aussi par un immense désir de savoir si Lia l'avait trompé, et si la réponse justifierait ses dégoûts incertains ou raffermirait ses résolutions. Il allait donc enfin connaître la vérité et juger cette femme.

Courtaron prit la lettre et la lut.

Pendant qu'il lisait, il y eut un grand silence, où l'on n'entendit que le vent qui passait dans les arbres et les chevaux qui s'ébrouaient en grattant du pied non loin de là.

Sans deviner au juste ce qui s'était passé entre Roger et Lia, et la querelle d'amour qui s'était laite entre eux, Courtaron comprit qu'elle ne lui avait parlé que dans un premier mouvement et que c'é-

tait encore Roger qu'elle aimait. Cette lettre avait été le sujet de leur rupture. Il reconstruisit à peu près tout dans sa tête. Sa colère revenue, il sentit que la mort de Roger était son unique chance.

Il rendit la lettre à Frébault, et, d'un ton sec :

« On ne parle pas sur le terrain», dit-il.

Roger accepta cette parole comme un aveu. L'idée qu'il eût pu être dupe à ce point raidit sa fierté.

« Tu as fait jusqu'ici l'enfant, dit-il à Frébault en déchirant la lettre... A présent, fais ton devoir... ou va-t'en. »

Frébault, voyant qu'il n'y avait plus rien à espérer, alla prendre toutes les dispositions qu'il fallait, compta les pas, tira les places et, quand les deux adversaires furent mis l'un en face de l'autre, il fit la demande et les commandements d'usage, d'une voix égale et ferme.

Les deux coups partirent en même temps, et Roger s'affaissa en portant la main à sa poitrine.

La balle de Gourtaron avait traversé le poumon. La toux et les vomissements de sang commencèrent.

On adossa Roger à un arbre. Les chirurgiens examinèrent la blessure, renoncèrent à extraire la balle et, après un premier pansement, prirent leurs précautions pour faire faire au blessé le moins de mouvements possible.

Courtaron se tint éloigné. Dès qu'il put, il demanda à Frébault ce qu'il en était.

« Tu l'as tué, répondit celui-ci, ou du moins il n'en vaut guère mieux... Laisse-nous. »

On emporta Roger doucement jusqu'à la voiture. Pendant tout le trajet, son unique préoccupation fut de savoir comment on annoncerait l'accident à sa mère. A chaque cahot, sa toux redoublait. La voiture entra enfin dans la cour de l'hôtel. Il descendit péniblement, les deux bras appuyés sur les épaules de ses amis.

Dans le vestibule, il s'arrêta épuisé et vit Lia debout sur le seuil de la porte.

Elle semblait l'attendre. Roger eut une terrible quinte et il lui vint au coin des lèvres une légère écume rose, du sang mêlé de bulles d'air. Lia recula en le voyant en cet état, et ne sut plus ou porter ses regards. Cependant, comme si l'amour eût vaincu ses remords, elle revint vers lui, ouvrit la bouche pour parler, mais sa voix s'arrêta dans sa gorge.

Roger la regarda longtemps, ainsi qu'en un rêve, eut un mouvement vers elle;... mais il lui sembla alors que son amour s'en était allé avec ses forces .

Lentement, il se détourna, referma les yeux comme pour s'éloigner d'elle à jamais et passa. Lia eut une plainte sourde et se laissa tomber

sur la banquette du vestibule. Elle aimait et haïssait en même temps, et souffrait cruellement sans comprendre que cela fût possible. Roger emportait avec lui tout ce qu'elle avait en elle d'amour et de sincérité. Deux larmes silencieuses coulèrent le long de ses joues; elle pleura sur elle et sur sa race.

Quand elle releva la tête, elle vit son père qui était debout devant elle.

« Que fais-tu là? lui dit-il, choqué de l'inconvenance d'une pareille posture.

— Rien », répondit Lia comme absente d'ellemême.

Depuis la veille, Monach s'était déjà occupé, au cas où le mariage aurait lieu, de ce que le général appelait « la cuisine des cérémonies ». Il venait de voir l'abbé Glouvet et de consulter M. Le Fiot, qui devait l'aboucher le lendemain avec le notaire du comte d'Épagnes. Il fut épouvanté en apprenant de la bouche même de Lia le résultat de ce duel imprévu, et il vit tout de suite ses espérances qui se dérobaient.

« Lève-toi, dit-il en serrant le poignet de sa fille, et parle!... parle! ..

— Et que voulez-vous que je dise?

— Crois-tu qu'il mourra?

— Je crois qu'il mourra, mon père!...

— Cela n'est pas croyable!... » s'écria le baron, suffoqué.

322 LES M ON A Cil.

Il songea cependant qu'il devait tout prévoir et prendre ses dispositions dans le cas où Roger viendrait à lui manquer. Il ne comptait guère Lia que pour ses plans, l'enveloppant elle-même dans le mépris où il tenait le reste des femmes. Il calcula qu'il ne lui fallait point perdre le pas qu'il avait su prendre sur sa mère, chercha immédiatement dans sa pensée le mariage qui pourrait se substituer le plus aisément au mariage consenti, et dit en souriant d'un mauvais rire, guettant l'effet qu'auraient ses paroles :

« Le marquis ne refuserait pas ta main, je pense? »

Cette fois, Lia ne put se contenir, et regardant son père avec une hardiesse qu'elle n'avait jamais eue auparavant, elle se révolta, prête à soutenir les malédictions qui frappent les enfants rebelles. Ses lèvres eurent un pli dédaigneux, un rire enragé. et de sa voix rauque et chantante :

« Allez, allez! mon père, vous trouverez pour votre fille un autre marquis! »

Monach, étonné d'une telle résistance, leva les bras comme pour maudire... mais il n'osa pas.

« Va! dit-il, fille indigne, rentre chez toi... et attends mes ordres. »

Et aussitôt, il monta chez le comte d'Épagnes.

Il s'introduisit avec un empressement familier dans les appartements pleins de désordre et de

LES MONACII. 323

bruit, et dont les portes étaient ouvertes; il parvint en furetant jusqu'à la chambre de Roger.

Il se trouva à la porte en face du général, qui fit un geste terrible et le pria de n'avoir plus à s'occuper de « cette amourette ».

Comme Monach donnait les marques du plus vif intérêt et insistait avec une obséquiosité souriante :

« Sortez, monsieur! s'écria le général, pris soudain d'une fureur sauvage... Comment! en un pareil moment, vous osez venir nous troubler!... Sortez... sortez, vous dis-je, ou je vous chasse! »

Sans son humble et prompte retraite, Monach n'eût pu sans doute échapper aux brutalités du général.

Roger était étendu sur son lit, sans connaissance, et son père désespéré se répandait en paroles incohérentes. Il ne voulait pas croire que l'état de son fils fût aussi grave. Mais, quand il sut la vérité, il devint muet, fit dresser un lit de camp dans l'antichambre, et absorbé en lui-môme, il rôda autour du malade, contemplant, avec une lourde fixité, tantôt son fils, tantôt sa femme.

La générale ne quitta plus son enfant. Elle garda pour lui son sourire et son calme ; mais, au fond de l'âme, elle était déchirée et repentante. Le vœu imprudent fait devant l'abbé Glouvet s'était donc réalisé. Il était mourant, ce fils qu'elle eût mieux

aimé voir mort que coupable. Elle avait tenté Dieu, et Dieu la punissait.

Depuis trois jours, Roger était entre la vie et la mort.

Sa faiblesse augmentait d'heure en heure, mais il conservait encore toutes ses facultés. Le matin du quatrième jour, sa mère lui demanda s'il ne désirait pas voir le curé de la paroisse. Il fit signe que oui. Le vieillard vint et fut conduit par la mère jusqu'au lit de son fils, tandis que le général examinait le prêtre avec timidité.

La mère se retira et se mit à genoux dans la pièce voisine.

« Prions..., » dit-elle au général, qui se mit à genoux à côté d'elle.

Quand Roger fut seul avec le prêtre :

« Mon père, dit-il, j'ai un peu oublié mon catéchisme... dites-moi ce que je dois faire.

— Mon fils, dit le vieillard, demandez à Dieu la grâce de bien connaître vos fautes, examinez votre vie et dites vos péchés simplement, autant que vous vous en souviendrez. »

Il y eut un assez long silence.

Après que Roger se fut recueilli, il fit le signe de la croix et d'une voix entrecoupée :

« Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai beaucoup péché », dit-il.

Il récita le Confdeor en même temps que le

prêtre, qui conduisait ses paroles, et confessa ses fautes.

« Voilà, dit-il en achevant, comment j'ai gâché ma vie. »

Le vieillard leva la main et lui donna l'absolution de ses péchés.

Il l'embrassa ensuite et l'encouragea. Il ne parla pas d'extrême onction, de peur d'effrayer le malade, et il se retira, l'âme émue de voir ce grand garçon qui se mourait en pleine force et qui, comme il en voyait tant, avait vécu selon le monde, et suivi un temps médiocre et incertain.

Roger, fatigué par l'effort qu'il venait de faire, s'endormit d'un sommeil agité.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit Hélène installée à son chevet et souriante. Depuis une heure qu'elle était arrivée, elle s'était emparée de la maison, réglant tout avec une attention minutieuse et donnant un dernier espoir aux parents consternés.

Il sembla à Roger aussi que sa présence était naturelle, et en lui souriant d'un air d'entente :

« Te voilà, Hélène ! dit-il, d'une voix qui tombait.

— Ne parlez pas, répondit-elle.

— Oh! que je suis heureux de te voir... comme autrefois... là, dans le jardin... »

Et il la revoyait, en effet, courant de la volière au kiosque, ses blonds cheveux étalés sur le dos...

« Chut! » dit-elle en posant le doigt sur ses lèvres.

Et comme il fallait renouveler l'appareil, Hélène prépara les gâteaux de charpie. Puis, tandis que la générale enroulait les bandes, en prenant garde de comprimer les côtes, la jeune fille soulevait le corps de Roger. Elle lui mit ensuite des oreillers derrière le dos. Assis sur son lit plutôt que couché, afin de prévenir les suffocations qui s'augmentaient d'instant en instant, Roger lui dit :

« Reste auprès de moi.

— Oh! vous vivrez, répondit-elle dans un élan de confiance; vous vivrez! »

Le bonheur éclatait clans ses yeux; depuis qu'elle était là, elle ne croyait pas qu'il pût mourir.

En entendant ce cri de joie et d'amour, Roger comprit ce qui était en elle et qu'il était aimé.

Il avait de cette faiblesse de malade qu'un rien émeut, qu'un rien fait comprendre ; sa sensibilité s'aiguisait. Les yeux devenaient clairs comme ceux des mourants. Il songea, en la voyant autour de lui, que son bonheur et sa vie eussent été avec elle. « Combien ai-je été fou! se disait-il; comme je me suis trompé! comme les désirs me tournaient l'esprit! Ai-je donc pu ainsi la méconnaître et me méconnaître moi-même? C'est elle, elle qui m'aimait et que j'aimais. » Il revoyait les grands arbres et les cygnes des Chênaies, leur promenade à

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cheval, sous bois... Il sentait sur sa joue la fraîcheur de son baiser innocent... Il n'avait plus d'autre pensée qu'elle; son âme débarrassée se purifiait, se réfugiait en elle. Il goûtait à son dernier moment plus de bonheur véritable et de contentement qu'il n'en avait eu durant sa vie. Pour vivre, il n'eût pas donné la suavité de son agonie.

Il s'en allait sans effort ni résistance, mais sans pouvoir détacher ses yeux des siens.

Cependant sa respiration se ralentissait de plus en plus.

« Hélène ! Hélène ! » murmura-t-il faiblement.

Selon la recommandation du médecin, Hélène alla ouvrir la fenêtre toute grande. Un rayon de soleil entra dans la chambre avec le bruit des cloches de midi, mises en branle à toute volée pour annoncer la fête du lendemain.

« Hélène! Hélène! » répéta-t-il.

Elle revint aussitôt et se pencha sur lui en une tendresse inexprimable.

« J'ai soif... », dit-il.

Elle lui fit avaler un morceau de glace.

Il fit ensuite un grand effort pour parler :

« Donne-moi ta main, » reprit-il d'une voix douce.

Il prit la main qu'elle lui donnait, la serra fortement sur son cœur, et, se tournant vers sa mère et le général, qui sanglotaient à genoux au pied du lit :

« Adieu! dit-il... Aimez-la ! »

Puis, ne regardant plus qu'Hélène :

« Maintenant, lui dit-il tout bas, en serrant sa main plus fort et en attirant son visage tout près du sien,... ne me quitte plus. »

Et son âme passa ainsi.

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