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pensées, il y prit ces vives et fortes images, qui sont la poésie de l'éloquence, et parfois répandent sur la parlie figurée de ses discours comme un suave parfum des fleurs du désert.
Si pendant le jour les œuvres de Dieu lui semblaient belles, à la clarté d'un soleil resplendissant, la nuit, arec le cortège harmonieux de ses astres, lui présentait d'antres merveilles que, selon le Psalmiste, les cieux racontent à la gloire du Créateur. Il ressentait sans doute la joie et la sérénité que versaient dans son âme les flots de lumière tombés du firmament, lorsqu'il écrivait cette prescription : « Que les heures du milieu de la nuit soient pour un solitaire ce que celles du matin sont pour les autres, afin qu'il puisse mieux se recueillir dans le silence de la nature, et médiler $ar les moyens d'avancer vers la perfection.1» Plus lard, saint Basile se rappelait encore les mêmes impressions, quand, devenu évéque de Césarée, il expliquait, dans les homélies composant YHexameron, le plan admirable de l'univers. « Vous est-il quelquefois arrivé par une nuit calme et pure, disait il à ses ouail- 1^, de porter un regard attentif vers l'inexprimable beauté des astres, et de penser à l'auteur de toules choses? Vous ôtes-vous demandé quel est celui qui a semé le ciel de telles fleurs? Ou bien, dans le jour, contemplant les prodigieux effets de la lumière, vous iles-vous élevés, par les objets visibles, à l'Être invisible? Alors vous ùles des auditeurs bien préparés et dignes de vous asseoir dans ce magnifique ampliilhéâte. Venez donc, et vous prenant par la main, comme
•S. Ba>il. Epist. t.
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des étrangers auxquels on Tait parcourir une ville, je vais vous conduire à travers les merveilles de cette grande cité de l'univers. »
Mais si dans le monde physique l'orateur sacré se plaisait à faire voir la toute-puissance de Dieu, il aimait encore mieux contempler son image dans cette grande famille humaine qui porte en elle le sceau de sa céleste origine, et qu'il chérissait de la sainte afTection du chrétien et du pasteur. C'était sous l'influence de cette affection, et au souvenir du spectacle que l'Euxin lui avait offert dans sa solitude, qu'il s'écriait ailleurs : « Tu es belle, ô mer, parce que tu reçois tous les fleuves en ton vaste sein, et que tu te renfermes entre tes rivages, sans jamais en franchir les limites. Tu es belle avec tes iles jetées à ta surface, parce que lu rapproches par le commerce les contrées les plus lointaines, parce que, au lieu de les séparer, tu réunis les peuples, et que tu apportes au commerçant ses richesses et à la vie ses ressources. Mais, quelque belle que soit la mer devant les hommes et devant le Seigneur, combien n'est-elle pas plus belle, cette foule chrétienne, mer vivante qui a ses bruits et ses murmures dans les voix d'hommes, de femmes et d'enfants, retentissantes comme des flots, pour monter jusqu'à Dieu ? »
Formé aux mêmes enseignements que son ami, saint Grégoire de Nazianze puisa également au sein de la vie solitaire les nobles inspirations qu'il répandit si large* ment 'dans ses discours et dans les poèmes dont la composition charma sa jeunesse et consola ses dernières années. Ses adieux à l'Église et au siège patriarcal de Constantinople, qu'il résigna volontairement, sont un
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véritable chef-d'œuvre oratoire. Ce passage n a d'égal, ins l'éloquence moderne, que la péroraison célèbre où févéque de Meaux, parlant de ses cheveux blancs et du compte qu'il doit bientôt rendre à Dieu, se sépare aussi des grandeurs du siècle de Louis XIV, convoquées par lai devant le cercueil du prince de Condé. Après s'être éloigné de la cour, et avoir porté ses regrets et ses larmes au tombeau de saint Basile qui venait de mourir, Grégoire de Nazianze se relira en Cappadoce, pour s'y rouer tout entier à la prière, au travail et à la poésie. A l'exemple des vieux Romains qui, laissant la pourpre et les faisceaux consulaires, venaient reprendre leur charrue, le saint prélat qui avait siégé pontificalement dans la basilique métropolitaine de Constantinople, pbçait maintenant tout son bonheur a cultiver de ses mains son modeste enclos. Ce jardin, une source vive, des arbres qui lui donnaient un peu d'ombre, une natte de jonc pour lit, une grossière tunique pour vêtement, enfin quelques animaux familiers, telles étaient toutes ses richesses. Mais le calme dont il jouissait, après tant d'orages, était à ses yeux un trésor inestimable, car il réalisait le vœu exprimé dans le poëme où rappelant les vicissitudes de sa vie, il disait : « Que n'aijcles ailes de la colombe ou de l'hirondelle pour fuir loin du commerce de mes semblables? Que ne pnis-je vivre dans un désert, au milieu des bêtes sauvages; elles sont plus fidèles que les hommes. Là, je coulerais mes jours, sans douleur, sans peine, sans aucun soin. »
Ailleurs, dans un autre poëme philosophique consacré au récit de ses longues infortunes, il explique comment l'amour filial l'empêcha, dans sa jeunesse, de
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suivre le penchant qu'il avait pour la retraite. « Pourquoi, dit-il, ne me suis-je pas caché plus tôt dans les antres des montagnes? J'y aurais évité les périls et les embarras du monde. Dieu seul aurait habité dans mon cœur; j'aurais vécu seul avec Dieu dans cette vie pure et sublime, et, plein d'espoir, j'eusse attendu la fin de mes jours. Je le devais sans doute ; mais la tendresse filiale me retint. J'écoutai surtout la pitié, ce sentiment qui déchire les Ames tendres, et qui est la plus douce des passions. J'eus pitié d'un père et d'une mère cassés de vieillesse; j'eus pitié de leurs infirmités, de la douleur qu'ils auraient d'être privés d'un fils, l'objet de leurs craintes et de leur amour, qui était l'œil et la consolation de leur vie. » Quand on lit dans le texte grec ces sentiments si vrais, si tendres, exprimés en vers harmonieux, n'y trouve-t-on pas un reflet lointain de ce culte sacré de la famille dont Homère et les anciens poètes helléniques ont été les éloquents interprètes? Ne croit-on pas entendre, par exemple, le héros de l'Iliade ou celui de l'Odyssée, donnant des larmes à leur vieux père absent, et regrettant les jours où leur tendresse filiale pouvait encore lui servir de soutien?
Dans saint Grégoire de Nazianze, aussi bien que dans saint Basile, il est donc facile de reconnaître d'abord un élève formé aux savantes écoles d'Athènes, et pénétré des traditions classiques de la -littérature grecque. Mais ce que l'on remarque surtout en lui, et ce que ces mêmes traditions n'ont pu lui inspirer, c'est ce génie grave et mélancolique qui le porte sans cesse à se replier sur lui-même pour étudier l'homme dans ses rapports avec la création et avec le Créateur. La plupart de ses poèmes, qui ne sont que des méditations
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l'autre sera celui de la terre destinée à recevoir sa dépouille, il s'adresse à son âme elle-même : «c 0 mon âme,dis-moi, quelle es-tu? Quel pouvoir ta chargée des liens de cette vie? Comment es-tu mêlée, souffle, à la matière, esprit, à une chair corrompue? Si tu es née à la vie en même temps que le corps, combien celte union m'a été fatale! Je suis l'image d'un Dieu, et pourtant j'ai été enfanté par la corruption. Homme aujourd'hui, bientôt je ne serai plus homme, mais poussière; et voilà nos dernières espérances! Mais si tues quelque chose de céleste, ô mon âme, apprends-le moi; si tu es comme tu le penses, un souffle et une parcelle de Dieu, rejette la souillure du mal, et alors je croirai en toi. » Bientôt, épouvanté du trouble profond qui 'agite, Grégoire de Nazianze s'arrête sur la pente dangereuse du doute, et, se reprochant ce qu'il a dit, il s'incline humblement devant le Dieu en trois personnes* De ce Dieu, source ineffable d'amour, de lumière et d'intelligence, il attend la vérité qui, au jour de sa mort, dissipera les ténèbres où il reste plongé jusque-là. Consolé par cette espérance, il sent peu à peu tomber sa douleur; et, vers le soir, il revient de la forêt a son habitation, tantôt riant de la folie humaine, tan* tôt souffrant encore des luttes que son esprit avait eu à supporter.
Pour compléter cette appréciation du caractère méditatif de la poésie chrétienne, remarquons que ces vues nouvelles jetées sur l'homme et sur la nature, que ces tourments d un cœur inquiété par le grand mystère de notre destinée, n'eurent pas alors pour seul interprète le pieux évoque qu'on a surnommé avec raison le poète du christianisme oriental. Vers la même époque, un autre
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toque, Synèsius, qui administra l'Eglise de Ptolémaïs, chantait aussi en beaux vers les dogmes sublimes de la («nouvelle, l'œuvre admirable de la création, le mystère d'un Dieu rédempteur, et la réconciliation universelle prèchée par la doctrine évangélique. Empreintes dan spiritualisme moins tendre, d'un sentiment moins èlégiaque que les compositions de Grégoire de Nazianze, les poésies de Synèsius se ressentent nécessairement de l'éducation de leur auteur. Né dans la Cyrénaïque, patrie d'Aristippe et de Carnéade, il avait étudié, avant de se convertir, la philosophie platonicienne aux écoles d'Alexandrie et d'Athènes. Mais s'il subit parfois les réminiscences de la muse païenne, s'il rappelle, en passant, les chants de l'aimable vieillard de Téos, c'est pour mieux faire ressortir ensuite, par un éclatant contraste, quelle gravité, quelle majestueuse grandeur le génie chrétien a su communiquer à ses propres accents.
Telle est la puissance de son vol, que souvent il s'enfonce aussi avant que possible dans les sphères les plus hautes de l'imagination, et semble ainsi, selon la remarque d'un critique éminent1, avoir comme de lointains rapports avec les mélaphysiciens rêveurs et poètes de l'Allemagne moderne. Serait-ce donc au souvenir du passage où Synèsius célèbre le Père des êtres, qui, reposant immuable sur les sommets du firmament, se couronne de la beauté des enfants sortis de sa puissance créatrice, que l'auteur de la Raison pure, s'écriait dans son enthousiasme : « Deux choses ravissent également mon âme d'admiration : le ciel étoile au-dessus de
1 fillcraain, De r Éloquence chrétienne dans le quatrième siècle.
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nos têtes, et la loi morale au dedans de nos cœiup$ft Mais quelle que soit la hauteur de son essor, l'évêque de Ptolémaïs ne se laisse point égarer, car il a pour guide sa Toi qui l'éclairé. Il a soif de l'infini ; mais 3 le cherche au ciel et non sur la terre, sans s'aventurer dans ces' déserts du vide où l'esprit humain devient tour à tour le jouet ou d'une fatalité aveugle, ou des rêves d'un dangereux panthéisme. Du reste, à l'exemple de Grégoire de Nazianze, Synésius aime à s'inspirer du silence de la nature et surtout des harmonies du matin. C'est .au jour naissant, quand la cigale chante dans l'herbe en s'abreuvant de rosée, que le poêle seplaità tendre au souille de la brise les cordes de sa lyre, pour dévoiler les mystères du monde invisible, après eu avoir sondé la vaste profondeur.
L'élan des âmes vers Dieu, avec le détachement de la terre pour mobile et la perfection chrétienne pour but, voilà le principal objet des chants de la poésie chrétienne au quatrième siècle. Ainsi, sous l'iulluence de la solitude, de la contemplation de la nature et du génie oriental, elle prend alors un caractère particulier que le monachisme développera, pendant la durée du moyenâge, en y mêlant les ardentes et mystiques inspirations du cloilre. A son origine, cette poésie se présente à nous sous un double aspect, dans lequel nous voyons se refléter la situation complexe de la société contemporaine. Classique par la forme, et rappelant parfois l'antiquité païenne dans certains procédés artificiels du style, elle est, au fond, essentiellement chrétienne et originale, par la pensée, le sentiment et les croyances. Son originalité vient surtout de ce que, rejetant bien loin les bornes étroites de la cosmogonie antique, elle remplit