‹ Les monastères bénédictins d'ItalieChapitre 4 sur 79 · AVANT SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

AVANT SAINT BENOIT

pour la vie cénobitique, et voua son cœur à la solitude. Ce fut là désormais la grande passion qui le domina jusqu'à son dernier jour.

Les sublimes harmonies du désert étaient bien faites sans doute pour captiver une nature aussi exaltée que la sienne; mais les austérités qu'il s'imposa, pendant plusieurs années, au milieu des sables brûlants de la Chalcidique, ne suffirent pas à dompter la fougue de ses sens et de son esprit. Si vastes que fussent les hori- »ns où se perdait son regard, sa pensée, plus vaste encore, ne pouvait s'y contenir. Sans cesse emportée par ses souvenirs ou ses rêves, elle errait de Rome à Tibur, de Naples à Baïa, où elle se figurait tout un monde de séductions d'autant plus attrayantes, qu'elles étaient entrevues de loin et depuis longtemps combattues. Alors, voulant que son esprit fût absorbé par le travail, comme son cœur l'était par la contemplation, il résolut d'apprendre l'hébreu que lui enseignait un juif converti, demeurant dans le voisinage. Avec une simplicité d'enfant, lui-même nous a confessé quels efforts il lui fallut, à son âge, pour épeler les lettres de cette langue hérissée de rudes aspirations, et plier à une prononciation bien difficile des organes habitués à h langue si harmonieusement assouplie de Virgile et de Cicéron. Des persécutions qui lui furent suscitées au sujet du schisme de l'église d'Anlioche vinrent interrompre violemment les travaux par lesquels saint Jérôme se préparait à entreprendre la traduction de toute la Bible. Ce fut à cette époque qu'obligé d'abandonner son désert de Chalcis, il se rendit à Romç auprès du pape Damase qui l'admit dans son commerce intime, et qu'il reçut de la confiance des plus illustres patri-

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ciennes celte sorte de direction religieuse et intellectuelle que sa réputation devait bientôt étendre à toute la chrétienté.

Mais ni l'accueil honorable du chef de l'Église, ni le charme de cette société de femmes chrétiennes qui, réunies chez Marcella , écoutaient la parole éloquente du nouveau docteur commentant les Saintes Écritures, rien ne put lui faire surmonter le dégoût que lui inspirèrent les calomnies de ses envieux. Le désert, avec son indépendance, réclamait d'ailleurs ce fougueux athlète de la discipline et de la foi qui, témoin de scandales regrettables, îfavait pas craint de lancer les plus vives attaques contre certains membres, déjà trop mondains, du clergé de Home. Il retourna donc vers cette terre d'Orient, où s'élaient accomplis les événements de Fancienne et de la nouvelle loi, et dont il allait populariser, par la version latine de la Vulgate, les merveilleuses annales et les monuments littéraires plus merveilleux encore. Toutefois, le dernier séjour qu'il avait fait à Home ne devait pas être inutile au futur traducteur de la Bible. Les aspérités de son caractère s'élaient adoucies . au contact de ces grandes dames romaines, dans les veines desquelles coulait le sang des Fabius, des Scipion, des Paul-Émile, et qui semblaient joindre à la grâce des héroïnes d'Homère, la dignité des filles d'Israël. Dans le palais de TAventin, de ce mont alors purifié *de ses antiques souillures, et où la pieuse Marcella avait fondé, comme nous l'avons dit, une communauté religieuse, un petit cénacle, composé de veuves et de vierges chrétiennes, s'était formé à part autour de saint Jérôme. C'était une sorte d'académie monastique où sous sa direction se traitaient des questions à l'ordre du jour,

fois sauvèrent Rome par leur dévouement, elle avait contracté, après la mort de son premier mari, une seconde union permise par la loi civile, mais alors défendue par la loi religieuse. Étant devenue veuve de nouveau, et dans ce signe funèbre voyant une leçon de la Providence, elle se repentit amèrement de sa faiblesse. Aussi, la veille de PAques de l'année 581, elle se présenta tout en larmes, et les cheveux épars, devant la basilique de Latran, en conjurant l'évêque et les prêtres émus ace spectacle de lui permettre de rentrer dans la communion des fidèles. Quand elle eut été réconciliée avec l'Église, elle vendit tout ce qu'elle possédait, et en affecta le produit à fonder à Rome un hôpital pour les malades qu'elle ne cessa de soigner avec le zèle le plus assidu. Ainsi, treize siècles avant l'institution de saint Vincent de Paul, la charité d'une femme nouait le premier anneau de cette chaîne de bonnes œuvres que devaient poursuivre des mains chrétiennes, en appliquant le plus pur et le moins intéressé des amours au soulagement de tous les maux physiques et à la consolation de toutes les souffrances morales !

Cependant, après avoir visité les monastères d'Egypte, saint Jérôme était venu établir sa retraite définitive à Relhléem, voulant achever ses jours et mourir là où était né le Sauveur. De ce lieu qui le mettait en communication facile avec les Églises d'Asie, d'Afrique, de Grèce et d'Occident, il entretenait une active correspondance, dans le but de ranimer partout le zèle.de la vie solitaire. Consulté de loin par ceux qui, comme saint Paulin de Nola, voulaient s'éloigner du monde, il leur adressait de sages instructions dont son expérience et ses propres exemples relevaient encore l'autorité.

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dier le grec et 1 hébreu, afin de comprendre dans l'un el l'autre texte le livre inspiré qui, pour elles, résumait toute la science divine et humaine. Ce fut alors que dans le but de leur en faire mieux saisir le sens réel et figuré, saint Jérôme poursuivit avec ardeur sa traduction de l'Ancien Testament, dont il dédia les parties les plus imposantes à Paula et à sa fille '• Dans le môme temps, florissait à Jérusalem.une autre communauté de vierges, instituée également par une patricienne de Rome, appelée Mélanie, qui, après avoir protégé el nourri des milliers de moines persécutés pour leur foi, demeura pendant vingt-cinq ans auprèsdu Saint-Sépulcre, s'exerçant aux pratiques de la charité el de toutes les autres vertus chrétiennes. Des devoirs semblables occupaient à Bethléem Paula et Euslochia, dont le seul délassement était l'étude de la religion faite sur le théâtre môme des événements, soit d'après les monuments écrits, soit d'après les témoignages traditionnels.

Quelle n'était point leur joie, quand elles allaient à Jérusalem, ou aux environs de cette ville, se mêler aux groupes des nombreux pèlerins accourus des contrées les plus lointaines, pour vénérer quelque lieu célèbre par la vie ou la mort du Sauveur? Dans le ravissement qu'elles éprouvaient toujours à visiter cette terre « travaillée par les miracles, » comme l'appelle un grand écrivain, elles eussent voulu que Marcella, qui les avait naguère rassemblées sous son aile, vint les rejoindre pour partager leurs impressions et leur bonheur : « Vous répondez à notre appel, lui écrivaient-

1 Ces parties sont les /ivres des Juges et des Rois, Esthcr, les Psaumes, saïe et les douze petits prophètes.

empreinte de Irislessc et de découragement, et qui est comme l'adieu suprême adressé par le vieux solitaire à ses amis, Alypius et Augustin, il leur envoie le salut chrétien de la part de Mélanie la jeune, dePinienus son mari, de leur mère Albine, et de la petite fille de Paula, pour laquelle il avait composé autrefois un traité d'éducation1. En relluant à cette époque vers l'Orient, le monachisme semblait ainsi se retremper à sa source. A voir surtout ces descendants des plus illustres familles romaines se retirer en foule auprès des saints lieux, on eût dit qu'ils voulaient mourir au monde et accomplir leur sacrifice, en vue môme de la montagne 011 le Sauveur avait consommé le sien, en expirant sur la croix.

On conçoit, du reste, que devant le flot toujours montant de l'invasion étrangère, en présence du cataclysme dont elle menaçait la vieille société, on conçoit que les âmes pieuses se soient réfugiées auprès du Saint-Sépulcre, semblables à la colombe de la Genèse, qui, lasse d'errer au-dessus des solitudes mouvantes du déluge, revint vers le nid flottant où reposaient l'espoir et le salut du monde. Comme ces âmes chrétiennes, combien d'autres à diverses époques, également faliguées des commotions sociales, ou des luttes soutenues contre la passion et l'adversité, ont cherché un refuge qui les défendit des écueils et de la tempêle? Combien, exilées de cette région de foi et d'enthousiasme qui

1 Saint Jérôme était âgé de quatre-vingt-dix ans lorsqu'il écrivit cette lettre, datée de l'an 419, et où, déplorant la perte récente d'Eustochia, il se plaint que ses nombreuses infirmités l'empêchent de répondre aux écrits du faux diacre Annien. Il mourut l'année suivante, la veille des calendes d'octobre, ou 30 septembre, jour auquel l'Église honore sa mémoire.

monachisme qui lui donna, il est vrai, son développement le plus large, l'amour de la solitude était né en Orient, et à cette terre privilégiée il ne cessa jamais de demeurer fidèle. Les livres sacrés des Hébreux en portent le témoignage irrécusable. Leur histoire n'est d'abord qu'une longue fuite au désert, et en nous les montrant soumis à celte épreuve, avant de conquérir leur indépendance religieuse et nationale, ne semble-t-il pas que l'auteur du Pentateuque ait voulu apprendre aux peuples à venir qu'ils n'atteindraient le même but qu'en passant par les plus grands sacrifices? Sous l'ink pression de cette existence et de ces mœurs longtemps nomades, la plupart des écrivains de la Bible s'inspire* rent de la solitude. Pour eux, les sourcesjes plus fécondes de la poésie paraissent toujours jaillir du rocher d'IIoreb, avec les eaux rafraîchissantes qui apaisèrent la soif et les murmures des enfants d'Israël. Pour eux, ne cesse de retentir le dernier chant du législateur à son peuple, lorsque devant le ciel et la terre attentifs à sa voix, il laisse, selon sa propre expression, tomber doucement sa parole, comme la rosée tombe goutte à goutte sur la plante naissante.

Cet hymne au désert, composé par Moïse avant de mourir, voilà le type immuable et sacré-^ur lequel se modèlera la poésie hébraïque. Placé aux limites de deux mondes, qu'il contemple à la fois des sommets du Nébc et des hauteurs de sa pensée, le chef des Israélites bénil dans l'un la terre des épreuves, et salue dans l'autre la terre des récompenses. De môme que son regard embrasse les temps qui ne sont plus et ceux qui ne sont pas encore, sa parole, en célébrant le passé, va bientôt féconder l'avenir. .Consultons, en effet, le livre de Jobt tsfcjj

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hérité sublime, premier marlyr de l'exil et de la souffrance, consultons les chants lyriques ou élégiaquesde David et des prophètes, et les compositions morales ou allégoriques de Salomon, partout nous retrouverons l'ineffaçable empreinte de celte grande époque dont le peuple de Dieu devait se souvenir. Si des témoignages écrits nous passons aux exemples donnés par les personnages en action, ne voyons-pous pas, longtemps après Moïse, Élie, les Machabées et le précurseur du Messie se disposer par la retraite à la mission providentielle qu'ils allaient accomplir? Et le Christ lui-même ne sanctionne- Ml pas tous ces exemples, en se recueillant loin du séjour des hommes, avant de commencer le drame douloureux qui devait se dénouer sur le Calvaire?

Consacré par la présence du Sauveur, le génie de la solitude, si plein d'inspirations sous la loi ancienne, était appelé à devenir bien plus fécond encore sous la loi nouvelle. A peine le monachisme fut-il organisé, qu'un chœur immense, formé par des milliers de voix de cénobites, retentit des ruines de la Thébaïde aux confins de l'Asie Mineure. On peut dire que jamais hymne plus harmonieux n'avait rempli et charmé le désert Muets si longtemps, les échos du Nil, du Jourdain et dû Carmel étaient surpris d'entendre, dans la langue d'Homère, retentir des cantiques semblables à ceux que chantaient autrefois les Israélites. Seulement, le vieux génie hébraïque, adouci dans son inflexibilité par la nouvelle religion, avait pris quelque chose de 'ineffable tendresse de l'Évangile. A ce caractère tout chrétien se joignait, en outre, une irrésistible tendance vers la rêverie : sentiment nouveau qui, né aussi du christianisme, a pour mobile la conscience que l'homme

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déchu et racheté doit avoir de son infinie petitesse, opposée à la grandeur infinie de ses aspirations. Organes d'une poésie inconnue jusque-là, les plus éminents docteurs de l'Église d'Orient se pénétrèrent des pensées delà solitude, et, comme les écrivains de la Bible, ils y trouvèrent leurs plus hautes, leurs plus admirables conceptions. Tels nous apparaissent au quatrième siècle deux amis, deux évoques, .unis par la vertu et le génie, aussi bien que par l'affection, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze.

On sait comment le premier, après avoir étudié la vie solitaire en Egypte, voulut imiter, dans une retraite qu'il s'était choisie, les vertus de ces pieux cénobiteç qui, affranchissant leur àme de tous les besoins du corps, montraient par les effets, comme il ledit lui- môme, ce que c'est que d'être pèlerins icibas et citoyens du Ciel. Désirant attirer auprès de lui son compagnon d'études Grégoire de Nazianze, il lui fait le plus agréable tableau de cette solitude du Pont où il est venu cacher une existence déjà lasse de vains songes et d'espérances qu'il a reconnus n'élre que le rêve d'un homme éveillé. Avec quel sentiment vrai des beautés d'une nature admirable dans tous ses aspects, il décrit à son ami ce lieu de repos qu'ensemble ils se figurèrent souvent en imagination, et qui, de la cime d'une montagne couronnée d'une forêt épaisse, offre à la vufi la magnifique vallée arrosée par le fleuve Iris ! Au fond de cette retraite saint Basile n'apprit pas seulement à pratiquer les devoirs dont il traça la règle dans ses Ascétiques, et que résume une seconde lettre fort célèbre adressée par lui à Grégoire de Nazianze. afin de vaincre ses dernières hesitations.il y conçut ces grandes

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