LES CÉNOBITES DE FRASCATI ET DE GROTTA FERRAT
Situation de lennitage des camaldules de Frascati. — Origine de ' Tordre fondé à Camaldoli par saint Romuald. — Vie et institutions de ce saint fondateur. — Règle de la vie érémiiique donnée par Paul (iiustiniani. — La congrégation des ermites de Monte Corooi. — Établissement de l'ermitage de Frascati. — Régime et occupations des religieux camaldules. — Jugement de l'abbé de Lamennais sur la vie cénobitique. — Visite au monastère basilien de Grotta Ferra ta — Église; chapelle de Saint-Nil; belles peintures du Dominiquin. — Le Père de Jlontfaucon et les manuscrits grecs de G rot la Ferrata. — Saint Nil et ses compagnons à Tuscuium. — Développement et prospérité de celle colonie de moines grecs. — Les cardinaux Cessarion et Julien délia Rovere, bienfaiteurs du monastère basilien. — Le cardinal Consalvi, abbé commeiidataire de lîrotla Ferrata. — Ruines de la villa de Cicéron à Tusculum.
A deux milles de Frascati et au-dessus de la villa Mondragone, si remarquable par ses beaux ombrages, se trouve la solitaire demeure des ermites camaldules, se rattachant à la congrégation de Monte Corona. Comme de toutes les branches qui partent du tronc bénédictin, la principale et la plus importante par son histoire est sans contredit celle des camaldules, j'attachais un intérêt particulier à visiter le paisible ermitage construit sur les ruines de «l'ancien
Tusculum. A part cet intérêt tout spécial, comment d'ailleurs n'être pas attiré vers ces lieux pleins de grâce, de verdure et de fraîcheur, que l'air salubre qu'on y respire fit en tout temps rechercher des patriciens de Rome, et où les vestiges des villas antiques apparaissent encore près de celles qu'éleva le goût fastueux de la Renaissance? Aux horizons grandioses, mais tristes, de Vagro romano, à l'aspect sauvage et agreste des montagnes de la Sabine, on voit succéder volontiers une campagne riante où le travail de l'homme se révèle par des cultures et des plantations encadrant ça et là des fermes, des casins ou des monastères. Ici la magnifique , villa Aldobrandini, créée par le cardinal du même nom, neveu du pape Clément VIII, montre au voyageur ses fresques peintes par le Dominiquin, ses statues, ses colonnades et ses vastes jardins en amphithéâtre d'où se découvre une immense perspective. Plus loin les villas Falconieri, Taverna et Bracciano étalent d'autres merveilles de l'art à côté des splendeurs de la nature, et contrastent avec les silencieux ombrages qui couvrent toujours la colline de Tusculum où s'élevait la maison de campagne de Cicéron. En pénétrant sous ces épais massifs, tout parsemés de débris, et qui ont gardé quelque chose d'antique et de vénérable, il semble qu'on erre à l'ombre des grands platanes du Lycée ou bien dans l'un de ces bois sacrés où la sagesse païenne venait se recueillir et s'inspirer de la solitude. De là on arrive bientôt à une retraite toute différente, habitée aujourd'hui par les disciples de saint Romuald, pour lesquels la philosophie de l'Évangile et les préceptes d'une règle austère ont remplacé les enseignements d'Aristote et de Platon.
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La fondation de l'ordre des camaldules, dont nous rappellerons sommairement l'origine à l'occasion des cénobites de Frascati, remonte aux premières années du onzième siècle. En l'an 1012, un pieux abbé qui avait établi déjà plusieurs communautés dans la haute Italie, résolut de quitter le monastère de Val de Castro, parceque la sévère observance qu'il avait voulu y faire prévaloir n'était pas régulièrement suivie. Il s'appelait Domuald,etses austérités, ses vertus que relevaient encore les singulières circonstances de sa conversion, lui avaient acquis aux yeux des contemporains une grande réputation de sainteté. Né à Ravenne et issu de l'ancienne famille ducale qui avait gouverné cette ville, il avait pour père un riche seigneur, nommé Sergius. Apres avoir passé les premières années de sa jeunesse au milieu des plaisirs propres à son âge et en rapport avec sa grande fortune, Romuald sentit naître en lui le désir de quitter le monde qui pourtant s'ouvrait alors devant lui sous les plus séduisants aspects. Souvent, à la chasse, éloigné de ses jeunes compagnons, il s'égarait volontairement dans la profondeur des forêts, et au milieu de leur silence solennel où il n'entendait plus que la voix de Dieu, il aspirait au bonheur de l'âme vivant seule en perpétuelle contemplation devant les œuvres du Créateur. Il hésitait cependant et résistait encore, tant le cœur de l'homme rompt avec peine ses dernières attaches! lorsqu'un événement inattendu vint le décider. Son père et l'un de ses parents s'étant pris de querelle pour une terre dont ils se disputaient la possession, convinrent de trancher te différend par un combat singulier dans lequel Sergius, qui avait choisi son fils pour témoin, donna la mort à son adversaire.
En voyant la victime tomber sanglante et se débattre1 sous ses yeux dans les convulsions de l'agonie, Romuald eut tant d'horreur de cet homicide dont il s'accusait d'être le complice, qu'il voulut l'expier aussitôt, en allant, selon l'usage de l'époque, faire une retraite de quarante jours dans un monastère. Celui qu'il choisit était Saint-Apollinaire de Classe, que nous avons vu fonder au sixième siècle près de la ville de Ravenne et qui était alors dans tout l'éclat de sa renommée. Malgré les sollicitations d'un frère convers qui l'engageait à quitter tout à fait le monde, Romuald avait l'intention de revenir chez son père après que sa pénitence serait terminée. Mais une nuit qu'il était resté longtemps en prières dans l'église de l'abbaye, il eut une vision, où saint Apollinaire lui apparut entouré des rayons de la gloire céleste, et il en fut tellement frappé que, dès ce moment, sa vocation fut fixée pour toujours. Bientôt prosterné aux pieds des moines de la communauté, il leur demanda humblement l'habit de saint Benoit, et comme les religieux n'osaient l'en revêtir, dans la crainte de s'attirer la colère de Sergius dont les emportements n'étaient pas moins redoutables que la puissance, le jeune postulant réclama l'intervention de l'archevêque de Ravenne. Sa demande fut accueillie favorablement par ce prélat qui avait été abbé du Mont-Cassiu, et Romuald fut enfin admis sur une recommandation dont l'autorité mettait les moines à l'abri des vengeances du père.
Le nouveau religieux se distingua si bien par sa fidélité à observer la règle, que plusieurs autres frères qui étaient loin de se montrer aussi réguliers, voulurent se débarrasser d'un compagnon dont les mœurs exem-
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plaires étaient la censure de leur propre conduite. Afin de ne pas devenir un sujet de trouble pour la communauté , Roinuald obtint la permission de se retirer auprès d'un solitaire, nommé Marino, qui habitait un ermitage voisin des lagunes de Venise, et y suivait le régime le plus austère. Ce fut là qu'après avoir supporté sans se plaindre les rudes épreuves que son supérieur se plut à lui infliger, le fils de Sergius se voua tout entier à la vie érémitique et conçut la pensée première d'instituer un ordre dont ce genre de vie serait la base fondamentale.
Quelque temps après, Pierre Drseolo, doge de Venise, qui était parvenu à cette haute dignité en prenant part à un complot dans lequel son prédécesseur avait péri d'une mort violente, éprouva des remords si cuisants au souvenir de ce meurtre qu'il résolut aussi d'en faire pénitence. Il se rendit donc au monastère de Saint-Michel de Cusan, en Catalogne, et fut accompagné dans ce voyage par Jean Gradenigo, patricien de ses amis, auquel s'adjoignirent l'ermite Marino et Romuald, son disciple. Ces derniers, après avoir vu leurs nobles compagnons prendre Tiiabit religieux à l'abbaye de Saint- Michel, et s'être retirés eux-mêmes dans un lieu désert du voisinage, voulurent ensuite accomplir avec un seigneur espagnol, nommé le comte Oliban, un autre pèlerinage au Mont-Cassin. Mais Romuald fut détourné de ce dessein et porté à retourner à Venise par le désir d'engager son père à ne point sortir de la pieuse retraite où, à la suite d'une conversion soudaine, il s'était précédemment enfermé. En apprenant son prochain départ, les Catalans qui auraient voulu, à cause de sa sainteté, le retenir auprès d'eux, ressentirent un mé-
contentement exlrême, qui les poussa bientôt à une étrange et odieuse machination. Par un trait de mœurs digne de l'époque et du pays, ils formèrent le criminel projet de le mettre à mort afin d'avoir au moins ses reliques, puisqu'il leur était impossible de le garder vivant. Pour déjouer leur complot, dont il fut averti en secret, le solitaire eut recours à une ruse qu'il ne se permit que dans le but d'empêcher un crime, et, simulant la démence, il parvint à donner le change aux meurtriers qui le laissèrent libre de partir.
Quand il eut affermi son père dans la voie religieuse où il était entré, Romualdalla s'enfermer au monastère de Classe dont les instances de l'empereur Olhon III l'obligèrent bientôt à prendre la direction. Mais ses efforts pour y rétablir une exacte discipline ayant été impuissants, il se rendit auprès de l'empereur alors occupé à faire le siège de Tivoli, et en présence du prince et de l'archevêque de Ravenne, il déposa le bâton pastoral, insigne de sa dignité. En même temps il sollicita et obtint la grâce des habitants de Tivoli, que, dans sa colère, Olhon voulait sévèrement punir d'avoir donné la mort à leur duc. Sa généreuse mission accomplie et le cœur satisfait du triomphe remporté par la charité sur la violence, il quitta le camp impérial pour retourner vers la solitude. Pendant cette nouvelle période de sa vie, Romuald, entraîné par son ardent prosélytisme et surtout par l'espoir du martyre, ne se contente plus de fonder des ermitages que l'afflucnce de nombreux disciples change bientôt en établissements cénobitiques. A la nouvelle de la mort de saint lioniface, l'un de ses moines, que les Russes avaient fait périr en 1009, il veut aller, à son tour, évangéliser la Hongrie où il
désire trouver une lin aussi glorieuse; mais une maladie violente l'arrête en route et l'oblige à renoncer à son dessein. Reprenant la poursuite d'un autre idéal, celui d'une perfection monastique rêvée par son esprit et qu'il n avait pu réaliser dans les diverses communautés soumises à sa direction, il vit de nouveau ses tentatives échouer contre les obstacles inséparables de la faiblesse humaine. Ce fut alors que las d'être le témoin de défaillances et de chutes que ni le zèle ni l'expérience ne pouvaient prévenir, il quitta, comme nous l'avons vu, l'abbaye de Val de Castro, et abandonna les moines sourds à ses remontrances. S'enfonçant à travers les Apennins pour y chercher un endroit solitaire où il pût vivre selon ses principes, il s'arrêta enfin sur un plateau situé au milieu de montagnes couronnées de bois touffus. Ce lieu, appelé Camaldoli, était arrosé par sept fontaines aux eaux limpides, ce qui lui avait fait donner aussi le nom d'Aqtui bella. Sur une pente voisine et d'un accès difficile, le solitaire bâtit d'abord quelques cellules, ainsi qu'un modeste oratoire dédié au saint Sauveur, et qui fut consacré par Théodald, évêque d'Arezzo. Quelques années après, en 1027, le même évèque concéda à l'abbé celte terre qui dépendait de sa juridiction, et l'empereur Henri II confirma ensuite la donation par un privilège où le lieu est désigné sous la gracieuse dénomination de Campus amahilis.
Un certain nombre de disciples étant venus l'y rejoindre, des cellules et un oratoire s'élevèrent bientôt, et Romuald s'empressa d'organiser en ce lieu le régime cénobitique : système mixte qui, combinant les principes différents de la vie solitaire et de la vie
commune, avait, dans la pensée du fondateur, l'avantage d'éviter les inconvénients d un isolement absolu ou d'un rapprochement continuel. Comme il avait expérimenté l'un et l'autre régime, il établit que ses religieux seraient à la fois cénobites et moines, et il leur traça une série d'exercices qui les faisaient passer de la contemplation et du travail individuel à la prière faite en commun. Ils devaient fiabiter des cellules séparées, pourvues d'outils et d'instruments convenant à diverses professions, à chacune desquelles attenait un jardin où étaient cultivés des légumes, des arbres fruitiers et des plantes médicinales. Aux heures marquées, ils sortaient de leur retraite pour se réunir à l'oratoire et y réciter l'office sur le simple ton de la psalmodie. Ceux qu'on désignait sous le nom de reclus étaient dispensés de cette obligation journalière, et, sauf des circonstances exceptionnelles, ils ne quittaient jamais le lieu de leur réclusion volontaire. Quelques-uns gardaient un silence inviolable pendant l'Avent et le Carême, et d'autres pendant cent jours consécutifs, en jeûnant au pain et à l'eau, le dimanche excepté. Chaque religieux prenait dans sa cellule la portion de nourriture qui lui était assignée; l'usage delà viande leur était complètement interdit, et outre l'époque quadragésimale, ils observaient encore un jeûne rigoureux durant trois jours de la semaine. L'accès de tout ermitage était sévèrement défendu aux femmes qui ne pouvaient s'approcher des alentours que jusqu'à une distance indiquée par une croix.
Ayant laissé la direction de l'ermitage de Camaldoli à un prieur, nommé Pierre Daguin, Romuald alla successivement habiter plusieurs autres retraites où sa pa-
ticncc et son abnégation furent mises aux plus pénibles épreuves. A la suite de calomnies odieuses et de persécutions ourdies par des moines indignes qui, pendant six mois, l'empêchèrent de célébrer la messe, il put enfin monter à l'autel, et ravi en extase, selon son biographe, en offrant le sacrifice, il reçut Tordre d'écrire cette belle Exposition des psaumes, dont le manuscrit original a été jusqu'à présent conservé à Camaldoli. De retour enfin au monastère de Val de Castro qu'il avait autrefois abandonné, il se fait construire près de là une cellule de reclus avec un petit oratoire, décidé à y finir ses jours dans la solitude et le silence le plus absolus. Malgré le poids de l'âge et des infirmités qui allaient toujours en augmentant, il ne se relâcha en rien des austérités dont il avait pris la longue habitude. Un soir, au soleil couchant, sentant que sa vie allait s'éteindre avec le jour, il salua d'un dernier regard l'astre brillant dans lequel il voyait un reflet de la splendeur divine. Puis il engagea deux de ses disciples à se retirer et à fermer la porte de la cellule, en leur recommandant de revenir à l'aube pour la récitation des matines. Mais eux, en le voyant si affaibli, ne sortirent qu'à regret, et pleins d'une sollicitude toute filiale, ils veillèrent en dehors de la porte pour être prêts à lui donner du secours. Quelque temps s'était écoulé dans une pénible attente, et comme ils n'entendaient plus ni mouvement, ni respiration, ils craignirent que tout ne fût fini pour le saint vieillard. AU lumant donc une torche, ils rentrèrent précipitamment dans la cellule, où ils le trouvèrent étendu mort sur sa natte de jonc, les mains croisées sur la poitrine, et dans l'attitude calme d'un homme qui se serait endormi en
priant. S'il faut en croire Pierre Damien, l'auteur de sa vie, saint Romuald était alors âgé de cent vingt ans, en ayant passé vingt au milieu du monde, trois sous les cloîtres d'un monastère, et quatre vingt-dix-sept dans les austérités de la vie érémilique pour laquelle il montra en tous lieux un irrésistible penchant1.
Après la mort de Romuald, l'évêque Théodald et Imon, son successeur au siège d'Arezzo, continuèrent de se montrer favorables aux ermites de Camaldoli. En 1072, le nouvel ordre qui avait alors neuf monastères fut approuvé par. le pape Alexandre II, et en H 02, Rodolphe, quatrième supérieur général, dressa les premières constitutions. 11 y tempéra la rigueur primitive de la règle, surtout en ce qui concernait les jeûnes et les abstinences, et les ermites eurent la permission de descendre, lorsqu'ils étaient malades, au monastère de Fonte Buono, situé au bas de la montagne, pour y recevoir les soins nécessaires. Toutefois, s'ils venaient à y
1 11 est présumable que par la faute des copistes qui ont transcrit les ouvrages du cardinal Damien, ou par toute autre cause, une erreur de chiffres s'est glissée dans cette supputation des années composant la vie de saint Romuald. L'abbé Fleury prétend qu'il ne vécut pas plus de quatre-vingt-dix ans, et les dates qu'il assigne à sa naissance et à sa mort, ne concordent pas non plus avec ce dernier chiffre Dans une dissertation sur l'âge de saint Romuald, le Père Guido Grandi, général des camaldules, acceptant pour la vie du saint le chiffre de cent vingt ans, et voulant y rapporter les faits de sa biographie, place sa naissance en 917, et sa mort en 1037. Mais cette dernière date de 1037 ne peut se concilier avec l'acte dont le Père Mabillon a vu F original dans sa visite au principal monastère des Camaldules. Par cet acte, daté de Fan 1027, Théodald, évoque d'Arezzo, confirme à Pierre Daguin. prieur, la donation de l'église de Saint-Sauveur, faile précédemment à saint Romuald qu'il appelle un personnage de pieuse mémoire, — pix recordationis patrem dominum Rotnualdum. — D'après ce document et d'autres preuves, on peut fixer au mois de juin de la même année 1027, la mort de saint Romuald, sans qu'il soit possible de déterminer d'une manière précise l'époque de sa- naissance.
mourir, leur corps était reporté à l'ermitage et devait être inhumé au lieu même où ils avaient prié, travaillé et servi Dieu. Ce monastère de Fonte Buono n'était d'abord qu'un modeste hospice que saint Romuald avait fondé pour le service des religieux ou des voyageurs qu'une pieuse intention pouvait conduire dans cette solitude de l'Apennin. Mais en voyant combien les ermites souffraient d'un séjour continuel au milieu de leur âpre désert de Camaldoli, où la neige couvre la terre pendant une grande partie de Tannée, Rodolphe fit élever à la place de l'hospice un vaste et beau monastère où les religieux les plus faibles suivaient le régime moins sévère de la vie cénobitique.
Sous l'administration du même général, l'ordre des camaldules reçoit diverses donations d'églises, monastères et domaines, donations qui sont confirmées par le pape Pascal II. Plus tard, en 1254 et en 1333, des changements sont introduits dans les constitutions primitives, et au seizième siècle, plusieurs branches de l'ordre, qui s'étaient unies sous le pontificat de Léon X, se divisent de nouveau en congrégations différentes dont les principales sont celles de Camaldoli, de Saint-Michel de Murano et de Monte Corona. Cette dernière congrégation, qui doit ici nous occuper plus spécialement, dut son origine au zèle religieux d'un général des camaldules, nommé Paul Giustiniani. Ainsi qu'on en voit trop souvent l'exemple dans l'histoire des institutions monastiques, la nécessité d'une réforme s'était fait sentir, dès le milieu du quinzième siècle, dans l'ordre fondé par saint Romuald. L'établissement de nombreux monastères aux portes môme des villes, la fréquentation habituelle des hommes du
siècle et le relâchement inévitable qui en avait été la conséquence, avaient fait perdre aux Camaldules l'esprit de retraite et de solitude, base première de leur institution. La vie érémitique et ses austérités leur étant devenues trop pénibles, par un instinct de sociabilité naturel à l'homme, ils s'étaient peu à peu rapprochés, et le régime cénobitique tendait chez eux à dominer partout, excepté à l'ermitage de Camaldoli où les principes du fondateur s'étaient plus fidèlement maintenus. Telle était la situation de Tordre qui, contrairement à ces mêmes principes, n'était plus alors composé que de moines cénobites, quand Paul Giustiniani voulut faire revivre l'institut primitif de saint Romuald en rétablissant les ermites camaldules.
Né, en 1476, d'une famille patricienne de Venise, Giustiniani avait fait de brillantes études à l'université de Padoue, et à la suite d'un pèlerinage à Jérusalem, il était venu prendre l'habit religieux à Camaldoli, le jour de Noël de Tannée 1510. 11 se distingua si bien par son ardeur à remplir tous les devoirs de la règle, que le général, Pierre Delfino , lui confia plusieurs missions importantes et conçut la pensée d'accomplir avec lui et par lui la réforme qu'ils avaient ensemble projetée. A celle époque Tordre était en majeure partie composé de deux classes de religieux, dits observants et conventuels, qui, beaucoup plus nombreux que les ermites, avaient fini par usurper une autorité appartenant de droit à Terniitage principal fondé à Camaldoli. Les observants, réu-
nis en congrégation, pratiquaient des observances particulières et obéissaient à des supérieurs élus tous les trois ans, tandis que les conventuels, dont les chefs étaient nommés à vie, ne reconnaissaient aucune observance et se regardaient comme indépendants les uns des autres. Une extrême confusion en étant résultée dans Tordre, Pierre Delfino et Paul Giustiniani s'adressèrent au pape Léon X pour remédier aux abus, et dans cette intention, un chapitre général fut réuni en 1513, selon les prescriptions du souverain pontife. La prééminence sur tous les monastères y fut rendue à l'ermitage de Camaldoli, comme au chef d'ordre, et il fut établi que les ermites et les bbservants seraient unis aux conventuels et gouvernés par des supérieurs généraux choisis alternativement parmi les religieux des deux premières classes.
Dans le môme chapitre on s'occupa de faire des règlements communs à tous les camaldules, et comme les constilutionsdes ermites étaient obscures, Paul Giustiniani fut chargé du soin d'en rédiger de nouvelles qui furent adoptées sous le titre de Règle de la vie érémitique. Nommé majeur de Tordre en 1516, il entreprend plusieurs voyages à Rome et y fait approuver par Léon X le projet qu'il a de multiplier les ermitages. Muni d'un bref daté du 22 août 1520, il revient à Camaldoli, donne lecture aux religieux assemblés de Tautorisation pontificale dont il est porteur, et renonçant au supériorat, il se sépare de ceux qu'il avait si sagement administrés. Le bàlon du voyageur à la main, il part, accompagné d'un seul frère, nommé Olive, et à l'exemple de saint Romuald, il se met en quête dune solitude 5 travers les gorges de l'Apennin. Il la trouve près de Masaccio, au
milieu d'un massif de rochers percés de profondes cavernes, et dans cette retraite quelques-uns de ses compagnons de Camaldoli, tels que Nicolas Trevisani et Augustin de Basciano, ne lardent pas à venir le rejoindre.
D'autres ermitages s'étant unis à celui de Masaccio, le pieux fondateur se trouva bientôt en mesure de convoquer un chapitre général où il fut élu majeur. On y approuva les règlements qu'il avait faits concernant la discipline, la nourriture et le vêtement des nouveaux ermites. La congrégation naissante compta au nombre de ses membres les plus zélés, Jérôme Suessano, premier médecin de Léon X, et Galeas Gabrielli, neveu du cardinal d'Urbin, abbé commendalaire de Saint-Sauveur de Monte Acuto, près de Pérouse. Cet abbé qui, avant d'entrer chez les ermites camaldules, leur avait déjà cédé le monastère de Saint- Léonard de Volubrio, qu'il avait aussi en commende, voulut encore y joindre la donation de ses biens ecclésiastiques et patrimoniaux. L'autorisation du pape étant nécessaire ù cet effet, Paul Giustiniani s'était rendu à Rome pour l'obtenir, lorsqu'il fut retenu prisonnier par les mercenaires du connétable de Bourbon qui venaient de prendre et de saccager la capitale du monde chrétien. Heureusement pour lui, le réformateur des camaldules n'avait rien qui pût tenter la convoitise des reilres et des condoltieri aux mains desquels il était tombé, et la liberté lui fut rendue sans rançon. Quelque temps après, pendant un autre voyage à Rome, il reçut de l'abbé de Saint-Paulhors-des-Murs l'église de Saint-Sylvestre du Mont-Serrat, qu'il désirait unir à sa congrégation. Malgré la maladie dont il venait d'être atteint, il voulut s'y transpor-
Ses LES CÉNOBITES DE FRASCATI
famille, ta forestieria, ou lieu de réception pour les étrangers, fournissait largement tout ce qu'une prévenance délicate pouvait donner, sans sortir des convenances monastiques, et la conversation des principaux dignitaires de la communauté qui assistaient aux repas sans y prendre part, indiquait que la vie claustrale n'avait éteint chez eux ni l'esprit ni la gaieté.
Si les vieilles murailles et les bâtiments du monastère dont l'origine est fort ancienne, présentent d'abord un aspect grave et austère, la bonne tenue, Tordre et l'activité qu'on trouve à l'intérieur, rappellent à la fois le siège d'une administration centrale et d'une exploitation agricole '. L'église qui, selon la tradition locale, remonte au douzième siècle, ne dément point par les formes robustes de son style une fondation aussi reculée. Une crypte fort remarquable, divisée en trois nefs, comme l'édifice supérieur, et soutenue par des colonnes basses et massives, ajoute un nouvel intérêt à ce monument. Pour bien jouir de l'effet que produit cette antique et vénérable église, il faut y assister, à quatre heures du matin, au chant du premier office, suivi de la messe de l'aurore célébrée parle prieur, en présence
1 Outre les terres dépendantes de la maison, les ermites camaldules possèdent de nombreuses métairies qui assurent du travail à quatre- \ingts paysans chargés de les exploiter sous la surveillance de frères lais. Ces derniers s'occupent aussi de la culture d^s jardins et de ce qui concerne la partie matérielle de l'administration intérieure. De belles plantai ions de mûriers servent à nourrir des vers à soie, dont les produits annuels, s'élevant au chiffre de 4,000 livres, sont envoyés aux marchés de Foligno et d'autres villes du voisinage. Les limoniers, les plantes médicinales, objet de soins particuliers, fournissent également «l'abondantes récoltes, et les vignes du monastère donnent un bon vin que l'on conserve dans une tonne dont les dimensions colossales rappellent celle de lleidclberg.
ET DE GïtOTTA F ERRATA. 36!)
d'environ vingt religieux de chœur, à la suite desquels se groupent les frères lais et des paysans venus du voisinage. Mais si du monastère où le régime est fort adouci, on désire aller ensuite contempler la vie érémitique dans toute sa rigidité, on n'a qu'à faire l'ascension de la montagne jusqu'à l'ermitage où revit, dans son idéal, l'esprit ascétique du fondateur. C'est là que demeure le général de la congrégation, et ces fonctions étaient alors remplies par un religieux à l'air simple et noble, dont les manières empreintes d'une grande distinction, laissaient deviner facilement, malgré l'humilité du cénobite, la haute position qu'il avait autrefois occupée dans le monde. Sous son gouvernement, quarante solitaires, y compris les novices et les postulants parmi lesquels se trouvait un ancien officier de cavalerie, peuplaient cette sorte de colonie aérienne, où ne montent point les bruits de la terre, et de laquelle une croix, plantée en avant de l'enceinte extérieure, semble écarter toute pensée étrangère à l'esprit de recueillement.
L'ermitage de Frascati, qui, comme nous l'avons dit au commencement du chapitre, se rattache à cette congrégation, est moins ancien que celui de Monte Corona. Fondé en 1606 par Angelo Fromenti, chanoine de la basilique Liberiana, et par Hortense de Santa Croce, femme de François Korghèse, frère de Paul V, il fut bâti sur les plans d'Alexandre Cecchi, architecte vénitien. Les dessins ayant été approuvés par le chapitre général, la construction fut poussée avec activité, etenJ618, Paul V, ce pontife si zélé pour les ordres religieux f,
1 Paul V, de la côlebre famille Borghèse, qui occupa le siège pontifical de 1605 à 1621, mil fin au différend entre les dominicains et les !! 31
cane; elle fut donnée aux religieux qui en prennent le plus grand soin, et elle est aujourd'hui dans un parfait état de conservation. La chapelle Borghèse qui, après avoir beaucoup souffert d'un incendie, a été complètement restaurée par les princes de cette riche famille, renferme le tombeau de la fondalrice de la maison, Hortense Borghèse, dont une inscription rappelle les mérites et les bienfaits. On trouve encore d'autres inscriptions lapidaires consacrées à un grand nombre de personnages dont le souvenir se rattache à l'ermitage de Frascati, particulièrement à Paul V et au cardinal Henri , duc d'York. Ce dernier des Stuarts, fils du chevalier de Saint-Georges, venait souvent de Rome faire de longues retraites chez les eamaldules, et chercher auprès d'eux les consolations que la religion peut seule offrir aux grandeurs déchues, qu'elles pleurent sur leur gloire passée, ou qu'elles regrettent une puissance perdue pour toujours. Dans ce même asile, un autre prince de l'Église romaine, le cardinal Dominique Passionei se plaisait aussi à se reposer des fatigues et de quelques déceptions éprouvées pendant ses missions diplomatiques auprès des différentes cours de l'Europe. Nommé conservateur de la bibliothèque Vaticane, après avoir rempli les fonctions de légat aux traités dUtrecht etdeBade, il se montra non moins zélé pour la science qu'habile dans l'art des négociations. La riche collection d'antiquités qu'il forma à Frascati, lui fournit les plus précieux éléments du vaste recueil d'Inscriptions antiques qui, quelques années après sa mort, fut publié par les soins de l'archevêque d'Ancyre, Juste Fonlauini1.
1 Le cardinal Passionei mourut à Frascati en 1701, et c'est en 1765
L'ermitage de Frascati, qui étail alors habile par seize religieux, sans compter les frères lais et les gens de service attachés à la maison, est composé de cellules fort bien bâties et partagées en différentes pièces. Chaqne solitaire en a plusieurs à sa disposition pour prier, travailler et prendre ses repas. A côté du modeste oratoire où il médite, et qui n'est orné que d'un prie-Dieu en bois, au-dessus duquel un crucifix est suspendu, on voit une autre pièce servant d'atelier et dans laquelle sont rangés des outils, des chevalets mêlés à des instruments de jardinage. La nature et la variété même de ces objets attestent que les plus simples métiers, comme les arts du dessin, sont cultivés par les camaldules. Chez eux on aime à retrouver ainsi, près des symboles austères de la vie contemplative, d'aulres symboles rappelant l'impérieuse, mais salutaire obligation du travail. Afin d'accomplir un devoir prescrit par la religion aussi bien que par la Règle, les disciples de saint Uomuald travaillent donc de leurs mains, en dehors du temps qu'ils donnent à d'autres exercices. Ils peuvent d'abord s'occuper, selon leurs goûts, dans un immense enclos ayant Irois milles de circuit, et divisé en parterres, en vergers et en bois qu'entrecoupent des champs affectés à des cultures diverses. Les allées des jardins, bordées de larges haies en buis, sont ornées de nombreux fragments d'antiquités provenant des fouilles faites à Tusculum. Ce musée en plein air, mêlant de vieux débris usés ou noircis par le temps, à la
que le recueil d'Inscriptions fut imprimé à Lucqucs. On doit encore au même cardinal qui était associé étranger de notre académie des Inscriptions, des Discours et des UUres. Il prit, en outre, une part actÏTe à la révision du Liber diurnus Pontifient*.
perpétuelle jeunesse de la verdure et des fleurs, présente, selon nous, un charma, un intérêt inexprimables. Si ces restes précieux de monuments et les inscriptions qu'ils portent, ouvrent à l'archéologue un ample sujet d'éludés, le philosophe et le poète y trouvent aussi une foule de rapprochements et de contrastes. Ici des touffes de lis et d'asphodèles enlacent de leurs tiges et de leurs fleurs un cippe consacré par une mère à la mémoire d'un fils bien-aimé, mort dans l'innocence de son jeune âge : bese merenti dvlcissimo et innocent! filio, selon la touchante formule de tant d'épitaphes qu'inspira l'amour maternel. Là une guirlande de roses blanches couronne le front ridé d'un vieux Sylvain, ou bien une statue mutilée de la chaste Vesta s'ombrage de myrtes et de pampres. Ailleurs c'est une longue branche de jasmin qui, en se balançant au-dessus d'une urne cinéraire, y verse des gouttes de rosée tombant une à une comme des larmes.
Dans ces jardins peuplés de vivants souvenirs, la promenade est d autant plus agréable que le vaste enclos de l'ermitage, s'étendant jusqu'auprès de Monle Porzio, occupe sur le territoire si pittoresque de ce bourg la situation la mieux choisie. De notre temps, comme au siècle dernier, plus d'un personnage célèbre a subi la douce et puissante attraction exercée par ces beaux lieux, et au nombre des visiteurs illustres que charma la solitude de Frascati, il faut citer surtout l'abbé de Lamennais. On se rappelle sous l'empire de quelles circonstances il vint passer le printemps de \ 851 au couvent des Théatins de Frascati, pour se délasser de ses courses inutiles ù travers cette Rome où son regard attristé n'avait vu qu'une ruine et qu'un tombeau, sans décou-
vrir sous celte ruine la grandeur impérissable du passé, et dans ce tombeau la prochaine résurrection d'irn peuple. Toutefois plein de gratitude pour le cordial accueil qui lui avait été fait à Sant' Andréa délia Valle, il devait, malgré ramerlume d'autres souvenirs, rendre cette éclatante justice aux vertus et à l'esprit hospitalier du clergé monastique.
« Je n'oublierai jamais, dit-il, les jours paisibles que j'ai passés dans celte pieuse maison, entouré des soins les plus délicats, parmi ces bons religieux si édifiants, si appliqués à leurs devoirs, si éloignés de toute intrigue. La vie du cloître, régulière, calme, intime et, pour ainsi dire, retirée en soi, tient une sorte de milieu entre la vie purement terrestre et cette vie future que la foi nous montre sous une forme vague encore, et dont tous les êtres humains ont en eux-mêmes l'irrésistible pressentiment. Espèce d'initiation à la tombe et à ses secrets, elle a pour les âmes contemplatives une douceur qu'on soupçonne peu. Il se trouve aussi dans les monastères de remarquables intelligences qui comprennent d'autant mieux le monde qu'elles l'observent de plus loin, et ne sont offusquées ni par ses passions ni par ses intérêts; et par le même motif, c'est là que se développent le plus naturellement les nobles instincts de l'humanité et les sympathies qui la consolent. »
Rappelant ensuite sa visite aux camaldules de Frascati, il encadre son récit dans une belle et poétique description qui en est comme le prologue : « A quelques milles de Tivoli, un groupe de montagnes volcaniques, forme, dans la plaine inhabitée, une espèce d'oasis. Sur un des revers de ce plateau, dont la fraîche verdure contraste avec la nudité du désert voisin, Frâscati, Ma-
ET DE GflOTTA FERIWTA. 375
rino, Albano rattachent à ces lieux charmants les souvenirs de l'histoire : difficilement l'imagination parviendrait à se représenter un pays plus pittoresque. Une magnifique végétation y embellit des sites perpétuellement variés. La pureté de l'air, l'abondance des eaux, et aussi ce charme mystérieux de la nature auquel nul homme, quelque besoin qu'il se soit fait de la vie factice des cités, ne se soustrait jamais entièrement, attirent pendant l'été les riches familles de Rome, qui, au temps de leur splendeur, ont semé ces montagnes d'élégantes villas et d'immenses palais, tels queMondragone, aujourd'hui presque en ruines, tandis que l'esprit religieux y fondait de nombreux couvents presque tous situés en des positions d'une beauté ravissante. Il en est même de fortifiés à la manière du moyen âge, comme Grotta Ferrata, bâti tout auprès de l'ancien TuStulum. Ceux des capucins et des camaldules nous ont surtout frappés par la profonde paix qu'on y respire, et par l'admirable grandeur du paysage dont ils font partie. Les camaldules occupent chacun une petite maison séparée et composée de plusieurs pièces. Nous arrivâmes chez eux vers le soir à l'heure de la prière commune : ils nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde : on eût dit que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul signe extérieur de vie : enveloppés de leur long manteau blanc, ils ressemblaient à ces statuas qui prient sur les vieux tombeaux. » Telle est l'impression produite sur lui par la scène
qu'il vient de décrire, que l'auteur, reconnaissant volontiers le genre d'attraits que cette existence solitaire a pour certaines ûmes désabusées des illusions du monde, ne peut s'empôchcr de s'écrier ensuite : « Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil ? » Et pourtant, comme il le dit bientôt avec raison, là n'est point notre véritable destinée ici-bas. Nous sommes généralement faits pour agir, pour lutter sans cesse, au grand jour, et de concert les uns avec les autres. Quelque rude que celte tâche puisse paraître, il faut l'accomplir, malgré les obstacles, malgré les temps où le courage semble défaillir, et où l'on se demande, sous le poids d'un immense ennui, si en cherchant le bien, on ne poursuit pas une insaisissable chimère.
Dans l'un des chapitres du son Diarîum Ituïwum^hm Bernard de Mon (faucon rappelle comment ayanl quille Rome pour aller étudier la situation d\Ube-Ui-Lonpic comparée à celle d'Albano, il se rendit ensuite h l cali, puis au jflj tirait vers rcr sa plusici tain
qui vient d'être nommé, et constater en outre quels changements s'étaient produits dans l'état de sa bibliothèque depuis le voyage du Père de Monlfaucon.
La route conduisant de Frascati à Grotta Ferrata est fort belle, et les grands ormes qui la bordent et y répandent leur ombrage, en font une voie de communication et un lieu de promenade aussi commode qu'agréable. Lorsqu'on arrive en vue du monastère, on croit d'abord être le jouet d'une illusion et se trouver devant une vaste forteresse du moyen âge. L'enceinte des murailles présente une forme quadrangulaire avec des tours et des remparts bastionnés aux angles. Un fossé profond l'entoure, et bien qu'il soit mis aujourd'hui en culture, il peut être facilement inondé et servir ainsi à défendre l'accès de l'abbaye. À côté s'élève une fabrique considérable de papier, dont les machines sont mises en mouvement par un cours d'eau fort abondant *jT qui descend d'une colline voisine, et sert également de' force motrice aux moulins et aux forges établis audessous du monastère. De la fabrique de papier où l'eau se précipite de la gueule d'un lion de grandeur colossale, des jets nombreux se répandent aux alentours et forment de charmantes cascatelles, avant d'aller tomber et se réunir dans un vaste bassin. Des fontaines d'eau vive, jaillissant à l'intérieur du monastère, arrosent également les jardins qui produisent tout ce qui est nécessaire aux besoins d'une grande communauté. Après un rapide coup d'œil jeté sur les bâtiments claustraux, la salle du chapitre et autres parties importantes de l'abbaye, je pénétrai dans l'église qui est curieuse à étudier pour ses anciennes mosaïques et ses peintures monumentales. Les mosaïques de la nef et
du narthex1 méritent d'autant plus de fixer l'attention qu'elles sont aujourd'hui tout ce qui reste, en fait d'ornementation, de la basilique élevée au onzième siècle. A l'intérieur du narthex on voit d'abord un groupe représentant le Sauveur, la Vierge et saint Jean- Baptiste, et à leurs pieds l'image plus petite d'un personnage agenouillé qui s'incline en priant. Cette image est probablement celle de l'abbé Saint Barthélémy, fondateur de l'église, ou du pape Jean XIX, qui en fit la consécration en 1025. D'autres mosaïques ornant Tare du sanctuaire offrent une série tout à fait singulière de figures qui rappellent le style hiératique et les formes consacrées par le symbolisme de l'époque. Ce second groupe qui représente Jésus-Christ et ses apôtres, nous montre le Rédempteur figuré par l'agneau que l'artiste a placé au bas du trône céleste. De chaque côté sont rangés six apôtres, assis sur des trônes, et tenant un rouleau dans une main, tandis que l'autre est levée pour bénir. A l'exception de la langue de feu qui voltige au-dessus de leur tôte, aucun emblème particulier ne les distingue; mais leur identité est clairement établie par leur nom inscrit en grec près de chacun d'eux et sur une ligne verticale.
Les colonnes antiques dont la double rangée forme la séparation des trois nefs n'offriraient pas moins d'in-
1 En archéologie, le mot narthex, qui vient du grec, sert à désigner l'espèce de porche qui précédait l'entrée des basiliques chrétiennes et s'ouviait sur la nef par une ou par trois portes correspondant aux divisions de cette même nef. Le mot narthex est parfois employé comme synonyme de pronaos, et l'un et l'autre peuvent se traduire par porche; mais il arrive assez souvent que le pronaos «ert à designer le vestibule extérieur de l'édifice, tandis que le nom de narthex s'applique plus spécialement au vestibule intérieur, séparé du premier par une sorte de cour appelée atrium.
lérét aux observations de l'archéologue, si ces colonnes, autrefois dérobées aux ruines d'un magnifique édifice du voisinage, n'avaient été couvertes d'un lourd revêtement de pierre qui leur a fait perdre à la fois leur caractère et leur élégance. Transformation de mauvais goût, qu'on regrette de trouver dans un monastère grec d'Italie, et constituant un véritable outrage pour ces beaux débris de l'art antique que les moines latins, rendons-leur cette justice, ont traités généralement avec plus de respect. Une autre perte non moins regrettable est celle des fresques exécutées à la plus belle époque de l'art chrétien, et qui, au seizième siècle, furent sacrifiées pour la reconstruction du chœur dont la voûte fut alors remplacée par un plafond sculpté et doré. Le pavé de l'église est tout en mosaïque, et au centre une partie circulaire en porphyre rouge d'Orient, en relève encore la beauté. Là repose sous le sol la dépouille mortelle du pape Benoît IX qui, après avoir renoncé à la tiare, se retira et mourut dans l'abbaye de Grotta Ferrata. Pour toute épitaphe on y a gravé ces mots :
SEPVLCHRVM BENEDICTI P. P. IX,
et la brièveté caractéristique de l'inscription semble dire au passant de ne point s'arrêter sur la tombe de ce personnage dont le nom rappelle les plus tristes jours des annales du pontificat romain1.
Si de la nef on passe dans le chœur, on s'arrête d'abord devant la belle mosaïque placée au-dessus du
1 Benoit IX, fils d'Albéric, comte de Tusculum, fut élevé au saintsiége à l'âge de douze ans, en l'année 1033, et se rendit coupable de toutes sortes d'excès. Plusieurs fois cliassé de Rome et rétabli dans son autorité, il finit par résigner ses fonctions en 1048, et rentra au monastère de Grotta Ferrata pour y achever ses jours dans la pénitence.
maître-autel, et représentant les apôtres. C'est près de cette œuvre de Cavallini, l'un des mosaïstes les plus distingués de l'école italienne, que se trouve l'image fort vénérée d'une Madone, attribuée à saint Luc, comme beaucoup d'anciennes Vierges byzantines, et devant laquelle s'inclinent deux anges en marbre recouvert de bronze doré. La chapelle dédiée à saint Nil, où l'on, entre par lune des nefe latérales, forme un édifice à part, bien qu'elle se rattache à l'église. Consacrée en H 51, sous l'abbé Nicolas H, elle rappelle par ses formes architecturales l'époque où elle fut bâtie, et comme les moines y chantent leur office, elle est appelée l'église du chapitre. L'intérieur laisse voir une grande profusion d'ornements employés surtout a la décoration des autels qui sont d'une richesse extrême. Ce luxe de marbre et de dorures, qui réjouit si fort les yeux des bons Italiens, n'inspire qulpn médiocre intérêt aux artistes et aux hommes de goût qu'attirent à Grotta Ferrata les belles peintures ornant la chapelle de saint Nil. Au-dessus du maître-autel, soutenu par des colonnes de jaune antique, ils peuvent admirer d'abord le tableau dans lequel Annibal Carrache a représenté le saint implorant, de concert avec son disciple Barthélémy, l'assistance de la sainte Vierge. Cette œuvre magistrale, où se retrouvent les qualités éminentes du peintre que le cardinal Farnèse avait ap pelé de Bologne à Rome, passe avec raison pour l'une de ses compositions les plus remarquables. Ce qui la distingue spécialement, c'est la puissance de l'expression, qualité propre à l'école bolonaise, et que devait porter si loin le plus illustre élève des Carraches. On en trouve l'éclatant témoignage dans la série de
peintures à fresque, exécutées par le Dominiquin et couvrant les murs de cette môme chapelle de saint Nil. L'artiste n'avait que vingt neuf ans lorsque, sur la recommandation de son maître Annibal, qu'il avait aidé dans la décoration de la galerie Farnèse, il fut chargé par le cardinal de représenter à Grotta Ferrata les principaux traits de la légende du fondateur de l'abbaye. La fresque qui remplit le compartiment à gauche de l'autel, montre saint Nil opérant la gtiérison miraculeuse d'un jeune possédé. Peu de figures sont d'un effet plus saisissant que celle du malheureux que le saint délivre du mal funeste dont il est obsédé, et le religieux prenant dans la lampe de la Madone l'huile destinée à l'exorcisme, produit une impression différente, mais aussi vive. Parmi d'autres traits de la vie de saint Nil, on remarque également son entrevue avec Othon 111, dans laquelle le saint opposa tant d'humilité et de désintéressement aux hommages et aux offres de gkTEmpereur. Au sujet de cette fresque si renommée à ajuste titre, il est d'usage de vanter particulièrement la physionomie charmante et la fière attitude du page qui retient par la bride le cheval du prince. Mais tout en reconnaissant la fine et puissante expressiou de la tête de ce personnage, ainsi que la pose admirable du bras et de la main reposant sur la garde de l'épée, il est juste de constater aussi que d'autres parties de cette composition sont traitées avec un art non moins parfait. Un autre genre d'intérêt s'atlache encore à cette fresque, car dans le groupe si varié des personnages, le Dominiquin a peint lui-même son portrait aussi bien que ceux de ses camarades, le Guide et le Guerchin. Outre les fresques consacrées à la glorification de
38* LES CÉNOBITES DE FKASCATl
importants pour qu'il en Ht l'analyse et en notât les particularités. Il cite d'abord une inscription -en langue grecque, rappelant qu'en 1517, la foudre tomba sur le monastère et y alluma un incendie qui détruisit une grande partie des anciennes constructions. Cette inscription se trouve sur un Synaxarium, ou sorte d'abrégé indicatif des cérémonies et des rites suivis dans 1 Église grecque pour la célébration des fêles de saints, ouvrage spécialement destiné à l'usage des religieux de l'abbaye. Parmi les manuscrits grecs, il mentionne aussi un recueil de livres ascétiques, dont la date remonte au dixième siècle, et à la fin duquel on lit ces mots écrits en grec par un moine qui vivait au siècle suivant : « En l'an du monde 6592, c'est-à-dire en Tan 1084 de la naissance du Christ, à la septième indiction, et au vingt-troisième jour du mois de mai, vers la troisième heure, le duc (Robert Guiscard) entra dans la ville de Rome el la saccagea. » Ce souvenir de la délivrance du pape Grégoire VII, ainsi consigné par la main d'un moine inconnu qui interrompt une lecture spirituelle pour marquer le jour el l'heure de l'événement, ce souvenir ne monlre-t-il pas quel profond retentissement avait dans les monastères grecs el latins la grande querelle de l'Empire et de la Papauté? Un autre manuscrit fort bien conservé, quoique datant aussi du dixième siècle, renferme, au nombre de mille six cents, lès Epitres d'Isidore de Péluse. On y lit la touchante invocation d'un religieux nommé Paul, qui, d'après l'ordre de saint Nil, fondateur de l'abbaye, en lit la transcription, qu'il termina au mois de novembre 986. Un tel manuscrit est d'autant plus précieux qu'il est, comme on le voit, contemporain des
premières années du monastère, et qu'en outre il n'a point servi pour les éditions imprimées des œuvres d'Isidore de Péluse.
Deux autres manuscrits du onzième siècle contiennent, le premier, les écrits théologiques et philosophiques de saint Jean Damasccne, et le second, un rituel grec qui a été imprimé et annoté dans VEucologium publié par le Père dominicain Jacques Goar1. Des Commentaires grecs sur les Psaumes, recueillis au quatorzième siècle, sont notés par Montfaucon à cause du soin avec lequel ils ont été choisis et analysés, a Ces Commentaires, dit-il, provenant des Pères et d'autres auteurs sacrés, et dont j'ai moi-même transcrit une bonne partie, ont été mis en ordre par un écrivain fort expert et fort instruit. Ils sont précédés d'une introduction très-remarquable touchant les anciens interprètes des Psaumes, le recueil qui en fut fait primitivement par le roi Ézéchias, et le soin que prit Esdras pour les recueillir de nouveau à une époque postérieure. Non-seulement il m'a été permis de prendre des copies de cet ouvrage et de beaucoup d'autres, mais les Pères basiliens, qui ne cessèrent de me combler de prévenances, poussèrent leur zèle obligeant jusqua me laisser emporter tous ces manuscrits à Rome f. » En rendant, à notre tour, pleine justice à l'inépuisable complaisance des religieux actuels, mentionnons enfin un manuscrit grec, renfermant des traités ascétiques, et qui appartint au cardinal Bessarion, abbé commendataire de Grotta Ferrata* On y voit,
1 Cet ouvrage imprimé à Paris en 1647, format in-P, est aussi rare qu'estimé.
* Bem. de Montfauc, Diar. liai., page 537.
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ad calcem, une lettre adressée par le savant Chrysoloras à Antoine d'Asculum et la réponse de cedernier1. Célèbre parmi les ouvrages de ce genre, YEucologiutn de Grotta Ferrala fut, en 1439, apporté au concile de Florence, par Georges Vari, moine basilien de Candie, et les Pères du concile n'hésitèrent pas à l'admettre comme une autorité liturgique. L'exemplaire original de ce précieux ouvrage fut donné au cardinal Cesarini, et cédé par lui à Bessarion, il devint éventuellement la propriété du monastère qui le garda, bien que toute la bibliothèque de l'abbé commendataire de Grotta Ferrata eût été léguée à la République de Venise. Remarquons que, par leur amour pour les livres, les moines de l'abbaye étaient dignes de posséder un tel trésor, car à la même époque ils employaient une grande partie de leurs revenus à faire transcrire des manuscrits grecs par les calligraphes les plus habiles du temps'.
Abordons maintenant l'histoire du monastère basilien, pour en donner un rapide aperçu. Comme dans la plupart des questions étymologiques, les opinions des
1 Emmanuel Chrysoloras, écrivain grec de la fin du quatorzième siècle, fut envoyé en Occident par l'empereur Jean II Paléologue, pour réclamer des secours contre les Turcs. Il enseigna ensuite la langue grecque à Florence, à Venise, à Pavie et à Rome, et fut le plus zélé promoteur de la renaissance des lettres en Italie. Après sa mort, arrivée en 1415, son neveu, Jean Chrysoloras, conlinua son enseignement, et il eut pour principal disciple Philelphe, qui épousa sa fille Théodora.
* L'un de ces calligraphes, cité avec éloge dans la Valcograpkie grecque, du Père de Montfaucon, était un prêtre de l'île de Candie, nommé Jean Roso, qui vivait en 1455.
savants différent sur l'origine de Grotta Ferrata. Les uns disent que ce lieu est ainsi nommé parce que c'était d'abord une grotte dont l'entrée était fermée par des barreaux de fer. D'autres prétendent que cette grotte, fort anciennement consacrée au culte chrétien, renfermait une image de la Vierge qu'une balustrade en fer protégeait contre les actes d'une piété indiscrète. Quant à la fondation du monastère, elle est attribuée à deux moines grecs qui, venus de l'Italie méridionale, d'où ils fuyaient les persécutions des infidèles, s'établirent, vers le commencement du onzième siècle, aux environs de Tusculum. Ils s'appelaient Nil et Barthélémy, et le premier, sous la conduite duquel le second s'était placé, occupe une place trop importante dans l'hagiographie contemporaine pour que nous ne racontions pas ici quelques traits de sa légende. Né à Rossano, capitale de la Calabre, et alors la seule ville que les Sarrasins n'eussent pas enlevée aux Grecs, saint Nil avait développé de bonne heure par l'étude de la littérature sacrée les brillantes facultés qu'il avait reçues de Dieu. Comme il avait perdu ses parents, son éducation première fut dirigée par une sœur aînée qui était fort pieuse et qui se plut surtout à répandre en lui cette tendresse de cœur dont la femme seule a le secret, et qu'elle verse, comme une précieuse semence, dans l'urne des adolescents. Cette douce et sympathique influence exercée par les sœurs sur leurs frères pourrait, selon nous, fournir un intéressant'chapitre à l'histoire intime de la famille, aussi bien qu'à celle de la vie des saints. On y verrait figurer avec beaucoup d'autres saint Basile et sainte Macrinc, saint Benoit et sainte Scholastique, saint Nil et sa sœur,
et de curieux détails montreraient comment en de nobles cœurs grandit cet le affection que la voix du sang inspire, mais que le sentiment religieux épure en la sanctifiant.
Doué d'une grande beauté que rendait plus séduisante encore la sensibilité vive qui se reflétait sur sa physionomie, Nil ne manqua point d'attirer les regards des jeunes filles qu'il charmait par ses avantages extérieurs et l'inexprimable harmonie de sa voix. S' étant laissé entraîner lui-même au bonheur de se sentir aimé, il aima la plus belle de ces jeunes filles, qui était de basse naissance et dont il ne tarda pas à avoir un fils. Ces liens illégitimes qui semblaient devoir l'attacher au monde, furent au contraire ce qui l'en désabusa. Les bons conseils de sa sœur joints aux remords de sa conscience et aux réflexions qu'il fit pendant une maladie violente, lui ouvrirent bientôt la voie du repentir. Il quitte alors le pays, se retire dans un monastère où il édifie les religieux par une vie toute de pénitence ; mais au moment où il s'apprête à recevoir l'habit monastique, un ordre du gouverneur de la province vient défendre ù son abbé de lui imposer les mains, sous peine d'un châtiment terrible pour lui-môme et pour sa maison. Déçu dans ses projets, Nil se dirige aussitôt vers un autre monastère, y prononce ses vœux et reçoit ensuite la permission de se retirer dans un ermitage où il se soumet au régime le plus austère.
Quelque temps après, l'arrivée des Sarrasins l'oblige h chercher un asile aux environs deRossano, et là une communauté nombreuse s'étant réunie autour de lui, il refusa absolument le titre d'hégumène ou d'abbé,
qui lui était offert par les religieux. Visité dans sa retraite par le métropolitain Théophylacte et par de hauts dignitaires du gouvernement grec, il soutient des controverses avec eux, et les charme ou les confond en leur opposant des réponses pleines de vivacité, de force et de profondeur. Cependant, comme les infidèles poursuivaient leurs ravages dans la contrée, Nil se retira au monastère de Saint-Michel en Valdeluce, d'où il alla un jour en compagnie de soixante moines, visiter l'abbaye du Mont-Cassin. Après y avoir chanté les Vigiles en langue grecque et montré par l'harmonieux accord de leurs voix combien ils excellaient dans l'art du chant, Nil et ses compagnons se mirent à échanger avec les religieux de l'abbaye des questions qui pouvaient les intéresser. Par la nature des sujets mis en discussion et des réponses péremptoires attribuées au saint abbé, il est facile de constater que l'antagonisme divisant les Grecs et les Latins se manifestait jusque dans l'enceinte des cloîtres. Revenu au monastère de Saint-Michel, Nil n'en sortit, après un séjour de quinze années, qu'à l'époque où un tragique événement, arrivé à Rome, vint lui offrir l'occasion de signaler son zèle charitable.
En 997, le tribun Crescentius, ayant chassé de son siège le pape Grégoire V, avait fait élire à sa place un grec, appelé Philagathe, qui prit le nom de Jean XVI. Originaire, comme saint Nil, delà ville de Rossano, il avait pris d'abord l'habit monastique, et grâce à l'impératrice Théophanie qui aimait à converser avec lui dans sa langue maternelle, il s'était concilié la faveur dOthon II. Étant parvenu à s'élever au rang des premiers seigneurs de la cour impériale, il s'était maintenu dans cette haute position sous le règne d'Othon III
qui, après l'avoir fait nommer évêque de Plaisance, l'avait envoyé comme ambassadeur à Conslantinople pour demander en mariage la fille de l'empereur grec. A son retour ù Rome, Philagathc qui rapportait de sa mission des sommes considérables, avait gagné Crescenlius et par l'appui de ce tribun, s'était emparé de la tiare. Mais il ne jouit pas longtemps de son usurpation, car Othon III, accompagné de Grégoire V, chassa de Rome l'anli-pape qui fut contraint de prendre la fuite. Poursuivi par ses ennemis les plus acharnés, il tomba bientôt entre leurs mains, et ceux-ci dans la crainte que l'Empereur ne le punit point assez sévèrement, lui coupèrent le nez et la langue et lui arrachèrent les yeux avant de le jeter en prison.
A la nouvelle de ce traitement barbare infligé à son compatriote, saint Nil fut saisi d'une vive douleur. Précédemment il lui avait écrit pour blâmer son intrusion et l'exhorter à se démettre d'un titre illégitime; mais quand il le sut malheureux et prisonnier, il ne songea plus, malgré son âge et ses infirmités, qu'à se rendre à Rome afin de lui porter secours et consolation. En apprenant l'arrivée du saint vieillard, l'Empereur et le pape s'étaient empressés d'aller au-devant de lui et de le conduire au palais pontifical où ils lui témoignèrent la plus grande vénération. Pour lui, ne souffrant ces marques de respect que dans l'intention de se rendre les deux souverains favorables, il leur dit simplement: « Ce n'est point par le désir de vains honneurs que je suis venu vers vous, mais seulement pour vous prier en grâce de me donner celui que vous avez traité si cruellement. Qu'il me soit donc permis de le délivrer et de l'em mener avec moi, de sorte que nous puissions pleurer
ensemble sur nos fautes. » L'Empereur fut ému de ces paroles, et comme il n'approuvait pas tout ce qui s'était passé, il promit de satisfaire au vœu de saint Nil, s'il voulait se fixer à Rome au monastère de Saint-Anastase, de tout temps affecté aux moines grecs. Afin de mieux assurer le succès de sa tentative, le pieux anachorète semblait prêt à accepter cette offre. Mais peu après, indigné de ce qu'on avait tiré de sa prison le malheureux Philagathe pour le faire monter sur un âne et le livrer ainsi aux outrages de la populace, il quitta Rome et se retira dans la solitude de Serperis, voisine de Gaëte.
L'année suivante, Othon III revenant de visiter le monastère du mont Gargano, voulut s'arrêter aussi au lieu habité par saint Nil et près duquel une communauté venait d'être établie. En découvrant d'une hauteur voisine les pauvres cellules des moines groupées autour de leur oratoire, l'Empereur s'écria : a Voilà les tabernacles d'Israël dans le désert; voilà les habitants du royaume des cieux ! » Puis, après avoir prié avec le saint, il lui offrit de donner à ses moines, en échange d'habitations incommodes, telle abbaye qu'il leur plairait de choisir pour demeure dans son empire. « S'ils sont de vrais moines, répondit l'abbé au grand désappointement de ses religieux, Dieu saura pourvoir à tous leurs besoins après ma mort aussi bien que pendant ma vie. » Et comme le prince insistait : a Je ne demande rien à Votre Majesté, ajouta-t-il, que le salut de votre âme. Tout empereur que vous êtes, vous mourrez comme un autre homme, et vous rendrez compte à Dieu de toutes vos actions. » Les paroles du saint reçurent bientôt leur accomplissement, car Othon ne tarda pas à succomber, à peine Agé de vingt-trois
ans, aux suites du poison que lui donna, dit-on, la veuve de Crescentius qu'il avait déshonorée, après avoir fait périr son mari. Quant aux moines de saint Nil qui avaient murmuré contre l'excès de son désintéressement, ils admirèrent la réserve et la haute prévoyance de leur supérieur.
Ce fut l'année même de la mort de l'Empereur, que saint Nil qui sentait aussi sa fin approcher, quitta Serperis pour se rendre à Tusculum, où il choisit comme dernière demeure le monastère grec de Sainte- Agathe. Dès qu'il fut instruit de celte détermination, Grégoire, comte de Tusculum, accourut auprès du saint, et se jetant à ses pieds pour le remercier d'avoir préféré son domaine à tout autre, il mit à la disposition du vieillard sa ville, ses terres et son château. Nil s'étant contenté de lui demander un endroit écarlé où il pût prier en repos, le comte lui donna ce qui restait de l'ancienne villa de Cicéron, et qu'on appelait alors Grotta Ferrata. Deux mois ne s'étaient pas encore écoulés que les moines restés à Serperis, sachant que leur père ne reviendrait plus parmi eux, se hâtèrent de le rejoindre, et donnèrent ainsi naissance à la nouvelle communauté. Saint Nil que son extrême faiblesse retenait au monastère de Sainte-Agathe, les remercia tendrement d'être venus de si loin pour l'amour de lui, et les ayant tous bénis, il se fit porter dans l'église où il expira, après le chant des vêpres, le soir de la fête de saint Jean l'évangélisle. Les moines présents veillèrent et pleurèrent toute la nuit autour du corps en récitant les prières des funérailles, et le lendemain ils le transportèrent en grande pompe jusqu'au lieu où les autres frères l'attendaient, c'est-à-dire à Grotta Ferrata. Au
moment où les deux troupes de religieux se rencontrèrent, la douleur des uns et des autres éclata avec plus de violence, et les populations du voisinage, accourues en foule pour se joindre au cortège, partagèrent les regrets donnés au saint dont le tombeau allait devenir la sauvegarde du pays1.
Ainsi que toutes les grandes communautés dont nous résumons l'histoire, le monastère basilien de Grotla Ferrata prit un développement rapide aussitôt après la mort de son fondateur. Les dons et les offrandes y affluèrent de toutes parts, et au nombre des bienfaiteurs de la maison naissante, on vit se distinguer surtout ce Grégoire, comte de Tusculum, qui avait à expier une foule d'actes de violence et de tyrannie. Tant de libéralités, jointes à la bonne administration de l'abbé saint Barthélémy, successeur immédiat de saint Nil, contribuèrent si bien à la prospérité de la colonie formée par les moines de Serperis que ceux-ci, qui n'avaient apporté pour tout bien que leur Psautier, une tunique grossière avec un sayon de peau de mouton, purent en quelques années élever une belle église près de leur monastère. En même temps, l'abbé Barthélémy enrichissait le sacrarium d'ornements et de vases précieux, et dotait la bibliothèque de manuscrits exécutés avec une rare perfection. Cette prospérité continua de s'accroître sous le gouvernement de ses successeurs, et Grotla Ferrata,
1 C'est en 1002, le 20 septembre, que mourut saint Nil, et l'Église honore ce jour-là sa mémoire. La vie du saint moine, écrite par saint Barthélémy, son disciple, et insérée dans les Acla Sanctorum, a été traduite en latin par le cardinal Sirleto, en italien par le Père Nicolas Balducci. Des extraits de la vie du fondateur de Grotta Ferrata, relatifs au règne d'Othon III, ont été aussi publiés dans le tome IV de la collection Monument a Germamx historien.
59i LES CÉNOBITES DE
devenu le siège d'un abbé archin deux cents moines dans son en églises assujetties à sadépendam
Des domaines considérables, si tificaux, la Calabre et la Pouille, diction féodale du monastère, et par donner un revenu annuel < mille livres. Ce revenu, comme tés les plus riches, était surtc cice d'une charité incessante et pilalité. Chaque jour d'abondant faites aux pauvres, et en dehor traux, un double xenodochium construit pour recevoir les mala deux sexes. La culture des lett florissait en même temps da nastère, car les religieux, par 1 émulation, voulaient se montri dignes enfants de saint Basile, compense de leurs services et d( verains pontifes accordèrent d< à l'abbaye de Grotta Ferrata. 1 Eugène III l'honorèrent spécial tion, cl après eux Innocent III plus d'une fois s'y délasser des ainsi que l'attestent les lettres < résidence.
A la fin du douzième siècle, monastère fut troublée par la Romains engagèrent avec les coït amena, en 1191,1a complète de Dès le commencement du siècl
avaient réparé les désastres dont ils avaient eu à souffrir , et leur maison, relevée, agrandie, prospérait de nouveau, lorsqu'on 1241, à la suite d'une guerre à outrance qui s'était rallumée entre le pape Grégoire IX et l'empereur Frédéric II, ce prince vint dévaster les environs de Rome. Ne voulant pas s'engager dans une attaque ouverte contre cette ville que défendait alors une population nombreuse et qu'une enceinte de murailles ayant plus de seize milles de circuit mettait à l'abri d'un blocus, il lança les troupes impériales sur la campagne romaine, et occupa militairement l'abbaye de Grotta Ferrata1. Ennemi des moines, qui, de leur côté, lui étaient hostiles parce qu'ils voyaient en lui l'adversaire déclaré de l'Église, Frédéric II ne ménagea point le monastère pendant le séjour qu'il y fit, et comme il était fort amateur d'objets d'art, il emporta, en se ' retirant, des figures et des ornements en bronze qui décoraient une fontaine de l'abbaye.
Jusqu'au quinzième siècle, le gouvernement de Grotta Ferrata fut confié à des abbés élus selon les prescriptions canoniques ; mais sous le pontificat de Pie II, le régime de la commende y fut établi, et le premier qui fut investi de cette dignité, fut le cardinal Bessarion. Né à Trébizonde en 1595, et d'abord simple moine basilien dans un couvent du Péloponnèse, Bessarion avait été élevé au siège archiépiscopal de Nicée par l'empereur Jean Paléologue, puis envoyé au concile de Ferrare pour y traiter la grave question de l'union des deux Églises. En récompense de son zèle et de son talent, il fut nommé successivement cardinal,
•Richard de San Germ., Chron. p. 1047.
LES CENODITES DE
abbé commendalaire de Grotta I Constantinople ; mais la situatic d'Orient alors envahi par les Ti pas de quitter l'Italie, il fixa so maison devint le rendez-vous lettrés de l'époque. Souvent pc venir de la patrie absente, et r ancien monastère du Peloponnè:
siter sa chère abbaye. Là, dans la conversation des moines, il sonner les sons harmonieux de par une comparaison qu'il en:
poète latin, cette colonie grecqi ciel du Latium, lui représente avec les cours d'eau et les cam l'Asie Mineure. Plein d'affection compatriotes, Bessarion s'appli domaines qui avaient été usurpé les bâtiments du monastère, il de manuscrits précieux au noml célèbre Eucologium, dont il a été L'un des abbés commendalair
1 Le cardinal Bessarion mourut à Rave tainent à la bibliothèque Marciana de nuscrits dont l'un des plus remarquable concile de Chalcrdoine, transcrit au qui tout particulier. Outre ses ouvrages théol inédits, on a de Bessarion * 1° Quatre H de Platon, imprimés à Rome en 1469, t ion es de bello Turcis inferendo, Paris, 1 latine des Quatre livres de Xénophon 4» Une traduction latine de la métaphy in-f#; 5# plusieurs écrits insérés dans l Hardouin. La vie du cardinal Bessarion ce titre : De vita et rébus gesfis cardina
ET DE GROTTÀ PERRATA. 397
communauté de Grotla Ferrata fut le cardinal Julien délia Rovere, neveu de Sixte IV, et depuis pape sous le nom de Jules II. Par lui furent commencés les nouveaux cloîtres et le palais abbatial qui ne fut pas achevé sur le plan magnifique qui avait été primitivement conçu. De précieux objets d'art et des bas-reliefs antiques, provenant de la villa de Cicéron1, vinrent orner ces constructions nouvelles où se voit encore dans les sculptures des frises et des chapiteaux, le chêne armoriai de la famille délia Rovere. Le même cardinal fit élever la vaste enceinte fortifiée qui, en donnant à l'aspect extérieur du monastère un caractère si distinctif, rappelle à la fois les goûts tout belliqueux du pontife qui endossa l'armure pour assiéger et prendre la Mirandole. Dans la liste des autres abbés commendataires de Grotla Ferrata Ggurent ensuite les plus grands noms de l'Italie, tels que ceux des cardinaux Jean Colonna, Hippolyte de Médicis, Alexandre et Odoard Farnèsequi firent exécuter de grands travaux d'ornementation à l'église de l'abbaye. Le cardinal François Barberini que son oncle Urbain VIII pourvut de la commende en 1626, fut l'un des plus généreux bienfaiteurs du monastère qui lui était confié. Un certain nombre de papes se plurent aussi à passer un temps de villégiature sous les frais ombrages de Grotta Ferrata, et parmi ces pontifes on remarque le doux et savant Benoit XIV, Clément XIII et Pie VII.
De nos jours, le personnage le plus célèbre dont le nom se rattache à la commende de l'abbaye fut le car-
1 Parmi ces fragments de sculpture, on distingue, dans une salle du palais abbatial, une ligure assise, d'un très-beau caractère, avec une panthère couchée à ses pieds.
398 LES CÉNOBITEES DE FRASCATL
dinal Consalvi qui, comme ministre secrétaire d'État, remplit un rôle si important dans l'histoire de l'Église à l'époque du Consulat et de l'Empire. Élève de Pie VI, ami de Pie VII, signataire du concordat de 1804, ce cardinal qui soutint ensuite une lutte si persistante contre l'empereur Napoléon, aimait à venir se délasser à Grolta Ferrata de ses travaux et de ses déceptions diplomatiques. Comme en 1810, par suite du refus que firent les religieux de prêter serment au gouvernement français, le monastère dut être évacué et demeura plusieurs années dans un état d'abandon, il fallut, au retour des moines, pourvoir à une complète réparation de l'église et des bâtiments. L'abbé commendataire, aussi généreux que zélé pour tout ce qui louchait à l'art, employa les revenus attachés à son titre à faire exécuter de grands travaux dont le plus important fut la restauration des fresques du Dominiquin par le peintre Camuccini. A la mort de Pie VII, qui fut suivie de l'avènement de Léon XII, le cardinal Consalvi, en quittant ses hautes fonctions, justifia une fois de plus ce proverbe que jamais le premier ministre d'un pape n'est appelé à devenir son successeur. La retraite forcée à laquelle furent soumises les dernières années de sa vie, trouva du moins un adoucissement dans les charmes de son séjour à Grolta Ferrata. Au milieu du recueillement nécessaire à l'homme d'État qui se replie sur lui-même pour raconter \cs événements mémorables auxquels il a pris part, il revit ses Mémoires qu'une publication récente nous a fait connaître, cl où ses dernières volontés sont un nouveau témoignage d'affection rendu au pontife dont il partagea la bonne et la mauvaise fortune1.
1 Le cardinal Consalvi mourut en 1824, sans laisser de fortune, et
Après la mort du cardinal Consalvi, le pape Léon XII prit les mesures nécessaires pour maintenir le monastère de Grolta Ferrata dans la situation favorable où l'avait laissé son dernier abbé commendalaire. En 1833, le cardinal Mario Mattei fut nommé par Grégoire XVI visi teur apostolique delabbaye, et pour répondre aux désirs du souverain pontife, il s'appliqua à y faire refleurir l'élude de la littérature grecque aussi bien que celle de la théologie et de la philosophie. L'enseignement de ces deux sciences fut confié au Père Francesco da Lucca, lecteur général des Frères mineurs observants, et le noviciat réorganisé et augmenté promit de nouvelles recrues à la communauté qui se trouvait réduite à douze religieux de chœur. Les archives, un peu négligées pendant quelque temps, furent inventoriées et remises en ordre. Enfin, par suite d'acquisitions nouvelles, la bibliothèque, malgré ses perles antérieures, put réunir encore sur ses rayons plus de six mille volumes, sans compter deux cent trente manuscrits dont la plupart sont en la ligue grecque1. C'est dans cette langue que sont célébrés
une clause de son testament portait qu'après sa mort, le produit de la vente des portraits de souverains et d'autres objets précieux qu'il avait reçus comme cadeaux diplomatiques, serait consacré à l'érection d'un monument funéraire au pape Pie VII. Il prescrivait en môme temps que l'exécution de ce tombeau serait confiée à Canova, ou à son défaut, au sculpteur suédois Thorwaldsen ; que de chaque côté de la statue du pontife seraient représentées la Force et la Sagesse, et que sur la base on graverait cette inscription :
PIO • VII • CHUIUMONTIO • CAKSESATI • PONTIF1C1 MAXIMO HERCULES • CARD • COIfSALVl ROMANI S • AU • ILLO ■ CREATUS.
1 Au nombre des savants religieux se rattachant à l'ordre basilien en Italie et qui ont écrit sur le monastère de Grotta Ferrata, on peut citer 1« Le Père Sciammari, élu en 1730 abbé général de l'ordre, et auteur de l'ouvrage intitulé : Note e osservazioni istoriche spettanti
renie annuelle au fisc municipal. La maison, ainsi que la plupart des villas romaines, offrait à l'extérieur l'aspect d'un portique formé d'une longue colonnade, tandis qu'à l'intérieur s'étendait une galerie bien claire, bien aérée, donnant entrée sur une vingtaine de pièces servant à l'habitation.
Comme cette villa, en raison du voisinage de Rome, plaisnit plus que tout autre au grandorateur, il voulut lui donner un caractère particulieren rapport avec ses goûts littéraires, et qui lui rappelât surtout celte chère ville d'Athènes où il avait complété ses études sur l'éloquence et la philosophie. 11 y fit donc construire une bibliothèque à la manière des palestres grecques, puis deux espèces de gymnases qu'il appela le lycée et l'académie, en souvenir des écoles célèbres fondées par Platon et par Aristole. Sa correspondance familière avec Atlicus nous montre, par un grand nombre de passages, combien il aimait celte maison de plaisance et quels soins persistants il apportait à l'embellir de statues et de précieux objets d'art. « Soyez assez bon, écrivait-il à son ami, pour vous occuper, sans vous gêner pourtant, de ce que je vous ai demandé pour Tusculum, et de tout ce que vous trouverez en outre à ma convenance. C'est là seulement que j'oublie dans un doux repos mes peines et mes ennuis l. » Dans beaucoup d'autres de ses lettres, mettant à contribution la complaisance de son ami, il lui parle de telle statue grecque provenant d'Athènes ou de Mégare. Il stimule son zèle pour qu'il en presse et en surveille l'envoi, et règle minutieusement, avec toute la sollici- . tude d'un artiste, les dispositions à prendre afin d'évi-
1 Nos ex omnibus laboribus et inolestiis uno illo in loco conquiesciiuus. — M. T. Cicer., Epist. ad Attic.
1er les avaries, en choisissant un vaisseau de préférence à un autre. Grâce à ces précautions et à l'empressement d'Atticus, les envois arrivent sans accident, et la bibliothèque de la villa de Tusculum se décore peu à peu de statues qui, par leur nature, sont parfaitement appropriées à la destination toute sérieuse du lieu qu'elles doivent orner. 11 en est de même pour le lycée, situé dans la partie haute des jardins, et pour l'académie, sorte de petit amphithéâtre sans sièges, formé d'une série d'arcades dans chacune desquelles s'élevait sur un piédestal conique un buste d'Hermès ou d'Hermathènes.
Que reste-t-il aujourd'hui de celte villa tant aimée, à laquelle se rattache la vie intime de Cicéron, où il jouissait de l'esprit et des grâces de sa fille Tullia, et philosophait en compagnie de Dolabella, son gendre, du stoïcien Diodote et du jurisconsulte Trebatius? Quelques ruines offertes à l'admiration du voyageur, et qu'on dit provenir de l'académie, comme si, par un caprice intelligent du sort, les débris de ce lieu préféré avaient survécu à tous les autres, pour rappeler les grandes pensées que Cicéron y exprima sur la gloire, la liberté et la philosophie. Encore l'authenticité de ces ruines a-t-elle été contestée par des savants, notamment par le Père Zuzzeri, qui voudraient placer ailleurs, c'est-àdire à la Ruffinella, maison de campagne des jésuites, les restes de l'habitation de l'orateur romain. Contre cette assertion proteste, il est vrai, le témoignage des temps anciens et modernes, témoignage que représentent Strabon, Ferrario, Cluvier, Facciolati, et auquel s'ajoute l'autorité du pape Benoit XIV qui, dans une bulle où il parle de Grotta Ferrata, dit que cette abbaye,
selon l'opinion la plus accréditée parmi les antiquaires, occupe le lieu où était située la villa de Cicéron. Les fouilles pratiquées à toutes les époques aux alentours du monastère, les objets qu'on y a trouvés ont apporté de nouvelles preuves à l'appui de cette opinion. S'y ralliant de nos jours, à l'exemple donné autrefois par le Père Kircher, le savantjésuite, les chevaliers Canina et de Gaspare Servi se sont déclarés en faveur de Grotta Ferrata.
Quoi qu'il en soit, la'discussion a été longue, animée, et par l'ardeur qu'apportait à la reproduire le moine basilien qui me guidait dans mes explorations, je reconnus que le sentiment de rivalité qui divise les corporations religieuses n'avait pas été toujours étranger à la question. Singulière puissance du prestige attaché au talent et au génie! On se dispute jusqu'à des ruines, parce que ces ruines consacrent un nom célèbre dans les lettres comme dans l'histoire, et qu'après tout, des moines, qui sont hommes, ne se trouvent pas absolument tenus d'être insensibles aux glorieux souvenirs du passé. La gloire, quel est celui d'entre eux, qui, malgré son esprit de détachement, pourrait ne pas l'admettre telle quelle a été si bien définie et personnifiée par l'éloquent auteur des Tusculanes? « Qu'est-ce que la gloire? dit Cicéron. Un bien réel et solide, et non pas uneombre ; un concert d'éloges donné par les hommes de bien ; la voix désintéressée des bons juges qui célèbrent le mérite éclatant ; l'écho, la plus belle récompense de toutes les vertus. Puisqu'elle accompagne presque toujours les bonnes actions, elle n'est pas indigne d'un cœur noble... La gloire seule nous dédommage de la brièveté de la vie par le souvenir de la postérité ; elle