AMICTUM AC FERE INTEGRUM RE
PERISSET NE TANTI PONT1F. SEPUF,
GHRUM MEMORIA DIUTIUS
CARERET
GREGORIO XIII BONONIEN.
SEDENTE
A. B. MDLXXVIII PRIDIE KAL.
QUINCTII.
MG USE EXCritSIOS A MOXTE VERGIKB.
Quand j'eus copié cette inscription, je contemplai longuement la belle et expressive figure du pontife» où respirent à la fois la douce sérénité du moine et Tinflexible fermeté du souverain. Dans cette contemplation j'oubliai vite, je dois le reconnaître, la déception que j'avais éprouvée d'abord en me trouvant en face d'un tombeau qui, au lieu de dater de 1085, ne comptait environ que trois cents ans d'existence. Qu'importe, après tout, au voyageur qui fait un pèlerinage au tombeau d'un grand homme, qu'importe la îroide pierre qui recouvre sa dépouille mortelle? Que cette pierre soit de marbre ou de granit, qu'elle soit belle de sa nudité ou chargée d'ornements, elle n'est rien pour la mémoire de celui dont elle consacre le souvenir. Planant au-dessus du sépulcre, la renommée de l'illustre défunt ne grandit-elle pas chaque jour dans la reconnaissance des peuples? Telles furent, du moins, mes impressions personnelles après avoir médité longtemps près du tombeau de Grégoire VII. Jamais peut-être la vie de ce pape, sur lequel l'histoire a soulevé tant de controverses également passionnées, ne m'était apparue comme personnifiant aussi complètement le génie religieux et politique de la papauté. Jamais je n avais vu se dessiner dune façon plus éclatante la grande mission de ce fils du pauvre charpentier de Soana, qui d'abord simple moine, puis cardinal, fut l'âme du saintsiège sous trois papes, devint pape à son tour, et alors seul contre tous, entreprit l'œuvre qui peut se résumer ainsi : rendre au clergé sa pureté primitive, affranchir l'Église de toute dépendance temporelle, enfin sous la haute direction du pontificat romain, donnera la société chrétienne cette vaste unité qui fut l'idéal du moyen
âge. Devant cette œuvre si grande, et alors si éminemment sociale et civilisatrice, il me semblait voir tomber bien des erreurs, bien des préjugés accrédités contre cet Hildebrand, auquel ses adversaires ont été obligés de reconnailre des mœurs irréprochables, un complet désintéressement et une inébranlable constance dans la défense de la cause qu'il avait embrassée. Comment d'ailleurs n'excuserait-on pas quelques excès de zèle dans le souverain pontife qui, chassé de sa capitale par d'implacables ennemis, leur pardonne à son lit de mort ; puis, d'une main défaillante montrant à ses cardinaux en pleurs le ciel où il leur promet de les recommander à Dieu, exhale sa pensée et sa vie avec ces dernières paroles : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité : voilà pourquoi je meurs dans l'exil ! »
En sortant de la chapelle de Procida, je ne pus m'empêcher de penser à la singularité du sort qui a placé le tombeau du plus rude adversaire de la suprématie impériale dans cette même chapelle érigée à grands frais par le partisan et le vengeur de la maison de Souabe. D'autres souvenirs ne pouvaient-ils pas me rappeler d'ailleurs que cette église, dont j'admirais la riche ornementation, avait eu pour fondateur l'un des douze fils d'un pauvre gentilhomme de Coutances, qui, sans autres ressources que sa valeur et son épée, était venu conquérir terres et honneurs en Italie? N'était-ce pas encore sur le rivage et aux portes de Salerne qu'avait commencé la prodigieuse fortune de ces aventuriers normands, dont les derniers finirent par fonder un trône sur lequel devaient s'asseoir, après eux, deux dynasties d'origine également française, les princes de la famille d'Anjou et les Bourbons de Naples? Mais, suivant une
observation plus d'une fois répétée, à chaque pas qu'on fait en Italie, à chaque monument qu'on y visite, le champ des souvenirs historiques s ouvre si vaste devant soi, qu'il faut nécessairement le restreindre pour ne pas se laisser entraîner trop loin. Pressé, en outre, de terminer ma visite aux principales abbayes du royaume de Naples par une excursion à Monte Vergine, je me mis en route pour ce monastère.
De Salerne à Avellino on compte vingt milles d'Italie, et la belle route qui y conduit devient de plus en plus accidentée à mesure que Ton s'éloigne de la mer. Entre Montuoro et Contracta, elle tourne brusquement et s'élève en suivant les sinuosités des premières pentes de l'Apennin. Au sommet de cette côte, l'œil embrasse un magnifique amphithéâtre de montagnes, dont les sommets inégaux sont couronnés de châteaux et de villages. A droite, les blanches maisons de Serino et son élégant clocher se détachent sur le fond un peu sombre des bois qui forment le troisième plan du tableau. Le chemin se bifurque à Avellino, où passe aujourd'hui encore, comme au temps des Romains, la grande voie qui joint les deux mers, de Naples à Bari. Le vaste pont ou plutôt le viaduc jeté sur la vallée df Avellino produit un effet saisissant; et quand le voyageur s'arrête pour laisser passer les files interminables de chariots attelés de buffles, qui conduisent à Naples les blés de la Capitanate, il peut contempler à loisir ces arches hardies dont les fondations se cachent
au milieu des oliviers, des vignes et des chênes verts. Après une heure de marche, entre Mercogliano et Ospedalelto, on rencontre la maison de Loreto, qui sert d'infirmerie au couvent de Monte Vergine. C'est là que Pabbé, le prieur el les moines les plus âgés ou les plus faibles viennent passer l'hiver pour échapper à la température rigoureuse des hautes régions où est bâti le monastère. C'est là aussi que sont conservés les trésors littéraires de l'abbaye, surtout ces précieux registres qui renfermeut les originaux de tous les actes relatifs à Monte Vergine, el dont le nombre s'élève, dit-on, à vingt-quatre mille1. Si quelque chose peut ajouter au plaisir qu'éprouve l'historien à interroger ces fidèles témoins du passé, c'est la libéralité avec laquelle les religieux communiquent leurs richesses. Nous avons promis de ne plus revenir sur la bonne hospitalité que le voyageur est sûr de rencontrer dans les communautés bénédictines, et cependant, qu'on nous permette encore d'acquitter ici une dernière dette. C'est qu'en effet nous avons rencontré peu de figures de vieillards plus imposantes et plus aimables que celle de l'abbé dom Raimondo Morales. Nous le voyons encore, avec sa couronne de cheveux blancs, son œil vif et doux, sa parole rapide et accentuée, assis dans son grand fauteuil sculpté, nous servant lui-même la viande et les œufs interdits aux moines par la règle de la maison* ; puis récitant la
1 Au monastère de Cava les parchemins plus nombreux encore sont roulés et renfermés dans cent quarante-quatre coffres ou boites. A Loreto ils sont dépliés et reliés en volumes ; mais les archives de Loreto n'ont pas d'inventaires aussi complets que ceux des archives de Cava»
f Le Père Hélyot dit qu'à la maison de Loreto pas plus qu'à Monte Vergine, les étrangers ne peuvent manger aucune viande. Pour Loreto l'aflirmation n'est pas exacte, du moins aujourd'hui, et d'après ce que nous avons nous-méme constaté»
prière du soir, qui appelait la bénédiction du ciel sur nous, sur nos parents, sur nos amis. Sa conversation, où s'unissait avec grâce la curiosité candide de l'enfant et la paternelle indulgence du vieillard, est restée dans notre souvenir. Né en 1765,* si nous avons bonne mémoire, il avait entendu, au fond de sa solitude, retentir de loin le bruit de toutes les révolutions qui, pendant cette période, s'étaient succédé dans un pays où fermentent sans cesse des passions si mobiles et si violentes. Nous aimions surtout à l'entendre parler de ses jeunes années et remonter ainsi aux premiers temps du long et triste règne de ce Ferdinand de Bourbon, appelé il y a plus d'un siècle à monter sur le trône des Deux- Siciles1. Quand la conversation tombait ensuite sur les grands événements qui avaient signalé la Gn du dernier siècle et le commencement de celui où nous vivons, le Père Morales apportait dans ses appréciations la sérénité d'esprit qu'on troine chez les hommes qui jugent les choses de haut, parce qu'ils sont détachés des intérêts et des affections de la terre. Depuis notre visite à Loreto, un certain nombre d'années se sont écoulées déjà, et le bon abbé, alors âgé de quatre-vingts ans, s'est endormi dans la paix du Seigneur. Mais c'est une joie pour nous de pouvoir du moins payer ce tribut personnel à sa mémoire, et nous ne doutons pas que tous ceux qui l'ont connu ne s'associent volontiers à cet hommage.
Dom Raimondo Morales, à cause de son grand âge, avait remis le gouvernement intérieur de la maison au
1 Ferdinand I", tilsde Charles 111, roi d'Espagne, régna sur les États de Naples de 1759 à 1825, sauf l'espace compris entre 1806 et 1815; mais pendant cette dernière époque, il conserva le royaume de sC cde.
UNE EXCURSION A MONTE VEItGINE. 321
prieur, homme intelligent et ferme. Celui-ci s était arrangé à Loreto un petit appartement presque coquet, et prenait plaisir aux chants et aux ébats d'une demidouzaine d'oiseaux familiers avec lesquels il partageait le sucre de son café. Innocente distraction, parfaitement en harmonie avec le calme et l'isolement du lieu ! Loreto, en etîet, semble disposé pour le recueillement et la méditation. C'est un grand bâtiment de forme octogone, à un seul étage, dont la galerie intérieure donne sur Je préau, et les fenêtres extérieures sur la campagne. La chapelle, petite mais richement ornée, y réunit, aux heures des offices, les moines généralement peu nombreux qui viennent chercher dans cette maison un air plus doux et un régime moins sévère1.
Nous ne savons si c'est la difficulté de parvenir à l'abbaye, ou son éloignement des grandes routes, qui fait négliger Monte Vergine par la plupart des voyageurs. Les uns omettent d'en parler, les autres n'en parlent que par ouï-dire. C'est cependant un des monastères les plus célèbres du royaume de Naples. Deux fois par an on voit se diriger vers la montagne, que dans le pays on appelle la Montagne Sainte, de nombreux pèlerins, jaloux de contempler l'image de la madone qui est conservée à Monte Vergine depuis un temps immémorial. Le pèlerinage des populations de la Terre de Labour coïncide avec la fête delà Pentecôte; celui des habitants de la Pouille a lieu vers la fin du mois de septembre. Ce doit être un spectacle aussi curieux qu'imposant d'assister à ces processions d'hommes et
1 La vigne est eu tivée en grand dans un jardin spacieux, voisin de la maison. Les produits de cet enclos sont pour le monastère une source assez abondante de revenus .
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de femmes, qui, velus de coutumes éclatants et variés, mais animés d'un même sentiment pieux, circulent lentement sur les pentes abruptes de la montagne en chantant des psaumes et de> cantiques. Ce sont pour la plupart des paysans qui placent leurs travaux sous la protection de la Vierge, et, suivant l'époque de l'année, lui demandent de faire fructifier leurs champs ou viennent la remercier d'avoir béni leurs récolles *. Si le monastère ne peut contenir tout le monde, le surplus des visiteurs campe en plein air, sans avoir d'autre abri que l'épais feuillage des châtaigniers. Pour se garantir du froid, même en été, ils allument des feux sous ces arbres séculaires. Ces lumières, en jetant çà et là pendant la nuit leurs reflets sur la montagne, offrent une apparence fantastique qui saisit vivement l'imagination.
Quand on arrive à la rude montée qui commence après le bourg de Mercogliano, un chemin creusé dans la pierre se dresse devant vous, et les chevaux ont soin de choisir, pour ne pas broncher, les rares interstices où se montre la terre végétale. Cependant, de temps à autre la vue est récréée par des plantations et par des groupes de châtaigniers qui, avec une vigueur tout agreste, se sont fait jour dans ce sol rocailleux. A moitié de la route, on s'arrête pour jouir d'un panorama qui rappelle celui qu'on a pu observer des rampes du Mont-
1 Limage de la Vierge vénérée à l'abbaye fut apportée par Baudouin II, dernier empereur latin de Gonstantinople, à l'époque où ce prince fut contraint par Michel Paléologue de quitter sa capitale et ses États. Catherine de Valois, j>etite-nièce et héritière de Baudouin, retrouva Je tableau parmi d'autres objets précieux, et en fil don à l'église de Monte Verginc, où Philippe d'Anjou, prince de Tarc.ite et mari de Catherine, éleva ensuite pour recevoir la sainte image la magnifique chapelle dont nous parlerons plus loin.
Cassin. Au bas de la montagne, Mercogliano, avec sa longue rue et ses maisons couvertes en tuiles rouges; plus loin, Monteforte, avec son château qui date du temps des Angevins; plus loin encore, dans une échappée de vue entre deux rochers, Naples et la partie de son golfe qui baigne le promontoire de Sorrente. Après la chapelle dclla Paruta, où cesse pour les pèlerins et les religieux eux-mêmes l'obligation de s'abstenir de viande, commence la région des neiges. Mais la végétation, loin de souffrir de l'abaissement de la température, semble y puiser une force nouvelle. ' Lorsque, après une marche longue et pénible, on découvre enfin le monastère situé, non pas au sommet de la montagne, mais sur un plateau en saillie, on s'étonne de voir encore, à plus de cinquante mètres au-dessus des bâtiments, toute la cime couverte d'arbres et de robustes végétaux. Ce point élevé qui domine le pays des anciens Samniles, fut consacré dans l'origine au culte de Cybèle1, culte mystérieux, plus ancien que Rome, et qui se cachait, comme celui des Druides, dans les profondeurs des forêts. Sous les Romains, la montagne portait déjà, comme aujourd'hui, le nom de Mont-Vierge — Mons Parthenius, — et les légendaires assurent qu'elle dut cette appellation au séjour du chaste Virgile. En effet le poète de Mantoue apparaît, au début de la tradition locale, comme une sorte d'initiateur chargé d'annoncer au vieux monde païen la venue des temps nouveaux : -
Ultima cumici venit jam carminis iclas : Magnus ab integro seclorum iiascilur ordo.
1 Loreto fut aussi construit, dit-on, sur remplacement d'un ancien temple d'Apollon, et dans la plaine voisine, on a retrouvé les restes de deux temples, dédiés» à Mercure et à Vesla.
prêtes, dans chacune de ces trois personnalités si différentes son imagination voyait un vivant et radieux symbole. De même que la Vierge, au cœur plein de miséricorde, représentait la clémence divine, de même Béatrix figurait la muse inspiratrice des nobles pensées, tandis que le poêle de Mantoue était l'image de l'humanité avec ses instincts sublimes et ses inénarrables faiblesses1.
Le souvenir de Virgile survécut à l'établissement du Christianisme dans le Samnium. Après que saint Félix, saint Maximin, saint Modestin et d'autres missionnaires curent converti les populations de la contrée, l'évêque de Capoue, Vilalien, dédia à la sainte mère de Dieu le. temple jusqu'alors consacré à la mère de tous les dieux. Mais en conservant dans un autre sens le nom de Mont-
1 F. Ozanam, Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, Part. ii. cbap. 1. — Dans sa neuvième leçon sur la Civilisation au cinquième siècle, le même auteur rappelle aussi comment Virgile, érigé en pontife et divinisé par la science païenne, fut, grâce à un passage de ses Églogues, considéré par la tradition chrétienne du moyen âge comme l'un des prophètes qui avaient annoncé au monde la religion de l'avenir. Cette tradition qui commence, dès le quatrième siècle, avec Eusèbe de Césarée, contribua puissamment aux temps barbares à préserver et à faire respecter les œuvres de Virgile. Une légende rapporte que l'apôtre saint Paul, qui montrait un si fier dédain pour les lettres profanes, étant venu à Naples. alla visiter le tombeau de Virgile, et qu'après y avoir lu la quatrième églogue, il ne put retenir ses larmes. Pendant longtemps le souvenir de celle légende fut perpétué par une séquence fort touchante que l'on chantait à la cathédrale de Mantoue, et qui plaçait dans la bouche de l'apôtre le regret tout chrétien de n'avoir pu connaître le poète vivant, pour le convertir ù la vraie foi :
Ad Maronis mausoleum Ductus, fudit super eum Pi» rorem lacrymre :
Queni te, inquit, reddidissem, Si te vivum invenissem, Poetarum maxime.
fc» 15E EICrfiSIA* .1 105TE VET.GI5E
Vierge, la montagne garda aussi, et jusqu'au douzième siècle, celui de Mont de Virgile *. L'histoire Ta nous apprendre quelle consécration nouvelle lui fut alors donnée.
En 1119, sous le pontificat de Caliite H, un homme, jeune encore, mais pâli par les veilles et par l'abstinence, vêtu d'habits grossiers, portant sur sa chair deux ccn-les de fer, « qui ne lui donnaient, dit le Père Hélyot, aucune relâche ni jour ni nuit, » gravissait pieds nus le rude chemin dont nous avons parlé. Des colombes blanches voltigeaient devant lui et semblaient lui montrer sa route. Elles s'arrêtèrent auprès d'une source d'eau vive à demi cachée sous la neige, puis disparurent à ses yeux. Le voyageur se mit alors en prières, et, s'inclinant devant la volonté de Dieu, il résolut de se fixer dans ce lieu désert et d'y bâtir un ermitage. Bientôt la renommée de sa piété attira auprès de lui quelques prêtres et quelques fidèles du voisinage, qui se construisirent des cellules à l'endroit nommé depuis Y Eau des Colombes*. Tel fut le commencement de la congrégation de Monte Yergine.
Ce voyageur, cet ermite était Guillaume de Verceil, qui dès l'âge de quinze ans avait renoncé aux plaisirs du monde, et quitté sa patrie pour entreprendre un lointain pèlerinage à Saint-Jacques de Galice. C'était alors la première ferveur des croisades, et le jeune
1 Le nom de Motu Virginix se trouve pour la première fois dans Hénmpert, à Tannée 851. Mais un acte de 4135. par conséquent postérieur de plusieurs années à la fondation du monastère par saint Guillaume, porte encore Mans Yirgiiii. — Sur ce* divers changements de nom, consult. Sarnelli, Lettcre eccles., 55.
* In loco qui aqua colunibarum dicitur. — Charles de 1125 et
homme voulut ensuite aller visiter le Saint-Sépulcre. Mais dépouillé par des brigands du peu qu'il possédait, il se retira dans les montagnes de la Calabre, et alla prendre auprès de saint Jean de Matera l'exemple et les leçons de la vie cénobitique; puis il reprit son bâton de voyage jusqu'au jour où il eut trouvé sur le Monte Vergine remplacement favorable à son projet. Aidé par les disciples qui se rangèrent autour de lui, il voulut élever de ses propres mains l'église qu'il se proposait de consacrer à la Vierge. Mais Tunique auxiliaire de la communauté naissante, l'âne qui portait les pierres et les matériaux fut surpris par un loup. Alors le saint homme, dit la légende, se présente devant la bêle féroce occupée à dévorer sa proie, et en punition de son méfait la condamne à prendre l'a place de l'âne. Le loup, dompté aussitôt, consent à recevoir la bride et le bât, et devient désormais l'humble et docile compagnon du fondateur de Monte Vergine.
En consentant à prendre la direction d'une congrégation monastique, saint Guillaume ne se relâcha en rien de ses premières austérités, et il imposa à ses disciples une observance sévère. 11 leur interdit d'une manière absolue l'usage de la viande, des œufs, du laitage, ne permettant que celui des poissons et des légumes, et encore dans une mesure très-restrcinte. puisqu'ils devaient jeûner au pain et à l'eau depuis la Toussaint jusqu'à Noël, et depuis la Septuagésime jusqu'à Pâques. Cette prohibition de la viande fut placée par le fondateur sous la sanction de la colère divine, et depuis lors l'opinion s'accrédita que dans l'enceinte des bâtiments du monastère et à un demi-mille de circuit, les aliments gras qu'on y introduisait tombaient
3W TSE EÏCUESIÙ5 X **X1L TEBCI5E.
aussitôt en pourriture. A l'appui de ce lait singulier, les historiens du monastère 1 rapportent une foule d'eipérienees. et citent le procès-verbal affirmatif rédigé par le cardinal des Ursins, en janvier 1708* c'està-dire à une époque où les esprits n'étaient plus disposés à une aveugle crédulité. On n'attend pas sans doute que nous nous portions garant d'un phénomène si extraordinaire, qui tient peut-être à quelque cause naturelle mal connue ou mal expliquée jusqu'ici. Quoi qu'il en soit, un incendie qui, dans la nuit de la Pentecôte de l'an ICI 1 consuma le palazzo ou bâtiment affecté au logement des pèlerins, ayant coûté la vie à plus de quatre cents personnes, ce terrible accident fut attribué à l'impiété de quelques Napolitains qui avaient apporté de la viande et en avaient mangé. On constata qu'au moment où l'incendie avait éclaté, aucun feu n'était allumé, et l'on vit dans cet événement une marque évidente de la vengeance du ciel.
Soit que Guillaume ne trouvât point parmi ses moines une obéissance parfaite, soit qu'il voulût répandre au dehors la congrégation qu'il avait fondée, il quitta Monte Vergine en 11*27, laissant pour le remplacer Albert, son premier et son plus fidèle compagnon. Les deux monastères qu'il établit, l'un d'hommes, à Serra Cognata, l'autre de femmes, à San Sahadore de Guglieto, furent suivis d'autres fondations pieuses aux-
1 Los principaux de ces historiens sont Giordano. auteur du Chronka Monti* Virginie, et Slastrullo, dont le livre a pour titre Monte Vergine xagro. Ces deux ouvrages sont remplis de détails curieux, mais entièrement dépourvus de critique. On peut consulter encore sur l'histoire du monastère le brerilogio Verginiano publié à Naples, en 4777, |iar l'abbé Jacuzio, et l'ouvrage de dom Guglielmo de Cesare, ayant pour litre Memoria per la benedittina congrégation* di Munie Vergine
quelles le roi Roger et les principaux seigneurs normands furent jaloux de contribuer. Saint Guillaume, en effet, paraît avoir joui auprès du puissant roi de Sicile d'un crédit égal à celui que le fondateur du monastère de Cava avait exercé sur l'esprit des princes de Salerne. On le voit interposer plusieurs fois sa médiation entre Roger et son cousin Rainulf, comte d'Avellino; le monarque l'appelle dans ses conseils, et la princesse Malhilde, le célèbre amiralGeorges d'Antioche, lui témoignent autant de respect que d'amitié. Cependant, quelques serviteurs du roi, envieux de sa faveur, tendent un piège à sa chasteté, en lui envoyant une femme dune beauté accomplie, mais de mœurs dissolues. Le saint abbé feint de succomber à la séduction ; mais à l'heure où cette femme, qu'il est censé attendre, se représente devant lui, elle le trouve étendu sur un lit de charbons ardents et récitant tranquillement l'office du soir. Frappée de ce miracle, la belle pécheresse se convertit aussitôt et prend le voile au couvent de Venosa, dont elle devait, par une longue expiation et des vertus exemplaires, mériter plus lard d'être nommée la supérieure.
Le crédit de saint Guillaume à la cour de Roger devint inébranlable, après qu'il fut sorti vainqueur d'une épreuve si difficile. Le roi accorda au monastère de Monte Vergine les privilèges les plus étendus par divers actes de l'an M 57, qui sont gardés aux archives de l'abbaye. Les sceaux appendus à ces actes portent, avec renonciation du nom du roi et de ses titres, la légende circulaire :
BENED1CTVS DEYS - KT PATER DOMINl NOSTRl JESY CHRISTI.
Ce même prince voulut aussi que l'ordre nouveau fût représenté en Sicile par des établissements dignes de
sa puissance. Il iit élever à Messine et à Païenne, centre de son gouvernement, plusieurs abbayes dont la plus illustre est celle de San Salvadore, où sa propre fille Constance embrassa, dit-on, la vie monastique. Heureux de voir son institut grandir et prospérer au loin, saint Guillaume voulut visiter encore une fois son premier troupeau. Sans se laisser éblouir parla gloire et les honneurs, il séjourna quelque temps sur la montagne sainte où jadis pauvre, errant, obscur, il s était arrêté pour obéira la volonté divine; puis il alla mourir à Guglieto, en 1142 *.
Saint Guillaume n'avait point laissé de règle écrite. Aussi Robert, troisième abbé de Monte Vergine, cédant au désir du pape Alexandre III, plaça son ordre sous la règle de saint Benoît. Il conserva néanmoins l'abstinence des viandes, ainsi que l'usage des vêtements blancs que les moines et les religieuses de Monte Vergine avaient adopté en l'honneur de la Vierge. Sous Jean, successeur de Robert, l'église de Monte Vergine fut entièrement reconstruite, et le pape LuciusIH vint luimême en faire la consécration. Quand le royaume eut passé sous la domination des Souabcs, les princes de cette famille témoignèrent autant de vénération pour l'église de Sainte-Marie que les rois normands leurs prédécesseurs, et Charles d'Anjou à son tour assura au monastère la propriété de toute la montagne, et même celle des bourgades voisines qui s'étaient agrandies ou formées sous la protection tutélaire de l'abbaye.
Aussi le treizième siècle fut-il l'époque la plus florissante de la congrégation instituée par saint Guillaume.
1 G. Giovanni Ifusco, Yita xancti Guglielmi abbatix. ap. Rolland., toni. V. Jnnii.
Dès le siècle suivant la discorde commença à diviser la tête et les membres. Chaque monastère prétendit élire son doyen et son prév<H, souvent même son abbé et son prieur, sans vouloir reconnaître l'autorité de la maison mère. En 1349, l'abbé Pierre obtint de Clément VI le gouvernement de Tordre, qu'il exerça avec fermeté pendant quarante ans, soutenu par la protection de Louis de Tarente, second mari de la reine Jeanne de Naples. Mais au quinzième siècle, l'abbaye tomba en commende, et cinq cardinaux, parmi lesquels figurent Guillaume de Chypre et Louis d'Aragon 4, portèrent successivement le titre d'abbés de Monte Vergine. En 1515, ce monastère fut uni à l'hôpital de FAnnonciade de Naples dont il devint une annexe. L'ordre se trouva dépouillé de ses revenus qui étaient considérables; les seigneurs voisins s'emparèrent des terres qui étaient à leur convenance, et le pouvoir séculier intervenant sans cesse dans l'administration intérieure de la communauté, les religieux tombèrent dans le relâchement. Le sévère Pie V, si zélé pour la réforme des ordres monastiques, entreprit alors de délivrer Monte Vergine de cette servitude. Il défendit aux directeurs de l'Annonciade de se mêler à l'avenir du gouvernement spirituel de l'abbaye qu'il remit au sacristain de cet hôpital, à la condition qu'il fût religieux, évèque et de bonnes mœurs; mais il se borna à fixer une somme modique due par l'Annonciadepour l'entretien des moines et du monastère.
1 Ce fut le cardinal Louis d' Aragon qui retrouva sous le maitre-autel de l'église du monastère les reliques de saint Janvier, qu'on y avait apportées de Bénévent en 1 150, et qui furent transférées à la cathédrale de Naples le 17 janvier 1494. Dans ses Memorie degli arcivexc. di benevento, Sarnelli donne de curieux détails sur les quatre translations du corps de ce saint si vénéré par la population napolitaine.
Vers celte époque, un pauvre cordelier vint demander l'hospitalité à Monte Vergine. Frappé du dénùment où il trouvait un sanctuaire si révéré dans toute l'Italie, il promit aux moines en riant de leur rendre justice quand il serait pape, et il tint parole. En effet, cet inconnu était Peretti de Montalte, si célèbre depuis sous le nom de Sixte-Quint. La transaction dite délia magna concordia, qui fut conclue sous son pontificat, stipula l'abandon par les religieux, au profit de PAnnonciade, d'une rente de trois mille ducats, moyennant quoi ils rentrèrent en possession du reste de leurs revenus. Mercogliano, Ospedaletlo et Mugnano furent replacés sous la juridiction spirituelle de l'abbaye, et leurs habitants lestèrent soumis aux services personnels qui leur étaient imposés par d'anciennes chartes de fondations.
Le réforme définitive n'eut cependant lieu qu'en 1590, sous Clément VIII, par les soins de Jean Leonardi de Lucques. Ce religieux supprima les monastères où l'on ne pratiquait plus les observances régulières, et dressa lui-même les constitutions qui sont encore en vigueur dans la congrégation de Santa Maria di Monte Vergine. En 1611, Paul V fixa le nombre des maisons conservées et celui des moines affectés à chacune d'elles. Ce nombre fut réduit à vingt-quatre monastères dont treize gouvernés par des abbés et onze par des prieurs. La maison chef-d'ordre eut pour sa part cent religieux dont la moitié devaient être prêtres, sous la direction d'un abbé triennal autorisé à se servir des ornements pontificaux. L'abbaye, après tant d'agitations, jouit enfin d'un assez long repos jusqu'au moment où elle fut de nouveau troublée par d'intermina-
UNE EXCURSION A MONTE VEftGINE. 533
blcs procès. L'un d'eux, qui lui fut suscilé par la commune de Mercogliano au sujet de divers droits, tels que la vente de la neige recueillie sur la montagne et l'exploitation des bois de châtaigniers, dura près d'un siècle, et il ne s'est terminé qu'en 1839.
Malgré la situation que lui ont faite les décrets de 1810, le monastère de Monte Vergineest encore dans un étal florissant en rapport avec l'aspect extérieur qu'il présente. Comme à la suppression des communautés monastiques en Italie, il fut compris au nombre des trois maisons privilégiées qui purent conserver vingt-cinq religieux pour la garde des archives et de la bibliothèque, il traversa cette époque de crise, sans éprouver trop de préjudices. En 181 8, par la lettre pontificale De utiliori, Pie VII rétablit l'abbaye dans ses droits et privilèges, et l'abbé Morales, avec le concours du cardinal Pacca, protecteur de la congrégation de Monte Vergine, y fit refleurir l'amour de la discipline et des bonnes études. Plus tard, le pape Grégoire XVI récompensa le zèle de ce pieux administrateur en le nommant abbé général de la congrégation avec le titre et les fonctions d'ordinaire pour les diocèses qui en dépendent. A la mort de dom Raimondo Morales, le Père Svizzeri fut appelé à le remplacer momentanément, et au chapitre général tenu en 1847, dom Raffaele de Cesare, déjà prieur de Loreto, fut élu abbé de Monte Vergine. Depuis cette époque, et sous son administration les religieux de l'abbaye ont acquis l'ancienne maison des Olivetains, située à Airola, dans la Terre de Labour, et ils y ont établi un monastère abbatial. -
En arrivant à Monte Vergine, le voyageur est frappé d'abord de l'étendue des bâtiments qui s'offrent à ses
3>6 CSE EXCURSION A MONTE VERGÎ5K
qui retient leur épée était autrefois orné d'écussons probablement en émail. L'attitude de ces statues, qui tiennent les mains jointes et ont chacune sous leurs pieds deux chiens couchés, indique évidemment que ce sont des pierres tombales, jadis étendues à plat et maintenant dressées contre la muraille. A gauche de cette même chapelle, on remarque encore une belle chaise abbatiale en bois, ornée de sculptures à jour, d'un travail qui remonte au treizième siècle; les accoudoirs sont "terminés par des tètes de lions, et les deux clochetons du dossier surmontés de figures humaines.
Nous avons vainement cherché pourquoi le nom du roi Manfred est attaché à cette chapelle. Est-ce, comme on le prétend, parce qu'il aurait fait don de la cuve de marbre à l'église de Monte Vergine, pour laquelle il témoignait à l'exemple de ses prédécesseurs, une dévotion particulière? Ou bien ses os dérobés par une main pieuse auraient-ils été déposés secrètement dans cette cuve comme dans un asile inviolable ? Cette dernière tradition n'est pas moins suspecte que l'autre. Chacun sait que le fils de Frédéric 11, après avoir succombé glorieusement sur le champ de bataille de Bénévent, fut dabord enterré sous un monceau de pierres par les compagnons de Charles d'Anjou. Mais l'intolérance de Pignatelli fit exhumer ses restes qui furent jetés hors du royaume j>ur les bords du fleuve Verde, aujourd'hui Tolero. C'est ce qu'exprime si énergiquement les vers de Dante :
Or le bagna la pioppia e move il vento Di fuor dal regno, quasi lungo il Verde, Ove le Iransmuto a lume spento1.
1 Maintenant la pluie les baigne el le vent les agite hors du royaume presque sur les bords du Verde, où on les transporta avec des torches éteintes. — Dante, Purgat., cant m.
On aimerait cependant à croire que la charité eût porté les moines de Monte Vcrgine à recueillir les os d'un prince malheureux, pour ne pas les laisser plus longtemps exposés aux outrages de la pluie et du vent. Cet enlèvement furtif du corps de leur bienfaiteur, ces funérailles mystérieuses, célébrées la nuit par des religieux au fond de leur monastère, enfin ce pieux et dernier hommage inspiré par la reconnaissance envers un souverain frappé des foudres de l'Église, tout cela répété et embelli dans la légende n'était dépourvu ni de poésie ni de grandeur. N'était-ce pas d'ailleurs un dénoûment qui s'appliquait à merveille à la tragique deslinée de ce prince souabe qui racheta ses fautes par une mort si héroïque, et dont les chevaliers français, si bons juges en fait d'honneur et de vaillance, honorèrent le courage en lui donnant un tombeau? Pourquoi les moines de Monte Vergine n'auraient-ils pas suivi cet exemple de nos chevaliers, en appliquant à Manfred excommunié cette généreuse parole de Dante : a L'anathème ne perd pas une âme à tel point que l'amour éternel ne puisse revenir à elle, tant que l'espérance fleurit encore.» Mais l'histoire, sans bannir de ses annales l'imagination et la pitié, n'admet cependant que les faits bien établis, et voilà comment nous imposant une déception nouvelle, elle nous force à rejeter une croyance qui nous plaisait, mais qu'aucune preuve solide ne vient appuyer.
A côté de la chapelle de Manfred, celle de la Déposition de croix renferme une tombe tout à fait digne de fixer l'attention du visiteur. La statue couchée, les mains jointes, la tète coiffée d'une espèce de turban auquel est attaché un voile, repose sur un sarcophage de forme
carrée, que supportent six colonnettes d'ordre corinthien. Cette tombe, en marbre blanc, est celle de Catherine de Lagonesse, et rappelle la famille provençale qui, après s'être attachée à la fortune des Angevins, est aujourd'hui déguisée sous le nom tout italien de Délie Leonise. Dans la nef latérale de droite, la chapelle correspondante à celle dont nous venons de parler, est consacrée au Saint-Sacrement. Au milieu s'élève un petit monument en forme de temple, à quatre colonnes de marbre blanc, incrusté de mosaïques d'or et de couleur. Ces colonnes portées sur des lions sont surmontées d'une architrave qui sert elle-même à soutenir des consoles ornées de statuettes. Un toit de marbre recouvre la partie supérieure de cet élégant édifice, que l'on doit à Charles Martel, roi titulaire de Hongrie, dont on y voit l'écusson.
A gauche, contre le mur, est un autre tombeau de marbre blanc, supporté par quatre figures symboliques: la Force, la Douceur, la Prudence et la Foi. Le bas-relief représente un Ecce homo à mi-corps, ayant à sa droite saint Jean-Baptiste qui tient la croix de Jérusalem, et saint Antoine qui s'appuie sur une béquille au bout de laquelle l'artiste a figuré des flammes pour faire allusion à la maladie, connue sous le nom de feu Saint-Antoine. A la gauche du Christ, se trouvent saint Nicolas et saint Biaise, tous deux en costume d' évoques. Sous un dais dont deux anges entrouvrent les rideaux est la statue d'une femme couchée, qui appartient à une famille Filangieri, distincte des fameux Filangieri de Naples. Sur le baldaquin, l'auteur de ce beau travail a sculpté la Madone avec Tentant Jésus, ayant à sa droite sainte Catherine et sainte Marthe à sa gauche. Près de
l'autel de cette môme chapelle on remarque encore la tombe d'un chevalier, dont le couvercle posé obliquement présente dans un relief peu saillant, mais trèssoigné d'exécution, la figure du défunt avec un costume à peu près semblable à celui des guerriers de la chapelle de Manfred. L'inscription gravée autour de la pierre apprend que c'est la sépulture du noble et magnifique seigneur Bertrade, vicomte dcLautrec, mort le 15 juillet 1335, et qui avait doté cette chapelle d une rente à prendre sur ses biens, situés à Nocer$, Mercogliano et autres lieux. Vis-à-vis est le tombeau d'un fils de ce Bertrade. Deux cents ans plus tard un autre Lautrcc, plus illustre, mais assurément moins heureux, succombait devant Naples, victime de la peste qui désolait son armée, et ne devait qu'à la pitié d'un ennemi généreux le tombeau qui subsiste dans l'église de Santa Maria la Nuova1.
La chapelle des princes de Tarenle, toute recouverte de placages de marbre, est dans le collatéral droit en entrant. C'est là au-dessus de l'autel parallèle à l'axe de l'église que se trouve la célèbre Madone de Monte Vergine. La tète seulement est byzantine; le corps a été peint par Montano d'Arezzo, appelé tout exprès de Flo-
1 Le plus bel ornement de celte église de Naples, si remarquable par les peintures de Marc de Sienne, est le tombeau que fit élever à Odel de Foix, vicomte de Lautrec, le duc de Sessa, neveu de Uonzalve de Cordoue, et alors gouverneur de la ville de Naples. Sur l'une des faces du monument est gravée cette épitaphe, empreinte d'un sentiment tout chevaleresque, bien qu'elle ait été composée par le sceptique Paul Jove :
ODETTO FLXIO LEETRECCO
CONSALVAS FERMNANUUS LUDOVICI F. CORDIIIA, MAGX1 CONSALVI SLlMJ*,
•niM EJUS OS5A, QIIAMVIS HOSTIS, IN AV1T0 5ACEL1.0, ET BELLI ft'ORTUNA TCLRRA î,
SINE HONOilE JACEKK COMPI MSSET, IHMAN.VKl M MISLIUARUM MEMOR ,
GAI.LO M CI DISPARUS PMXCEPS POStIT.
OpIlT AN. 1518, AUG. ti.
340 USE EXCUHSION A MONTE VERGiKE.
rence, comme le prouve une pièce des archives. Sur un fond d'or à rosaces, la Vierge, plus grande que nature, se détache en noir ainsi que son divin fils et les deux anges qui sont à la hauteur de sa tête. La sainte image, ornée selon le goût italien de grands colliers à plaques d'or, n'est découverte que pendant la messe. Une inscription rappelle que celte Madone a été donnée par Catherine de Valois, impératrice de Constantinople, et que les moines ont conservé l'usage de prier pour le repos de son âme. Quelques écrivains prétendent que Catherine est enterrée à Monte Vergine avec Louis et Marie, ses enfants. Celle princesse, veuve de Philippe de Tarente, mourut à Naples en octobre 1546; mais il n'y a plus dans la chapelle des princes de Tarente aucune trace de son tombeau qui, dit-on, aurait été détruit par un tremblement de terre. Quant aux tableaux ornant l'église, ils ne manquent pas d unecerlaine valeur. On y remarque celui qui représente Marguerite, femme de Louis III d'Anjou, au moment où, sur le point de faire naufrage, elle invoque le secours de la Vierge. Les quatre tableaux de la vie de saint Guillaume, les figures des douze apôtres, attribuées à un élève de Raphaël, et une belle tète du Christ, par le Guide, méritent aussi d'être mentionnés.
L'une des galeries du cloître a été convertie en un musée lapidaire formé de statues, de sculptures antiques et de marbres précieux, qui proviennent en grande partie du temple de Cybèle. Entre autres objets, on peut citer plusieurs bas-reliefs, dont un fragment de sarcophage représentant le combat des Amazones contre les Grecs, et deux limites de territoire qui paraissent remonter à l'époque des Lombards bénévenlins. Elles
ont la forme de balustres supportant des consoles qui sont décorées de figures d'hommes et d'animaux. Il existe peu d'exemplaires de monuments de ce genre, et cette rareté est d'autant plus singulière qu'en Italie, -au moyen âge, les pierres servant de limites étaient travaillées avec une certaine élégance et souvent ornées d'inscriptions commémoralives.
Par le rapide examen qui précède, on voit que l'artiste est sûr de trouver de curieux sujets d'étude dans les objets d'art conservés à Monte Vergine ; mais il ne devra point quitter la vénérable abbaye sans considérer avec soin la vue magnifique qu'on embrasse du haut de la terrasse du monastère. Il verra ainsi se dérouler en face la chaîne centrale des Apennins s'avançant vers la Basilicate et terminée à l'horizon par les sommels du mont Voiture; au pied delà montagne, Avellinoetla route de la Pouille qui serpente au loin dans une plaine immense ; à gauche Troja et le pays bénévenlin; plus près, dans la direction de monte Saticulo, au fond des gorges profondes d'Arpaja, îe célèbre défilé des Fourches Caudines. C'est là, comme on se le rappelle, qu'une armée romaine, trompée par la ruse de quelques pâtres samnites, se courba sous le joug pour échapper à une perte assurée. Les lieux sont encore tels que les a décrits Tite Live; mais l'endroit même où Pontius Herennius fit passer sous la lance les deux consuls de Rome, porte aujourd'hui le nom de Joug- Sainte- Marie , Giotjo di Santa Maria.
Après un dernier coup d'œil jeté sur ce magnifique panorama, il fallut quitter Monte Vergine pour retourner à Naples. La route ordinaire passe par Nola et Caserte; mais le voyageur qui désire varier ses impressions et ses souvenirs doit préférer, selon nous, le chemiir qui conduit de Monteforte à Nocera. En effet, au sortir d'un pays rude, sauvage, montagneux, on éprouve quelque plaisir à traverser les plaines fertiles de l'heureuse Campanie. On laisse sur la droite Nola, où le fondateur de l'empire romain s'éteignit doucement dans les bras de sa femme, en lui adressant ces dernières paroles : « Adieu, Livie, sois heureuse en gardant le souvenir de notre union.1» A quelque dislance de la route s'élève le châleau de Sarno, témoin d'une mort moins illustre mais plus tragique que celle de l'héritier de César. Là, comme nous l'avons dit, succomba, en 1205, un chevalier français, un Brienne, que le pape Innocent III avait appelé en Italie pour l'opposer aux aventuriers allemands dont le royaume de Naples était devenu la proie. Après avoir dispersé ses ennemis, Brienne dormait un soir sous son pavillon, lorsque les Allemands, survenant à Pimprovisle, coupèrent les cordes de la tente. Comme un lion pris dans un filet, le héros vendit chèrement sa vie, et il ne cessa de frapper que lorsque tout son sang se fut échappé de ses blessures.
La plaine est arrogée par le Sarno qui a donné son nom à la ville. Ce n'est pas un de ces fleuves des Apennins, tantôt roulant des eaux torrentielles, tantôt filtrant à peine au milieu des cailloux sur un sable dessévhè; c'est une rivière paisible, transparente, toujours
1 '<Livia, nostri conjugii mrmor, vivo et valo. » — Suelon.. Aligna, trx. Vit.
égale dans son cours , et donl le lit assez profondément encaissé est ombragé par des saules verdoyants. A Sca fati, où elle fait mouvoir les moulins de plusieurs fabriques, on la traverse sur un pont de bois qui remplace l'ancien bac — sca fa — autour duquel s'est groupé ce charmant village. Près de là, derrière un rideau de peupliers, sur une petite éminence, sont les ruines d'une abbaye du treizième siècle : c'est Sainte-Marie de Real Valle, monastère fondé par Charles d'Anjou en souvenir de ses victoires sur Manfred et Conradin. De tous les couvents qu'il avait bâtis, c'était celui qu'il affectionnait le plus, celui qu'il destinait à la sépulture des princes de sa race. Certes, en lui donnant cette destination, le chef des Angevins était loin de penser que sa dynastie, dont il croyait la puissance assise pour toujours sur l'anéantissement de la maison deSouabe, n'aurait pas une longue durée, et qu'après les Vêpres Siciliennes, (d'autres expiations vengeraient la mort des derniers successeurs de Frédéric H. Que reste-t-il aujourd'hui du monastère bâti à grands frais par l'ambitieux Charles d'Anjou? Quelques débris, ouverts à tout venant, sauf certaines parties à peine closes où les paysans du voisinage serrent leurs fourrages et leurs grains. Encore, pleins d'indifférence pour les ruines près desquelles ils habitent, ces gens simples et ignorants ne connaissent ni l'ancienne destination de ces lieux, ni même le nom que portail autrefois le monastère.
L'heure où j'arrivai à Real Valle étant celle où tout le monde travaillait aux champs, la seule personne que j'y rencontrai était une jeune et robuste paysanne qui, assise sur un tronçon de colonne renversée, berçait
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son enfant dans ses bras, au monotone refrain d'une canzone que j'avais souvent entendu chanter aux femmes des pécheurs de Sorrente. Parfois s'interrompant, elle rapprochait sa figure du front de son fils, qu'elle regardait dormir, et comme si elle eût craint de le réveiller, elle reprenait d'un ton plus bas le refrain qu'elle avait commencé1. Après l'avoir écoutée quelques moments, je m'approchai avec précaution de la jeune mère, et lui adressai plusieurs questions dans l'espoir d'obtenir quelques détails qui pouvaient ra'intéresser. Mais, tout entière au présent et à ses préoccupations maternelles, la pauvre contadine ne répondit à rien de ce que je lui demandai, et même son sourire, son air étonné, semblaient me dire qu'elle avait peine à croire que ma seigneurie fût venue de si loin pour examiner de vieilles pierres et interroger une paysanne sur l'histoire du passé. En la quittant, je me rappelai la gracieuse élégie où sous ce titre, le Voyageur, Goethe se représente parcourant la campagne de Rome, et arrivant aux bords d'une source, près des ruines d'un
1 Le poète Parzanesc, qu'on ne se lasse pas de citer lorsqu'il s'agit de chants [populaires, a reproduit quelques traits de cette canzone dans la pièce charmante intitulée : la Derccute.
« Dors, déjà l'air hrunit; dors, mon enfant. Je chante, et sur ton berceau Dieu veille avec bonté! 0 mon doux trésor, tu es beau comme un chérubin. Dors, mon enfant, Dieu veille sur toi.
« Tu es pauvre, mais tu es une fleur de beauté! La brise passe sur tes cheveux et les caresse. Dors ; ils ne viendront que trop tôt pour toi les jours de douleur. Dors, mon enfant, dors; Dieu veille sur toi.
« Dors, la belle lune monte déjà dans le ciel. Elle passe et envoie sur ton berceau un blanc rayon. Dieu veut que la lune et le soleil resplendissent j>our les pauvres.
« Mon bel enfant, tu n'as pas un lit de plumes, ni un riche oreiller; mais lu sais que l'enfant Jésus aussi fut pauvre. Qu'il étende sa main sur ta tête et qu'il te protège. Dors, mon enfant, dors ; Dieu veille sur toi. >
temple antique. Il y rencontre une femme qui allaite son enfant, et qui, sans comprendre les exclamations admiratives de l'étranger, lui parle de sa chaumière, de son mari et du fils, objet de son amour, tandis que le poète évoque parmi les débris qu'il trouve à chaque pas, de grands souvenirs et de grandes inspirations.
Je traversai l'ancien préau du cloître où s'élèvent encore, d'un côté, cinq colonnes restées debout ; de l'autre, sept piliers d'arcades couronnés de leurs consoles et de leurs chapiteaux. Quelques fragments de pierres tombales, épars sur le sol, et de petits tertres aujourd'hui recouverts de hautes herbes, indiquaient que la cour intérieure de ce cloître avait servi de lieu de sépulture aux religieux. Distraits par le bruit de mes pas, deux bufles feouchés à l'ombre des arcades, tournaient vers moi leur grosse tête noire, et me regardaient d'un œil menaçant, comme pour me reprocher d'avoir Iroublé la paix de ce cimetière. Plus loin, à la place où fut autrefois l'église, on ne trouve plus que l'un des murs latéraux où se dessinent cinq grandes fenêtres à ogives trilobées, dont trois ont gardé leurs meneaux et leurs élégantes colonnettes. Dans tous les angles et au sommet de ce grand pan de muraille, des centaines d'hirondelles avaient fait leur nid au milieu de jolies fleurs saxatiles, et leurs petits cris joyeux mêlés à la brise de mer qui soupirail à travers les ruines, étaient le seul bruit qui se fît entendre là où avait retenti si longtemps la grave psalmodie des moines.
De Real Valle à Pompéi il n'y a qu'une faible distance, et mon vetfurino m'eut bientôt transporté des ruinesdu monastère chrétien à celles de la cité antique détruite, il y a dix-huit siècles, par la première éruption du
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Vésuve. Plus d'une fois déjà j'étais venu de Naples visiter celte ville extraordinaire qui, depuis les cent années qu'elle a été découverte, a soulevé chaque jour une partie du linceul de cendres qui recouvre ses débris. Comme Pompéi était, avec le Campo Santo de Pise et le Cotisée de Rome, ce qui m'avait le plus frappé en Italie, je voulus encore une fois parcourir ces rues sans bruit, ces maisons sans habitants, où le si» lence des ruines rend encore plus saisissant tout ce qui peut y rappeler la vie publique ou privée des anciens. J'arrivai par la voie des tombeaux, avenue bien faite pour servir d'entrée à une ville qui ne semble aujourd'hui peuplée que par des ombres. Après avoir erré de la maison de Diomède à celle de Salluste, el du grand théâtre au gracieux temple d'Isis, je m'arrêtai près du corps-de-garde où se voient encore des figures grossièrement dessinées que, selon le mot de madame de Staël, des soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce temps s'avançait pour les engloutir.
Près delà, je trouvai l'un des invalides auxquels est confiée la garde de Pompèi : ruines vivantes qui veillent sur d'autres ruines! Cet homme, que je connaissais pour lavoir vu souvent dans mes excursions précédentes, avait servi avec honneur dans l'armée du roi Joachim Murât. Il portait le nom tout romain de Vespasiano, et son beau profil aquilin, sa figure martiale et la façon dont il se drapait dans son vieux manteau le faisaient ressembler à un ancien légionnaire du temps des Césars. Assis sur une borne milliaire à l'entrée de la ville, il aurait pu, aux yeux d'un artiste, passer pour un superbe modèle de Bélisaire arrêté aux portes de quelque cité de la Thracc. Pour moi, j'aimaisli lui en-
tendre raconter, outre la série de ses campagnes, une foule d'épisodes plus ou moins extraordinaires, qui avaient, selon le narrateur, accompagné ou suivi la destruction d'Herculanum et dfc Pompéi. Ces espèces de légendes antiques, rajeunies après tant de siècles par l'imagination napolitaine, étaient loin d'être toujours conformes aux réalités de l'histoire ou de la chronologie; mais elles étaient dites avec tant de bonne foi qu'on finissait par y croire, comme si le vieux soldat qui vous les racontait eût été quelque génie sorti vivant des débris de la ville. Après avoir écouté, en me reposant, l'histoire des vingt convives surpris par la mort autour d'un banquet funèbre, puis celle de la jeune fiancée dont on avait retrouvé l'anneau autour de son doigt desséché, je pris congé de l'ancien compagnon d'armes de Murât, et quittai pour la dernière fois les ruines tant aimées de Pompéi.
Retourner 5 Naples par le chemin de fer de Castellamare, c'eût été, selon moi, terminer d'une manière bien prosaïque la belle excursion que je venais de faire à Cava et à Monte Vergine. Comme je trouvais préférable de traverser le golfe, pour jouir une fois encore de Tune des plus belles vues qui existent au monde, je me fis d'abord conduire à Torre del Greco. Cette ville, qui, les pieds dans la mer, repose pleine d'insouciance sur une couche de laves, montre encore, dans ses ruines récentes et mal réparées, les traces des dernières éruptions du Vésuve. Après avoir cherché parmi les ruines la tour élevée par la reine Jeanne F% et à laquelle la ville doit son nom, j'arrêtai une barque, qui, retournant à lschia, devait en passant me déposer à Naplôs. Au moment où nous allions partir, les bateliers me deman-
dèrent si je voulais bien consentir à recevoir per carità trois passagers qui désiraient faire la traversée avec nous, mais qui, me disait-on, n'avaient pas un baïoque à donner pour leur passage. Quoique le désintéressement de mes Napolitains me parût fort suspect, j'accédai volontiers à la demande qui m'était adressée, et je n'eus pas sujet de m'en repentir.
Les trois personnages que j'allais avoir pour compagnons de route étaient, d'abord un vieux franciscain qui venait de quêter pour son couvent ; puis une jeune fille d'Ischia revenant d'assister aux noces de son frère; enfin un de ces pauvres déclamateurs, appelés Rinaldi, parce qu'ils récitent, de préférence à tout autre fragment poétique, les aventures de Renaud chez Armide, et qu'on entend près du môle ou sur la place Del Mercato à Naples. Profitant d'une petite brise, les bateliers tendirent leur voile latine, et bientôt notre barque, légère comme l'alcyon qui effleure la pointe des vagues, glissa rapidement vers l'autre extrémité du golfe. Déjà le soleil, s'inclinant vers le promontoire de Misène, éclairait de ses rayons obliques Castellamare, Sorrente et cette île sombre et nue, si tristement célèbre sous le nom de Capréc. Tandis que le franciscain récitait son office, la jeune fille, assise contre le bordage à l'ombre de la voile, ne cessait d'agiter les plis de sa robe ornée de clinquant, changeait à tous moments la disposition des fleurs de son bouquet, ou, retirant l'aiguille d'argent passée dans sa noire chevelure, s'amusait à baigner dans la mer le bout de ses longues tresses pendantes. Interrompu dans ses prières par ce continuel manège d'une coquetterie tout instinctive, le bon religieux, à qui l'âge avait sans doute enseigné Pjndulgence, me
regardait en souriant, et me disait tout bas dans son langage figuré: « Que voulez-vous, signore, les filles d'Eve sont les mêmes partout : souvent le démon de la vanité les perd, mais plus souvent encore l'ange de la foi les sauve ! »
Cependant, la brise étant venue à faiblir, nos bateliers rejetèrent la veste qu'ils portaient attachée sur l'épaule, et d'une main vigoureuse saisirent leurs longs avirons. La tète coiffée de l'antique bonnet phrygien, mais la poitrine et les bras entièrement nus, ces hommes, en se courbant sur la rame, étalaient un torse magnifique, digne de faire envie à des Hercules marins. Pour s'animer au travail et charmer la traversée, l'un deux pria le Rinaldo de nous réciter quelques vers. Le déclamateur, qui ne demandait pas mieux que de nous donner une preuve de son talent, se leva sans se faire prier, ajusta les pièces d'un manteau de forme et de couleur indescriptibles, et prenant une pose théâtrale, commença le récit des amours de Renaud et d'Armide. Passant ensuite à un autre chant de la Jérusalem, il dit les aventures d'Herminie chez les bergers, cette pastorale charmante brodée sur le merveilleux tissu de l'épopée italienne. En entendant ces beaux vers, récités à celte heure, sur la mer, en vue de la pointe de Sorrente, où de loin nous pouvions découvrir la maison même qui fut le berceau du Tasse, l'auditoire ressentit bientôt un effet sympathique auquel j'étais loin de rester étranger. Sensibles comme tous les Napolitains, aux charmes de cette poétique mélopée, les bateliers marquaient le rhythme des vers par le bruit cadencé de leurs rames. Parfois, comme fascinés par l'irrésistible attrait de la poésie, ils s'arrêtaient tout à
350 UKK EXCURSION k MONTE VERGIKB.
coup, et laissant tomber l'aviron, ils demeuraient l'œil fixe, la bouche béante, ne songeant plus qu a suivre la déclamation du Rinaldo. Quant à la jeune fille d'ischia, elle versait dos larmes d attendrissement sur les malheurs d'Herminie, pendant que le vieux franciscain, touché surtout de la forme poétique et harmonieuse du récit, jouissait, en véritable Italien, du plaisir d'entendre l'un des chefs-d'œuvre de la littérature nationale. A chaque stance récitée par le déclamateur, frà Gerasimo faisait entendre des exclamations admiratives, en les accompagnant du mouvement de sa longue barbe, qui s'élevait ou s'abaissait sur sa poitrine. Ou bien encore, me montrant avec un naïf orgueil son habit de religieux mendiant, il me rappelait que c'était dans un couvent, et entre les bras de pauvres frères comme lui, que l'auteur de la Jeimalem délivrée était venu mourir à Rome' !
Tandis que nous achevions notre traversée, le soleil s'était couché derrière le Pausilippe, enveloppant d'une
1 On sait que ce fut au couvent de Saint-Onuphre, occupant l'une des situations les plus pittoresques de Rome que le Trsse, au printemps de l'année 1505, passa les derniers jours de ta triste vie. « Je nie suis fait conduire dans ce monastère, écrivait-il peu de temps avant sa mort à son cher Costantini, non-seulement parce qu'on y respire, selon les médecins, un air plus pur qu'en aucun autre quartier de h • tille, mais aussi parce que de ce lieu élevé je peux commencer avec Uc l»ons religieux la sainte' conversation que j'espère continuer dans le ciel. » En attendant qu'on érigeât à la mémoire du Tasse le pompeux monument que notre siècle lui a élevé dans l'église même de saiul Onuplire, les Pères de ce couvent lui avaient consacré, à l'instigation île Xanso, son ami et son biographe, une simple pierre, avec cette louchante épitaphe :
TORQD.ATI TASSI OSSA HIC JACENT.
HOC NE NESCllS KSSET 110>PLS
KRaTRES HUJUS ECCLESI.E POSDERUM.
ASNO D. MDCf.
large ceinture de pourpre la montagne, la mer et les petites iles jetées à quelque distance de la côte. Presque en môme temps, à l'horizon opposé, la lune apparaissait au-dessus du Vésuve, à travers la blanche colonne de fumée vomie par le cratère du volcan. Sur le magnifique fond d'or tracé du côté de l'Occident, l'amphithéâtre où est assise la ville de Naples se dessinait dans toute son étendue, depuis les hauteurs de Capo di Monte jusqu'à l'humble quartier de pêcheurs où se voit la petite église de Pie di Grotta. Au-dessus de la grotte du Pausilippe, cette œuvre gigantesque des Romains, d'où la modeste église a reçu son nom, un pin ombellifère m'indiquait le champ de vigne où la tradition a placé le tombeau de Virgile. La vue de ce tombeau avait déjà reporté ma pensée vers la légende du Mont-Vierge, et ce souvenir allait presque me faire oublier l'effet d'un beau coucher de soleil sur le golfe de Naples, lorsque nous abordâmes au quai de Sainte-Lucie. Je n'avais pas encore mis pied à terre, que mon oreille était assaillie par les murmures confus, les cris et le tumulte du quartier le plus bruyant de la plus bruyante ville de l'Europe : singulier contraste pour un voyageur qui venait de quittera peine la vallée déserte de Cava, les solitudes de Monte Vergine et les ruines silencieuses de Pompéi I