‹ Les monastères bénédictins d'ItalieChapitre 58 sur 79 · SOUVENIRS DE CA1ULDOLI · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE CA1ULDOLI

brie et de la Toscane, afin d'y poursuivre mes éludes particulières sur l'art chrétien. En effet, que de recherches nouvelles et intéressantes n'aurais-je pas à faire aux charmants ermitages de Monte Lucco, aux églises de Spolète, de Foligno et d'Assise, aux cathédrales et aux couvents de Pérouse, de Cortone et d'Arezzo I Je suivis donc la route si belle et si connue qui mène de Civita Caslellana à Terni, où j'admirai, comme tant d'autres, l'une des chutes d'eau les plus remarquables de la Péninsule. J'eus ensuite le plaisir, fort rare à une époque où tout marche à la vapeur, de franchir le passage de la Somma dans une voiture majestueusement traînée par ces grands bœufs nourris sur les bords du Clitumne, que Virgile nous peint ici tombant, nobles victimes, au pied des autels, là conduisant au Capitole le char du triomphateur1. Après avoir visité le monastère de Saint-Julien, dont la tour date du dixième siècle, et le délicieux ermitage de la Madona délie Grazie, célébrée il y a quatre cents ans par le poêle Giustolo % je m'arrêtai à l'ancienne ville de Spolète. Au

1 Virgile, Georg.. II , 116.

* Ce poète, peu connu, originaire de Spolète, et qui écrivait à la fin du quinzième siècle, vante, dans son poPme latin, les douceurs d'une solitude où il est permis de braver le tumulte des armes et les troubles politiques dont l'Italie était alors agitée. On y trouve une allusion à la tyrannie de Ludovic Sforza et à l'invasion des Français dans le Milanais, allusion suivie d'une image donnant une juste idée du calme inalté- ■■"§ rable dont jouit le cénobite protégé, dans sa retraite, contre les coups J£> de la fortune :

Non extrema horret crudelis tempora mortis, Turcarum hic, libenive minas, aut gallica gesta Arce Padi sac vu ni modo quœ pepulere tyrannum Sfortiadem, latiainque parant avertere gentem. Cuncta sed intrepidus, veluti qui fluctibus altis lntactas tulo cernit de littore puppes, Despicit, instabilis ridens ludibria sortis.

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Dôme, qui renferme le tombeau de Filippo Lippi, j'eus peine à me détacher des admirables fresques de cet artiste aventureux qu'on voit tour à tour transfuge du cloître, esclave en Afrique, et venant plus que sexagénaire mourir dans sa ville natale, empoisonné par les parents dune jeune fille qu'il avait enlevée*.

Je n'essayerai pas de décrire ici les chefs-d'œuvre du Pinlurrichio qui ornent la cathédrale de Spello, et encore moins toutes les magnificences dont la peinture et la sculpture, aussi bien que l'art architectural, ont décoré la cité de saint François d'Assise. Avec ses cent trois églises et ses trente couvents, Pérouse réserve d'autres surprises au voyageur. A la cathédrale, dédiée à saint Laurent, il remarquera les beaux vitraux coloriés, ouvrage de Constantin di Rosato et de dom François di Barone Brunacci, moine du Monl-Cassin. Le monastère bénédictin de Saint-Pierre, l'un des plus vastes de l'Italie, et servant quelquefois [aux chapitres généraux de Tordre, lui offrira aussi les élégantes sculptures sur bois du chœur de l'église, sculptures exé: cutées d'après les dessins de Raphaël. Une chapelle peinte à fresque par ce puissant artisle est le plus bel ornement du monastère camaldule deSaint-Scver, et ailleurs les oraloircs de la Ginslizia et de Saint-Pierre, martyr, se glorifient de posséder deux madones du Pérugin. Que dire aussi de Cortonc, de ses antiquités pélasgiques et élrusques, des peintures chréliennes de

1 Né en 1400 à Spolète, Filippo Lippi y mourut en 1409. ï.aurmt de Médicis, lui consacra le tombeau qui est dans la principale église de cette ville, et où se lit l'élégante épitaphe composée par Politien, et se terminant ainsi :

MAMfOREO TDMILO MEDICES LAURE3TIUS HIC ME COXDIDIT*, à*TE HUML1 POLVERE TECTUS ERAM.

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foule d'hôtes et de pèlerins. Le scuplteur Benvenuto Cellini, qui était dévot à ses heures, raconte comment il y vint, en chantant des hymnes sur la route, accomplir un pèlerinage pour remercier Dieu de la réussite qu'il avait obtenue dans l'exécution de certaines figures. Après le rude artiste florentin, combien d autres sont venus par dévotion ou par curiosité, visiter la retraite où saint Jean Gualbert, fondateur de Tordre de Vallombreuse, acheva au milieu des austérités une vie commencée d'une manière romanesque. Né, à la fin du dixième siècle, d une noble famille de Florence, il en avait hérité avec de grands biens une de ces haines de race qui se transmettaient comme un devoir entre parents, et que l'esprit de faction rendait alors #ès-fréquentes. Mais désarmé par les supplications de son ennemi au moment où il allait lui donner la mort, et tout repentant de ses projets homicides, il s'était retiré successivement aux monastères de San Miniato et de Camaldoli d'où il avait été s'établir, en 1038, dans le désert de Vallombreuse1.

La nouvelle congrégation cènobitique,qui,à son tour, fonda de nombreuses colonies, ne tarda pas à prendre un grand développement dont la cause première fut la rigide observance de la règle bénédictine, imposée par saint Jean Gualbert à ses religieux. Un fait mémorable dans les annales florentines, et qui se passa en 1067, sous le pontificat d'Alexandre II, contribua surtout à répandre un certain prestige sur le nouvel ordre

1 Ce lieu, situé dans une vallée haute des Apennins, à dix milles de Florence, et appelé primitivement Aqua Bella, prit le nom de Vallombrosa, parce qu'il est ombragé d'épaisses forêts de sapins qui couvrent les montagnes environnantes.

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institué à Vallombreuse.Un moine de cet ordre, nommé Pierre, ayant subi volontairement, en présence d'un immense concours de peuple, l'épreuve du feu pour démontrer que l'évêque de Florence était coupable de simonie, sortit vainqueur du bûcher et reçut de la foule le surnom de Pierre Y Igné. Confirmée par une bulle du pape Grégoire VII, sous le généralat de l'abbé Rodolphe, la congrégation de Vallombreuse fut, au quinzième siècle, redevable d'une salutaire réforme à Ambroise le Camaldule. Plus tard, en 1657, l.'abbé Averardo Nicolini fit reconstruire le monastère sur les vastes proportions et dans le grand style qu'il a conservés jusqu'à nos jours. Mais ce n'est pas seulement par l'ampleur de son cloîtregpar l'ensemble harmonieux de ses bâtiments et la magnificence de son église, ornée jadis des tableaux des plus grands maîtres !, que l'abbaye de Vallombreuse est remarquable. Ce qui la distingue surtout, c'est la merveilleuse beauté du site, le majestueux encadrement des forêts de sapins qui l'entourent, et l'abondance des eaux répandant leur fraîcheur et leur murmure dans cette admirable partie de l'Apennin. Pour bien en juger, du reste, il faut monter jusqu'à l'ermitage, appelé il Paradisinoy et placé sur la pointe d'une roche escarpée, d'où Ton découvre la fertile vallée de l'Arno, Florence, avec ses monuments, et plus loin les perspectives indéfinies delà mer. Une église, décorée de charmantes peintures d'André dcl Sarlo, une bibliothèque et un petit musée s'élèvent au milieu de ce groupe de celle, dans Tune desquelles le Père Henri Hugford,

1 Parmi les tableaux des différentes écoles d'Italie, enlevés à l'église du monastère de Vallombreuse, il faut citer le beau tableau du chœur, peint par Pérugin, et qui a été transporté a l'Académie des beaux-arts de Florence.

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le frère du peintre de ce nom, travailla sans relâche à la composition de ces fines et délicates mosaïques dites de scagliola* : travail exigeant non moins de patience que de soin, et parfaitement approprié à la vie calme, aux occupations réglées d'un artiste anachorète.

Après avoir exploré la bibliothèque de Vallombreuse et consulté particulièrement les ouvrages relatifs à l'histoire de Tordre1, je me dirigeai vers Camaldoli, but principal de mon voyage. Si dans les excursions que j'avais faites précédemment aux monastères de l'Italie méridionale, je m'étais trouvé en présence d'une nature admirable, ici j'avais lieu d'éprouver des impressions non moins vives en parcourant les vallées et les montagnes de cette belle partie de la Toscane qu'on appelle le Casent i no. Des domaines appartenant aux moines de Vallombreuse, on entre dans une série de vallées agrestes où des terres fort bien entretenues attestent une culture intelligente et contrastent avec l'as-

1 Dans ce genre de composition, le Père Hugford eut pour maître un religieux de l'abbaye de Santa lteparata di Marradi, et à son tour il forma comme élève le Père Bel Ion i, moine de son ordre. Une école de Scagliola a été établie à l'Académie des beaux-arts de Florence, et Ton y exécute de gracieux tableaux d'un éclat aussi durable que le stuc dont ils sont formés, et représentant des fleurs, des animaux ou des monuments.

1 Ces ouvrages sont : 1° La Vie de saint Jean Gualbert, par saint Alton, huitième général de l'ordre, et évoque, de Pistoja; 2° h ton a del pa- Iriarca son Giovanni Gualberto, par Diego Franchi, 1610, in-4*; 3° Vita del glorioso Padre san Giovanni Gualberto, par le Père Eudosio Locatelli, 1633, in-4°; 4* De Jure Abbat.* par le P. Ascanio Tamburini, général de l'ordre de Vallombreuse ; 5° Catalogua sanclorum et illustrium virorum congre gat ion is Vallisumbrosx, par le Père Venanzio Simii. On peut citer encore, au nombre des écrivains qui se rattachent à la congrégation de Vallombreuse, le Père Bénigne Malatcsta, historien du quatorzième siècle, dont les ouvrages manuscrits sont conservés à la bibliothèque Laurcntienne; le vénérable César Mainardi, auteur de livres ascétiques, et le Père Giustiani, mort en 1642, et connu par ses traités philosophiques.

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pcct sévère des cimes rocheuses ou boisées qui les dominent. Colons infatigables, les moines camaldules ont défriché peu à peu toutes les terres avoisinant la solitude qu'habita jadis leur saint fondateur; mais ils ont respecté les forêts séculaires qui versent l'ombre et la paix sur leur retraite. Quand on arrive enfin au milieu d'un amphithéâtre couronné de ces vieux bois de sapins aussi beaux que ceux de la Grande-Chartreuse, on se trouve en face de nombreux bâtiments que leur masse distingue beaucoup plus que leur régularité. C'est le monastère de Fonte Buono.

Tel qu'il est aujourd'hui, ce monastère, rebâti dans le style moderne, n'a rien conservé des constructions anciennes à l'exception d'un cloître formé d'arcades à plein-cintre, et dont le préau a été métamorphosé en un joli parterre. L'église, restaurée à la fin du siècle dernier, et décorée dans ce goût italien si prodigue d'ornements de toute espèce, renferme d'assez bons tableaux dont les sujets sont empruntés aux annales hagiographiques de l'ordre. L'intérieur de la salle du chapitre est couvert, ainsi qu'un vaste oratoire, de fresques composées sur des sujets à peu près semblables, destinés à rappeler aux camaldules, réunis en assemblée générale, les fastes glorieux de leur histoire. Aux alentours de l'abbaye, on trouve une ferme très-bien dirigée, une boulangerie, une forge et un atelier de charpentier, ainsi qu'un moulin et une scierie dont les roues sont mises en mouvement par les eaux du torrent tombant de la montagne. C'est bien moins pour leur usa<;e personnel que pour la pratique de la charité et de l'hospitalité la plus large, que les religieux camaldules ont fondé auprès de leur inonas-

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tère tout ce système d'établissements économiques cl agricoles. Outre les secours en argent qu'ils donnent aux malheureux qui se présentent, ils font journellement des distributions en nature, destinées à nourrir et à vêtir les pauvres. On comprendra jusqu'où s'étend leur libéralité, quand on saura que le samedi de chaque semaine les fours cuisent plus de 600 pains, exclusivement réservés aux indigents. A l'époque de notre voyage à Camaldoli, on comptait environ mille familles de paysans du Casentino, dont l'existence était attachée à celle de l'abbaye, et toutes étaient convenablement pourvues de ce qui pouvait leur être nécessaire.

Si la charité des moines de Camaldoli s'étendait ainsi au dehors, à l'intérieur ils pratiquaient l'hospitalité avec la plus parfaite convenance. Le prieur, vieillard vénérable dont la vivacité d'esprit et la gracieuse amabilité semblaient démentir l'âge, présidait à nos repas, sans y prendre. d'autre part que pour servir lui-même ses hôtes et converser avec eux. Il était assisté d'un autre religieux à l'air digne et noble, au langage plein de finesse et de distinction, qu'on nous dit être de la famille patricienne Délia Genga et neveu du pape Léon XII. Le reste de la communauté se composait alors de quatorze religieux profès, tous âgés ou valétudinaires, et qui avaient quitté l'ermitage supérieur pour descendre à Fonte Buono, où la température est plus douce et le régime beaucoup moins sévère.

Pour se rendre de Fonte Buono à l'ermitage de Camaldoli, on suit, pendant une heure de marche environ,

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leurs ouvrages Furent transportés aux bibliothèques publiques de Florence. Entre autres manuscrits d'un prix inestimable se trouvait l'un des trois exemplaires originaux des Décrets rendus par le concile de Trente, avec les signatures autographes des Pères assistant au concile. Malgré les spoliations dont elle a été l'objet, la bibliothèque de Camaldoli a pu conserver un manuscrit plus précieux encore que ceux qu'elle a perdus, c'est-à-dire l'original du Commentaire sur les Psaumes, composé par saint Romuald, ouvrage inédit, remontant au onzième siècle et dont l'écriture fort lisible ne présente aucune abréviation embarrassante. Outre ce manuscrit gardé avec soin dans la chambre du prieur général, je remarquai sur les rayons de la bibliothèque une belle collection manuscrite et imprimée des Pères de l'Église, des éditions princeps dont la plus ancienne est un Commentaire sur les Décrétale s, le recueil des grandes publications de nos bénédictins de Sainl-Maur, sans parler d'autres ouvrages importants relatifs aux sciences, à la littérature et aux arts.

Ma visite terminée au Saint-Ermitage, je redescendis vers le monastère de Fonte Buono. La veille j'en étais parti accompagné d'un prêtre lombard dont j'avais fait la connaissance en voyage, et qui, versé dans la philosophie et la politique du moyen âge, avait les passions ardentes du guelfe animé d'une haine héréditaire contre la domination germanique. Mêlant à l'histoire du présent celle des temps qui n'étaient plus, il passait des serments de la Ligue lombarde au mouvement national qui se préparait alors contre l'Autriche, et citait avec complaisance -Egidius Colonna et l'abbé Gioberti, Pétrarque et le comte César Balbo. Souvent même, dans

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ses aspirations patriotiques, il annonçait de grandes batailles qui, comme celles de Legnano, devaient bientôt assurer l'indépendance de l'Italie. Son instruction approfondie rappelait les fortes études suivies dans les anciennes universités, tandis que sa parole colorée et véhémente, son œil brillant, sa physionomie mobile, tout, jusqu'à sa chevelure d'un blond cuivré, offrait le type accompli d'un de ces prédicateurs des confédérations lombardes qui, au treizième siècle, excitaient leurs compatriotes à secouer la domination étrangère. Le soir, en revenant à Fonte Buono, nous eûmes pour compagnon de route un jeune religieux camaldule que j'avais eu l'occasion de voir dans un autre couvent de son ordre, et dont la famille, d'une origine toute patricienne, était attachée par ses principes comme par ses fonctions, à la cour du grand-duc de Toscane. D'une puissante force de volonté, mais d'une nature frêle et nerveuse, il n'avait pu supporter que difficilement les austérités du Sacro Eremo, et il allait par ordre de ses supérieurs rétablir sa santé sous le régime plus doux du monastère inférieur. Au moment où nous partîmes, le soleil commençait à s'incliner derrière les plus hautes cimes de l'Apennin, avant de cacher ses derniers rayons dans les flots de la mer Tyrrhénienne. Une fraîche brise s'élevait des montagnes, apportant avec le parfum des fleurs sauvages les vivifiantes émanations des sapinières qui nous entouraient. Sans se préoccuper du beau spectacle que nou9 avions devant nous, Yabbate milanais, qui était fort peu poète, entama dès le départ une de ses dissertations habituelles sur la politique. Il y mettait une ardeur d'autant plus vive qu'il n'ignorait pas que le camaldule, tou en n'aimant pas, en sa qualité d'Italien, la prédominance il. »

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un chemin qui traverse une magnifique forêt de sapins. Ens'entre-croisàntdans les airs à une prodigieuse hauteur, les branches de ces arbres gigantesques forment une voûte aux horizons fuyants et aux profondeurs mystérieuses, dont l'effet rappelle un intérieur d'église gothique, tandis que leurs troncs élancés représentent les fûts des colonnes qui divisent les nefs de nos vieilles cathédrales. En sortant delà forêt, on arrivée un vaste plateau d'où la vue s'étend, d'un côté sur les bois et les montagnes, et de l'autre se trouve arrêtée par une enceinte de murailles percée dune porte voûtée donnant accès dans le Saint-Ermitage. Dès son entrée, le visiteur rencontre un oratoire qui semble placé là comme pour inviter à la prière, et où se trouve un superbe basrelief en terre cuite de Luca délia Robbia, figurant une vierge entourée d'un groupe d'anges. De là se prolongent, à droite et à gauche, deux rangées de cellules liabit ées par les ermites camaldules. Leurs dispositions intérieures, toutes faites sur le même plan, reproduisent avec exactitude celle qui primitivement servit de demeure à saint Romuald. Un vestibule étroit précède une pièce basse, mais assez spacieuse, contenant un lit et une cheminée placée dans l'un des angles. Vient ensuite une petite chapelle près de laquelle se trouve un oratoire où le religieux en méditation a juste la place pour se mettre a genoux au pied d'un crucifix, et devant une tête de mort que supporte une table de bois grossièrement travaillée. En face de chaque cellule un jardin cultivé par le cénobite qui y demeure vient égayercel aspect funèbre et ouvrir un libre champ à de moins sombres pensées.

L'église, d'architecture moderne, présente une façade

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flanquée de tours carrées dont les bases font saillie de chaque côté de l'édifice. L'intérieur, renfermant un grand nombre de chapelles, laisse voir une profusion de stucs, de marbres et de dorures qui contrastent avec la sévérité du lieu et la vie rigide qu'on y mène. Plusieurs fois détruite par le feu et rebâtie au treizième siècle, cette église a passé dans les temps plus rapprochés de nous par de telles transformations qu'elle n'a rien conservé de ses formes primitives. Au-dessus du maitreautel se voyait autrefois un grand tableau peint par Vasari, et consumé dans l'incendie de 1693; mais de cet artiste l'église possède une série de miniatures sur panneaux, représentant les quinze mystères du Rosaire, et supérieures aux grandes compositions du même peintre. Dans la sacristie, reconstruite en 1464, se trouvent aussi quelques bonnes peintures, telles qu'une Nativité du Sauveur, <le l'école de Ghirlandajo, un Christ portant sa croix, du Fiammingo, et un saint Jean l'Ëvangéliste, de Mathias Preti, dit le Calabrèse.

Encore tout émus de l'effet produit sur nous par le chant grave et solennel des religieux qui, rendus invisibles aux regards, célébraient leur office dans le chœur, nous allâmes visiter la bibliothèque. Riche autrefois en précieux ouvrages manuscrits et imprimés, elle dut la plus grande partie de ses trésors à trois illustres personnages de Tordre, Ambroise Traversari, Pierre Candido et PaulGiustiniani. Le Père Mabillon, dans son lier Italicum, constate qu'elle ne renfermait plus déjà que fort peu des manuscrits grecs ou latins dont elle avait été dotée précédemment. Au commencement de notre siècle, elle eut beaucoup à souffrir des mesures prises contre les communautés monastiques, et la plupart de ses meil-

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Ja puisent, comme vous-même, daus la paix que donne à l'âme sa continuelle union avec Dieu.

— Mous ne sommes pas aussi parfaits que vous le croyez, me dit en souriant le jeune religieux, et si haut que nous habitions, si recueilli que soit notre désert, bien des bruits d'en bas montent jusqu'à nous, et parfois troublent le calme apparent de notre faible cœur. Il y a trop peu de temps que j'ai quitté le monde et les dangereuses faveurs qu'il me promettait, pour que des souvenirs importuns ne viennent pas me poursuivre jusqu'au fond de notre saint ermitage. Voilà pourquoi je m'applaudis d'avoir placé entre ce monde et moi une barrière infranchissable, avantage que ne m'eussent pas présenté un ordre moins sévère et surtout l'habitation d'une communauté située, comme il arrive souvent, dans l'enceinte d'une grande ville. Né avec un irrésistible penchant pour la vie rêveuse et contemplative, et sachant par expérience que l'imagination peut d'un seul coup d'aile nous rapprocher de Dieu ou nous en éloigner, je suis venu chercher ici un but à ses aspirations les plus licites, et un frein à ses élans déréglés. Dans cette retraite où le monde et ma famille supposent que je mène une existence misérable, je peux salis* faire sans obstacle, autant qu'il est en moi, l'immense amour que je ressens pour la nature et la solitude. Je n'ai jamais voulu écrire ni signer un vers; mais des flots de poésie débordent de mon cœur; et à cet hymne muet qu'il chante seul en silence, s'ajoutent chaque jour de nouvelles strophes qui s'élèvent, comme l'encens, vers le trône de Dieu. »

A la suite de ces premières confidences qu'une sympathie mutuelle avait promptement amenées entre nous,

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nous quittâmes la place où nous étions assis, pour continuer notre chemin. En marchant je crus pouvoir me permettre d'adresser au jeune camaldule quelques questions propres à compléter ce qu'un de ses parents m'avait appris sur son entrée soudaine en religion.

« Toute vocation sérieuse, me répondit-il, est le résultat d'une épreuve, et cette épreuve chacun de nous doit la subir, comme le métal qui se consolide et se purifie au contact du feu. C'est à Pise que je conçus la pensée d'entrer dans la voie où j'ai fait vœu de persévérer jusqu'à la mort. Vous connaissez cette ville avec son Dôme, son Campo Santo, son palais de l'Université, ses rues et ses places désertes dont le silence convient si bien à une cité savante. J'y avais terminé le cours de mes études lorsqu'un jour j'assistai à une leçon de philosophie faite par un éloquent professeur sur le beau idéal, tel que le platonisme l'avait compris, tel que la doctrine chrétienne lavait expliqué en y ajoutant ses nouveaux et sublimes aperçus. Le soir môme je passai plusieurs heures à errer des bords de PArno à la place du Dôme, si remarquable par l'ensemble harmonieux des monuments qui la décorent, et devant ces chefsd'œuvre de l'art du moyen âge, je réfléchis longtemps sur la question que j'avais entendu traiter le malin. Dès ce moment je m a! lâchai à creuser h fond cette grande idée du beau, continuellement poursuivie par l'intelligence humaine, et don 1a cause première, aussi bien que le but final, se concentre en Dieu, principe de toute beauté comme de toute perfection.

« Retiré dans une villa solitaire située au milieu des montagnes de Carrare, j'étudiai d'abord les traités de Plalon et les Ennéades de Plotin. Je méditai ensuite les

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écrits des Pères, bien supérieurs par la portée à ceux des anciens philosophes, et m'attachai à saint Basile, à saint Grégoire de Nazianze, surtout à saint Augustin qui a sondé les mystères de cette question avec la profondeur incomparable de son génie. De là, passant aux écrivains ascétiques, je me laissai entraîner peu à peu, avec toute l'ardeur de la jeunesse, sur la pente du mysticisme, abime obscur et redoutable où l'âme, saisie de vertige, finit le plus souvent par s'égarer. Fatigué de ces recherches, dont je commençais à sentir le danger, je voulus, par une de ces contradictions fréquentes a mon âge, aller consulter dans les universités allemandes les mailres de la science moderne. L'insatiable curiosité de mon esprit devait y rencontrer de nouveaux écueils. A peine échappé aux entraînements du mysticisme, je sentis mon imagination si impressionnable se laisser prendre aux appâts de la philosophie hégélienne et incliner vers un panthéisme d'autant plus dangereux qu'il cache sous la pompe de termes séduisants la négation de Dieu et de toute religion. J'étais près de succomber, quand un de mes amis d'enfance, dont la raison égalait la foi, et qui pour moi était un autre Alipius, vint heureusement m'arracher au naufrage où mes croyances allaient se perdre.

« Ce fut là mon épreuve, et aussi le commencement de mon initiation à la vie nouvelle où je devais bientôt entrer. Poêle, je ne pouvais arracher de mon cœur l'amour de la nature et l'invincible attrait que je sentais pour le beau, considéré surtout dans les œuvres immortelles de Dieu. Mais ces tendances, comme je vous le disais tout à l'heure, avaient besoin d'une règle et d'un lVein qu'il m'était seulement possible de trouver, d'une

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part, dans les doctrines du spiritualisme chrétien, et de l'autre, dans les sévères prescriptions de l'ascétisme monastique. Sous cette double et salutaire direction, l'aspiration vers l'infini nous élève et nous conduit sans péril, non pas à cette aveugle absorption de l'être individuel dans le grand Tout, mais au vrai Dieu en trois personnes, éternel et unique objet de nos désirs et de nos espérances. Quant à la vie cénobitique, si je l'ai préférée à toute autre forme du monachisme, c'est qu'elle rappelle plus fidèlement celle des premiers anachorètes de la Thébaïde, nos modèles en vertus et en perfections. Laissant chacun de nos religieux libre de méditer et de travailler dans la solitude, elle nous réunit tous plusieurs fois par jour pour prier ou chanter en commun, et par là se trouvent satisfaits les besoins de la vie intérieure, en même temps que les instincts de sociabilité qui tendent à nous rapprocher de nos frères. »

Arrivés à un détour de la route d'où le monastère de Fonte Buono se dessinait avec sa masse sombre au milieu des dernières lueurs du crépuscule, nous suspendîmes un moment notre marche et notre conversation, pour regarder le paysage et l'antique asile ouvert par saint Romuald aux invalides et aux vétérans de l'ascétisme. Tandis que tout s'assoupissait et faisait silence autour de nous, un petit oiseau, perché sur la branche d'un mélèze, chantait seul de ce ton triste et doux qui annonce la fin prochaine du jour.

« C'est son hymne du soir, dis-je au camaldule qui semblait retombé dans un pieux recueillement.

— Chaque créature le chante en son langage, répliqua-t-il? et si j'avais la vertu d'un saint François d'As-

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sise qui saluait et bénissait tous les animaux sur son passage, volontiers je bénirais ce petit oiseau qui s'associe au chœur universel. »

Au même instant, lèvent nous apporta quelques sons affaiblis des voix qui, dans l'église du monastère, entonnaient l'office du soir. « Unissons-nous à ces voix, dit le religieux, puisque tout prie, puisque tout chante à cette heure solennelle. » Et de nouveau, se recueillant, il garda un profond silence jusqu'à notrç arrivée à Fonte Buono.

Lorsque nous avons rappelé, dans le chapitre précédent, les origines de Tordre fondé à Camaldoli, nous nous sommes arrêtés à l'époque où cet ordre, après avoir reçu ses premières constitutions du bienheureux Rodolphe, commençait à prendre un grand développement. De nouvelles donations, l'établissement de plusieurs monastères et les privilèges des souverains pontifes contribuèrent à en faciliter les progrès. A leur tour, les ( mpereurs d'Allemagne Lothaire III et Henri VI concèdent à Tordre fondé par saint Romuald d'importants privilèges que Rodolphe de Habsbourg devait accroître encore par un diplôme daté de 1277. Au commencement du treizième siècle, quand de nouveaux débats s'élevèrent entre l'Empire et la papauté,lc cardinal Ugolin, évêque d'Ostie, voulant se retirer du monde pour ne s'occuper que de son salut, vint en compagnie de saiiil François d'Assise s'enfermer dans la solitude de Camaldoli. Le fondateur des franciscains y passa dix mois, édifiant les religieux par l'exemple de ses vertus

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et de ses austérités, et retourna ensuite au mont Alvernia. Après son départ, le cardinal Ugolin fil élever un oratoire près de la cellule qu'il avait habitée, et depuis celle époque, elle servît le plus souvent de demeure au général de Tordre.

Pendant le cours du treizième et du quatorzième siècle, c'est-à-dire en 1254 et en 1333, des modifications sont introduites dans les constitutions des camaldules. D'autres changements ont lieu durant les deux siècles qui suivent, notamment après la réforme provoquée par l'un des généraux de Tordre, Ambroise le Camaldule, sur la vie duquel nous aurons bientôt l'occasion de nous étendre. Quelques années plus tard, au chapitre général qui se tint, en 1446, dans le couvent de Saint-Savin de Pise, les supérieurs de neuf monastères s'unirent pour former une congrégation dont les chefs ne seraient plus perpétuels, mais triennaux, et s'appliqueraient à faire observer une exacte discipline dans les maisons placées sous leur gouvernement1. Mais après le pontificat du pape Eugène IV qui avait été le promoteur de cette mesure, le zèle des supérieurs se ralentit, et la congrégation avait déjà perdu sa force et son unité, lorsqu'on 1476, Tabbé de saint Michel de Murano fit décider parle sénat de Venise que ces neuf monastères camaldules seraient unis de nouveau. Cette congrégation prit le nom de Saint-Michel de Murano, du nom de ce monastère, situé dans une petite île voisine de Venise, et fondé en 1212 par un ermile d'une piété exemplaire, qui s'appelait Laurent.

1 Les neuf monastères unis à cette époque étaient ceux des Anges de Florence, de Saint-Benoit, de Saint-Michel et de Saint-Mathias de Murano, des Prisons, de Saint-Savin de Pise, de Rose de Sienne, des Anges de Bologne et de Saint-Jean de la Judaïque.

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Jusqu'au commencement du seizième siècle, les monastères dépendant du Saint-Ermitage de Camaldoli avaient continué de former une congrégation distincte, ayant ses constitutions particulières, et qui ne fut momentanément réunie 5 celle de Saint-Michel de Murano que sous le pontificat de Léon X. Il fut alors convenu que le prieur du Saint-Ermitage aurait le droit de préséance sur les autres abbés de Tordre et viendrait après le général dont les fonctions, cessant encore une fois d'être perpétuelles, seraient bornées à un exercice de deux ans. Cette union dura jusqu'en 1616, époque où la congrégation des ermites de Camaldoli fut séparée de colle des moines de Saint-Michel de Murano, lesquels élurent leurs généraux à part et conservèrent un certain nombre de maisons1. Comme nous venons de le dire, les religieux de la congrégation de Camaldoli ont des constitutions particulières approuvées en 1671 par le pape Clément X. Leurs principales observances consistent dans la psalmodie, la méditation et le travail des mains. Ils ne se réunissent à une table commune qu'aux grandes fêtes de Tannée et pendant la durée du chapitre général. Us ne mangent jamais de viande, appellent faire maigre s'abstenir d'œufset de mets apprèléi au beurre, et aux jours où lo jeûne n'est pas prescrit, leur portion est réglée à trois œufs, ou bien à six onces de poisson, s'il est frais, et seulement à quatre onces, s'il est salé. Leur habillement se compose d'une

1 Cette congrégation, distincte de celles de Camaldoli et de Monte Corona, comptait, au siècle dernier, trente-cinq monastères dont les principaui étaient Saint-Michel de Murano, Sainte-Croix de Fonte Avellana. Saint-Juste et Saint-Clément de Volterra, Sainte-Marie dTrano, Saint-Grégoire de Rome, les Anges de Florence et l'ancienne abbaye bénédictine de Classe, près de Ratenne.

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robe blanche et d'un scapulaire de même couleur, serrés à la taille par une ceinture de laine ; au chœur ils portent en outre une coule qui est moins large que celle des moines camaldules de Saint-Michel de Murano1.

La situation retirée de Camaldoli n'a pu empêcher le Saint-Ermitage de se ressentir, à diverses époques, des troubles cl des guerres qui agitaient le pays. En 1 498 , à la suite de la révolution qui avait chassé de Florence Pierre de Médicis, ce dernier occupa militairement le monastère, après y avoir pénétré par surprise pendant la nuit, à l'heure où les religieux étaient à l'office. La même année, le duc d'Urbin, qui soutenait le parti des Médicis, envahit le Casentino, et tenta d'enlever, à la tête d'un corps de troupes vénitiennes, la forte position de Camaldoli. En apprenant le péril dont le monastère était menacé, le prieur général, Pierre Delfino, alors absent, accourt en toute hâte et fait de vains efforts auprès du chet ennemi pour qu'il épargne la maison de saint Romuald. .Les Vénitiens continuent de s'avancer jusqu'au pied des murailles; et furieux de la résistance qu'on parait vouloir leur opposer, ils s'apprêtent adonner l'assaut. « En

1 Outre les trois congrégations de Camaldoli, de Saint-Michel de Murano et de Monte Corona , l'ordre des camaldules en comptait autrefois deux autres, celles de Turin et de France. La première fut établie eu 1601, par le Père Alexandre de Leva, sous les auspices de Charles- Emmanuel de Savoie. La seconde eut pour fondateur le Père Boniface d'Antoine, ermite caraaldule de Turin qui, en 1626, organisa deux colonies de son ordre dans les provinces du Forez et du Dauphiné. Ces ermitages ayant été abandonnés, le Père Vital de Saint-Paul, prêtre de l'Oratoire, en fonda un autre appelé le Val Ji'sus, au diocèse de Lyon, et, en 1634, il obtint de Louis XUI des lettres patentes autorisant l'établissement des camaldules en son royaume. La congrégation nouvelle, approuvée en 1635 par le pape Urbain VIII, et connue sous le titre de Notre-Dame de Consolation, n'eut jamais en France qu'un petit nombre de maisons, dont la plus importante fut celle deGrosbois, qu'institua, en 1642, Charles de Valois, duc d'Angoulôme, comté d'Auvergne et de Ponthieu.

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ce pressant danger, ainsi que le raconte Pierre Delfino dans une de ses lettres, un certain nombre de religieux se mettent en devoir, avec l'aide de vassaux armés, de dérendre énergiquement le monastère, tandis que d'autres invoquent le secours de Dieu, et tiennent, comme Moïse, leurs bras levés vers le ciel. Deux fois l'assaut est tenté par les ennemis, cl deux fois ils reculent devant une grêle de traits et de pierres lancés du haut des murailles. Enfin, après un combat qui dura du matin jusqu'au soir, ils sont repoussés avec perte et contraints de se retirer dans leur camp. » Ici la légende vient se mêler au récit du narrateur. Il rapporte, en effet, qu'au moment où les assiégeants subirent un dernier échec, on vit apparaître sur la tour de l'église l'imposante figure d'un religieux à l'air et au geste menaçants, qui, le bras tendu vers l'ennemi, sembla le frapper d'une soudaine terreur. Cette figure était, diton, celle de saint Romuald qui venait défendre son monastère, et la croyance en ce merveilleux secours s'éta-blit traditionnellement parmi ses disciples.

Pour compléter le récit de ce fait d'armes, qui d'abord peut surprendre de la port d'ermites camaldules, ajoutons que le succès obtenu doit être attribué surtout aux talents militaires et à la bravoure personnelle du prieur de Saint-Félix de Florence, dom Basil ioNardi1. Non-seulement ce vaillant abbé défendit le monastère et ses domaines contre la faction des Médicis, mais encore il mit toute la province à l'abri des nombreuses attaques de Pierre II et de ses adhérents, ligués avec les Yé-

1 Conformément à l'usage français, ju>iifié d'ailleurs par Té! ymologie, nous avons cru devoir appliquer le mot dom, au lieu de don, aux camaldules ainsi qu'aux bénédictins d'Italie.

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nitiens pour reconquérir le pouvoir. Nommé, en récompense de ses services, capitaine de la République florentine, il reprit les armes, en 1501, afin de repousser une invasion de César Borgia. Ses différents exploits comme défenseur de la liberté publique valurent à dom Basilio Nardi le singulier honneur de figurer dans un des grands tableaux de bataille dont Yasari décora la salle du conseil au Palazzo Vecchio de Florence. Plus d'une fois reçu en triomphe dans cette ville et acclamé par le peuple, l'abbé de Saint-Félix fut regardé comme l'un des premiers capitaines de son temps, et quelques historiens l'ont comparé même au Pierre l'Ermite de la Jérusalem délivrée. Après avoir commandé pendant trente-neuf ans les troupes de la République, il mourut en 1542, et fut enterré dans l'église de son monastère, si ancienne et si curieuse par les peintures de Jean de San Giovanni et de Salvator Rosa1.

Si plus d'une fois au quinzième siècle, le bruit des armes retentit dans la paisible retraite de Camaldoli, à la môme époque elle nous offre le spectacle de luttes toutes pacifiques auxquelles se livrent entre eux les membres de l'académie formée des religieux les plus lettrés. Cette association savante qui s'étendait à plusieurs monastères camaldules, et dont le siège principal était celui des Anges à Florence, avait pour objet la discussion de questions littéraires et philosophiques

1 Frappé d'excommunication par le pape et privé de son abbaye, dom Basilio fut réduit à la modique solde de 6 livres 13 sous par jour, qu'il recevait en qualité de chef des armées de la république; mais plus tard, Laurent de Médicis oblint son absolution et lui fit rendre son bénéfice. Une partie de lcx -monastère camaldule de Saint-Félix sert aujourd'hui de retraite aux femmes repenties qu'une institution charitable, remontant à 1580, réunit et entretient sous le nom Délie mal maritale.

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en rapport avec le goût et les idées du temps. Les religieux notaient pas les seuls qui fussent appelés à y prendre part, car les savants les plus distingués de la Toscane semêlaient volontiers à ces tournois où brillaient l'intelligence et le savoir. Toutefois un camaldule fort zélé pources joutes de l'esprit qui peignent si bien le caractère de la Renaissance, ayant voulu en introduire l'usage jusque dans l'enceinte de Saint-Ermitage, le prieur crut devoirles supprimer bientôt, comme ne s'accordant pas avec la séyère observance pratiquée en ce lieu.

Que celte prohibition, qui avait sa raison d'être, ne nous étonne point, ou ne soit pas jugée comme un excès de rigorisme. À cette époque, aussi bien qu'au moyen âge, le monde religieux était partagé en deux camps opposés qui différaient complètement sur la question des études monastiques, question qui, reprise plus lard avec ardeur, ne cessa de passionner les esprits jusqu'à nos jours. Les uns, voyant dans l'amour des lettres païennes un péril pour le cœur encore plus que pour l'intelligence, voulaient que l'àme du moine se nourrit exclusivement des immortels produits de la littérature sacrée. Les autres, au contraire, conservant pour les œuvres du génie hébraïque et chrétien la prédilection qu'elles méritent, vouaient un autre culte aux ouvrages qui font la gloire de l'antiquité c!assique..lls croyaient, en les admirant, ajouter un lien de plus à cette parenté intellectuelle qui unit les hommes de tous les temps et de tous les pays. Seulement, au quinzième siècle l'entraînement vers les études grecques et latines était devenu tel, que certains esprits s'en alarmèrent et combattirent une tendance qui pouvait, selon eux, mettre en danger la morale et la foi. N'a-t-on pas la preuve

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