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de la réaction contre ce qu'on appelait l'envahissement du paganisme, dans l'accusation d'hérésie et de complot où furent impliqués, sous Jules II, Pomponius Lxtus, chef de l'académie romaine, et plusieurs autres personnages attachés à cette savante association?
Celte réaction passagère contre la prépondérance des idées païennes ne pouvait nuire au développement des lettres dans l'ordre des camaldules où le goût des études classiques se combina toujours dans une sage mesure avec le saint amour de la littérature sacrée. En même temps l'art y devient le fidèle compagnon de la science, et dès le quatorzième siècle commence à fleurir dans les divers monastères de l'ordre, surtout à Sainte-Marie des Anges. A cette époque, dom Jacopo de Florence se distingue par son talent à transcrire des livres de chœur, et à les orner de miniatures. Ce fut grâce à ses immenses travaux que l'église des Anges fut pounue d une si grande collection de livres qu'aucune autre n'en possédait une semblable1. 11 travailla également en d'autres monastères et forma une nombreuse école d'élèves qui devinrent de bons peintres ou d'excellents calligraphes. Il mourut accablé de vieillesse, en 1396, et fut pleuré de ses disciples, lesquels, avant de se séparer de leur maître, dit l'un des historiens de l'ordre, « baisèrent cent fois les mains qui avaient exécuté de si beaux ouvrages.» Le même historien rapporte qu'ils voulurent par un sentiment de reconnaissance et de piété filiale, conserver sa main droite qu'on plaça comme une relique dans une chasse dont la partie supérieure
1 Cujus profeclo immenso laborc et opéra templum Angelorum notissima refcrtum est librorum supellectile, qua omnibus pnestat aliis templis. — August. Florent., Histor. Camald.
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était à découvert. Un autre religieux camaldule, contemporain de Jacopo, et appelé dora Sylvestre, reçut un semblable hommage de ses élèves qui honoraient en lui l'un des meilleurs miniaturistes de son temps.
Pendant la période suivante, Tordre produit un certain nombre d'artistes fort distingués. Les deux plus célèbres furent dom Lorenzo et dom Bartolomeo qui, formés aux principes de Frà Angelico de Fiesole, composèrent, à son exemple, d'après les religieuses traditions de l'école mystique. Pour bien faire comprendre, an sujet des artistes camaldules, comment la peinture chrétienne trouva ses plus hautes inspirations dans l'histoire et l'essence même du monachisme, autrement dit dans ce qu'on peut nommer Y idéal atcéïu\uc, nous en rappellerons ici les premières origines, en montrant quels liens intimes unissent son développement à celui des ordres religieux. Né en Orient, sous la cabane de feuillages des Pères du Déserf, l'idéal ascétique avait pris en Occident un rapide essor. L'institut de saint Benoit, en se propageant dans toutes les parties de l'Europe chrétienne, y avait répandu avec la culture intellectuelle et les vertus monastiques, cette sorte d'idéal que le cloître vit grandir, et qui pour les facultés de l'esprit aussi bien que pour celles du cœur, devait être un puissant moyen de progrès et de perfection. En effet, si dans l'ordre religieux et moral le monachisme avait pour fin l'application des principes évangéliques élevés à leur plus haute puissance, dans l'ordre littéraire et artistique il eut pour conséquence le développement indéfini du beau qui , selon le mol de Joseph de ^taistre, « est ce qui plait à la vertu éclairée.»
A la suite des moines de saint Benoit qui imprimé-
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rent une si forte impulsion à l'idéal ascélique, vinrent les milices religieuses établies par saint Romuald, saint Bruno, saint Dominique et saint François d'Assise, et dont l'institution, sous des formes et à des degrés différents, influa puissamment sur Fart du moyen âge. Grâce à cette impulsion donnée au génie monastique par la création de ces ordres nouveaux, on le voit, au treizième siècle, inspirer des artistes dont les travaux annoncent, pour les âges suivants, d'immortels chefs-d'œuvre. Bientôt un progrès sensible va s'accomplir. Pendant le cours du quatorzième siècle, la peinture chrétienne, toujours fidèle aux inspirations de l'ascétisme, prend une forme bien plus parfaile au point de vue esthétique. Avec Cimabue et Giotto, ces illustres fondateurs de l'école florentine, un immense progrès s'accomplit dans la peinture religieuse. En leur révélant un idéal plus pur et des types plus parfaits, la magnifique église qui surmonte le tombeau de saint François d'Assise, devient le centre d'une renaissance à laquelle les artistes florentins, leurs élèves, s'associeront de lous leurs efforts.
Toutefois, comme Cimabue, Giotto ne partagea point son génie et son travail entre les deux ordres rivaux de saint Dominique et de saint François; mais par une préférence singulière de la part de l'auteur du poème contre les abus de la pauvreté volontaire, il se donna tout entier aux religieux du saint mendiant d'Assise. A l'influence qu'exerça sur son génie l'étude assidue de l'hagiographie monastique, il faut ajouter les grandes inspirations puisées dans son commerce intime avec Dante qui, on le sait, le marqua du sceau de sa glorieuse amitié, et le proclama le roi des artistes de Té-
il. 28
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poque1. Or, la vive imagination de Giotlo, excitée par la culture intellectuelle, lui permit de suivre aussi loin que possible dans leur vol les sublimes conceptions du chantre de l'Enfer el du Paradis. Si le poète popularisait dans ses vers immortels la philosophie de saint Thomas d'Aquin, le peintre traduisait en fresques admirables les créations de son illustre compatriote.
Les premiers disciples de Giotlo appliquèrent aussi leur talent à glorifier les vertus monastiques, et par là s'élevèrent jusque dans les sphères les plus hautes de l'idéal. Plein d'amour pour son art, mais faible de corn pi ex ion et d'un caractère naturellement porté à la tristesse, Giottino sut mieux qu'aucun autre artiste de son temps donner aux figures de ses personnages, tantôt l'expression extatique, tantôt la teinte de mélancolie rêveuse dont lui-même portait le germe dans son âme. Le penchant invincible qu'il avait pour la solitude, cl sa pauvreté, résultat d'un noble désintéressement, le portèrent à passer sous l'abri des cloîtres le peu d'années qu'il avait à vivre. Au terme de sa trop courte carrière, il fut appelé à Pise et donna le signal du mouvement qui, dans les dernières années du quatorzième siècle, entraîna vers le Campo Sanlo de celte ville la seconde génération des élèves de Giotto. Ainsi, après avoir enrichi de ses chefs-d'œuvre le monument élevé à la sainteté, l'art émigré de la montagne d'Assise pour aller embellir, sur les bords de l'Arno, un autre monument consacré au culte du tombeau et à la glorification du patriotisme.
1 Crcdette Cimabtie nclla pintura
Tener lo campo; ed ora ba (iiotto il gridû Si clic la fa ma di colui obscura.
Purgal., X!, 9i.
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C est sous les galeries ogivales du Panthéon chrétien des Pisans que Simon Mcmmi, Orgagna, Spinello et les Lorenzelti viennent s'inspirer successivement ou des compositions dantesques, ou des légendes monastiques. En remontant aux origines du cénobitisme oriental pour composer sa grande fresque du Campo Sanlo, Pierre Lorenzelti semble avoir traité son sujet de prédilection, car il le reproduisit ailleurs plusieurs fois, comme s'il eût compris que là était l'essence, que là était la première fleur poétique de l'ascétisme chrétien. Quelle grandeur et quelle placidité répandues sur les différentes scènes empruntées par l'artiste à la vie du désert ! Sous le calme apparent que respire l'ensemble de la composition, et qui repose si doucement l'esprit et le regard, quelle vivante expression anime tous ces groupes de personnages dont saint Jérôme et Cassien ont raconté les luttes, les épreuves et les vertus surhumaines I Oui, les voici tous, les héros du premier âge de l'épopée monastique, saint Paul l'ermite, saint Antoine, son disciple, saint Hilarion et les deux amis Onuphre et Paphnucel Voici encore sainte Marine et Marie l'Égyptienne, dont les austérités attestent que le sexe le plus faible ne craint pas de lutter avec le sexe le plus fort dans les combats de la pénitence, après l'avoir quelquefois dépassé dans les arJcurs de la passion ! Telle est, d'ailleurs, la puissance attractive de ces simples et gracieuses représentations de la vie solitaire, que la . pensée du spectateur se transporte sans nul effort aux lieux habités par ces bons cénobites. Il se repose à l'abri de leurs palmiers, croit entendre murmurer la source qui étanche leur soif, et pénètre avec eux dans 1 intérieur de la grotte à l'entrée de laquelle les plus
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redoutables animaux du désert veillent silencieux et domptés.
Tandis que par des travaux qu'inspirait le spiritualisme le plus pur, les écoles siennoise et florentine protestaient à l'avance contre les tendances tout opposées qui devaient bientôt prévaloir, l'école mystique, dans quelques parties de la Toscane et de l'Ombrie, arrivait à son plus complet épanouissement. Produit de l'imagination exaltée par les saintes ardeurs du cloître, le mysticisme s'était pendant de longs siècles développé à l'état latent dans l'intérieur des communautés d'hommes et de femmes. Après avoir éclairé, consolé bien des cœurs qu'elle embrasait sans les consumer, cette flamme secrète avait fini par faire explosion au dehors, en donnant naissance à un nombre infini d ouvrages ascétiques composés exclusivement par des moines ou des religieuses. Ce n'était pas assez toutefois pour le génie mystique de s'être manifesté dans celte incalculable série de productions, notamment dans les ardentes effusions des poêles franciscains. 11 avait à se révéler sous une apparence plus sensible, à prendre corps, pour ainsi dire, et à parler aux yeux en révélant avec la peinture religieuse la forme, la couleur et l'expression. Ainsi se forma cette école de peintres essentiellement chrétiens, qui recruta de fervents disciples dans les ordres de Saint-Dominique et de Sainl-Romuald, et dont les plus illustres furent Angelico de Fiesole, dom Lorenzo le Camaldule, Frà Bartolomeo et enfin Benozzo Gozzoli.
Étrange coïncidence! C'est au moment même où le culte de l'antiquité commence à renaître et vient opposer le naturalisme païen à l'idéalisme (oui chrétien
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du moyen âge, que Pécole mystique fleurit sous les auspices des plus beaux génies de cette dernière époque. Par un autre rapprochement non moins digne de remarque, alors que Florence devient le théâtre de cet antagonisme, les camaldulcs et les dominicains semblent »unir pour combattre l'influence de l'art nouveau qui cherche ses modules dans les monuments et les traditions du paganisme grec ou latin. Ainsi dom Lorenzo le Camaldule, et Frà Angelico, de Tordre de Saint- Dominique, travaillent ensemble à l'église de la Trinité de Florence. Souvent môme, par une fraternelle association, ils mettent tous deux la main au même tableau, comme ils le firent, par exemple, pour celui qui représente la Descente de croix. Du reslc, avant Lorenzo, le monastère de Sainte-Marie des Anges avait déjà produit, comme nous l'avons vu, plusieurs générations de miniaturistes célèbres. Les beaux livres de chœur, les manuscrits peints que Ton admire encore à Sienne, à Ferrare et au Vatican, attestent quelles profondes racines le mysticisme avait jetées dans les écoles monastiques qui rivalisaient alors avec celle du Mont Cassin. Mais la peinture mystique avait besoin d'un champ plus vaste que le frontispice ouïes marges d'un livre, et elle eut pour interprètes les plus fidèles soit des religieux, soit des artistes laïques qui prenaient exclusivement l'idéal ascétique pour point de départ et pour but.
Depuis qu'une étude plus sérieuse de l'art chrétien a dissipé chez nous bien des préventions, assez de voix se sont élevées dans le but de rendre une éclatante justice au talent incomparable du moine de Fiesole, pour que nous n'ayons pas à faire ressortir ici le génie pro-
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fondement mystique de ce maître dont nous avons tant de fois admiré les œuvres à Florence, à Pérouse et à Rome. Moins célèbre que lui, et cependant fort digne d'ôlre connu, son compagnon de travail, dom Lorenzo le Camaldule, formé d'abord aux leçons de Taddeo Gaddi, emprunta la plupart de ses sujets à l'histoire monastique. A Florence, il orna de ses peintures les églises de Sainte-Marie des Anges, de Saint-Benoit et de la Trinité, et décora la chapelle des Bartolini et des Ardinghelli, où il peignit les portraits de Dante et de Pétrarque. Il fit encore d'autres travaux remarquables 5 la Chartreuse aussi bien qu'en différents monastères, travaux cités avec éloge par Vasari, et qui promettaient à l'art de nouveaux chefs-d'œuvre, quand la mort vint, en 1419, arrêter tout à coup la main de l'artiste. Si dom Lorenzo est une de ces figures de peintres qui, malgré leur mérite réel, se tiennent au second plan, c'est que son talent, non moins modeste que sa personne, se renferma toujours dans l'ombre et le mystère convenant à un religieux camaldule.
Après lui, son meilleur élève, dom Bartolomeo délia Gatla, se fit honneur de marcher sur ses traces. A la fois peintre, miniaturiste et architecte, il exécuta des travaux remarquables au monastère de Saint-Clément d'Arezzo, dontil était abbé, et à celui de Sainte-Flore qui appartenait aux bénédictins noirs. Dans un missel donné ensuite au pape Sixte IV, il peignit la passior* du Christ avec une si rare perfection, que cette miniature fut regardée avec raison comme l'un des plus beaux ouvrages du genre. Sa renommée s'accrut encore par les belles peintures qu'il fit pour la confrérie d'Arezzo, et où il représenta saint Roch intercédant auprès de la Vierge en fa-
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veur de la population de cette ville. Appelé ensuite à . Rome, il lit partie du groupe d'artistes éminenls qui travaillèrent à la chapelle Sixline, cette création favorite du pape Sixte IV. Il appliqua, en outre, ses connaissances en musique à la construction d'un orgue remarquable par la puissance et l'harmonie des sons, et décora de cet instrument l'église de son monastère de Saint-Clément d'Arezzo. Pour la gloire de son ordre aussi bien que pour l'honneur de la peinture chrétienne, dom Bartolomeo vécut et travailla jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, et laissa, en mourant, une grande réputation attestée par son épitaphe l.
A la suite de ces artistes appartenant à Tordre de Saint-Romuald, nous pourrions en rappeler d'autres qui suivirent fidèlement les exemples de leurs devanciers. Moins nombreux, moins connus que les peintres dominicains dont l'ouvrage du Père Marchese a mis en lumière les travaux et la valeur, les peintres camaldules conservèrent avec autant de soin que les religieux de saint Dominique les grandes et pures traditions de l'école mystique. Au début de la carrière, ils avaient pris pour guide, dans la voie du symbolisme et du spiritualisme le plus élevés, les principes établis par Dante à la mémoire duquel ils avaient voué une sorte de culte. Ce culte datait surtout de l'époque où, banni de Florence, le poëte était venu demander sous le cloître d'un de leurs monastères un lieu de refuge et cette
1 Voici les deux distiques composant cette épitaphe, rédigée dans le style classique et pompeux de l éi>oque :
Pingebat docte Zcusis, condebat et a?des Nicon; Pan capripes, lis tu la prima tua est.
Non tamen ex vobis niecum cerlaverit ullus : Quœ fecisti très unicus luec facio.
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paix qu'il cherchait partout sans jamais la trouver. On rapporte, en effet, qu'avant de se rendre à Ravenne, Dante s'arrêta au monastère de Fonte Avellana, illustré autrefois par le séjour de Pierre Damien, et y acheva son poème de la Divine Comédie, selon l'inscription gravée dans la cellule qu'il habila.
Plus tard, vers la fin du quinzième siècle, la réforme tentée par Jérôme Savonarole, ravive l'amour de l'idéalisme chez les camaldules, comme dans les autres communautés monastiques de la Toscane. La semence jetée par le tribun dominicain continua de fructifier sous les cloîtres, jusqu'au temps où les moinés, entraînés par le mouvement irrésistible du siècle, oublièrent à leur tour les véritables principes de l'art chrétien pour sacrifier aux exigences du goût moderne. A l'exemple de tant d'autres, les camaldules finirent par tomber dans les froides exagérations du style berninesque, et si l'idéal ascétique resta gravé au fond de leurs cœurs, certes on ne le vit plus resplendir en fresques vivantes sur les murailles peintes de leurs églises. Cependant la culture de l'art, bien que procédant de principes nouveaux, n'a point cessé de fleurir jusqu'à nos jours dans lintérieur de leurs monastères. A Camaldoli, par exemple, nous avons remarqué près du maître-autel une crédence fort habilement ciselée par le R. P. prieur général, à la main duquel on doit aussi deux petites statues, représentant saint Benoit et saint llomuald. Plusieurs parties de l'église sont également ornées de tableaux exécutés pour la plupart d'après le? compositions des grands maîtres, et peints par un religieux, mort récemment, qui portait, sans en tirer ni îaiulé, ni prétention aucune, le glorieux nom de Raphaël.
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Malgré la profonde solitude où il se cache, l'ermitage de Camaldoli a reçu en tout temps de nombreux visiteurs attirés par la célébrité du lieu ou la beauté incomparable du site. De nos jours si le sentiment religieux y conduit peu de pèlerins, en revanche le désir de voir et l'humeur inquiète propre à notre siècle ont porté un grand nombre d'étrangers, surtout de protestants, à gravir la montagne où s'élève la vénérable demeure de saint Romuald. Parmi les personnages les plus connus dont les noms enrichissent un album commencé en 1817, figure l'historien Sismondi qui a terminé la série de ses observations par cette remarque assez curieuse de la part d'un écrivain peu favorable aux institutions monastiques : a La situation des paysans de celte vallée serait bien moins avantageuse, si les possessions du monastère tombaient aux mains de quelque riche propriétaire de Florence. » Comme l'histoire, la poésie a ses représentants sur l'album de Camaldoli. A la date du 29 mai 1857, je lus avec plaisir cette expression de la gratitude du chef de l'école des Lakisles : « William Wordsworth, reconnaissant de la réception hospitalière de ces moines bienveillants, et de la courtoisie à laquelle on ne se serait pas attendu, à cause de l'extrême sévérité de Tordre. » Au-dessus du nom de lord Brougham, on trouve aussi une pensée religieuse sur la vie contemplative, pensée fort délicatement rendue et qui, par le caractère de récriture, décèle la main d'une femme. Une foule d'autres signatures,^ placées au bas de réflexions écrites en diverses langues, attestent que toutes les nationalités se sont donné rendez- vous à Camaldoli.
En pensant au singulier hasard qui avait amené en
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ce lieu tant de personnalités différentes, et conduit surtout William Wordsworth des lacs du Westmoreland dans cette pieuse solitude de l'Apennin, je rencontrai le jeune camaldule avec lequel j'étais descendu la veille du Saint-Ermitage. Il venait recevoir mes adieux, car je me disposais à quitter le monastère de Fonte Buono* Je lui fis part de mes réflexions au sujet de l'album et de la visite du poète anglais à Camaldoli.
a Ne vous étonnez pas de celle visite, répondit-il avec son doux et fin sourire, la poésie a des ailes, et si dans son vol elle recherche les lieux solitaires, elle s'arrête de préférence sur les hauts sommets. Quand j'étais encore dans le monde, j'ai lu Wordsworth et les autres poètes lakistes qui se sont inspirés des beautés sévères de la nature occidentale si différente de la nôtre, et j'avoue que leur esprit rêveur plaisait à ma jeune imagination. Comme la rêverie, dont la poursuite de l'infini est le but insaisissable, ne connaît les bornes ni du temps, ni de l'espace, je conçois que, las de contempler les aspects brumeux de leur île, quelques-uns de ces poètes aient cherché d'autres impressions sous le ciel de l'Italie. Par l'habitude de la méditation, mieux que qui que ce soit, ils étaient disposés, en pénétrant sous nos cloîtres, à comprendre pour certains esprits la nécessité absolue et les ineffables douceurs de la vie contemplative. »
Comme en prenant congé du religieux dont l'esprit et la parole me tenaient encore sous le charme, je l'engageais vivement à cultiver les dons poétiques qu'il avait reçus en partage : « Ainsi que je vous l'ai- dit, répliqua-t-il, je ne chante qu'en moi-même, et dans l'effusion toute intime de la prière qui monte silen-
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cieusement vers Dieu. Et si jamais, ajoula-t-il en portant un trisle et long regard sur le monastère, je composais un chant sur un rhylhme quelconque, ce ne serait peut-être que pour pleurer, comme le prophète, sur la ruine qui menace cetle maison, car, je le crains, les temps sont proches, et je n'aurai pas la consolation de mourir ici. »
Les craintes du moine camaldule n'étaient que trop fondées. À la suite des événements politiques qui agitèrent la Toscane, comme les autres provinces de l'Italie, le monastère deCamaldoli se trouva réduit aux plus fâcheuses conditions. La défense imposée par le nouveau gouvernement d'y recevoir désormais aucun novice, porta d'abord un coup mortel à l'élément vital de toute association religieuse. D'autres mesures extrêmes prises dans ces derniers temps auront achevé bientôt la ruine déjà commencée. Aussi, les antiques forêts de sapins abattues sans merci, l'église et les habitations des moines livrées au silence et à la destruction, enfin les domaines du monastère vendus à l'encan et adjugés à quelque banquier juif de Livourne ou de Florence, ne tarderont pas peut-être à montrer combien était juste l'observation de l'économiste protestant Sismondi sur la condition des paysans attachés à la culture des terres monastiques.