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HOMMAGE DE RESPECTUEUSE AMITIÉ HUGUES LE ROUX

NOTK DE L'ÉDITEUR

Ce recueil de contes, Les Mondains, est le deuxième tome d'une série f[ui, sous ce titre général, Les Gens d'Aujourdliui, formera comme une petite Comédie humaine.

Le tome premier de la série, Marins et Soldats, est déjà paru. Les portraits de l'Ecclésiastique moderne, du Bourgeois, du Villageois et de l'Ouvrier contemporains seront successivement tracés par l'auteur.

D'un coup d'œil, Valville sonda les buissons éclaircis par l'automne. Personne ne pouvait l'entendre. Il s'assit auprès du Jésuite, et dit :

— C'est pour me confesser que je vous ai amené ici... Inutile que je m'agenouille et que je marmotte une prière?... Vous connaissez mes idées actuelles, et vous me dispensez des rites. Aussi bien ce n'est pas au prêtre, c'est à l'ami que je me confie...

Le Père Ducastel inclina la tête.

Valville reprit :

— C'est vous qui m'avez proposé ce ma-

nage. « Je n'y vois, disiez-vous, qu'un inconvénient: les demoiselles de Darnetal sont jumelles, et leur ressemblance est prodigieuse. Mais cela n'est pas un obstacle : l'une finira par vous plaire plus que l'autre. » J'ai été présenté chez les Darnetal, au début des chasses. Une des jumelles, Yvonne n'était pas au château. Elle passait l'hiver dans le Midi. J'ai adoré Berthe tout de suite, comme si ce mariage n'avait pas été un arrangement mondain, mais un coup de foudre dans un roman. » Mon amour battait son plein quand j'ai vu Yvonne pour la première fois, un mois avant notre mariage. Sa rencontre me fut alors une surprise presque pénible. Tous les gens épris imaginent unique l'objet de leur tendresse ; il me déplaisait de découvrir près de moi une copie exacte de mon idéal. Quant à Yvonne, — à vous je puis tout dire, — dès la première minute elle m'a aimé, comme sa sœur avait fait. Si, au jour de la présentation, les deux jumelles avaient eu liberté de songer à moi, leur parfaite harmonie en aurait souffert.

» Cette année, Yvonne est venue passer Tété auprès de sa sœur et de moi. Voici un mois qu'elle est installée à Valville. Dès le lendemain de son arrivée, j'ai senti que c'en était fait de mon repos. Je ne l'accuse pas de coquetterie ; il y a eu dans tout cela quelque chose de fatal. Nous marchions l'un vers l'autre; nous nous sommes tendu les bras. Elle n'est pas encore ma maîtresse, mais ce n'est plus qu'une affaire d'occasion... »

Valville s'arrêta. Tout en haut de la pelouse, il venait d'apercevoir sa femme et sa belle-sœur, arrêtées devant un massif de chrysanthèmes. L'une d'elles se baissa pour cueillir quelques fleurs ; puis elles reprirent leur route, en se tenant par la taille.

Il soupira, et, quand les deux robes claires eurent disparu :

— Je ne voudrais pas, dit-il, que vous vous mépreniez, mon cher Père, sur l'esprit de cet entretien. Je ne viens pas vous demander ce que je dois faire. Je sais qu'il faudrait rompre avec Yvonne, fuir. Je ne veux pas rompre. J'aime Yvonne. Sa présence me cause

une émotion qui est une volupté morale et physique. Je l'aime avec jalousie. Si un parti se présentait pour elle, de toutes mes forces je m'opposerais au mariage ; en tout cas, je ne renoncerais pas à mon entreprise. Vous me direz que je vais à l'abîme : un jour ou l'autre ma femme découvrira cette intrigue. C'est un accident inévitable, un dénouement qui m'apparaît nécessaire comme la mort. On sait qu'elle viendra ; il y a des minutes où l'on songe à elle en frissonnant; entre deux, on espère, on bâtit, on aime, on est heureux. Ce n'est donc pas le chrétien qui s'adresse à un prêtre dans l'ignorance du devoir. C'est un homme qui s'est connu honnête et qui, devant la découverte de son cœur, demande à un ami clairvoyant l'explication de son trouble.

» Je crois pressentir où s'arrête votre pensée. Vous vous dites ;

» — C'est le péché de malice, car on ne trouve pas ici l'excuse des infidélités ordinaires. Il n'y a pas eu surprise des sens, curiosité de l'esprit. Ces deux jeunes femmes ont mêîn*^ fiirnn% même nature.

» Un instant, j'ai pensé comme vous. J'ai été aussi franc envers moi-même que je le suis ici. Non, la volupté de faire souffrir Berthe ne m'a pas tenté. Dans les heures du tête-à-tête, j'ai redoublé de tendresse et de prévenance pour elle. D'autre part, bien que j'aie été très pieux dans mon enfance, même un peu scrupuleux, ce n'est pas le désir d'offenser Dieu qui me séduit. L'incertitude présente de ma foi me met vis-à-vis de moimême à l'abri de ce soupçon.

» Dans ces ténèbres j'ai interrogé les souvenirs de ma vie ancienne. Vous l'avez su par hasard, j'ai eu une liaison assez longue avec la comtesse Veréchagine, Je l'ai aimée parce qu'à notre première rencontre il m'a paru qu'elle incarnait le type de féminilité que je porte en moi : une vision faite de penchants instinctifs, de morceaux de statues, de lectures de livres. Elle était de race bohémienne, avec de la chair palpitante. J'en ai encore la sensation sous les doigts. Je l'ai quittée pour une Anglaise, pâle et blanche comme un camélia. Et, pendant un long

temps je les ai aimées l'une et l'autre ; j'ai partagé entre elles, mon loisir et mes caresses. Si différentes de formes et de nature, elles me donnaient par leur contraste la sensation complète de la beauté et l'absolu du plaisir.

» Mais cette fois, ce n'est pas l'assoupissement des sens au contact d'une chair connue qui me pousse de Berthe à Yvonne. Une année de mariage n'a pas émoussé ma tendresse pour ma femme. Son amour me donne des joies d'autant plus vives qu'elle s'y associe davantage. Je n'attends pas d'Yvonne une volupté plus âpre, une nouvelle secousse. Je prévois la conformité de découverte dans les étapes de cette éducation sentimentale.

» Reste donc une hypothèse où je me suis passionnément attaché.

» Peut-être le cas est-il tout à fait exceptionnel. Berthe et Yvonne, jumelles, si prodigieusement pareilles de corps et d'âme, ne seraient séparément que la moitié d'un tout. En possédant une d'elles, je ne tiendrais

qu'une part des joies qu'on attend d'une femme.

» Dans cette pensée, je me suis souvenu d'anecdotes, des traits de nature, des mots, des riens, mais des riens caractéristiques, que M. deDarnetal m'a contés sur ses fdles. Leurs progrès se sont toujours développés parallèlement. A la table de travail, à la dînette, d'instinct elles ne se plaçaient pas en face l'une de l'autre, mais l'une à côté de l'autre, comme les oiseaux des îles sur leurs bâtons. Jamais elles nedisaient : «Je veux... j'ai...» mais: «Nous avons... nous voulons... » Elles portaient en elles comme un avertissement qu'elles devaient se mouvoir ensemble, que l'isolement les déséquilibrait. Encore à cette heure, elles restent régies par cette influence. Yvonne n'est point jalouse des tendresses que j'ai, devant elle, tout naturellement pour ma femme. Berthe ne s'est jamais effarouchée des hardiesses de sa sœur. Même, l'autre jour, il lui est arrivé de dire en parlant de moi: « Notre mari...» Oui, leur mari, — leur amant, — à toutes les deux I A dix pas

je ne les distingue pas l'une de l'autre. Cela est si périlleux, que j'ai dû les supplier de renoncer à se vêtir de même. Berthe a pris le rose; Yvonne a gardé le blanc. Pourquoi est-ce que je désire ce blanc quand j'ai ce rose? quand elles sont si identiques que mon vertige se déplacerait peut-être avec l'échange de leurs robes?

Le Père Ducastel avait écouté, les paupières baissées. Il releva les yeux, traversa Valville avec son regard froid, et dit :

— C'est l'histoire éternelle des paradis perdus... robe rose... robe blanche... possession... désir...

C'était un de ces médecins de campagne dont la renommée, roulée en carriole, emplit tout un pan de province. Le Père Ducastel m'avait donné une lettre pour lui. Elle disait :

« Vous pouvez parler devant ce visiteur, comme si vous étiez seul avec votre conscience. Il aimait la morte. »

— Pauvre petite mortel fit le brave homme en me désignant une bergère. Vous la connaissiez bien, monsieur?

Je lui dis qu'avant son mariage avec le vieux de Vaucreuse, Yvonne de Darnetal

avait été l'amie de ma sœur qui n'est plus. Héritier de cette affection, j'avais combattu de toutes mes forces le mariage d'Yvonne. Le vieux marquis tenait à a la noblesse de cour »; au contraire, les Darnetal se sont compromis sur la route dans des alliances de fdateurs. Mais Yvonne était au-dessus de ces vanités de parchemins. Je lui avais fait valoir le bonheur de sa sœur jumelle, qui a épousé Hubert de Valville. Elle m'avait répondu avec un entêtement mélancolique :

— C'est décidé.

Et j'avais cru qu'elle épousait M. de Vaucreuse par dépit d'amour.

— En tout cas, dit le vieux médecin, ce n'était pas par orgueil. Elle savait le vrai prix de sa couronne, de ce château qui fait bon effet de la grande route, mais dont les planchers s'effondrent I Le marquis prétendait imposer à sa femme ses maîtresses comme ses dettes. Lui, qui est probablement le fils d'un garde-chasse de feu son père, il reprochait à votre petite amie la mésalliance des siens avec des tisseurs de coton. H continuait

à porter sa cour chez une châtelaine du voisinage, madame de Loyaumont, — la Double- Ponnette, comme disent les gens de ce paysci, sans doute pour faire entendre que la dame va à la selle comme à la voiture.

La petite marquise n'avait pas l'air de se préoccuper de ces visites-là. Elle nous était arrivée de Darnetal enceinte de sept mois. Je n'oublierai jamais avec quelle grâce elle me reçut, la première fois que j'allai lui présenter mes hommages. Tout de suite, elle me parla comme à un ancien ami. Elle avait besoin de raconter à quelqu'un ses espérances.

— Voyez- vous, disait-elle, je suis encore un peu étrangère dans la famille de mon mari. Je ne m'en fâche pas. J'aurai mon heure. Ils attendent que je leur donne un fds.

Hélas I la pauvre petite I

Vous imaginez bien, monsieur, que j'ai présidé par hasard à cette naissance. Les Vaucreuse et les Darnetal n'auraient pas chargé un simple médecin de campagne de mettre au monde leur héritier. On avait

prévenu une célébrité de Paris, qui n'attendait qu'une dépêche pour se mettre en route.

La petite marquise était dans son neuvième mois quand elle fit une chute qui amena la catastrophe. Elle avait voulu suspendre elle-même les rideaux au berceau de son fils. On fit courir à ma recherche. Depuis une demi-journée, la marquise était dans les douleurs quand j'arrivai auprès d'elle.

Je vis tout de suite qu'il n'y avait pas d'espoir. Le bassin résistait au travail, il fallait sacrifier une des deux vies, qui luttaient là, l'une contre l'autre. Dans ce cas, notre devoir de médecin est tracé par l'usage. Nous devons demander à la famille de nous dire sa volonté. Certes, il ne me venait pas dans l'esprit que M. de Vaucreuse hésiterait une seconde entre cette jeune femme pleine de vie et l'être obscur qui ne pouvait entrer dans le monde que par un meurtre. Pourtant mon cœur se serra en voyant que la petite marquise n'avait nul des siens auprès d'elle : ni son père, ni sa mère, ni sa sœur qu'elle

aime tant, pas un parent, pas une voix qui pût parler en sa faveur si le mari hésitait. Et d'ailleurs, à cette minute, où était-il, ce mari, qui l'abandonnait entre les mains de fdles de service et de bonnes femmes affolées?

Il s'était enfermé dans son cabinet de travail avec son homme d'affaires. Vous n'imaginez pas l'appréhension dont je fus saisi quand j'appris par les domestiques que le marquis avait envoyé chercher ce gredin-là.

Figurez-vous un banquier de bourg, un ancien clerc d'huissier, qui s'est enrichi dans tous les naufrages où sombrent les veuves et les pauvres gens. C'est retors comme la chicane paysanne ; c'est cauteleux avec les gens de naissance ; cela va à l'église, cela communie, cela pense bien. C'est ce banditlà qui a rédigé tout le contrat du marquis. C'est lui qui a fait insérer la clause par où son client, en cas de décès de la marquise et des enfants nés du mariage, garderait la dot.

Au moment où j'entrai dans le cabinet, cet homme disait au marquis :

— Quoi qu'il arrive, ne cédez point. C'est votre droit que vous défendez.

» Je dis à M. de Vaucreuse :

— J'entre sans frapper, le temps presse; je réclame votre présence auprès de la malade.

Il me sembla que lui aussi me regardait avec ironie. Son œil gris semblait dire : — De quel droit ce médecin se trouble-t-il si fort au sujet d'une affaire qui ne le regarde pas?

Dès que la petite marquise aperçut son mari, elle cessa de gémir. Ses yeux brillèrent d'un grand éclat; elle lui tendit la main.

— Voyez, dit-elle, comme je souffre pour vous faire un beau garçon. Vous ne m'avez pas trop entendue crier? Je vous assure que j'ai du courage.

Il lui serrait les doigts, légèrement; mais elle attira cette main, la porta à ses lèvres, la baisa avec fièvre.

Alors, lui, tapota sur le drap :

» — Voyons, ne vous excitez pas...

Si nous redescendions au rez-de-chaussée, je craignais que le marquis ne m'imposât la

présence de son homme de loi. Je l'entraînai dans le cabinet de toilette. Et, après avoir soigneusement fermé la porte :

— Monsieur le Marquis, lui dis-je, je compte sur votre courage.

J'espérais qu'il allait se troubler. Il se contenta de hocher la tète. Je repris :

— Madame la marquise est perdue, si on ne la débarrasse pas de son enfant. Je n'ai le droit de vous leurrer d'aucun espoir. Vous êtes le mari et le père, ordonnez ce que je dois faire.

J'avais parlé, les paupières baissées, gêné par ces yeux gris qui avaient l'air de me guetter. Je les relevai soudain, j'espérais intimider cet homme par un regard honnête.

11 me répondit d'un ton posé, comme s'il indiquait à un entrepreneur son choix entre deux plans :

— Sacrifiez la mère.

Je suis maître de moi, et j'ai donné dans ma profession des marques de sang-froid très estimables. Pourtant, je ne pus retenir un cri.

Un autre cri répondit plus aigu, plus déchirant.

La marquise s'était levée de son lit. Elle avait écouté derrière la porte. Ahl monsieur, quelle vision dans cette robe de nuit. Elle avait les deux mains appuyées à sa poitrine. Elle ramassa son dernier souffle pour nous crier comme elle tombait par terre :

— Sacrifiez la mère et l'enfant !

Berthe de Valville avait confiance dans son mari.

Elle répétait souvent :

— Quand Hubert a demandé ma main, j'ai déclaré tout d'abord que je voulais lui parler en secret. Je l'ai regardé dans les yeux et je lui ai dit : «Jurez-le-moi : Je suis la première femme que vous aimez? » Il m'a répondu : « La première. »

Et, sûrement, elle prenait cette affirmation au pied de la lettre. Elle ne soupçonnait pas la restriction mentale par où Hubert — en bon élève des jésuites — plaçait

à ce moment-là hors de l'amour toutes les expériences plastiques de sa vie de garçon.

Quand, au bout d'une année de mariage, Berthe mit un fils au monde, elle tenta le destin une seconde fois.

Elle dit à son mari :

— Hubert, ma mère, toutes mes amies me déconseillent de nourrir votre enfant. Les uns disent que cela ne se fait point dans notre monde : de cela je me moque. Les autres m'effraient : elles prétendent que je risque de vous perdre, que le berceau vous chassera de ma chambre ; que vous serez jaloux de voir la tête d'un autre — votre fils — sur mon cœur ; enfin que vous prendrez une maîtresse. J'ai déclaré que j'avais confiance en vous. J'ai dit : « Il me gardera bien une année cette fidélité que je lui conserverai toute ma vie. » Ai-je eu tort? Me ferez-vous mentir?

Valville lui baisa les yeux et dit :

— Vous avez répondu pour moi.

Cette fois -ci sa restriction mentale s'appelait Mrs. Bowes. Hubert l'avait connue à

la limite du monde et du demi -monde.

Tout de suite, il avait été conquis. Elle lui parlait dans les yeux, avec cette audace tranquille qui, dès la première rencontre, met dans la partie l'enjeu de l'amour. Sa démarche ondulante, ses yeux clairs, sa bouche entr'ouverte, ses cheveux dorés faisaient valoir un teint de camélia. Des taches de rousseur imperceptibles semblaient ces légères cassures qui rehaussent la blancheur des pétales.

Quand Hubert et Berthe partirent pour les bains de mer, Mrs. Bowes vint s'installer à côté d'eux. Au bout d'une semaine, elle était reine de la plage. Son caprice réglait l'heure du bain et les promenades élégantes.

Valville se montrait partout avec elle, à son bras, dans sa voiture, le soir, sur sa. terrasse.

Les mauvaises langues disaient :

— C'est une passion I

Et l'on affectait de plaindre Berthe :

— Gomme elle maigrit, la pauvre petite. . . Comme ses yeux se creusent I

Pourtant, avant de croire, Berthe avait lutté, par tendresse, par orgueil. Maintenant qu'elle savait, il ne lui échappait aucune plainte. Chaque jour, on la voyait sur la plage avec la nourrice qui portait son fils. Elle s'asseyait sous un grand parasol. Elle couchait l'enfant sur ses genoux. Elle causait avec lui pendant des heures. Elle se penchait sur la figure de ce nouveau-né comme sur un miroir.

Un seul spectacle l'arrachait à ces contemplations : le bain de Mrs. Bowes.

L'Américaine nageait à ravir. Bien entendu, elle ne négligeait point une si bonne occasion de produire la beauté de son corps. Un maillot collant sur quelque corset souple affinait la pureté de ses contours. La chute des cheveux roux, livrés à l'eau, lui donnait un air étrange. On montait sur les chaises, on braquait des lorgnettes quand elle descendait à la mer en donnant à Valville le bout de ses doigts.

Ils entraient dans l'eau et Berthe les regardait nager, au loin, à côté l'un de l'autre.

Elle souffrait, certes, quand, sur la terrasse du Casino, elle voyait cette femme aller et venir au bras d'Hubert, rire près de ses moustaches, s'arrêter soudain pour lui parler près de l'oreille. Pourtant cette minute du bain était cruelle entre toutes. Quand, portés par l'effort égal de leurs brasses, elle les voyait avancer, une tête près de l'autre, au-dessus du flot, elle avait comme la sensation d'un lit où elle les surprenait couchés. Elle se mourait de la disparition de leurs corps, caressés par la môme vague. Un jour, des femmes qu'elle ne connaissait pas chuchotèrent à côté d'elle :

— Quels regards la femme de Valville lance à Mrs. Bowes I Si jamais l'Américaine coulait d'une crampe, ce ne serait pas cette petite femme-là qui crierait au secours !

Tout en larmes, Berthe se sauva chez elle. Ces inconnues avaient dit vrai. Elle ne pensait plus qu'à cela depuis des jours, à cette possibilité d'un accident tragique où disparaîtrait cette femme qui lui avait volé son bonheur. Elle voyait la scène : des cris sur

la plage : « Regardez... là-bas 1... » puis un petit remous d'eau, une forme déjà souillée de limon, roulée au sable comme une algue...

Cette nuit-là, le vent gémit avec furie. Il battait les murs, arrachait les boiseries des chalets, les vignes vierges des murailles. Quand Berthe se leva, elle vit, jusqu'à l'horizon, la mer vaguée et verte. Le pavillon des bains flottait en berne, et, seuls, sur la plage déserte, quelques promeneurs tenaient tête au vent et à l'écume.

Berthe saisit une jumelle et regarda vers eux. Dans le groupe, elle reconnut Hubert et l'Américaine, tous deux en costume de bain. Alors son gosier s'étrangla :

— Mon Dieu I pensa-t-elle , est-ce qu'il serait assez fou pour se mettre à la mer avec cette femme, par vantardise, pour faire parade de son courage ?

Et, comme s'il eût pu l'entendre, elle cria désespérément :

— Hubert!... Hubert!...

Les deux baigneurs continuaient de descendre vers la mer. Berthe se vêtit au hasard,

elle traversa le jardin de la villa, descendit sur la plage. Peu lui importait l'accueil que lui ferait son mari, et le mépris de cette femme, et l'opinion publique. Elle n'avait qu'une idée : arriver à temps. Et elle allait, suffoquée, les mains étendues, comme si le vent eût été un ennemi qui s'efforçât de la saisir. Elle courut ainsi jusqu'à portée de la voix, sans que personne, dans le groupe de promeneurs, eût tourné la tête. Et de nouveau elle cria :

— Hubert!... Hubert!...

Il la vit, et, stupéfait, accourut à elle.

— Hubert, dit-elle, presque défaillante, depuis deux mois je ne vous ai pas fait de reproche... Ayez pitié de moi... Venez...

Elle dit cela sans le regarder, les yeux attachés au sable. Elle ne voulait pas voir l'expression de son visage. Mrs. Bow^es contemplait la jeune femme avec une nuance d'ironie. Elle se retourna vers le mari :

— Qu'est-ce que c'est? dit-elle. On vous défend devons baigner? Je me mettrai à l'eau toute seule.

Avant qu'on pût la retenir, elle entra dans la mer, piqua dans la première vague.

Derrière elle, la masse d'eau s'écroula lourdement, envahit la banquette, tout un pan de la plage, puis, comme si quelque force invisible la suçait par en dessous, bien vite, elle redescendit la pente, étageant les marches d'écume, enflant de ses bouillons une vague nouvelle.

Une lame, deux lames roulèrent. Mrs. Bowes ne reparaissait pas. Et, déjà les hommes se regardaient avec stupeur : « Eh I bien... mais ? » Quand soudain on revit la nageuse, mais si loin du bord, si rapetissée par la distance que l'angoisse étreignit toutes les poitrines. En même temps, une voix jetait cet appel :

— Le courant l'entraîne I . . . Une barque ! . . .

Hubert regarda sa femme. Elle était debout, sur la pointe des pieds. De ses yeux démesurément ouverts, elle voyait l'agonie de cette femme dont tant de fois elle avait souhaité la mort. Et tout à coup, quelque chose d'immense, de plein comme une vague

monta des entrailles de Berthe. Sa poitrine en fut soulevée, son cœur bouleversé. Elle saisit son mari par le bras et cria :

— Mais cette femme se noie I... Hubert !... tu ne vois donc pas !... Va au secours !

En annonçant leur mariage, les parents dirent :

— Que voulez-vous I Ils s'aiment tanti On n'a pas pu leur résister.

Les amis hochaient la tête avec des gestes vagues. Après tout, les imprudents sont bien libres de courir les aventures où ils s'exposent seuls. Et c'était une faute de marier une jeune fille si pâle à un jeune homme si délicat.

Seul, un miracle avait pu soutenir jusquelà ces deux vies frêles. Elle, si blanche, que ses cheveux étaient pieins de reflets d'ar-

gent, que son cou se rosait d'émotion pour l'arrivée d'une lettre, pour le choc d'une bague contre un verre.

Lui, ce n'était pas la fièvre du plaisir qui avait mis tant d'ombre sous ses yeux. Une race trop affinée se mourait en sa personne. Il résumait toutes ses fatigues physiques, toutes ses délicatesses d'esprit.

Si incorporels, ils avaient marché l'un vers l'autre, les yeux levés, avec une ardeur d'amour, pure comme les flammes des cierges qui brillent si hautes dans les églises, parmi les fleurs.

... Il partit le premier. Le crêpe remplaça l'oranger au frontal des chevaux, dans la livrée. Ce jour-là, personne ne la vit. Elle était évanouie, quelque part, au fond du grand hôtel. Les amis disaient, pour se débarrasser de leur mélancolie :

— Elle l'a voulu 1

Au moment où la voiture funèbre franchissait la grille, une nouvelle se répandit dans le cortège :

— Et vous savez le pis? Elle est enceinte.

Dans ce jeune corps étendu sur un lit, une vie tremblait qu'ils avaient allumée entre leurs baisers de noce et leurs baisers d'adieu.

...Contre l'attente des médecins, la mère survécut, l'enfant s'éleva.

Réfugiée au bord du lit vide, trop grand pour elle, tout contre le berceau, elle regardait dormir son fds des heures entières, avec des larmes. Lorsqu'il ouvrait les yeux dans cette songerie presque profonde que les enfants ont au sortir du rêve, elle croyait voir derrière ses prunelles celui qui était parti en lui laissant ce gage de leur amour.

Le petit fut lent à parler. Peut-être pour ne point dire les choses très tristes auxquelles il réfléchissait, gravement, sur son oreiller. Il fut lent à marcher. L'effort lui donnait de la fatigue.

Quand la mère demandait, pleine d'angoisse :

— Souffres -tu?

Il répondait avec douceur :

— Non, maman. Seulement j'aime à me reposer...

Chaque jour plus vives, les douleurs s'établissaient. Il ne pouvait pas rester debout devant les comptoirs, dans les boutiques. C'était sur le côté, au pli de sa blouse flottante, qu'il avait mal. Il rentrait en traînant son pied ; la nuit il se réveillait avec des cris.

Et les médecins qui avaient palpé ce corps frêle secouèrent la tête avec des rides de mécontentement, en travers du front. Ils prononcèrent un mot cruel :

— ... Coxalgie...

Cela signifiait que, pendant des années, l'enfant ne courrait plus, ne marcherait pas. Il allait rentrer dans son berceau pour s'y étendre comme une délicate momie dans la gaine d'un sarcophage. Encore, si ceux qui imposaient ces épreuves avaient fermement promis la résurrection I

A côté de la petite voiture, la mère marchait, toujours en deuil. Elle choisissait les avenues désertes, elle évitait les jardins publics, la gaieté des squares. Elle fuyait le spectacle de la santé des autres enfants, de

leur joie. Surtout, elle voulait éviter, à son fils bien-aimé, la vue des jeux où il ne pouvait prendre part. 11 ne devait pas savoir que d'autres garçons courent après les cerceaux, qu'ils galopent dans les guides, qu'ils tournent autour des massifs, avec les cris clairs d'un vol de martinets au-dessus d'un

clocher.

Et lui, l'étendu, il mettait sa tendresse à laisser croire qu'il était dupe, qu'il ignorait les jeux, que les parties de cache-cache ne lui faisaient pas envie. Il était assez triste de ne pouvoir arrêter tout à fait ses plaintes quand les médecins le palpaient, quand l'accident d'une secousse réveillait le mal endormi.

Il disait parfois :

— Sais-tu, ma chère maman, que j'ai beaucoup de chance? Si j'étais un enfant comme tous les autres, peut-être tu m'aurais envoyé au collège. Tu ferais des visites sans moi. Tu dînerais en ville. Tu irais au bal avec toutes les autres mères. Tu me laisserais à la maison. Moi, je t'ai toujours

avec moi. Tu n'as pas d'autre ami. Quand j'ouvre les yeux, je te vois. Quand je m'endors, c'est à toi que je rêve. Si j'ai envie d'entendre de la musique, tu ouvres ton piano. Si je m'ennuie, tu prends un livre et tu lis. Te rappelles-tu l'histoire de ce petit garçon anglais, que tu m'as contée l'autre jour ? Ses parents étaient partis pour les Indes. Lui, on l'avait mis en pension chez un maître très dur. On le frappait à coups de canne. Et comme ses camarades étaient cruels I Les grands inventaient mille façons de le faire souffrir I Ils lui volaient sa lampe pour l'obliger à se coucher dans l'obscurité. Ils se cachaient sous son lit pour lui faire peur. Ils Tobligeaient à jeter des seaux d'eau dans la cour pour épaissir la glace de leur patinage. L'autre nuit, je m'étais réveillé, je pensais à tout cela en t'écoutant dormir. Je me disais : « Pourvu que je ne me relève pas trop vite et que maman me garde toujours avec ellel » Tu me demandes quelquefois si je ne suis pas triste d'être couché, si je n'ai pas envie de courir. J'ai regretté à cette

LA CASQUETTE Ai

minute-là de ne pouvoir sortir de mon lit pour te mettre les bras au cou, pour te réveiller en surprise, pour te dire : « Maman, jure-moi que nous vivrons toujours ensemble, même quand je serai guéri. »

Alors la mère souriait, presque heureuse. Dans la tristesse de cette maladie, c'était une secrète douceur de sentir se prolonger l'enfance de ce fils qui restait blotti contre son cœur.

L'anniversaire de la dixième année approchait.

Un soir, ayant épuisé l'imagination de ses gâteries, elle demanda :

— Mon chéri, que faut-il te donner pour le jour de ta naissance?

Il parut hésiter, puis répondit :

— Mais, je ne sais pas...

Elle sentit qu'il cachait son désir, et elle se tourmenta. Elle revint à sa question plusieurs fois, inutilement. L'enfant avait sur la langue un mot qu'il ne voulait pas, qu'il n'osait pas dire.

Elle profita d'une minute d'ombre dans

leur tête-à-tête du soir, entre la chute du jour et l'entrée de la lampe, pour lui arracher son secret. Elle approcha sa joue de la joue de l'enfant et prononça :

— Dis-moi tout bas ce que tu souhaites... Il était au bout de sa résistance. 11 murmura :

— Je voudrais une casquette de jockey... Et, comme elle faisait un mouvement :

— Oli I petite mère, ne dis pas nonl... Promets-moi que tu me laisseras la porter... dans mc^s promenades... dans la rue?

Le jour où elle lui vit sur la tête la petite casquette de soie rouge et jaune, son cœur se serra. Elle sentit qu'elle n'aurait pas le courage de l'accompagner.

Elle lui dit :

— Mon mignon, je suis un peu souffrante. Tu sortiras sans moi, avec Mary et avec Jean.

Il était si radieux qu'il n'insista pas. Étendu dans sa chaise roulante, au milieu de la cour de l'hôtel, il s'impatientait des lenteurs de l'homme en livrée qui ouvrait la

lourde porte. Enfin, il franchit le seuil, gonflé de fierté, avec des coups d'œil aux passants.

Sur sa sortie, un des rideaux des grandes fenêtres retomba avec la porte. Derrière, la mère sanglotait, brusquement éclairée par cette joie sur le tendre mensonge de Fenfant infirme, sur ce rêve de mouvement qu'il ensevelissait dans son cœur...

LA

Valville avait monté l'escalier sur la pointe du pied. D'abord il souhaitait que sa femme ne l'entendît pas ; puis il voulait échapper à la surveillance des domestiques. Ces regards de valets qui offrent des complicités discrètes lui faisaient bouillir le sang. Il regrettait, alors, les indulgences de l'ancien régime, la licence qu'on avait de rosser un maraud, même de lui donner de l'épée au travers du corps. En passant devant le boudoir de Berthe, Valville vit qu'une bûche y bi'ûlait encore. Elle luttait de sa flamme mourante contre la montée du jour.

— Comment! se dit-il. Elle m'a attendu?... A quelle heure s'est-elle couchée?

Une ombre de mécontentement passa sur sa figure de joli viveur. Sans se soucier davantage du bruit de ses pas, il se dirigea vers sa chambre. Lentement, au bas de l'escalier, une horloge ancienne sonnait six heures du matin.

Val ville poussa la porte et entra chez lui. Mais il ne put réprimer un mouvement de surprise : Berthe était assise sur le divan.

En le voyant entrer, elle ne se leva pas. Elle ne parla pas non plus. Elle le regarda. Tout ensemble il y avait dans ses yeux de la terreur et du reproche. Uinsomnie avait pâli son visage, les larmes versées depuis des heures figé l'expression de ses traits. Elle s'était blottie dans l'angle du divan, et Valville se souvint qu'il avait déjà vu ces poses d'immobilité et d'épouvante dans des cellules de fous.

La sincérité de cette douleur l'affligeait plus que tout le reste. Jamais Berthe n'avait

compris son caractère : les états d'âme de la jeune femme étaient toujours en dissonance avec les siens. A supposer qu'il sortît des bras d'une maîtresse, n'était-ce pas une vraie cruauté de le surprendre ainsi, tout vibrant de plaisir, pour l'accabler de reproches ?

— La plus sûre marque de l'amour, songeait Valville, c'est la divination des désirs chez un être qu'on adore. Si Berthe m'aimait vraiment pour moi-même, elle comprendrait que j'arrive ici plein de souvenirs dont, pour quelques heures encore, je ne veux pas être distrait. Elle n'a songé qu'à soi, quand elle a décidé de guetter mon retour. Je n'ai pas à m'apitoyer bien fort sur des larmes qui ont amusé son attente, ni à ménager les fantaisies de son égoïsme.

Le temps d'un haut-le-corps suffit à Valville pour faire celte analyse de son cœur. Pourtant, il dit d'un ton de reproche assez doux :

— Que faites-vous là?... Est-ce bien raisonnable ?

Elle le regardait toujours en branlant la tête, et ses larmes coulaient :

— 0 Hubert!...

Il n'y avait rien de théâtral dans sa douleur. C'était l'affaissement complet d'une âme. Elle prononça le nom de son mari comme il serait remonté sur ses lèvres, dans l'agonie.

Cette désolation choqua d'autant plus Valville, que de bonne foi il la jugeait excessive. Il traitait toujours sa femme avec la plus parfaite galanterie. Bien plus, il l'aimait : mais à son plan de femme légitime, sans coups de fouet de désir, sans frissons de contact, d'une affection très solide, que pouvaient traverser encore des caprices voluptueux. Il souffrait comme d'une injustice qu'elle ne lui sût pas gré de ces amicales dispositions. Il jugea qu'il avait le droit de se plaindre, et il dit avec un peu d'humeur :

— Vous mettez ma patience à l'épreuve.

Depuis deux mois, j'essuie vos bouderies, vos silences, toute la comédie de votre

muette jalousie. Mais voilà que les choses tournent au drame : vous sortez de la réserve qui convient à une femme de votre monde. Vous vous faites tort dans mon esprit; si je n'y mets bon ordre, demain vous aurez l'opinion contre vous.

Ce raisonnement offensa Berthe plus que des violences de paroles. Elle se laissa glisser à genoux, et, à deux bras, elle prit son mari par la taille.

— Je t'en prie, pas celle-là I je t'ai pardonné tant de fois I . . . mais pas elle ! . . . mon amie ! . . .

Il haussa les épaules légèrement. Vraiment, tout cela était enfantin.

— Ma chère amie, écoutez vos paroles... vous en sentirez le ridicule ! . . . S'il y a une chose qui ne vous regarde point, voyons, c'est le choix de mes maîtresses I

Elle se releva. Et, toute blanche, d'une voix qui s'étranglait :

— Si je faisais comme toi, Hubert?... Si je prenais un amant?...

Il eut un geste imperceptible d'impatience.

o2 LES MONDAINS

— ... Tu ne dirais rien?...

Valville jugeait que toute cette conversation était de fort mauvais goût. Il dit avec une nuance de sévérité :

— Ma chère Berthe, ce sont vos affaires...

Alors la jeune femme laissa tomber ses mains qu'elle avait jointes pour prier; sa bouche s'ouvrit dans un cri de douleur qui, cependant, ne lui jaillit point de la poitrine; elle fixa son mari avec des yeux épouvantés, et puis, sans un mot, elle s'enfuit. Il l'entendit qui courait vers sa chambre, qui jetait la porte derrière elle.

Valville eut ce geste qui veut dire :

— Qu'est-ce que j'y puis?

Il alluma une cigarette, et, pour réfléchir, s'assit sur son divan.

L'angoisse de Berthe n'ajoutait aucun ragoût au plaisir de son infidélité. Non, il n'était pas de ceux qui prennent un vicieux divertissement à faire souffrir les êtres qui les aiment. Dans ces conditions, il fallait arriver à quelque sage arrangement qui

satisfît le monde et lui-même. La plus simple des solutions, c'était sans doute que sa femme prît un amant. Il se fiait à elle pour ne pas faire d'esclandre, pour garder dans une liaison toutes les réserves d'une femme parfaitement honnête. Cette intervention d'un amant était aussi indispensable à sa propre tranquillité qu'au bonheur de Berthe. Sans doute elle chérissait son fils, mais la maternité ne lui emplissait point le cœur jusqu'à déborder. Elle gardait dans le mariage des fantaisies d'amante : les petits soins, ces mille attentions que le désir suggère, mais que la bonne volonté oublie, étaient pour elle un cortège nécessaire de l'affection.

— Il faudrait, songea Valville, qu'elle se donnât à un homme vraiment délicat. Si elle prend un lourdaud par coup de tête, au hasard, elle ne sera pas heureuse. Quel dommage que je ne puisse guider son choix ! Mais ce serait un manque de goût. Berthe ne comprendrait point l'intention tendre de mon zèle. Elle en serait blessée. Du

moins, vais-je prier quelque femme d'expérience, dévouée à notre bonheur, d'assister ma chère Berthe dans cette circonstance si délicate. Qui donc se chargerait de lui faire entendre raison? Ehl mais, madame de Mirmande! J'ai eu souvent occasion de recourir à son indulgence et je l'ai toujours trouvée de bon conseil.

Il fut si enchanté de cette idée qu'il fit sa toilette à la hâte et courut d'un trait chez sa vieille amie. Il conta toute l'aventure. Il dit l'assistance qu'il réclamait.

— J'attribue, fit-il, les singulières idées que Berthe s'est forgées sur la fidélité aux alliances un peu bourgeoises de sa famille. Elle voit pourtant comment les choses se passent dans notre monde! Les honnêtes femmes ne brouillent pas les lignées : mais, quand elles ont donné à leurs maris deux ou trois enfants, elles reprennent une liberté qui leur appartient. Pourquoi Berthe refuse-t-elle de se conformer à l'usage? Je lui ferais tort en ne voyant dans cette obstination qu'un désir de me contredire ou de

se singulariser. Elle s'imagine, de bonne foi, qu'en me conservant sa fidélité intacte, elle m'obligera à lui garder la mienne. Ma chère amie, vous qui avez une expérience si philosophique de la vie sentimentale, faites-lui comprendre quelle est son erreur! Dites-lui qu'on ne tient pas à un don qu'on vous impose et dont, par surcroît, on exige le prix. Dites-lui, surtout, que le plus sûr moyen de me ramener à elle en amant épris, c'est de piquer ma jalousie. Cet argument-là obligera Berthe à composer. Il la décidera aux coquetteries qui la mèneront, sans qu'elle s'en doute, jusqu'où nous voulons la conduire pour notre commune félicité. Je le sais, ma chère amie, cette mission est délicate, mais vous me l'avez répété vingt fois, vous vous plaisez à mettre la paix dans les ménages d'amoureux. Refuserez -vous de faire le bonheur de deux êtres qui s'aiment et qu'un malentendu pourrait brouiller?

Madame de Mirmande avait écouté en souriant :

— Hubert, dit-elle, je vous assisterai dans

tout ce qui vous plaira... mais n'êtes-vous pas imprudent?... Que ne voyez- vous votre femme avec les yeux des autres I Vous vous apercevriez qu'elle a tous les charmes, les grâces de l'esprit et de la tournure. Il n'y a pas jusqu'au chagrin que vous lui causez qui ne l'ait embellie; ses yeux, toujours battus, semblent plus profonds; sa bouche, toujours prête à sangloter, tente les lèvres... — Je le sais, dit Valville, elle est exquise. Et vraiment elle mérite d'être parfaitement heureuse... Gomme je voudrais la marier!

Il y a foule ce soir au Théâtre -Libre, une cohue élégante, si pressée de gagner ses places que les contrôleurs ne lisent plus les coupons qu'ils écornent. Et les ouvreuses empilent les sorties de bal au petit bonheur, avec les manteaux et les pelisses. On numérotera plus tard. L'important est de ne pas envoyer deux personnes s'asseoir sur le même fauteuil. Il y a déjà eu une ou deux rixes dans l'orchestre, de ces altercations de paroles que l'habit, l'élégance des plastrons blancs rendent plus grossières.

Aux prem^^.res loges, une demoiselle en

chapeau doré avec des bouchons de diamants aux oreilles s'est fâchée comme une poissarde. Toutes les têtes se sont retournées.

— Qu'est-ce que c'est donc, que cette fille-là?

— C'est Jane Mercy.

— Avec qui est-elle?

— Avec le petit de Teramont, un innocent, un « Stanislas » qui vient bien juste de renouveler sa première communion...

— C'est lui qui a payé les boucles d'oreilles?

La belle fille s'est assise au bord de l'avant-scène, en pleine lumière. Le petit jeune homme, étroit et mince comme une planche, est à moitié caché par cette taille riche. On le sent tiraillé entre la crainte de se faire voir et le désir de s'afficher.

L'occasion de toute cette fièvre, c'est le titre de la pièce nouvelle : Dans la bom, et les promesses de l'affiche. On verra sur la scène, dans la figuration, de vrais souteneurs, d'authentiques prostituées. Ces genslà joueront le « canevas ». Ils s'engosille-

ront dans leur argot professionnel, comme sous le réverbère.

Cette nouvelle a battu le rappel, groupé toutes les curiosités rassasiées : gens du monde écœurés de la fadeur des romans de revues, — viveurs qui viennent guetter l'effet d'un mot canaille sur le visage des femmes qu'ils courtisent, — jouvenceaux de lettres qui pensent régénérer le théâtre par le baptême de l'égout, — vieux messieurs réduits aux joies des yeux et des oreilles, — critiques avec des masques de mécontentement, des moues de dédain au coin des moustaches, — fdles que le vice et l'ordure ennuient, qui regrettent les romances de baisers et de tourterelles qu'elles chantaient derrière les jalousies abaissées, — Tout-Paris.

L'affiche a menti, comme toujours.

Ce n'est pas canaille, c'est triste. L'hôpital est en scène et non la maison publique.

Le théâtre représente une salle de consultation dans un hôpital. Le professeur est assis au fond, avec une calotte de velours.

Les élèves circulent en tabliers blancs. Une jeune fille aborde l'un d'eux. Ses lèvres supplient. Elle est jolie et misérable. Elle demande qu'on la reçoive, qu'on lui donne un lit pour reposer sa fatigue.

— Si vous ne voulez pas de moi, je n'ai plus qu'à me faire ramasser dans la rue.

— Vous n'êtes pas malade?

— Je suis exténuée.

— Je vais demander au chef.

L'homme à la calotte de velours inspecte,"

ausculte, ricane :

— Qu'est-ce qu'elle a celle-là?... Le mal d'amour?... Renvoyez-là au grand air.

Et la toile tombe.

Un frémissement passe sur la salle.

Le petit de Téramont laisse échapper son monocle et lance tout haut :

— C'est très fort.

Mais Jane Mercy hausse les épaules.

— Laisse -moi donc tranquille... C'est idiot... Est-ce qu'on devrait représenter des pièces comme ça?... Pas de décors I Pas de costumes I... Et puis tout ce qui est laid,

tout ce qui embête I... Ah ! ça ne demande pas d'imagination d'écrire des comédies pareilles ! Il n'y a qu'à raconter ce qui se passe... ce qui arrive tous les jours... Et Dieu sait que c'est propre.

Le petit de Téramont a remis son monocle. Il veut discuter.

— Cependant, ma chère... Cette réalité-là beaucoup de gens ne la connaissent pas ! . . . Ils ignorent la misère... Ils s'en iront d'ici, plus disposés à la charité...

Mais Jane Mercy est décidément exaspérée. Elle frappe avec son éventail sur le bord de Favant-scène.

>— La charité? Est-ce que tu la fais, toi, la charité? Est-ce que tu tires un sou de ta poche pour les pauvres? Tu n'as jamais assez d'argent pour toi !

Jane Mercy a élevé la voix. Son ton menace. Et le petit jeune homme, qui craint un éclat regarde vivement dans la jumelle pour cacher son embarras.

. . . Pour la dernière fois le rideau est tombé sur le décor de la Roquette, sur le passage

d'un sinistre fourgon qu'une fille veut arrêter au passage.

Les spectateurs du Théâtre-Libre ont une visible hâte de traverser le trottoir pour s'engouffrer dans leurs voitures. On dirait qu'ils ont peur de cette flaque de nuit, comme des enfants qu'une histoire sinistre a effarés.

Au moment où Jane Mercy entre dans le coupé avec un grand froufrou de soie, une voix lamentable murmure près de la portière :

— Madame... je vous en prie... achetezmoi un petit bouquet.

La main qui tend les fleurs tuyautées de froid est toute gonflée par des crevasses. La voix qui prie est pleine d'angoisses, comme les yeux.

Jane Mercy regarde presque durement cette petite mendiante. Et, s'adressant à son cavalier, elle dit d'une voix impérative :

— Donne-lui quelque chose !

Le petit gommeux regarde l'enfant de travers. Mais il n'ose pas désobéir. Lentement il déboutonne sa pelisse. Il fouille dans son gousset.

— Qu'est-ce que tu lui donnes?... Deux sous ! . . . Tu as le cœur de lui donner deux sous î Que veux-tu qu'elle en fasse ? Sors-moi un louis et dépêche-toi.

La pièce d'or colle aux gants trop glacés. En même temps qu'elle tombe dans la main de la petite mendiante, le monocle échappe au froncement du sourcil.

Pourtant le jeune « Stanislas » est partagé entre le dépit que lui cause Ténormité de la dépense et l'attendrissement de découvrir chez sa maîtresse une telle délicatesse de cœur. Aussi bien, sous la bouderie bourrue de Jane, il sent un secret contentement de soi-même qui lui semble de bon augure.

Puisqu'elle est si charitable aux autres, elle sera complaisante pour lui. Tout ignorant qu'il est des ressorts de ce caractère, il a remarqué que Jane est bonne ou mauvaise, selon le pied d'où elle part pour la promenade. Il compte bien que son louis ne, sera pas tout à fait perdu. Puis, cet ordre d'aumône remue toute sa sentimentalité de jouvenceau élevé par les prêtres. Ses scrupules

de péché diminuent à constater qu'il dort sur un cœur si charitable aux pauvres.

Dans l'ombre du coupé, il glisse un bras autour de la taille de Jane. Il attire la jolie tête sur son épaule. Et comme elle s'abandonne, elle aussi, dans une crise de sentiment, une volupté de sa belle action il lui murmure avec des baisers dans le cou :

— Jane, ma chère petite âme, sois toujours bonne comme ce soir... Ne résiste jamais à ton cœur... il est bon ton, cœur. Je l'adore... même quand tu me grondes...

même quand tu me fais pleurer... Mais lorsque tu es comme maintenant, tes lèvres sont plus molles à baiser... tes bras se ferment sur moi comme des ailes d'ange... Jane... c'est meilleur!...

On disait des d'Ombreuse :

— C'est un ménage si parisien...

Par là, on entendait qu'ils étaient pourvus de ces qualités et de ces défauts qui semblent séduisants aux quatre parties du monde.

Elle avait de la grâce, de l'éclat, surtout du mouvement et de la vie. Son enjouement plaisait plus que de l'esprit. Elle disait avec des yeux candides des choses énormes. Et cette licence de parole, accouplée avec un exacte honnêteté, dégageait de sa personne un charme malicieux.

Lui, il avait mangé assez d'argent, possédé assez de femmes à la mode, pour entrer dans le mariage, sans soupçon de niaiserie.

Sa femme lui plaisait infiniment, plus que quantité de maîtresses qu'il avait eues. La dot qu'elle apportait, sans être miraculeuse, avait réparé les brèches de son patrimoine. Grâce à ce mariage, il avait pu conserver son château du Blaisois, et louer à Paris un petit hôtel où ils venaient passer la saison après les chasses.

Son bonheur eût été complet, s'il lui fût survenu un enfant. Mais Geneviève n'entendait point de cette oreille.

A chaque minute d'attendrissement, quand sa robe avait eu du succès au bal, quand elle rentrait de l'Opéra toute vibrante de musique, il présentait sa requête.

— M'aimez-vous?

— Je vous le prouve trop souvent.

— Ces preuves -là ne comptent pas.

— Il faut qu'elles vous suffisent.

Ou encore elle mettait son doigt sur ses lèvres carminées et disait gentiment :

— Patience.

Était-il si pressé de lui gâcher la taille, de faire d'elle un objet ridicule? N'avait-il pas, vingt fois, devant elle, plaisanté les femmes enceintes sur leur masque et leurs petits mantelets? Enfin, il n'y avait point de temps de perdu : ils étaient bien juste mariés depuis quatre années.

Lui songeait que ces années dont elle parlait si gaillardement, avaient pesé double sur ses épaules. Encore sûr de soi-même, il n'était pas sans inquiétudes pour un prochain avenir. A ce moment critique, il n'eût point été fâché de voir sa femme retenue au logis par quelque affaire sérieuse.

Il résolut d'en venir à ses fins, par surprise.

Geneviève souhaitait de souper avec lui, en tête à tête, dans un de ces restaurants de nuit qu'il avait fréquentés autrefois. Il avait résisté à cette fantaisie malséante, répétant d'un air fâché :

— Mais non, ma chère Geneviève*

— Cela m'amuserait tant I

— C'est de la perversité.

Habilement il lui remit ce désir en mémoire, l'irrita, et quand il vit sa curiosité exaspérée, il céda, comme si cette concession lui coûtait. Un soir, après le théâtre, il reprit le chemin oublié des cabinets particuliers. Il comptait sur la bisque, les bourgognes frappés, la trahison du divan rouge, l'odeur d'amour du lieu, pour allumer un feu qui flamberait toute prudence.

Geneviève se grisa très gentiment, dit mille folies, laissa déchirer son corsage. Mais au dernier moment sa pudeur se révolta.

— Non, pas ici, devant ces glaces. Il me semble qu'elles me regardent.

D'Ombreuse dut l'aider à se rajuster. L'étourdissement tomba dans la voiture. Elle avait repris toute sa tête en rentrant au logis.

— C'est le froid du coupé, songea-t-il d'un ton mélancolique. Il ne faudrait pas lui laisser le temps de se reconnaître.

Alors, il recourut aux ouvrages licencieux du xviii® siècle, aux lectures, le soir, au coin

Ui\E ALCOVE 73

du feu, qui empourprent les pommettes.

Devina-t-elle le subterfuge? Ou bien sa frivolité s'incligua-t-elle sérieusement de ce libertinage? Elle l'interrompit, au milieu de sa cure :

— Vous me faites honte, avec vos histoires. Lisez-moi plutôt le dernier discours de réception à l'Académie.

Il pensa qu'elle raillait et fit mélancoliquement :

— Alors, tu ne voudras jamais?

— Voyons, mon ami, causons sérieusement, une bonne fois. Vous voulez un enfant? Où le mettrez-vous?

Il éclata de rire, jugeant qu'elle plaisantait. Mais elle ne badinait point :

— Répondez à ma question.

— Mais, ma chère amie, je le mettrai dans la chambre de sa nourrice I

Elle haussa les épaules :

— Et où la prendrez-vous, cette chambre d'enfant?

— Mais... mais...

— Dans votre atelier, sans doute, car

i-t LES MONDAINS

enfin vous n'imaginez pas que je vais sacrifier mon boudoir, et que je recevrai mes visites dans ma chambre, comme une bourgeoise de la rue Saint-Denis?

Cet argument imprévu désarçonnait d'Ombreuse. Pourtant il se remit vite et déclara :

— Mon Dieu! Geneviève, si vous n'avez pas d'autre difficulté à m'opposer...

— Tranchez -la.

Elle le mettait au pied du mur: il prit une décision violente :

— SoitI nous déménagerons I

— Vous avez un bail...

— Un bail! s'écria-t-il tout à fait exaspéré; je m'en moque, nous sous- louerons!

Elle répondit ironiquement :

— C'est une solution. Mais je vous attends au locataire.

D'Ombreuse se jura qu'il triompherait de sa résistance. Et, le surlendemain, un écriteau en caractères voyants balançait au balcon l'annonce d'un hôtel à louer.

Lorsqu'ils se retrouvèrent à table, en face l'un de l'autre, elle lui dit avec malice :

— Elle a bon air, votre pancarte; mais, à votre place, j'aurais employé des lettres plus grosses.

Puis, comme il ne répondait rien :

— Dites-moi, vous me ferez prévenir les jours où le public sera admis à visiter? Je ne veux pas me trouver à la maison.

Ce fut lui que l'on dérangea. Des passants, des gens de la rue qui n'avaient ni l'envie ni le moyen de louer l'hôtel entraient par curiosité. Ils visitaient l'immeuble de fond en comble. D'autres posaient des questions déplaisantes sur la fosseet sur les égouts. Des peintres, principalement, forçaient la porte de l'atelier. Ils regardaient d'un œil narquois les études de l'amateur, proposaient d'acheter au rabais les rideaux et le poêle, s'informaient s'il tirait bien, si la tuyauterie était neuve.

Le quinzième jour d'Ombreuse n'y tint plus. Il répondit si insolemment à cet interrogatoire que le visiteur interloqué riposta :

— Que diable, monsieur, quand on ne veut pas louer son hôtel, on n'y accroche point d'écriteauî

Il cria, blême de rage :

— Emportez-le, je vous le donne.

Dans l'accès de sa colère, il fit arracher l'affiche, puis descendit dans sa chambre, où il se mit au lit sous prétexte de migraine.

Ce jour -là, Geneviève dînait sans lui chez madame de Loyaumont. Avant de sortir, elle lui apporta une tasse de thé. Elle était décolletée, les bras nus.

Elle se pencha sur l'oreiller, lui mit les bras autour du cou, et, si gentiment, qu'il sentit fondre sa colère, elle demanda :

— Est-ce bien de la migraine que vous souffrez?... Vous êtes sûr?... Ce n'est pas d'un écriteau rentré!

La mine de d'Ombreuse était si déconfite qu'elle se sentit attendrie ;

— Veux-tu que je reste?

Puis, comme il souriait, elle murmura ;

— Vois- tu, je voudrais te faire plaisir, mais l'appartement ne s'y prête pas.

LE RENDEZ-VOUS

LE RENDEZ-VOUS

Le facteur se heurta au comte d'Ombreuse, botté jusqu'aux genoux, pour une chasse au marais.

L'homme présenta un paquet de journaux avec des brochures et des lettres. Presque toutes venaient pour madame d'Ombreuse.

Le mari les fit glisser entre ses doigts. Déjà il tendait le courrier à un valet, quand ses regards tombèrent sur une adresse à son nom. Elle était tracée d'une écriture tremblante.

Il pensa :

— C'est quelque pauvre.

Et il déchira l'enveloppe.

C'était une lettre anonyme.

D'Ombreuse parcourut le billet; puis il l'enfonça dans la poche de son veston de chasse et dit au garde :

— Chevillard, nous ne sortirons pas ce matin.

Remonté dans sa chambre, d'Ombreuse arracha la lettre de son veston, et, une seconde fois, il lut avec lenteur.

L'anonyme disait :

« Si vous avez la curiosité, un de ces matins, de suivre la comtesse dans sa promenade à cheval, vous verrez venir audevant d'elle un cavalier qui ressemble furieusement au jeune de Téramont. Il chevauche dans les petits sentiers bien près de l'amazone. »

D'Ombreuse jeta la lettre au feu, puis il s'adossa à la cheminée pour réfléchir.

— Sûrement, se dit-il, Geneviève est encore irréprochable, mais voilà! Elle n'a pas d'enfant pour l'occuper, et l'écart de nos âges croît tous les ans. J'ai bon pied, bon

LE RENDEZ-VOUS 8i

œil, les épaules larges, les reins plus solides qu un tas de freluquets de nos amis qui me demandent grâce quand je les emmène à la chasse ; seulement, je ne suis plus jeune. J'ai l'esprit trop rassis... puis je suis peutêtre un peu égoïste. Dès l'aurore, je pars à la chasse; je rentre à midi trop affamé pour parler; tout le jour, je m'occupe de mes affaires; au coucher du soleil, je retourne à l'affût; le soir, après ma partie d'échecs, je me couche de bonne heure. Cela n'est pas bien divertissant pour une jeune femme. Je réformerai tout cela. Je vais proposer un voyage à Geneviève. Mais il faut courir au plus pressé, démasquer le petit jeune homme et le dégoûter de chasser sur mes terres.

Là-dessus, il sonna son valet de chambre et dit :

— Apportez-moi mes habits de cheval.

A quelle heure la comtesse monte-t-elle ?

Le domestique répondit :

— A dix heures.

...A dix heures le mari attendait sur le perron. Au bas des marches, un valet

tenait en main la jument de madame d'Ombreuse.

C'était un pur sang en miniature, une bête frissonnante, avec des oreilles toujours dressées, des narines battantes comme des ailes de chauve-souris. Elle tourna légèrement la tête au moment où des pas sortirent du vestibule, et de ses yeux à fleur de tête elle regarda son amazone.

Madame d'Ombreuse aperçut son mari et ne retint pas un mouvement de surprise.

— Gomment! fit-elle. Je vous croyais au marais.

Il dit tranquillement.

— J'ai changé d'avis, Geneviève, je veux monter votre jument. Elle n'est pas mise.

Et, comme la jeune femme le regardait avec des yeux un peu inquiets, il ajouta :

— Ne vous ôtes-vous pas plainte hier qu'elle vous avait emballée pendant une lieue? Vous êtes rentrée tout essoufflée, toute rouge.

Il n'y avait aucune ironie dans la voix de d'Ombreuse, pourtant Geneviève se troubla.

LE RENDEZ-VOUS <S3

— Ce n'est pas sérieux! dit-elle. Vous êtes trop lourd pour Babiole, et je ne cours aucun danger avec elle.

Il secoua la tête :

— Je ne suis pas de votre avis.

Puis, s'adressant au valet, il commanda de mettre sa selle à la jument.

L'ordre était donné d'un ton bref, et la comtesse jugea qu'elle résisterait en vain. Seulement, elle haussa les épaules, et, en rentrant dans le vestibule, elle lança :

— C'est absurde.

Un quart d'heure plus tard, d'Ombreuse descendait au petit galop l'avenue des Châtaigniers.

— Il est sûr, pensa-t-il, qu'ils doivent se rencontrer tous les jours au même endroit. Le domaine est clos de toutes parts, Téramont ne doit point passer par les barrières sous les yeux des gardes, et il ne peut guère sauter le fossé qu'en trois ou quatre places que je connais. Au bas de l'avenue, je laisserai trotter Babiole avec les rênes sur l'encolure. Elle ne se méfie pas, la pauvre

bête, et je gage qu'elle me conduira au rendez-vous.

Il mit la jument au pas.

Et d'abord, de droite à gauche, elle balança la tête, un peu inquiète de sa liberté. Mais comme aucune pression de jambe ne l'avertissait des volontés du cavalier, elle prit son parti. Éternuant, allongeant son pas, au bas de l'avenue, délibérément, elle tourna à gauche.

— C'est cela, se dit d'Ombreuse. J'aurais dû m'en douter ; ils se rencontrent au carrefour des Faisans.

Tout d'un coup, la jument avait pris le trot. Il la laissa faire, pour ne point changer ses habitudes. Mais tout de même il ne voulait pas être éventé, et, quand il fut sûr du chemin, il obligea Babiole à quitter le milieu du sentier pour entrer dans les bruyères et dans les baliveaux.

Il approchait ainsi de la clairière des Faisans quand, soudain, à cent mètres devant soi, il entendit le galop d'un cheval.

Tout en marchant, sans se découvrir, il se

LE RENDEZ-VOUS

pencha hors du taillis et il reconnut le cavalier qui s'approchait.

C'était bien le petit de Téramont.

Monocle à l'œil, il montait un cheval irlandais avec une lisse en tête qui s'enlevait toute blanche sur la chaleur du poil.

— Une bonne cible, fit d'Ombreuse qui riait en soi-même.

Téramont venait de s'arrêter au milieu de la clairière. Aussitôt son cheval hennit.

— A toi. Babiole.

La jument bondit hors du fossé et les deux hommes se trouvèrent en présence l'un de l'autre.

Téramont eut un haut-le-corps en arrière. Abasourdi, il allait saluer, mais l'autre l'interpella :

— Bonjour, jeune homme... ce n'est pas moi que vous attendiez?... A vous?

D'Ombreuse étendit le bras, et Téramont sentit son cheval s'affaisser brusquement, les quatre jambes à la fois, en même temps qu'une détonation lui emplissait les oreilles.

Il se dégagea de ses étriers, bondit sur ses bottes, et cria :

— Monsieur I...

Mais déjà le marquis était sur lui, et du haut de sa selle il le contemplait d'un air ironique.

— Dites-moi donc, Téramont, je crois que j'ai fait mouche? Quel malheur! un si beau cheval! Frappé en tête! Et qu'allez-vous faire maintenant, mon ami? Rentrer à pied, avec vos bottes? c'est fâcheux pour un cavalier. Au moins ne prenez pas la peine de sauter la haie. Sortez par la barrière, et ne vous préoccupez pas de votre cheval, je vous l'enverrai ce soir dans un tombereau.

« MON GRAND FILSÎ

C'était la femme enfant. Du matin au soir, elle riait. Non pas seulement pour montrer ses dents, mais parce que la vie l'amusait. Est-ce que tous les hommes ne lui faisaient pas la cour ? Dès qu'elle entrait, ils venaient former le cercle autour d'elle. Tous, d'ailleurs, ils emportaient quelque bribe d'encouragement : un coup d'œil, un frôlement de petite main, un mot qui flattait leur amour-propre. Pourtant, depuis huit ans que madame d'Ombreuse était veuve, jamais elle n'avait payé ses dettes. A la dernière minute, quelque talisman la pro-

tégeait contre les entreprises de ses amoureux. C'était une moue d'enfant, une fâcherie avec des larmes qui, tout d'un coup, bouleversait sa figure. Et les hommes s'arrêtaient devant cette innocente douleur, honteux de leur fatuité.

Ils disaient d'elle :

« Geneviève ne sait pas qu'elle s'engage. C'est une enfant. »

Ce mot-là irritait prodigieusement les amies de madame d'Ombreuse, toutes sceptiques sur la sincérité de cette comédie. Elles répétaient dans les coins avec des nervosités d'éventail :

— Une enfant?... Geneviève s'est mariée très jeune... c'est entendu... Le comte d'Ombreuse était assez usé pour aimer les fillettes. Mais enfin Geneviève a un fils. Demandez-lui donc quel âge il a, ce petit d'Ombreuse, dont elle parle toujours et qu'elle ne nous montre jamais ?

Certes, elle en parlait. A tout propos. Aussitôt, elle prenait un air de profondeur qui donnait à son visage une grâce nouvelle.

— Mon fils... mon grand filsl...

Et sans doute pour montrer comme il était grand, elle tirait im médaillon de son corsage. On voyait un enfant de quatre ans avec des cheveux blonds, un col marin, un visage d'une distinction délicate, un peu triste.

Geneviève adorait cette peinture. Elle la baisait le soir, avant de se mettre au lit. Elle lui parlait, le matin, à son réveil:

— Bonjour, René...

Dans le fait, René d'Ombreuse était plus près de ses dix ans que de ses dents de lait. Une minute sérieuse pour un garçon ! La vie commence. Il faut songer aux études. C'était pour cela sans doute que Geneviève voyageait toujours sans son fils Gomment eût-elle pu l'emmener dans ses perpétuels déplacements: aujourd'hui à Pau ou à Nice, demain dans le Blaisois pour une chasse, après -demain à Paris pour une première, ou à Londres pour une fête de la saison ?

Alors madame d'Ombreuse s'était sacri-

fiée. Elle avait placé René tout à fait en pension. Non pas chez les Pères : ils détrônent les parents dans le cœur des fils, et elle voulait que ce petit homme l'adorât, comme les autres. Elle s'était mise en quête d'une de ces institutions à grand jardin, où l'on garde les enfants pensionnaires pendant douze mois de l'année.

René avait quelque penchant à se dissiper dans les jeux Geneviève disait de lui en riant :

— Vous savez, il est comme les chevaux de haute école : ils oublient toute leur leçon si on les sort du manège.

Cette heureuse comparaison rassurait tout à fait la jeune mère sur la rigidité de sa décision, car elle faisait honneur à la race de René et à ses instincts fringants.

D'ailleurs, elle ne l'avait pas condamné à la prison perpétuelle. Tous les ans, au début d'août, elle lui consacrait quinze jours : deux grandes semaines. Ils fuyaient Paris comme des amoureux. Ils allaient cacher leur bonheur à Fontainebleau, dans quelque

« MON GRAND FILS » 'Jd

chalet. Et, comme elle était coquette pour son grand fils I Le matin, ils sortaient à cheval, sous les arbres ; le soir, elle faisait des toilettes fraîches.

Elle lui demandait :

— Tu me trouves jolie, comme ça?

Elle avait des frissons quand il la baisait, dans le cou, avec une tendresse éperdue.

Mais tout prend fin. Les quinze jours passaient vite. Donc, au cœur d'août, elle le ramenait dans la poussière de Paris, au fond des Batignolles. Chaque fois, c'était un déchirement, ces adieux sur le seuil de la pension. Elle trempait de larmes toutes chaudes son petit mouchoir de dentelles. Mais tout de même, elle se dominait. Elle trouvait des paroles sérieuses, — des paroles de mère :

— Courage, mon chéri I tout le monde a ses devoirs... Toi, tes livres... moi, le monde.

... Elle prenait les bains à Trouville, heureuse de ses succès et de la jalousie des

femmes, quand, un matin de septembre, une lettre la terrifia.

Elle venait de Paris, du professeur de René. Il écrivait :

« Madame, il est de mon devoir de vous apprendre une nouvelle douloureuse. Hier, votre fils s'est battu avec un de ses camarades. Il lui a fait deux blessures avec un grattoir. L'autre a riposté par des coups de canif. Le médecin dit que tout cela n'aura pas de suite. Mais René est couché avec la fièvre et son exaltation m'inquiète... »

La nuit tombait, ce soir-là même, quand un fiacre la déposa devant l'institution des Batignolles.

Pendant la route, elle avait pleuré et souffert. Quelque chose était né en elle. Une seule fois dans sa vie, elle se souvenait d'avoir éprouvé un trouble pareil..., oui, aux débuts de son mariage, le premier jour où René avait remué dans sa ceinture. Et maintenant, au seuil de cette chambre, elle avait honte. Non plus la honte affreuse du matin, quand elle avait lu la lettre et qu'elle s'était dit :

— Mon fils est un assassin I mon Dieu ! C'était une honte sur elle-même, qui ne

la brûlait pas, mais bien plutôt la rafraîchissait. Et ce fut avec un sanglot, d'où la contrition effaçait le reproche, qu'elle murmura en entrant :

— Renél...

Il était allongé dans son lit, immobile. Dans les demi-ténèbres, à la lueur de la veilleuse, elle vit que ses yeux brillaient. D'un mouvement de cils, il la pria de s'asseoir à son chevet. Puis, quand ils furent seuls :

— Avant de m'embrasser, maman, écoutemoi.

Sa voix était étranglée, mais surtout par l'angoisse.

— Voilà, dit-il. On avait fini de dîner, nous étions seuls, tous les trois, dans l'étude : moi, Martinez, le mulâtre, et Jean Mercy. Tout d'un coup, Martinez demande : « Pourquoi est-ce qu'on nous laisse à la pension, quand tous les autres camarades vont passer les vacances chez eux? Ma mère m'a dit

qu'elle voulait que je fasse des progrès I Si elle s'imagine que je suis dupe I Elle vient me voir ici, de temps en temps, en hiver, avec une espèce d'escogriffe qui a des œillets blancs à la boutonnière. Il la console, pendant que mon père est à la Martinique. Et comme en été ils font des parties, je les gênerais. » — « Moi, a dit Jean Mercy, c'est à peu près la même chose. Ma mère a des hommes plein sa maison. Vous avez bien vu son nom dans les journaux? La Jane des Jeannes? Elle se fait appeler comme cela. Tant que j'ai été petit, elle m'a gardé. Je décorais le strapontin de sa Victoria. Mais maintenant que j'ai des pantalons longs, elle me cache... Je la vieillis, cette pauvre femme, et ça nuit à ses afTaires. » — Je ne peux pas te dire, maman, comme ils me faisaient horreur. Tout mon sang m'est monté dans la figure quand Martinez m'a dit: — « Et toi, d'Ombreuse, pourquoi est-ce que ta mère te remise ici pendant les vacances? » Je ne pouvais pas leur permettre de parler de toi, ma chère maman.

J'ai répondu : — « Parce que je le lui ai demandé. » Mais alors ils ont éclaté de rire, Mercy m'a crié : — « Est-ce que tu mens ou est-ce que tu es bête? » Et Martinez a dit: — « Ta mère, mon vieux, elle cotillonne comme les autres. » Ma chère maman, tu ne peux pas comprendre ces choses-là, mais moi je suis un homme. Je savais bien tout ce qu'ils voulaient dire. J'avais mon grattoir à la main, j'ai sauté par-dessus la table. J'ai pris Martinez par sa cravate... et puis...

Un gémissement de la jeune femme, appuyée à Toreiller, arrêta René.

Oubliant sa blessure, il se souleva sur le coude :

— Maman ! qu'est-ce que tu as ?

Les yeux de Geneviève étaient clos, et sur sa bouche errait comme un souffle de pâmoison :

— Ohl mon petit... mon petit I...

Au coin de l'avenue Rembrandt, Guy de Marmonde salua une jeune femme au passage, et Darcelles qui lui donnait le bras se retourna pour la regarder.

C'était une personne assez étrange, sans âge précis. Des cheveux ondulés et couverts d'un peu de poudre, ne la vieillissaient pas.

Elle marchait vite, très svelte, vêtue d'une robe noire qui n'était pas du deuil, avec un chapeau de feutre presque masculin, où tremblaient des plumes de faisan.

Darcelles vit qu'un flot de sang était monté

dans le visage d'ordinaire si flegmatique de son ami. 11 demanda :

— Quelle est cette personne ?

— C'est, dit Marmonde, mademoiselle de Maucroix, la seule femme que j'aie jamais songé à épouser dans ma vie.

Darcelles avait entendu parler des Maucroix par des amis communs. Il savait que le frère et la sœur vivaient ensemble, retirés du monde, presque toute l'année, dans leurs terres du pays de Gaux. Ils n'y recevaient guère que des amis passionnés, comme eux, pour le cheval et pour la chasse. C'était ce goût qui, sans doute, avait rapproché Guy de mademoiselle de Maucroix.

Et il dit à Marmonde avec un sourire :

— Vous vous êtes aimés en Saint-Hubert? Mais la mâle figure de Guy ne s'égaya

pas. Il était pâle maintenant, de cette pâleur spéciale des gens de plein air, qui laisse des marbrures sur la face.

Il fit avec un soupir :

— Comme tu dis I Mademoiselle de Maucroix allait sur ses vingt-huit ans. C'était

bien Tamazone la plus hardie que j*aie vue, et d'un cœur à la chasse ! Je crois qu'elle nous aurait lassés tous. Je venais courir le cerf chez eux, tous les hivers. Maucroix m'accueillait bien, et, certainement, sa sœur était charmante pour moi. Avec une femme comme elle, je n'aurais eu rien à changer à mes habitudes. J'aurais pu parler des choses que je sais et que j'aime.

» Pourtant je fus trois ans à me décider.

» Je m'expliquai un matin de décembre, que nous chevauchions, en tête à tête, dans une allée du bois de Frileuse. Je la vois d'ici, cette avenue, avec le gros châtaignier que j'avais assigné comme dernier terme à mes hésitations. Elle avait commencé par sourire gentiment de mes galanteries ; mais, quand je lui dis la chose toute crue, sa figure se figea. Elle détourna les yeux sans me répondre.

» Nous fîmes ainsi près de deux cents mètres, en silence, dans l'allée toute droite. Nous passions sur des terres de bruyères, et

les sabots de nos chevaux heurtaient, très sonores, le sol gelé.

» Le cœur me saignait. Je finis par lui dire :

» — Est-ce que je vous ai fâchée?

» Alors elle secoua la tête, et, tournant sa figure de mon côté, elle me regarda bien dans les yeux :

» — Guy, fit-elle, je voudrais vous dire oui, mais ça ne se peut pas... Promettez-moi que vous ne me reparlerez jamais de cela. Voulez-vous que nous galopions...

» Nous enlevâmes nos chevaux. Elle allait si vite que j'avais peine à la suivre. Au bout d'un quart d'heure, sa bête était blanche d'écume. Je la priai de s'arrêter, mais elle ne me répondit pas. Elle était folle de vitesse. Elle avait l'air de fuir quelque chose. Elle me mena de ce train-là jusqu'au château, et, comme je l'aidais à descendre de cheval, je vis que des larmes avaient gelé contre sa voilette.

* Au déjeuner, elle ne parut pas. Le soir, on me pria de monter dans sa chambre. Je la trouvai, étendue sur une chaise longue.

» Elle me fit signe de m'asseoir à côté d'elle et dit :

» — Mon ami, j'ai réfléchi. Il ne doit pas subsister de secret entre des honnêtes gens comme nous. Il faut que vous sachiez le mien... Vous voyez ce portrait.

» Elle me montra la photographie d'un jeune homme, presque un enfant. Je la lui rendis et elle continua :

» — Pauvre Hervé I C'était un de nos voisins de château. Il avait dix-huit ans quand la guerre a éclaté, avec l'Allemagne. Moi j'allais sur seize. Nous nous aimions comme des enfants. Quand il fut décidé qu'il s'enrôlerait dans une compagnie de francs-tireurs, on nous fiança. Je lui écrivais de temps en temps à de vagues adresses. Il ne me répondait guère. Sa compagnie était composée de garçons braves comme lui. Il se battait tous les jours. Un matin je reçus cette lettre, la dernière... »

De nouveau, Marmonde s'arrêta de parler. Il semblait avoir oublié la présence de son ami, tout entier dans ses souvenirs.

lOG LES MONDAINS

Soudain, il mit la main sur le bras de Darcelles.

— Je lus la lettre qu'elle m'avait tendue, puis je la lui rendis.

» — Vous voyez, me dit-elle avec tristesse, ça ne se peut pas.

» Je me levai, je lui baisai la main, et elle ajouta :

» — Adieu, mon ami.

» Je partis le soir même. Il y a dix ans de cela. C'est la première fois que je la rencontre.

Les deux hommes avaient recommencé de marcher à côté l'un de l'autre. Et, comme Marmonde ne parlait plus, Darcelles fit timidement :

— Eh bien, que disait cette lettre?

Guy se toucha le front.

— Au fait. .. C'est vrai... Voici ce qui s'était passé : Le fiancé de mademoiselle de Maucroix et ses camarades s'étaient fortifiés dans un village, aux environs de Ba paume. Ils tinrent deux jours ; mais, quand ils voulurent battre en retraite, il était trop tard, les Prussiens les avaient cernés. On avait fait connaître

LE FRANC-TIUEUR 107

d'avance que tous les irrégulieis pris en armes seraient poussés au mur.

» Hervé s'était caché dans une grange, où des paysans lui avaient apporté de vieux effets pour se déguiser. Il espérait passer à travers les lignes prussiennes, grâce à sa jeunesse. Il venait de dépouiller son uniforme de franc-tireur, et il allait l'enterrer avec ses armes. Mais, au moment d'enfouir son portefeuille avec le reste, le cœur lui manqua.

» Dedans il y avait une lettre de sa fiancée. Mademoiselle de Maucroix écrivait, j'ai retenu sa phrase : « Courage, mon cher Hervé, » vous savez que je vous aime et que je vous » attends, et si c'était la volonté de Dieu, » je vous attendrais jusqu'au bout de ma » vie. » n avait jeté son portefeuille à ses pieds, tous ces petits souvenirs qu'un soldat en campagne garde sur son cœur. Mais cette lettre-là, vraiment, il ne pouvait pas s'en défaire. H la cousit dans sa blouse et il se mit en route.

» Les Allemands étaient enragés d'avoir été tenus si longtemps en échec par une

poignée d'hommes. Ils gardaient étroitement leurs lignes. Hervé fut arrêté. On le fouilla minutieusement, on trouva la lettre.

» Elle ne laissait pas de doute. Elle le condamnait à mort. L'officier qui commandait le peloton des exécutions était par hasard un homme bien élevé. Il vit à qui il avait affaire et dit à Hervé :

» — Monsieur, si vous avez quelques dispositions à prendre, quelque lettre à envoyer, je puis vous donner un quart d'heure de sursis.

» Hervé remercia et il écrivit à sa fiancée.

» Sous la même enveloppe, il lui envoya deux lettres. Ce mot qu'on me fit lire et ce billet d'amour qui l'avait perdu.

» Mademoiselle de Maucroix veut rester fidèle à ce souvenir. Ce n'est pas moi qui la blâme.

Marmonde poussa un soupir, puis il ajouta :

— C'est égal, la balle qui a frappé cet enfant a détruit trois vies...

— Voyons, Barker, votre impression toute franche?

— Excellente, monsieur le comte...

Cela fut dit avec un aplomb anglais, une pesanteur de poings prêts à la boxe. M. de Loyaumont eut un geste noble, qui signifiait : « La chance sait ce qu'elle me doit. » Cependant sa nervosité continua de se trahir par le supplice qu'il imposait au cordon de son monocle, roulé entre ses doigts jusqu'à la convulsion.

C'était la veille du Grand-Prix et, malgré la confiance de son entraîneur, le sportsman

se sentait mal à son aise. Sûrement Jaguar était une bête admirable. Il avait montré à Chantilly ce que l'on pouvait attendre de sa foulée. Si un pareil cheval ne prenait pas la tête, dès le départ, pour la garder jusqu'au poteau d'arrivée, il valait mieux déposer ses couleurs et vendre son écurie. Mais le champ de courses a d'étranges surprises I Et M. de Loyaumont, embarqué dans l'inquiétude, fronça ses sourcils aristocratiques au bruit d'un coup léger frappé à la porte du fumoir.

— Qu'est-ce que c'est, Firmin?

— Madame fait dire à monsieur le comte que M. Bérard a été fort indisposé cette nuit.

Les nobles sourcils de M. de Loyaumont se rejoignirent tout à fait. Il déclara ;

— Il faut que j'aille voir le cheval. Je monterai ensuite chez M. Bérard, avant déjeuner...

Il ne prononça pas un mot de plus, par mépris de la valetaille, mais vraiment il était tout à fait agacé. Quand il avait épousé

la nièce de ce M. Bérard, c'était sous la condition de ne point fréquenter l'oncle. Et voilà que ce négociant, avec l'aplomb des millionnaires, se permettait d'être malade chez celui que — fort impertinemment — il appelait son « gendre » !

Il ne fallait rien moins que l'excellente condition où se trouvait Jaguar pour rendre à M. de Loyaumont toute sa belle humeur. La croupe du cheval était peut-être bien un peu fuyante, les flancs trop larges malgré l'entraînement. Mais les muscles faisaient saillie sous un fdet de veines dont on suivait la capricieuse géographie à travers une peau satinée et douce à la main.

Au moment où M. de Loyaumont entrait dans le box faiblement éclairé, Jaguar tourna la tête vers la porte. Comme pour mordre, il avança sa tête enfermée dans une muselière, puis il piétina la paille de ses pieds de devant. M. de Loyaumont lui passa la main sur le cou, avec un plaisir presque voluptueux. Et, de fait, l'homme et la bête se ressemblaient. La race apparaissait chez l'un

comme chez l'autre, dans la maigreur énergique, dans l'aisance des mouvements, dans la finesse des attaches.

M. de Loyaumont passa le reste de la matinée à causer avec les gens d'écurie, à se faire conter les potins des jockeys et les bruits qui couraient sur les adversaires de Jaguar.

Il avait si bien oublié l'indisposition de l'oncle Bérard qu'il ne put retenir un hautle-corps, lorsque au seuil de l'hôtel, Firmin lui dit sans préparation :

— Monsieur le comte, c'est une apoplexie I

Le malade était étendu dans un grand lit à baldaquin. Ses cheveux d'argent, rasés sur une tête toute ronde, et aussi l'éclat des draps, faisaient paraître la figure encore plus violacée. On avait largement ouvert le col de la chemise, et l'échancrure du linge montrait un cou tassé. Le ventre proéminent soulevait les draps comme un édredon; les mains étaient posées dessus, inertes. L'agonie du négociant semblait dépaysée dans ce lit à colonnes. Aux murs, des portraits de

gentilshommes, poudrés, en habit rouge, en uniforme, la main sur des gardes d'épée, regardaient mourir ce gros homme dans leurs meubles, avec une nuance de dégoût. Une moue toute pareille abaissait la bouche de M. de Loyaumont, quand, du bout des dents, il demanda au médecin :

— Une indigestion, n'est-ce pas?

Mais le docteur secoua la tête. Il avait essayé tous les révulsifs, les sinapismes, les sangsues, les lavements, Témétiquc. Rien n'y avait fait. M. Bérard semblait condamné. C'était un cas foudroyant.

M. de Loyaumont saisit le médecin par le bras.

— Impossible I mon cheval court aprèsdemain... Et je ne veux pas le retirer.

L'homme de l'art eut un geste d'impuissance. Mais M. de Loyaumont n'était pas d'humeur à accepter une solution si contraire à ses volontés.

Il répliqua d'un ton décidé :

— Vous me répondez de votre malade, docteur.

ii6 LES MONDAINS

Et il descendit chez la comtesse.

Il la trouva en conférence avec sa couturière. Mais il était si énervé qu'il ne prit pas garde à la présence d'une étrangère, et, croisant les bras :

— Vous savez la farce que votre oncle nous joue?

Madame de Loyaumont était aussi agacée que son mari. Elle répondit avec aigreur :

— Gela ne m'amuse pas plus que vous.

Ma robe est prête, et l'on vient de m'en-

voyer mon chapeau, une merveille.

Ces préoccupations égoïstes achevèrent d'irriter M. de Loyaumont. Il fit :

— C'est toute l'humeur que ce contretemps vous donne ?

— Vous voulez que je crie?

— Je veux que vous vous indigniez I... Un pareil manque de tacti... Choisir ma maison... Et cette semaine... cette datel...

M. de Loyaumont ne se contenait plus; il pn^ommcla entre ses dents :

— ...Ces manants!

Et il sortit en claquant les portes.

LES CONVENANCES iH

Le négociant mourut, le soir, à six heures, sans avoir retrouvé sa connaissance. Mais les héritiers étaient sans inquiétude sur ses dispositions testamentaires. Le bonhomme avait recueilli sa nièce presque au berceau. Il avait fait élever l'orpheline dans un couvent, avec les filles de la noblesse. Toute sa vie, il avait travaillé pour lui amasser une dot, puis des rentes. Il n'avait presque pas souffert de son ingratitude. Cela lui suffisait d'être la marche basse, la fondation du monumental escalier par où « son Hélène » était montée à la fortune. Et maintenant il avait dans la mort, malgré la surprise de sa fin, le calme de ceux qui, n'ayant point vécu pour eux-mêmes, quittent la vie sans regret.

En rentrant pour le dîner, M. de Loyaumont trouva Barker dans l'antichambre.

Tout de suite, il se troubla :

— Il est arrivé un malheur à Jaguar?

— Non, monsieur le comte.

— Alors?

— C'est l'oncle de madame qui est décédé. Malgré l'empire qu'il avait sur soi-même,

M. de Loyaumont s'engouffra comme un coup de vent dans l'appartement de sa femme.

— Eh bien! dit-il, ça y esti

Madame de. Loyaumont passa sur ses yeux un petit chiffon de dentelle :

— Il ne faut pas, dit-elle, que cela empêche votre cheval de courir. Mon oncle ne l'aurait pas permis.

Loyaumont haussa les épaules :

— Je me moque de sa permission et je ne lui ai jamais demandé des leçons de convenance !

Il avait sur le bout de la langue : « A vous non plus!... » Mais il se contint, par habitude d'éducation. Madame de Loyaumont ne se tint pas pour battue :

— Voyons, fit-elle, mon oncle n'allait pas dans le monde... Aucun de nos amis ne le connaissait... Est-ce qu'il ne suffirait pas que, vous et moi, nous nous abstenions de paraître, dimanche, sur le champ de courses?

Loyaumont ricana :

— Et que mon jockey mette un crêpe à sa casaque, n'est-ce pas? un brassard de collégien.

Et comme la jeune femme objectait qu'elle avait vu le petit de Téramont courir le cerf peu après la mort de sa mère, le sportsman s'emporta tout à fait:

— Chasser est très deuil... et ce sont des convenances que vous devriez connaître! Ma parole d'honneur!... je vous croyais plus éducable !

Elle dit d'un ton froissé :

— Alors, que décidez-vous?

Sans répondre, M. de Loyaumont pressa la sonnette électrique. Il dit au maître d'hôtel :

— Envoyez-moi le cuisinier. Qu'il monte comme il est.

Le maître -queux parut dans ses vêtements blancs, et M. de Loyaumont demanda :

— Casimir, ètes-vous organisé pour me conserver une très grosse pièce dans la glace?

— Une grosse pièce, monsieur le Comte?

— Oui, un sanglier... un ours?...

Le cuisinier hésita :

— La semaine dernière, dit-il, j'ai perdu une belle alose. Il est vrai que la chaleur a diminué ; on pourrait essayer, monsieur le comte.

Un léger abaissement de menton indiqua que le maître était satisfait de cette bonne volonté. Il dit avec aisance :

— Voici de quoi il s'agit : l'oncle de madame la comtesse vient de mourir subitement. Si la nouvelle était connue avant dimanche soir, mon écurie ne pourrait pas courir. Installez une glacière dans l'ancienne remise et tâchez de conserver le corps. C'est entendu, n'est-ce pas? Et, maintenant, encore un mot. Vous le savez, je suis libéral. Avant comme après, je compte sur vous pour arrêter la langue de mes gens.

Un sourire de complicité passa sur les lèvres du chef. Il répondit avec la déférence nécessaire :

— Monsieur le comte peut être tranquille... Tout le monde, dans la maison, a mis de

l'argent sur le cheval.

(fhagments du journal de madame d'ombreuse)

FRAGMENTS DU JOURNAL DE MADAME d'OMBREUSE)

Je suis allée aujourd'hui, pour la première fois, aux combats de taureaux. C'est Hélène de Loyaumont qui m'a conduite à ce spectacle. C'a été presque un enlèvement. Après le déjeuner, elle est venue me chercher avec sa Victoria. Je ne savais pas trop où elle me conduisait. Nous roulions déjà dans la voiture, quand elle a tiré de sa poche le coupon de loge.

Il paraît que ma conduite est jugée déraisonnable par Hélène et par toutes ses amies. Une veuve de vingt-huit ans ne doit pas s'absorber comme je fais dans ses

devoirs maternels. Enfin c'est trop braver l'opinion que de n'avoir même pas un flirt officiel.

Pourtant j'aimerais mieux demeurer libre que de m'embarrasser d'une liaison comme celle où Hélène est prisonnière.

Nous n'étions pas assises dans la loge depuis dix minutes, quand Darcelles est venu troubler notre tête-à-tète.

Qui l'avait averti?

Hélène s'est fâchée :

— Alors vous me surveillez?

Il a bredouillé piteusement :

— Mais non... Je vous assure... je suis venu ici par hasard...

Et il s'est installé, sans s'apercevoir que trois ou quatre jumelles se tournaient de notre côté, et que cette curiosité était désagréable à Hélène. Du reste, nous n'avons plus échangé une parole pendant toute la course. Hélène tournait la tète vers nos voisins. Darcelles était assis derrière nous, luisant du chapeau aux bottines, la figure silencieuse, les moustaches en croc. Moi, je

feignais de m'intéresser à la course. Je me disais tout bas :

— Évidemment il est très bien, ce Darcelles. Il a de la tournure, il n'est ni plus sot ni plus égoïste que ses camarades de cercle. Quel ennui pourtant d'être aimée par un pareil homme !

J'en étais là quand soudain le public a jeté un cri. Autour de nous, dans les loges, sur les banquettes, on se levait en tumulte. Le taureau venait de culbuter un picador, et, par terre il le poussait avec son mufle. Je me suis levée comme tout le monde. Je me penchais en avant, pour mieux voir.

Dans mon dos, un cri plus perçant que les autres m'a fait retourner.

Contre notre loge, il y avait une femme debout, une brune, avec une cocarde à son chignon et une corbeille à son cou, suspendue par un ruban rouge et jaune. Darcelles lui avait acheté deux éventails de papier et elle était restée appuyée à la porte de notre loge. L'expression de ce visage me terrifia. C'était le masque même de l'horreur. Le cri

avait laissé sa bouche entr'ouverte. Tout d'un coup elle lança un baiser à l'homme qu'on emportait, comme si elle lui jetait son cœur dans la piste.

Toute la journée, entre mon livre et ma lecture j'ai revu cette figure de femme.

Vraiment l'homme qu'elle aimait était un animal superbe, aussi beau que ce petit taureau andalous qui l'a roulé dans le sable. Et que de prouesses avant cette chute ! Nous autres femmes nous aimons tous les courages, surtout ceux où la force physique a sa part, comme dans le cas du marin et du soldat. Mais nous ne sommes jamais les témoins de ces actes de vaillance. Tout cela se passe hors de nous, dans un lointain d'espace qui est comme le recul de l'histoire. Elles doivent être autrement violentes les émotions de cette femme qui aime un torero, qui le voit batailler, triompher, tomber sous ses yeux, avec l'immédiate sanction do l'émotion du public, entre la gloire et les

sifflets. Elles sont pâles auprès de ces amours, les bouderies de Darcelles et d'Hélène !

Je donnerais beaucoup, pour que le cœur de cette marchande d'éventails battît une minute dans ma poitrine.

15 juillet.

Pourquoi ne connaîtrais-je pas, moi aussi, ces émotions-là? Pourquoi n'aimerais-je pas un torero, exprès pour savourer l'angoisse de son duel avec la bête? Je ne suis pas romanesque. Je sais bien que là, près de moi, dans mon boudoir, dépouillé de sa cotte d'or et de sa cape, cet Espagnol de cirque aura l'air d'un homme d'écurie. Je n'aurai point de désillusion, et si je peux surmonter ma répugnance, qui sait? peut-être je goûterai dans cet amour un bonheur inconnu.

En somme, tous les hommes sont les mêmes au sortir de l'eau fraîche et ces toreros me semblent très soigneux de leur corps. Que leur manque-t-il? Ils ne sont pas bien élevés, ils ne marchent pas, ils ne s'asseoient

pas, ils ne parlent pas, ils n'enveloppent pas l'expression de leur désir dans ces formes qui me paraissent chez Darcelles et ses pareils un mérite tout à fait négligeable. Puisque j'attache à cette convention si peu de prix, ne pourrais-je pas m'en affranchir, une fois, par hasard ?

... Oh I cette figure de femme qui me hante...

19 juillet.

Cette après-midi, je suis retournée à la course. J'ai fait mon choix. Je l'ai distingué pour la simplicité de ses gestes. 11 oublie que le public le regarde. Il est tout seul avec le taureau. Il se bat en duel. Il estime son ennemi. Après sa passe, il va s'asseoir sur le banc intérieur de la palissade. Il laisse son valet ramasser les fleurs et les cigares. Il salue la foule sans fixer personne. Il n'envoie ni œillades ni baisers.

En rentrant, je lui ai écrit. Viendra-t-il? J'ai une folle envie et comme une angoisse de le voir paraître.

Il est venu. Nous avons causé une grande heure en tête à tête. Je n'ai pas souffert de sa présence comme je le craignais. Il ne m'a pas fait l'elïet d'un homme d'écurie, mais bien plutôt d'un ecclésiastique, tout ensemble humble d'origine et gonflé de son sacerdoce. Il a eu cette politesse ou cet orgueil d'attendre une indication de ma part avant de risquer une parole de galanterie. Nous avons causé de son métier. 11 en a parlé avec tendresse et aussi avec une éloquence sombre. Il m'a dit du mal d'un de ses camarades qui est la coqueluche de Madrid. 11 a déclaré gravement que c'est fini de l'art si le caprice brillant d'un artiste vaut mieux que la tradition et les règles.

Je l'écoutais parler avec une espèce de joie mêlée d'inquiétude, dans l'angoisse de ce qu'il dirait après cela. L'aisance un peu spéciale de ses manières indiquait suffisamment qu'une aventure de ce genre n'était pas nouvelle pour lui. On ne pouvait pas dire que

la tatuité blessât dans ses paroles et dans ses allures. Mais je le sentais placé vis-à-vis de moi sur un terrain d'égalité parfaite. Il ne faisait nul effort pour prendre ce ton, ces façons soumises qui sont toute la politesse masculine et dont les hommes ne sortent que pour afficher leur domination.

J'étais préparée à trouver dans cet Espagnol des vanités de cabotin. Je n'aurais pas été choquée d'entendre l'histoire de ses conquêtes amoureuses. J'aurais fait crédit à la grossièreté; et voilà que j'étais glacée par ce flegme qui semblait me distinguer à peine de mille autres femmes déjà rencontrées.

Il est sorti comme il était entré. Il ne m'a même pas baisé le bout des doigts. Quand j'ai entendu le roulement de la voiture qui l'emportait, j'ai eu le sentiment d'une immense délivrance, puis, tout de suite après, d'une solitude pleine de larmes.

23 juillet.

J^appartiens à une humanité qui, par les raffinements de l'esprit s'est placée au-dessus

de l'autre, mais qui, sûrement, s'est ^àté le cœur. N'estime-t-elle pas des rites de galanterie, conventionnels et monotones, plus que la tendresse elle-même? Personne de nous n'est dupe de l'artifice; pourtant il nous tyrannise si fort qu'il est devenu l'atmosphère même de notre vie sentimentale, la serre où notre amour végète toute la vie, rabougri, anémié, comme une plante exotique.

...Est-ce que je serais jalouse de cette marchande d'éventails que mon picador est allé rejoindre?

Ce n'est pas son amant que j'envie à cette fille des rues, c'est son amour; — et l'un ne va pas sans l'autre.

Los gens bien informés disaient :

— Mais non. . . je vous assure. . . Il n'y a rien entre Marmonde et madame d'Ombreuse...

des galanteries et des coquetteries... tout au plus... Geneviève est si singulière!

Aussi bien, comme la jeune femme était jolie, riche, veuve, pas dévote et tout à fait libre, on n'imaginait point pourquoi elle résistait aux assiduités de Guy.

La certitude d'avoir fixé ce coureur de femmes ne lui donnait point de vanité. Elle l'accueillait comme ses concurrents, avec une grâce ironique. Il perdait avec elle son

j36 LES MONDAINS

temps, ses madrigaux et ses brutalités. Il s'avouait sa défaite avec rage, mais tout de même il ne pouvait reprendre sa liberté.

— J'ai pourtant connu, songeait-il, des femmes qui avaient plus de beauté que Geneviève. Je les ai quittées presque aussitôt que je les ai eues. Par où donc celle-là me tient-elle?

Alors il se renversait dans son rockingchair et il fermait les yeux pour la voir paraître sur l'écran du souvenir.

Le caprice qu'elle avait eu de teindre en or le flot de ses cheveux bruns mettait à l'effet ses sourcils, ses yeux tout enveloppés d'ombre. Ses lèvres et sa peau tentaient comme la pulpe d'un fruit frais; sa taille d'Américaine avait des souplesses provocantes, un peu sauvages.

Un soir qu'ils causaient tous les deux, isolés des fâcheux et du bal, sur le divan d'un boudoir, il lui demanda avec tristesse :

— Geneviève, pourquoi me repoussezvous? Si je voyais à votre bras un cama-

rade plus heureux que moi, je me tairais, je battrais en retraite. Mais, vous ne traitez pas Darcelles mieux que moi, et, avec un cœur qui est tendre, vous vivez sans amour. Elle sourit et dit :

— Je ne puis me décider à aimer les hommes de maintenant... Je crois que je suis une revenante du temps des belles batailles, des enlèvements et des grandes aventures... tenez... de ce temps-là...

Du bout de son éventail, elle désignait un tableau suspendu au mur.

Marmonde leva les yeux.

C'était une toile de l'école du Véronèse, un banquet dans une architecture, avec des courtisanes, des hommes d'armes, des pages, des lévriers, des vaisselles d'argent et des fleurs.

— Je vous jure, dit madame d'Ombreuse, que, dans ce décor de soie et de vaillance, je choisirais tout de suite un amoureux. Je l'aimerais dans les frissons des mortelles inquiétudes, dans l'appréhension des narcotiques, des poisons, de notre Sainte Mère

l'Église, des plombs de Yenise, des tribunaux secrets, des tyrans de Padoue, des cavaliers masqués, des pirates barbaresques, du pays des Hespérides qui tenterait la proue de son navire... Mais comment voulez-vous qu'on aime les hommes d'aujourd'hui : un petit Téramont qui vous récite Paul et Virginie; un Darcelles, qui a des vapeurs comme une femme; un Valville, qui cherche à vous avoir pour conter la nouvelle à sa femme, — vous-même qui craignez la surveillance du portier et l'espionnage des domestiques? Je ne me donnerai qu'à celui qui entrera chez moi par la fenêtre... avec une échelle de corde... comme Roméo... parfaitement I .. . Si personne ne veut risquer l'aventure, eh bien, je me passerai de vous tous, et je me ferai probablement sainte femme avant de mourir. Guy regarda Geneviève sérieusement :

— Plaisantez-vous?

— Je vous montre le fond de mon cœur...

— Eh bien je vous prends au mot... Je monterai chez vous par la fenêtre...

— Je ne cours pas grand risque.

— Et pas plus tard que la nuit prochaine.

— Vous auriez trop peur des gardiens de la paix !

Mais il dit avec chaleur :

— Ne reculez point. Je n'ai pas môme peur du ridicule.

Le lendemain, dès l'aurore, il passait à cheval devant l'hôtel de madame d'Ombreuse pour reconnaître les lieux.

Vers deux heures du matin, cette rue de la Faisanderie devait être tout à fait déserte. Personne ne le verrait. Il savait que la chambre à coucher de Geneviève était la troisième fenêtre à gauche sur le balcon. Tl arriverait bien à lancer dans cette ferronnerie une corde dont le crochet se prendrait dans la moulure. Et ce serait le diable s'il ne parvenait pas ensuite à se hisser jusque là-haut. Il avait eu des prix de gymnastique au collège !

Cependant, à tout hasard, Marmonde passa chez son maître d'armes, afin de commander la corde et aussi pour répéter son

ascension. Il sortit de la salle, le jarret tendu, sûr de lui et du succès de son aventure.

Pourtant il avait l'estomac légèrement serré, après minuit, en entrant dans la rue de la Faisanderie. Il se dit à part soi :

— C'est cette corde de soie enroulée sur mes hanches, qui m'étouffe!

Il traversa la chaussée, et, une première fois, sans s'arrêter passa devant l'hôtel.

Toute la façade était éteinte. Les persiennes de la chambre semblaient étroitement closes comme les volets du rez-de-chaussée.

— Cependant, songea-t-il, elle doit être derrière sa vitre, à m'épier ?

Il poussa jusqu'au bout de la rue. Deux gardiens s'éloignaient dans la direction du Trocadéro. Quand leurs capotes eurent disparu, il revint sur ses pas.

Une crainte maintenant, l'envahissait devant cette maison muette. Si vraiment Geneviève avait dit cela en l'air et sans attacher aucune importance à ses paroles I Peut-être il allait la réveiller en sursaut : elle serait effrayée... elle crierait : «Au voleur! » et

alors qu'arriverait-il? Les camarades du cercle feraient sur son compte des gorges chaudes ! Il voyait déjà son histoire contée dans des journaux mondains avec des initiales transparentes.

— Au diable les femmes romanesques !

Pourquoi me suis-je fourré dans cette aventure ?

Et encore une fois, il poussa jusqu'au bout de la rue. La confiance qu'il perdait devant la maison éteinte lui revenait dès qu'il tournait les talons. Madame d'Ombreuse lui apparaissait alors dans un déshabillé galant. Ses yeux brillaient, et sur ses dents éblouissantes, sa bouche fraîche s'ouvrait pour sourire.

— Que pense-t-elle de moi, si, vraiment, derrière sa persienne, elle guette mes allées et venues, elle doit croire que j'ai peur? Finissons-en !

Il déroula la cordelière qui l'entourait et, l'ayant disposée comme un lasso, il la jeta sur le balcon.

A la troisième épreuve le croc se ficha solidement dans une volute de ferronnerie. La rue

était toujours déserte. Marmonde se décida.

En quatre brassées il eut atteint l'assise du balcon. Un rétablissement l'enleva pardessus la grille. Il se hâta de remonter la corde, et attendit.

Rien ne bougeait derrière les persiennes.

Il songea :

— Elle est endormie ! C'est trop fort !

Et il commença de frapper légèrement à la croisée.

Une voix, qu'il reconnut à peine, tant le sommeil ou la frayeur la faisaient rauque, cria de l'intérieur :

— Qui est là ?

C'était Geneviève pourtant.

Il répondit :

— Moi...

Un bruit léger l'avertit qu'elle venait de sauter du lit et qu'elle était là, derrière la vitre.

II continua de tambouriner légèrement avec ses doigts ;

— Ouvrez...

Mais la voix répondit avec un accent d'indéfinissable terreur :

— Malheureux I Vous êtes fou î Sauvezvous I Je vous en supplie ! Si l'on vous voyait ! Je serais perdue ! Vite, vite !

Pour le coup il se fâcha :

— Alors vous vous êtes moquée de moi?

— Guy !

— C'est parfait; mais vous ne savez-pas à qui vous avez affaire. Je reste là jusqu'au matin.

— Je vous le défends I

— Des menaces?

— Je vais appeler mes gens.

Cette fois-ci la voix était décidée, presque aussi furieuse que la sienne.

Une seconde il hésita. Le ridicule de sa situation lui apparut si vif qu'il se sentit prêt à en sortir n'importe comment, même par un crime. Déjà il avait saisi à pleines mains les barrettes de la persienne et il la secouait de toutes ses forces, quand ses nerfs se détendirent.

Il cria d'un ton menaçant :

— C'est bon ! A demain I

Il enjamba le balcon, glissa dans la rue et courut jusque chez lui...

... Il dormait encore d'un sommeil accablé, quand, le matin, vers onze heures, son domestique le réveilla.

— C'est une dame qui est là. J'avais dit que monsieur reposait... Mais elle a tant insisté. Elle ne s'en ira pas sans avoir été reçue.

Marmonde s'assit sur son lit. Il se sentait d'une humeur exécrable :

— C'est Jane Mercy, pensa-t-il, ou quelque autre vieille maîtresse. Elle vient me demander un service d'argent. Je vais bien la recevoir !

C'était madame d'Ombreuse.

Il la reconnut tout de suite, malgré l'obscurité de la chambre, à l'éclat de ses cheveux d'or, qu'un rayon de soleil filtré par une fente du volet fit resplendir. Sans parler elle s'approcha jusqu'au bord de son lit. Elle avait les yeux plems de larmes, sa voix tremblait:

— Oh ! mon ami, pardonnez-moi. Je ne croyais pas que vous m'aimiez tant!...

Geneviève d'Ombreuse songeait souvent qu'elle avait aimé Kerneadec la première.

Un jour, il était arrivé dans le port d'Alger sur son yacht. Les journaux avaient conté sur lui de surprenantes anecdotes. Au lieu de gâcher sa vie comme tant d'autres et d'ébrécher au jeu sa fortune, puis son honneur, ce gentilhomme breton tournait depuis des années autour du monde. Il avait en tous pays chassé les bêtes dangereuses et joué sa vie par passe-temps, comme une partie de cartes.

Une rupture éclatante avec Marmonde

avait éloigné Geneviève de Paris pour quelques mois. Et Alger l'avait attirée par la tiédeur de son hiver, doux aux cœurs meurtris.

Un matin, une amie vint lui dire :

— Voulez-vous visiter X^Cormoranl M. de Kerneadec nous invite.

Elle mourait d'envie de connaître non le bateau, mais le capitaine. Pourtant il fallut la décider de force à cette promenade.

Kerneadec attendait ses visiteurs sur la passerelle. Du premier regard, il parut à Geneviève qu'elle avait vu cet homme autrefois. Ces traits mâles, ces yeux scrutateurs, cette parole calme, ces manières simples et sures de gentilhomme, tout cela lui était connu, — tout, — jusqu'au contraste de la peau tannée par le vent et des prunelles claires. Et, tout en épiant Kerneadec à la dérobée, elle songeait :

— Si jamais je ne l'ai trouvé sur ma route, où donc l'ai-je vu? En rêve?

Elle écouta d'une oreille distraite les renseignements qu'il donnait sur le yacht, sa

vitesse, son tonnage. Au moment d'ouvrir la porte de sa cabine, il hésita et dit :

— Un réduit de garçon, cela n'est peutêtre pas bien curieux pour des dames.

Les visiteuses se récrièrent, et il poussa la porte.

Dans cette petite chambre de marin encombrée de livres, d'instruments et d'armes, Geneviève ne vit qu'un détail : une photographie de femme, accrochée dans un cadre de cuir, au-dessus de la couchette. Elle rougit jusqu'aux cheveux, lorsqu'en arrivant sur le pont, son amie lui dit à l'oreille :

— As-tu regardé ce portrait de femme? Vraiment, elle te ressemble.

D'où venait ce trouble, et pourquoi souffrait-elle à penser que ce Kerneadec avait une femme dans le cœur? Ne fallait-il pas plutôt s'étonner de lui trouver un seul amour, et sa vie d'errant n'excusait- elle point toutes les curiosités ?

Une voix répondit en elle :

— J'aimerais mieux cela.

... Plus tard, à Paris, on lui dit le nom de cette femme dont l'image lui était apparue à bord du Cormoran.

— Vous ne savez pas l'histoire? C'est la comtesse de Sauvaire, celle qu'on appelle la « Double-Ponette ». Kerneadec a fait des folies pour elle; tous les ans il désarme son yacht dans le voisinage de la station d'hiver où la comtesse soigne sa consomption.

— Et M. de Sauvaire ?

— Il sait à quoi s'en tenir, et il vit, à sa guise, de son côté.

Geneviève entendit conter de diverses façons le dénouement de cette liaison publique.

Les uns disaient que Kerneadec ayant annoncé son départ pour une campagne de six mois, dans les mers d'Asie, la comtesse l'avait supplié de renoncer à un aussi long voyage. Il avait maintenu sa volonté en déclarant : « Mon indépendance m'est plus chère que tout au monde. » Et la comtesse avait juré de ne plus le revoir.

Les mauvaises langues insinuaient (ju'au

retour d'il ne croisière, Kerneadec ' avait trouvé sa place occupée près de la comtesse et que, n'étant pas homme à partager, il avait repris la mer.

... Depuis deux ans, Geneviève était devenue la maîtresse de Kerneadec. Dans sa tendresse jalouse, inquiète des coquetteries de femmes, elle avait accepté de rouler la mer avec lui, d'enfermer son bonheur entre les quatre planches du yacht; jamais le nom de madame de Sauvaire n'avait été prononcé entre eux. C'était de la part de Geneviève une superstition. Elle n'osait jeter la sonde dans le cœur de son amant de peur de s'y heurter à l'épave de ce souvenir. Et pourtant cette ignorance la dévorait de jalousie.

Un jour, elle n'y tint plus. Ils avaient relâché pour une semaine à Naples. Elle courut la ville, et, chez un papetier anglais, acheta un cadre de cuir tout pareil à celui où autrefois elle avait vu la photographie de la comtesse. Elle y plaça son propre portrait et le suspendit au-dessus de la cou-

chette. Elle guettait anxieusement le regard dont Kerneadec l'apercevrait.

Il releva les sourcils et fit avec une nuance d'étonnement :

— Qu'est-ce que c'est que cela ?

Elle répondit :

— Une surprise pour vous.

Alors il sourit. Et décrochant le portrait qu'il posa sur le lit :

— On n'a pas besoin de la copie, dit-il, quand on possède l'original.

Elle le regarda profondément dans les yeux, sans pouvoir lire quelle intention se cachait derrière ces prunelles claires, ni s'il devinait le secret motif de son action.

Mais de cette tentative elle garda un souvenir peureux et, quand il lui annonçait le départ du yacht pour quelque côte nouvelle, une angoisse la torturait qu'il ne levât l'ancre pour se rapprocher de cette femme qu'elle avait remplacée, mais non pas effacée dans son cœur.

De Madère à Malte, la comtesse de Sauvaire égrenait toutes les stations hivernales,

OÙ les poitrinaires prolongent leur vie. Geneviève surveillait dans les journaux mondains l'annonce de ces déplacements. A Lisbonne, un matin, installée dès l'aurore sur le pont du yacht, comme elle ouvrait le courrier, un télégramme de Menton lui fit jeter un cri.

C'étaient deux lignes sans détails : ^( M. le comte de Sauvaire vient d'avoir la douleur de perdre sa femme». Et au-dessous, Ténumération des personnes titrées que cette mort mettait en deuil.

Vingt fois Geneviève avait rêvé aux chances de cette fin. Elle l'avait obscurément souhaitée comme une délivrance de ses inquiétudes. Ce fut cependant avec un serrement de cœur qu'elle reçut la nouvelle de la mort.

— Gomment va-t-il l'accueillir? songea t-elle, toute troublée. Ne dois-je pas laisser au hasard le soin de l'informer?

Elle n'aurait su dire si c'était une pitié tendre pour la douleur de son amant, ou le désir de renseigner enfin sa propre jalousie, qui la fît descendre dans la cabine, le journal à la main.

Pris par les fièvres du Tage, Kerneadec était étendu sur sa couchette. A l'entrée de Geneviève il sourit. Et, ayant vu le courrier dans ses mains, il demanda :

— Que m'apportez - vous ?

Elle répondit :

— Mon cher ami, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre...

— Et quoi donc?

— Votre amie, madame de Sauvaire, est morte.

Il pâlit légèrement et dit :

— Ah!

Puis, d'une voix qui ne tremblait point :

— Vous n'avez pas de lettres pour moi ?

Mais Geneviève fondit en larmes. Et, tombant au pied de la couchette, la figure dans le drap, elle sanglota, le cœur crevé :

— Ah î mon ami ! mon ami ! Est-ce ainsi que vous apprenez la mort d'une femme que vous avez aimée?

... On disait que les vrais amants ont, dans leurs infidélités, une secrète constance pour un type poursuivi au travers des expériences.

— Je connais cette théorie- là, dit Teramont. Elle m'a fait, à trente ans, ces cheveux poivre et sel qui sont une affiche de grandes passions et qui me valent la bienveillance des femmes, depuis que j'ai cessé d'être dupé pour devenir dupeur.

Tout le monde le sait : j'ai été autrefois éperdument épris de madame d'Ombreuse.

Je l'avais aimée du vivant de son mari.

J'avais compté sur la mélancolie du veuvage pour la mettre entre mes bras. Je l'aimais avec une réserve peureuse, qui indiquait bien la rare qualité de ma tendresse. Geneviève savait que j'avais quitté, pour elle, les filles, le jeu, toutes les folies, — et je ne lui demandais rien. Ce m'était assez de la voir.

Vraiment, la sincérité est la plus habilt^ des roueries. Geneviève, qui se défiait de tous les hommes et dont les sens étaient clos, glissa, sans le savoir, à m'aimer.

Un soir, elle me dit :

— Sauvez - vous ! j'ai peur...

Elle me supplia, avec des larmes, de m'éloigner pendant un peu de temps.

— Obéissez -moi, dit-elle, dans l'intérêt même de notre amour. Vous m'avez surprise. Je ne vous en veux point ; mais, je le sens, je retrouverais toute ma force, si vous tentiez d'abuser de ma faiblesse.

Cette séparation me fut cruelle, infiniment. J'avais fait de mon mieux pour me cacher à moi-même mon impatience du dé-

nouement voluptueux. Vraiment j'aimais en madame d'Ombreuse plus qu'un frisson de plaisir. Beaucoup de femmes, presque la première venue dans le tas trié des demimondaines, auraient pu me faire aussi heureux que Geneviève. Et ce que j'avais toul justement savouré avec délices dans ces commencements d'amour, c'est l'inconscience enfantine du but où la bonne nature nous poussait. J'adorais Geneviève comme les artistes chérissent cette « Femme inconnue » qui n'est qu'un buste. Il semblait que le Plaisir fût un fâcheux rencontré sur la route dans une promenade ; nous avions détourné la tête, nous avions feint de ne pas l'apercevoir ; mais lui nous avait abordés avec la sûreté de soi-même des gens qui n'ont point de tact. Il avait coupé en deux notre duo, gâché notre promenade. Il s'était installé entre nous. Il nous poussait le coude. Il tenait le dé de la conversation. Il avait si bien froissé, avec ses airs entendus, nos secrètes délicatesses, que nous avions préféré lui laisser la place et prendre, l'un à droite,

l'autre à gauche, des bras différents de laroute.

Qui dira la transfiguration de l'absence, la surnaturelle lumière dont s'éclaire, dans le recul de l'espace, une femme adorée? Le cher fantôme habite comme des Champs- Elysées, où, dans l'air poétique, les formes prennent un charme irréel et diaphane.

C'est cette simplification morale et plastique de tout l'être, qui donne une vie divine aux personnages des fresques. De toutes les préoccupations de la terre ces ombres peintes n'ont retenu qu'une seule pensée, figée dans un geste hiératique. De même, dans la distance, l'adorée se dépouille de tout ce qui la fait pareille aux autres femmes. Ses traits deviennent plus harmonieux, son âme se dégage des disparates, et cela seul apparaît qui est individuel en elle, le motif particulier de l'amour.

Ce travail se fit en moi dès que j'eus pris la mer. Il était convenu que je quittais Geneviève pour une longue année. Elle m'avait dit avec une émotion qui mettait sous ses paroles une divine musique :

— Faites le tour du monde. Voyez, sous tous les ciels, les femmes de tous les pays ; si, au retour, mon image n'est pas effacée, si vous tenez encore à ce que vous me demandez aujourd'hui, venez me revoir...

Dites à mes genoux, à cette place : « Ger.eviève, je n'ai pas changé ; me résisterez-vous toujours ?» — Alors peut-être ma tendresse sera mûre et vous n'aurez qu'à étendre les mains pour la cueillir...

Une année durant, j'ai eu devant moi le regard qui accompagnait ces paroles ; c'était l'ineffable promesse. Pour la première fois, dans ses yeux fiers, j'avais vu monter un trouble léger comme cette gaze dont on dit que les vierges se voilent la tête avant de se donner.

Fallait-il rester? fallait-il partir? Ce jour-là, je n'hésitai pas. Je ne voulais la tenir que d'elle-même et de son consentement complet. Je ne voulais pas que ce souvenir, un jour, me revînt, qui l'aurait faite pareille aux autres : « Ce n'est pas elle, c'est son sexe qui s'est donné. » Oh ! comme

certaines femmes ont tort d'exiger de l'amant même une seconde de brusquerie î Leur pudeur n'y gagne rien, et la loyauté de l'amour y perd tout. C'est le ver qui gâtera le fruit.

Les lettres que je reçus de Geneviève dans mes escales de l'Inde et du Japon me fortifièrent dans cette pensée que je lui avais plu en la ménageant. Nos adieux lui auraient paru une comédie indigne de nous deux, si, à la seconde de la séparation héroïque, au moment où nous étions réciproquement grandis à nos yeux par le sacrifice, nous avions fait banqueroute dans une étreinte. Ce doute nous aurait pour toujours habités; moi : « Sa résistance n'était qu'un raffinement de coquette ; » — elle : « Son départ n'était qu'un artifice de tragédie. »

Après l'interminable traversée du Pacifique, je comptais trouver à San-Francisco un volume de lettres. Je devinais quel en serait le ton et la couleur. J'y sentirais circuler cette sève printanière qui amollit une branche de pommier encore raide de l'hiver et

fait rêver des fleurs qui sortiront de cette baguette.

Ma déception fut brutale, quand on me répondit à la poste restante :

— Il n'y a rien pour vous.

Tout de suite, vingt conjectures plaidèrent en faveur de Geneviève. Je l'aimais tant I Elle n'avait pas reçu mon dernicT courrier. Sa propre réponse se trouvait en retard. Tout cela n'était guère probable. Je me nourris pourtant de ces illusions. Et qui sait si l'angoisse inavouée ne me fit point la chérir encore davantage?

Quand on approche du but, l'impatience s'exaspère. Les derniers jours de ma (raversée de New- York furent une vraie torture. J'accourus à Paris jusqu'à la maison de Geneviève. Le Grand-Prix n'était pas couru, et pourtant je trouvai les persiennes de l'hôtel déjà closes. Elle était partie pour Trouville.

Je repris le train le soir même. En wagon, je rencontrai Valville. Il me dit gaiement :

— Tiens, vous revoilà?... Vous avez fait le tour du monde?... Alors, vous ne connaissez plus les histoires?... Je vais vous mettre au courant...

Il me conta que madame d'Ombreuse « s'était décidée ». C'était le potin de l'hiver. Elle avait fait choix d'un gentilhomme breton, un peu corsaire, qui l'emmenait sur son yacht.

J'examinai si je repartirais dès le lendemain sans la Aoir, ou bien si j'irais lui faire visite et honte.

— Ma vue, pensai-je, lui sera insoutenable. Et cela, c'est déjà une vengeance.

Au fond^ je l'aimais et je voulais la revoir.

Je me présentai chez elle, à l'improviste. Et, sur les pas du valet de pied, j'entrai dans le salon. Elle lisait, étendue sur une chaise de bambou. A ma vue, elle poussa un cri.

— Je sais tout, lui dis-je.

Je lui peignis l'état d'âme où je l'avais quittée, mes rêves de voyage, l'ivresse de

ses lettres reçues, ma stupeur à San-Francisco devant l'employé de la poste, enfin mon tête-à-tête, dans le train, avec Valville. Je crois bien que je fus éloquent. En la regardant, je souffrais à crier.

Ce yachtman avait fait fleurir en elle des grâces que le mariage n'avait point épanouies. Il semblait que tout son corps eût mis délicieusement à la voile. Une brise la portait vers l'Ile des Plaisirs.

Elle me laissa parler sans m'interrompre, mais tout de même des larmes roulaient sur ses joues. Moi, j'accusais d'une voix toujours plus étranglée, plus sourde :

— Geneviève, comment avez- vous pu I Elle s'arrêta de pleurer, elle me regarda

de ses yeux qui ne mentaient pas, ses yeux où, pour une seconde, je revis notre passé de tendresse pure. Et, avec des lèvres qui demandaient grâce, elle bégaya :

— Il vous ressemblait...

Madame d'Outôt à madame d'Ombreuse.

(Fragment)

...Quand Georges m'a demandé : « Invitez donc les de Bridaine à venir passer le mois de septembre avec nous... » — j'ai fait la moue. Alors il m'a dit d'un ton sec : « Qu'est-ce que c'est?... Glaire ne vous plaît plus?... Vous ne vous quittiez pas, l'hiver dernier I... Pour moi, j'ai répété vingt fois à Bridaine que je lui ferais tirer des bécasses, cet automne... Je ne veux point passer pour un Gascon. »

J'avais sur la langue :

— C'est Bridaine, mon ami, que vous avez envie de voir?

Mais je me suis tenue. Georges, qui toujours est si galant pour moi, avait parlé avec aigreur. Le sang lui était monté jusque dans les cheveux. Donc, j'ai répondu :

— C'est convenu, je vais leur écrire.

J'étais émue, et je crois que ma voix

tremblait un peu. Georges s'en est aperçu, et, sûrement il était dans son tort, car mon chagrin l'a excité. Il s'est dirigé vers la porte; et, avant de la jeter sur ses talons, il m'a crié à travers la chambre :

— Faites comme vous voudrez 1 Je ne tiens pas à eux, mais je déteste les caprices.

Dimanche dernier... c'était donc le 6 septembre... Glaire et Bridaine sont arrivés à Outôt. Une douzaine d'hôtes m'avaient quittée la veille. Nous allions nous trouver tous les quatre en tète à tête.

Sur le perron, Claire m'a embrassée très affectueusement. Pourtant j'ai senti que sa résolution était prise : elle venait pour me trahir. Là-haut, dans sa chambre — tu sais, l'ancien oratoire — elle m'a encore câlinée. J'avais la tête ailleurs. Je comprenais mal

ce qu'elle me disait. Les mots changeaient de sens. Il me semblait qu'elle me chantonnait dans la figure : « Je vais te voler ton mari. » Elle m'embrassait dans le cou, elle riait comme une folle. Je suis sortie de son appartement. J'avais peur de crier.

Dans la galerie, j'ai croisé le convoi de ses malles ; nos gens les montaient. Moi aussi j'aime à être bien mise, même quelquefois j'ai honte de traîner, en voyage, tant de boîtes après moi. Mais tu n'as j)as idée du nombre de caisses que Glaire avait apportées avec ellel C'était ridicule, odieux! J'aurais voulu dire aux valets : « Jetez-moi tout cela par les fenêtres! »

Trouves-tu vraiment que Glaire s'habille bien? Mieux que toi? Mieux que moi? Certainement, on ne doit emprunter aux modes que ce qui sied. Il faut les plier à sa taille, à sa figure. Mais n'est-ce pas une inconvenance de s'en affranchir complètement pour afficher, comme une fille, tout ce qu'on a de bien? Voilà Glaire! Elle s'est dit devant les têtes de Léonard :

— « Je ressemble à la Joconde. »

Et alors, comme si toute l'existence était un bal masqué, elle se déguise en Italienne du XVI® siècle. Elle aplatit ses bandeaux à la Vierge ; elle s'est fait émailler pour que le contraste entre ses cheveux noirs et sa peau blanche fît retourner les passants. Elle montre, en toute occasion, son cou et sa nuque. Et dire que c'est avec ces habiletés que l'on prend les hommes — avec du coldcream, de la poudre de riz, du carmin et des parfums de cocotte I

... Cette semaine écoulée, je ne voudrais pas la recommencer, ma chère amie, non, quand on m'offrirait de revenir au cher temps de mes fiançailles. Georges qui, jusqu'ici, m'avait traitée devant tous avec tant d'élégance et, en secret, avec tant de tendresse, a soudain perdu la tête, au point de blesser l'amour-propre de Bridai ne. Si ce mari -là n'était pas un sot fieffé, ou un complaisant, les choses auraient mal tourné. Exemple : Glaire dit :

— Je veux monter à cheval.

— J'en suis I fait Bridaine.

Mais Georges l'arrête :

— Mon bon ami, vous monterez de votre côté. Nous ne vous emmenons pas.

— Pourquoi?

— Vous nous dérangeriez. Vous savez bien que je fais la cour à votre femme.

Alors Bridaine se tourne vers moi, et, avec cette fatuité niaise que tu connais, il me dit à l'oreille :

— Ma chère amie, je crois que nous avons une revanche à prendre. Quand nous vengeons- nous?...

... Je t'entends d'ici. Tu te moques de moi, tu penses: « Cette pauvre petite I La jalousie lui a tourné la tête. Georges badine avec Glaire. S'il y avait entre eux un sentiment sérieux, d'Outôt ne plaisanterait pas le mari. » J'ai jugé comme toi tout d'abord. Je me suis entêtée à croire que tout cela c'était du divertissement. S'ils m'avaient un peu ménagée, j'aurais pu persister dans mon erreur. Mais ils ne me font même pas l'honneur d'être habiles. Glaire me contredit ou-

vertement. Georges la soutient. A quelle occasion? Oh I je le sais bien, des riens: à propos d'un plat, d'une date, d'une toilette, d'une promenade. Mais ce qui n'est pas insignifiant, c'est ce regard effronté, sûr de son pouvoir, qui va chercher les yeux de mon mari, puis revient se poser sur les miens ; c'est cette ironie qui me crie : « Tu vois, je suis la maîtresse. »

...Car elle est maintenant la maîtresse de Georges. Bien entendu, je ne les ai pas surpris, mais ma conviction est faite... Je ne te dirai pas si Glaire aime Georges, ou si elle a voulu seulement ajouter un homme à sa liste ; mais, sûrement, Georges est épris. Cette femme ne peut pas sortir d'une pièce sans que ses yeux la cherchent. Il trouve de perpétuels prétextes, même en ma présence, pour lui toucher les mains, les bras, pour la frôler. Je ne saurais comment exprimer cette nuance avec des mots ; mais tu connais bien notre instinct: nous flairons si un homme qui tourne autour d'une femme en est encore à Ténervement du désir ou à la

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reconnaissance. Georges a près de Claire des nonchalances qui me poignardent !

Comment cela fmira-t-il?

Par un éclat? Non. Mais mon bonheur est brisé. Il a duré quatre ans, ma chère amie. Il y a des femmes qui se diraient que c'est beaucoup, un peu ridicule. Celles-là n'ont pas mis toute leur tendresse dans un seul homme comme ta triste amie,

BLANCHE d'oUTÔT.

Madame d'Ombreuse à madame d'Oulut

(Télégramme.)

Apprends par journal épouvantable catastrophe. Est-il vrai votre château entièrement détruit par incendie ? Etes-vous sains et saufs ? T'en supplie, réponds vite ! Veux-tu que je vienne?

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