GENEVIÈVE
Madame d'Outôt à madame d'Ombreuse.
Presbytère d'Outôt, 15 septembre.
Ah ! ma chère amie, quelle aventure I
Pardonne-moi si j'ai tant tardé à te répondre. Georges t'a télégraphié. Je n'avais pas la force d'écrire.
Oui, Outôt est détruit : le Vieux Château et l'aile neuve. Mais ne me plains pas. Le bonheur vaut mieux que l'argent ; et puis nous ne perdons pas tout : mon beau-père avait fait une assurance, autrefois.
Le feu s'est déclaré samedi, à deux heures du matin, dans les celliers. Il y avait grand vent, on n'a pas entendu. Tout le monde a été réveillé en même temps par la clarté des flammes. Elles sortaient par les fenêtres du sous-sol et déjà elles envahissaient le rez-dechaussée. Bridai ne était absent. Il était parti pour Paris l'avant-veille. Nous étions seuls, Georges, Claire et moi. Le feu nous avait surpris en plein sommeil. Aux cris des gens, chacun s'est jeté hors de sa chambre. Nous nous sommes rencontrés tous les trois en même temps au sommet de l'escalier.
Mais déjà on ne pouvait plus descendre par là. La fumée montait en tourbillon. D'instinct, nous nous sommes précipités vers le
balcon. Du perron, on avait jeté une grosse corde. Georges l'a solidement attachée aux ferrures. Je ne pouvais pas desserrer les dents et ce n'était pas le feu qui me faisait le plus peur. Je me disais :
— Laquelle de nous deux va-t-il descendre la première? S'il choisit Glaiçe... »
Ah I si tu l'avais vue, celle-là. Ce n'est pas la haine qui me fait parler, je te jure ; mais vraiment elle m'écœurait avec sa peur. Elle était accourue en peignoir, presque nue... Et, tandis que Georges attachait la corde, elle se cramponnait à lui, elle l'enlaçait avec ses bras :
— Georges I Georges I sauvez-moi ! je vous en supplie !
Mon Dieu I comme il était pâle, il ne lui a pas répondu, mais, quand il a eu fixé la corde, il l'a repoussée presque rudement. Il s'est tourné vers moi et il m'a dit :
— Viens I
J'ai voulu parler, j'ai voulu lui dire :
— Non!... Elle!...
Je n'ai pas pu. J'ai senti ses bras forts
qui me saisissaient... Oh I mon Dieu!... Et je me suis évanouie...
... Deux jours ont passé sur cette nuit. Claire est partie pour Paris. Moi, j'ai été recueillie chez notre brave curé. J'y suis encore. Georges a passé tout son temps sur le lieu du sinistre. Ce matin, il est venu me chercher pour m'y conduire. Là où se dressait Outôt, il n'y a plus qu'un tas de ruines, des pans de murs noircis, des plâtras qui fument. Devant ce désastre, mon mari m'a dit avec douleur :
— Voilà ce qui reste ! . . .
Mais moi, je me suis appuyée à son bras, et j'ai murmuré près de l'oreille :
— Georges, qu'importe cet écroulement de pierres, notre bonheur est sauvé. »
Gomment Valville eut madame d'Outôt?
Parce qu'elle était l'amie de sa femme, puis parce qu'il n'appartenait pas à l'école des conquérants qui prétendent que toutes les femmes se prennent de la même manière, comme les places fortes, — par surprise ou à coups de canon.
Et cette place-là était bien gardée.
D'abord, par la belle-mère, l'excellente duchesse, qui contrôle tout dans la maison, les domestiques, les fournisseurs, les confesseurs, les relations — et qui voyait Valville d'un mauvais œil. Mais surtout Blan-
che était gardée par elle-même, par sa tendresse pour son mari. Chacun sait qu'elle a épousé Georges par amour. Lui avec son nom, elle avec sa fortune, chacun de leur côté, ils auraient pu conclure une meilleure affaire.
Seulement ils s'adoraient.
Vingt fois Valville avait surpris les regards dont madame d'Outôt couvait son mari dans le monde, chez elle, au milieu des autres hommes. A ces minutes-là, il passait, dans ses yeux candides, une flamme courte. Valville se souvenait d'avoir déjà vu cette lueur-là dans d'autres prunelles. Où donc? — C'est bien cela... dans des yeux de fdle amoureuse.
C'est tout d'abord cette tendresse de madame d'Outôt pour son mari qui attira Valville. Elle aAait une façon pi'ovocante de dire :
— Regardez Georges... Avez-vous jamais vu un plus beau profil?... Le masque de François P'... Jamais je n'aurais pu aimer un homme qui n'aurait pas eu un beau profil.
Ces choses-là agacent, quand on est pourvu soi-même d'un nez, que les passeports qualifient de « moyen », — autant dire un nez qui n'est ni grec, ni « Valois », le nez de Paris. Valville se promit d'apprendre un jour ou l'autre à madame d'Outôt que le profil n'est pas tout en amour.
Elle accueillait ses déclarations sans coquetterie, sans encouragement, mais avec un délicieux sourire. Elle lui débitait des naïvetés, de cette force :
— Gonmient voulez- vous que j'aime deux honnnes en même temps?
Elle était de bonne foi, et s'il répondait modestement :
— Au moins, laissez-moi ramasser les miettes de votre table...
Elle riait de tout son cœur, disant :
— Vous n'avez pas un appétit à vous rassasier de miettes I
Ils avaient passé l'hiver dans ces galanteries-là. Valville ne cachait pas son jeu. Il disait à tout le monde, devant elle, devant son mari :
— Vous savez, je suis amoureux de madame d'Outôt.
C'était le meilleur moyen de se faire écouter quelquefois dans les coins. Pourquoi lui aurait-elle fermé la bouche quand ils étaient seuls? Valville se montrait plus timide dans le tête-à-tête que devant la galerie. C'est la tactique des lions de ménagerie : ils mettent le dompteur en confiance; ils sont bien obéissants pendant trois semaines, et un beau dimanche ils mangent leur homme.
Donc, cet été, Valville envoya sa femme à la Bourboule et loua un petit pavillon de forêt, à six lieues du nouveau château d'Outôt. Il comptait sur les facilités de la campagne pour avancer ses affaires. Tout marchait à souhait, quand un accident les sépara. Outôt fut culbuté dans une côte par un jeune cheval. On rapporta le pauvre garçon chez lui, sans connaissance, le nez brisé. On craignait des lésions internes. Pendant un grand mois, il resta entre la vie et la mort. Valville fit prendre très correctement
des nouvelles, et quand Outôt fut entré en convalescence, il décida d'attendre une invitation pour se rendre au château.
Il y avait un grand mois que Georges, guéri et défiguré, avait recommencé de battre la campagne, quand Valville reçut enfin cette lettre qu'il attendait.
Madame d'Outôt lui reprochait sa négligence. Évidemment sa disparition l'avait chagrinée, et maintenant qu'elle était sortie d'angoisse, il lui manquait.
« Venez donc, disait-elle, prendre une tasse de thé, vers quatre heures, ce soir, sans faule. »
On avait apporté cette lettre au grand galop.
...Tl alla au rendez-vous, car c'était bel et bien un rendez-vous qu'elle lui donnait, sans se l'avouer peut-être? Mais il avait de l'expérience. Il connaissait le sens de ces billets, presque froids, dont l'écriture brouillée trahit une fièvre secrète. Il aurait parié avec soi-même, que cette tasse de thé-là, il la prendrait en tète à tête. Il aurait gagné.
Gomme par hasard, d'Outôt était sorti à cheval et deux ménages qu'on avait en séjour, déjeunaient chez des châtelains du voisinage. En outre, au lieu de recevoir son visiteur comme de coutume dans le grand salon, Blanche le fit monter dans un boudoir, qu'il devina contigu à la chambre.
Dès le seuil, il sentit monter à son cerveau l'ivresse des grands courages. Était-ce l'éclairage de la bûche qui accrochait des pépites d'or aux cils, aux cheveux de Blanche, ou l'amollissante chaleur de la pièce? Sûrement, il y avait sur elle, dans sa voix, un peu baissée, cette langueur qui est comme l'aurore des heureux dénouements.
Il dit, d'une voix que l'émotion trouait :
— Savez-vous pourquoi je suis resté si longtemps éloigné de vous?
Elle fit, en regardant le feu :
— Par indifférence...
Vraiment, il ne jouait pas un rôle; son cœur se serra et il s'écria avec une tristesse sincère :
— Oh! comme vous m'avez mal jugél
Elle sourit.
— Vous n'êtes pas venu parce que la maison était attristée.
Elle faisait allusion à son mari, à cet accident qui Tavait défiguré. Yalville eut le mouvement d'un homme qui s'élance sur une attaque. Un de ses genoux descendit sur le tapis; son visage était près du visage de Blanche.
— Vous voulez, lui dit-il d'une voix rapide, que je vous avoue le vrai motif de ma disparition?... C'est à cause de lui que jo me suis retiré.
— A cause de Georges?...
Sa surprise n'était pas feinte. Il reprit :
— A cause de votre mari... Jamais de ma vie, ma chère amie, je ne ferai la cour à une femme dont le mari est au feu ou au loin sur la mer. Vous me direz : « C'est par orgueil, indifférence de blasé, qui méprise les conquêtes faciles... » Non, c'est pour un motif qui fait plus d'honneur à ma façon d'aimer. Je ne puis pas chérir ce que je n'estime pas. Je mépriserais une femme qui
profiterait de l'absence, des facilités qu'elle donne; et peut-être aussi je m'en voudrais à moi-même d'avoir abusé d'un avantage si commun. Dans le cas particulier, je me suis souvenu de la tendresse que vous aviez pour votre mari, de la fierté que vous montriez innocemment pour sa beauté virile. Je me suis représenté votre douleur, lorsque, rassurée pour sa vie, vous avez compris que c'en était fait de cette grâce de visage, dont vous étiez charmée. Et alors, je ne me suis pas vu, moi, qui n'ai pas sur ma tendresse un empire suffisant pour vous parler d'autre chose que de mon amour: — je ne me suis pas vu, venant vous assiéger de ma cour. Il m'a semblé que ma présence vous blesserait, que mes assiduités voudraient dire : « Maintenant que mon rival est diminué, voulezvous de moi qui suis intact? »
Elle avait continué de regarder le feu. Mais au tressaillement de sa joue, il suivail sur son visage le progrès de son émotion.
Soudain, elle pleura :
— Ah I fit-elle. . . comme vous êtes délicat î . . .
Il était à genoux devant elle. 11 attira ce visage, contre son visage, et, comme les larmes de madame d'Outôt jaillissaient toujours, il se mit à les baiser sur ses cils. Il s'en échappait bien quelques-unes qui coulaient le long de ses joues jusqu'à sa bouche... Et lui les suivait...
Ah! la route des larmes!
Après son divorce avec Blanche, d'Outôl reprit du service au 1^' chasseurs, mais le bruit de son aventure Pavait suivi.
A six heures, quand il venait faire sa partie de billard au cercle Saint-Hubert, les joueurs d'écarté chuchotaient derrière leur main.
Il n'avait pas besoin de les écouter pour deviner le sens de leurs paroles. Une voix cpi'il entendait au fond de lui-même — une voix moqueuse — répétait tout le long du jour :
« Ta femme t*a tromj)éî »
C'était cela qui faisait rire les oisifs, les gentilshommes campagnards, ses collègues de l'armée. On donnait tous les détails, des vrais, des faux, en tournant les cuillères.
— Et si vous saviez dans quelles conditions il a été trahi !
— Elles sont comiques?
— Inénarrables !
Certainement, il avait été le dernier à s'apercevoir que d'autres lèvres que les siennes baisaient quotidiennement cette bouche adorée. Il avait serré la main à cet homme qui fréquentait librement dans sa maison. Il avait été heureux de le voir applaudir lorsque Blanche, debout à côté du piano, les yeux brillants, les lèvres humides, chantait des romances d'amour et de printemps, troublantes, un peu sournoises, et qui lui laissaient sur le visage, à la fin de chaque couplet, un sourire énigmatique.
Oh ! ces lèvres fraîches et entr'ouvertes sur les dents blanches : d'Outôt les voyait toujours ! Elles voltigeaient devant lui, le
soir, quand il travaillait seul à sa petite table, dans cette chambre meublée où il s'était réfugié des troublants souvenirs. Tout ce qui avait été le décor de la vie en commun, il Pavait dispersé. Mais sa mémoire veillait. Sa chair se souvenait des anciennes caresses. A des minutes de lassitude, où son travail ne l'intéressait plus, leurs baisers reparaissaient comme des revenants. Il s'arrêtait d'écrire immobile, le souffle haletant, les paupières dilatées. Et il avalait sa salive amère, avec une sueur au bord des cheveux.
Quand sa peine était trop cuisante, il se levait. Il ouvrait son armoire. Une bouteille était là, enfermée avec les livres, toute pleine d'un poison doré. Il ôtait le bouchon du goulot, il y mettait les lèvres : la régalade le grisait tout de suite. Et alors il n'avait plus de chagrin : ivresse pour ivresse — n'est-ce pas? — si la femme n'est pas là, la liqueur console. C'était le même trouble, la même chaleur circulant dans les membres, au passage des dents la
même douceur fraîche. Vraiment, il croyait qu'elle était là. Il tendait ses lèvres dans le vide. Il prononçait son nom.
Soudain sa félicité s'assombrissait. D'abord c'était un pli en travers du front, puis de mauvaises paroles dans sa bouche, tout le flot d'injures avec lesquelles ill'avait chassée. Alors son bras se levait pour frapper. De long en large, il marchait dans la chambre avec des façons tragiques de justicier. Il brandissait au-dessus de l'absente quelque chose : l'imaginaire couteau qui venge :
— Tiens ! tiens !
... Ce soir-là, il avait recouru à son remède de misère : c'était l'anniversaire de leur divorce.
Gela faisait toute une année qu'il n'avait entendu parler de Blanche. Dans quel abîme, dans quels bras était-elle tombée maintenant ?
... A la porte, un coup léger le fit tressaillir... Le dernier courrier était arrivé depuis longtemps. Pourtant l'idée lui vint que ce devait être une lettre, une lettre d'elle.
Il se leva. Il alla ouvrir. Une femme était là, en noir, avec un voile épais sur le visage. Il la reconnut tout de suite, dans l'ombre, à la stature, et aussi au (rouble de son cœur.
Il demanda :
— Que voulez- vous?
Elle ne répondit point. Sans doute, la force lui manquait. Mais elle resta dans la clarlé de la lampe levée, immobile el muette.
Au bas de l'escalier, une voix cria :
— Qui est-ce qui monte sans donner son nom ?
Alors, il eut peur d'un scandale. Il s'avança et dit par-dessus la ram[)e :
— C'est une visite pour moi.
Puis se tournant vers sa femme :
— Entrez !
Ayant posé la lampe sur la table, il s(^ tourna vers elle. Et, un instant, ils se considérèrent.
Elle n'avait pas changé : son cou, qu'il voyait entre les brides du chapeau, était
toujours jeune et blanc comme de la crème. L'ondulation de ses cheveux noirs encadrait un front de vierge. Les dents brillaient dans la bouche entr'ou verte.
Mais lui, il s'était voûté, courbé. Ses cheveux et sa moustache fourmillaient de fds blancs.
Elle vit qu'il était ivre, et les larmes amassées au coin de ses ^-eux coulèrent :
— Oh ! Georges !
Personne ne l'avait plus jamais appelé par son nom depuis qu'elle était partie. Son menton trembla. Il fit d'une voix brisée :
— Qu'est-ce que vous me voulez?...
Aucune musique ne l'avait jamais ravi
comme cette voix. Était -elle là vraiment, ou parlait-il à un fantôme de son ivresse? Il voulut la toucher. Il lui prit la main :
— Regarde.
Il l'avait conduite devant le petit portemanteau. Sous le voile de serge, à côté de ses uniformes d'officier, deux jupes de femme étaient accrochées.
— Ça, c'est ta robe de chambre, et ça...
c'est la robe que tu portais... au bal des de Loyaumont... te rappelles-tu?... Je t'avais acheté moi-même le bouquet de ton corsage.
Il souriait à ce souvenir; mais soudain sa ligure se contracta. Il lui serra le poignet. Ses yeux brûlèrent :
— Pourquoi m'as-tu trompé?
— Je ne sais pas... je t'aimais...
Et les sanglots la suffoquèrent.
Il hocha la tête et fit d'une voix pâteuse :
— Tu m'aimes encore?
Elle tomba à ses genoux et, en bouffée, l'odeur connue de ces cheveux lui monta aux narines. Il allait tendre les mains; mais il se reprit malgré son ivresse, et il cria :
— Va-t'en I Va-t'en!
— Georges I
— Va-t'en I Je ne veux pas! Je t'ai chassée I Je te chasse.
Un gémissement lui répondit.
Et maintenant elle gisait par terre. Audessus de sa tête il eut un geste furieux ; mais, comme les yeux le fixaient, sans peur,
2UU LES JIONDAINS
dans le visage tout pâle, il s'arrêta, et à deux mains se prit le front.
— Non, je ne peux pas! Relève-toi... je te garderai... jusqu'à demain... je ne te renverrai pas dans la rue... Allons, mets-toi là... sur le lit... moi je passerai la nuit dans mon fauteuil... comme si je veillais une malade... ïe souviens-tu quand tu as eu les fièvres après l'incendie?... Olil toutes ces nuits que j'ai passées à ton chevet î...
Elle se leva sans dire un mot, sans le quitter des yeux. Debout au milieu de la chambre, elle ôta sa toque, son corsage. Puis elle souleva son peigne. Au bas de sa nuque, le flot de ses cheveux roula. Elle le regardait toujours, guettant une flamme dans ses yeux pour se jeter sur son cœur.
Quand il vit ses bras nus, il soupira. Il sc^ souvenait de leur fraîcheur. Que de fois ils l'avaient attiré sur cette jeune poitrine où il appuyait sa joue dans la douceur de la pcMite mort. Et pour que ce rêve le reprît après ce long cauchemar, il n'avait qu'à faire un geste...
LA REVENANTE ZUl
Lut-elle sa défaite dans ses prunelles?... Elle courut à lui, demi-nue.
11 voulut encore résister.
Mais elle sentit que ses doigts s'enfonçaient en frémissant dans son épaule. Alors, elle se jeta contre lui à corps perdu, avec ce grand cri de victoire :
— Georges I je ne peux plus être ta femme, mais je peux encore être ta maîtresse !
C'était le compagnon des espoirs illimités, Tami de la vingtième année.
Les fenêtres de sa chambre ouvraient sur les jardins du vieil hôtel familial ; la pièce était à moitié remplie par un piano à queue, qui, dans ce logis de garçon, meublé de hasard, avait l'air dépaysé d'une mondaine en visite dans une mansarde.
Sur toutes les chaises, des piles de musique s'entassaient, avec des plis, des cornes en bas des pages, des signets blancs dépassant le brochage, des dos cassés, des reliures en miettes.
Tous les soirs, je venais lui tenir compagnie; je m'asseyais, la pincette à la main, devant le feu, lui à son piano, entre deux bougies. Et alors l'instrument chantait.
J'ai entendu Rubinstein et Liszt avec des foules dans des salles de concert, dans des théâtres; je ne veux pas leur comparer cet enfant de vingt ans, en qui le don sans doute valait bien mieux que l'art ; mais il est sûr que, dans ce tête-à-tête de nos veillées, entre la lampe qui baissait et le feu qui se mourait, il me touchait le cœur plus que n ont fait ces uniques virtuoses, il m'emportait plus loin qu'eux, les ailes ouvertes, dans ce voyage du rêve, où la musique enlève les tendresses en tourbillon, comme des feuilles automnales...
Nous concevions très bien à ce moment-là une vie toute d'amitié virile, d'amours esthétiques, de musique et de poésie que la femme ne viendrait pas troubler de son égoïsme. Et nous forgions cet idéal de l'existence vraiment sage : une longue causerie sur toutes les choses qui sont bonnes et qui
sont belles, une causerie immobile, dans un décor platonicien, avec des repos, des haltes de musique, où la pensée pourrait se rafraîchir, comme un voyageur à une source vive. Qu'importerait si pendant ce temps nos cheveux blanchiraient, si l'éclat de nos yeux finissait par s'éteindre; la coupe de ciguë nous trouverait prêts au départ.
Tous les ans, la saison des bains, puis les chasses nous séparaient. Une fois, à la fin d'août, je reçus de lui un l)illet court et un peu embarrassé : il se mariait. Des yeux noirs, un sourire luisant, l'ardeur d'une belle vie brune l'avaient attiré comme un foyer de lumière, une magicienne me l'avait pris, rien qu'en le regardant.
« Console-toi pourtant, disait la lettre, je ne te trahis pas tout à fait; rien ne sera changé dans notre vie. Ma maison sera toujours la tienne ; le grand Pleyel continuera de parler tous les soirs, et tu n'auras pas perdu à changer de pianiste : ma Sonia est si bonne musicienne ! »
Je l'attendais, cette voleuse d'amis, avec
une anxiété hostile. Et sa vue ne me rassura pas : elle était née dans les provinces baltiques, elle avait la chair blanche de ce pays-là. Mais quelque croisement de grand seigneur avec une bohémienne lui avait mis dans les veines une pinte de sang tumultueux. Et à le voir, lui, si blond, si mince, si transparent, aux côtés de cette beauté chaude, je pensais à un cierge de cire pâle, qu'une flamme consume.
Je trouvai aussi que cette radieuse Sonia riait trop haut, avec des dents trop aiguës. Des heures de gammes, de traits, ne la fatiguaient pas ; peut-être elle préférait secrètement les musiques acrobatiques aux chants d'expression et de tendresse pour le plaisir d'employer sa force, l'énergie qui, dans les passages difficiles, rapprochait ses sourcils noirs, au sommet de son petit nez d'aigle. C'était un bain de bruit qu'elle prenait là, un bain de clameurs où elle tirait sa coupe, avec une vigueur diabolique, des cris de joie, ces « ohi-hô-hô » que Wagner fait clamer aux valkures, quand un orage les
apporte au-dessus du champ de bataille.
... Au bout d'un an de mariage, ils quittèrent Paris pour n'y plus revenir. Elle m'écrivit que son mari avait pris un froid à la chasse. Il toussait. Un hiver dans le Midi le guérirait sans doute. Six mois passèrent sans autres nouvelles, puis vint une lettre noire.
Il était mort, un soir, au bord de la mer, en regardant le coucher du soleil.
... Il avait prié qu'au milieu de la messe funèbre l'orgue chantât le Clair de Lune de Beethoven.
C'était une page que nous aimions entre toutes. Il me l'avait fait entendre des milliers de fois dans sa chambre, pendant nos veillées d'amis. Il la jouait avec cette émotion pour les spectacles de la nature, dont sont étreints si fort ceux qui ne les contempleront pas longtemps.
Ce qu'il me faisait voir alors, c'était bien, selon la pensée du Maître, la mer du large, déserte de voiles, par une de ces calmes nuits, où les vagues roulent égales de volute et de rythme, où un hymne de sérénité,
d'actions de grâce, monte vraiment des eaux remuées. Sur cette basse de majesté monotone, il faisait glisser comme un frisson le scintillement des rayons lunaires. Alors le décor de son petit logis s'envolait ; nous étions loin, dans l'obscurité, sur une grève. Et, depuis l'horizon où la nuit de la mer se perdait dans la nuit du ciel, le reflet de la lune traînait comme une chevelure dénouée, ondulante aux vagues.
Aussi debout, devant le catafalque où il reposait sous des plis de deuil, je compris que c'était son adieu qu'il m'envoyait dans cette musique. Tout près de moi, Sonia était agenouillée, immobile, le visage caché dans les mains.
L'entendait-elle aussi cette voix du mort, ce pardon qui lui venait de l'autre côté de la tombe, apaisé comme le flot qui roule au rivage, et puis qui s'en retourne au large, par la volonté de Dieu? Tout le long du cortège jusqu'à la dernière pelletée de terre, elle resta ainsi, doublement voilée par le crêpe noir et par ses rpains.
Je partis sans l'avoir une dernière fois saluée : à la sortie du cimetière, on l'avait emportée évanouie jusqu'à sa voiture.
... Je sais bien que le deuil d'un mari ne se porte pas plus de vingt-quatre mois et que la laine des robes n'est pas toujours un signe de la douleur des veuves ; pourtant, au bout de quatre années, j'ai été surpris de retrouver celle-là, l'autre soir, dans le monde, en corsage de bal, la gorge et les bras découverts, les yeux aussi brillants que les pierreries posées dans sa chevelure.
Elle est venue à moi sans embarras comme si elle ne se doutait point de mon hostilité, comme s'il n'y avait pas un contraste trop fort, gênant pour elle, entre cet accablement de deuil où je l'avais laissée et cet éclat de sourire où je la retrouvais.
Nous avons causé quelques instants d'une foule de choses banales : elle m'a dit qu'elle avait passé deux hivers à Pétersbourg, mais qu'elle allait se fixer désormais à Paris. Nulle allusion au passé, à celui par qui je l'avais connue, et qui nous avait mis pour
la première fois la main dans la main. Un bel homme de six pieds, très chauve se tenait à quelques pas derrière elle. Sans embarras elle me le présenta :
— Le comte Yerchagine... mon fiancé. Puis elle reprit son bras, et ils s'éloignèrent
du côté d'un boudoir à l'écart des causeries. Ils y étaient encore lorsqu'au milieu de la soirée le maître de maison vint demander à Sonia de se mettre au piano :
— Mais je ne sais rien par cœur I
— Tout le monde vous en prie.
— Allons ! puisque vous le voulez !
Elle traversa le salon au milieu d'un murmure flatteur pour sa beauté. Elle dit avec beaucoup d'aisance :
— Ce qui me reviendra!...
Je m'étais approché du piano pour l'observer.
Dès la première note, je restai saisi de stupeur. . . Était-ce bien possible ? Je la fixai si obstinément qu'elle sentit la pesanteur de mon regard releva sur moi le sourire de ses yeux :
— Vous reconnaissez cela?
— C'est le Clair de Lune.
Elle répéta comme un écho ;
— Oui, le Clair de Lune de Beethoven.
Sa voix ne tremblait pas ; son jeu était,
connue toujours, égal, avec une brillante sécheresse.
Elle ne se souvenait plus, elle ne lut aucun étonnement sur mon visage.
Mais l'autre, son compagnon de tèle-àtôte, le Slave au beau torse, le remarqua. Et, me regardant bien en face, avec une grimace de jalousie, un sourire contraint, tendu comme un piège, il prononça :
— Vous êtes sous le charme, monsieur?... La comtesse est si bonne musicienne!...
LE KARABE
LE KARABE
L'affinement de Darcelles n'est pasdeTusure de race : il a fatigué sur la planche d'armes de grands garçons qui faisaient parade de leur vigueur. Un jour, après un bal, il est monté à cheval, il a traversé l'Europe, par gageure, à fond de train. Mais, entre ces sursauts d'activité, il s'engourdit pour des mois dans la nonchalance. C'est une nouvelle vie qui commence, balancée sur des rocking-chairs, avec tout un étalage de bibelots sous la main, de parfums, de boissons fraîches, de fleurs très rares, très factices.
De même, il lit les poètes compliqués de France et d'Angleterre, toute cette école d'hallucinés, campés entre les lettres, la peinture et la musique, qui rêvent de sons colorés et de couleurs musicales.
On dit de lui :
— C'est un poseur.
Ce jugement ne lui cause ni plaisir, ni ennui. Indépendant d'esprit, il est juste assez riche pour vivre à sa fantaisie. Ses crises d'exercice physique épuisent pour des mois son goût de l'action. Dans l'ordre de la pensée, la spéculation ne l'intéresse que par sa complète inutilité et par ses beautés artificielles.
Depuis longtemps, son cœur était libre, quand on le présenta à la comtesse Vercliagine, une jeune veuve qu'un prince slave avait épousée pour son esprit et sa beauté de bohémienne. Prisonnière d'une fortune royale et d'une jalousie qui attachait des fileurs à toutes ses démarches, la comtesse se mourait d'ennui au fond de son hôtel grandiose. La vigilance du mari, unv vir-
Lt KARABÉ ^19
tuosité redoutée au pistolet, traçaient autour d'elle comme un cercle que les hommages des hommes hésitaient à franchir. Sans enfants, sans amant, elle se consumait dans cette solitude, avec beaucoup de monde autour d'elle.
Son esprit, naturellement railleur, s'était perverti, par l'isolement de toute tendresse. Un jour que, devant elle, on vantait les péchés capitaux « qui aident les hommes à supporter la vie » , elle répondit :
— Us sont bien grossiers, puis un les résume tous...
— Lequel ?
— ... Le péché de malice... 11 a été inventé pour la consolation des oisifs.
Elle disait cela avec un sourire ingénu, des yeux très limpides.
Nous tous, les amis de Darcelles, ' nous ne lui avions pas ménagé les avertissements :
— Si vous alliez aimer la comtesse I . . . Elle ne se vante pas quand elle dit que son seul divertissement est de faire souffrir. Elle a une joie perverse à avilir, à gâcher tout
220 LES MOiNDAINS
ce qui est beau. Elle écrase des gens de génie sous des cabotinages de rue. Elle torture ceux qu'elle aime dans leur âme et dans leur corps. N'a-t-elle pas imaginé l'autre jour d'aller à pied jusqu'à Versailles pour le plaisir de se faire accompagner d'un de ses patitos, le vieux général Bailly qui a la goutte I
Darcelles répondait en riant :
— J'ai souvent rêvé au diable, je ne serais pas fâché de le voir en face...
On le reçut en tête à tête. Il avait été annoncé comme un indépendant qui défendrait sa liberté. Sur le perron, il s'était fait un masque de sourire un peu ironique. Au bout d'un quart d'heure de causerie, son visage se détendit. C'était une griserie étrange. Elle ne régnait pas seulement dans les paroles, mais elle semblait éparse dans l'air où se mouvait la comtesse. Un instant, il crut que c'était l'émanation de quelques fleurs qui lui montait ainsi au cerveau. Il regarda autour de soi. Pas un vase n'ornait les petites tables, les étagères encombrées délivres.
LE KARABÉ 221
Le grand air le remit, dans la rue. Il se recueillit et songea :
— J'ai déjà éprouvé ce vertige... au début des piqûres de morphine. . . Les mots prennent alors des sens secrets... les idées ont de troublantes profondeurs... et tout cela se dissipe au réveil. De quoi cette femme a-t-elle parlé?... Elle aime comme moi les mauvais livres, les livres de fous que Ton feuillette par passe-temps... Elle parle avec câlinerie... Mais ma pensée est plus audacieuse que la sienne. Il y avait de la complaisance dans l'attention avec laquelle je l'écoutais... C'est peut-être cet effort qui m'a hypnotisé... ou bien cette femme a quelque talisman sur elle...
Le soir même, la comtesse vint chez Darcelles lui rendre sa visite.
Elle entra crânement, comme une amie ancienne. Elle s'assit en face de lui sur un fauteuil. Elle tendit au feu ses petits souliers de satin et dit :
— Je m'ennuyais au bal... J'ai laissé mon mari en plan... Je suis venue vous prier de
me lire des vers... quelques-uns de ces poètes dont nous avons parlé, cette aprèsmidi...
Elle rejeta ses fourrures en arrière. Son cou et ses bras étaient nus.
Ils ne lurent point. Ils ne causèrent pas. Lui n'aurait pu dire combien de temps ils restèrent ainsi, muets, à se regarder dans les yeux. Les minutes duraient, indéfiniment, comme dans les cauchemars. Le décor de l'appartement s'était envolé. Ils étaient comme suspendus dans le vide, face à face, sans poids dans leurs corps. Il ne pouvait détacher ses regards de cette paire d'yeux qui s'éloignaient, s'approchaient des siens comme un vol de papillons. Il tenait les mains crispées aux bras de son fauteuil. Il aurait voulu se redresser. Il n'en avait pas la force. Soudain, pourtant, sans ordre de sa volonté, ses bras se raidirent, le relevèrent.
Alors, il cria :
— Partez ! partez ! Je vous chasse I
LE KARAlJl- -2o
... Le lendemain, les volets de la maison étaient clos, et le concierge, interrogé par les familiers de Darcelles, répondit que monsieur était parti en voyage sans laisser d'adresse.
Il erra. Il connut la tristesse des trains qui sifflent dans la nuit, des villes où personne ne sait votre nom, l'angoisse des foules où l'on marche inconnu, au soir tombant, dans des bousculades qui vont on no sait où et qui vous laissent plus isolé que le dépeuplement des déserts. Le vertige détesté était toujours en lui.
... Un matin, les journaux annoncèrent qu'il était de retour.
Dans le déballage des portemanteaux et des souvenirs de route, il prolongeait sa première veillée très avant dans la nuit, quand on sonna à la porte.
Encore une fois, c'était la comtesse Verchasine.
— Je vous attendais.
Et il désigna un sifige.
Gênée par la tranquillité de son regard, elle demanda presque craintive :
— Vous avez fait un bon voyage?
11 sourit :
— Oui, et j'ai pensé à vous.
Les yeux de la visiteuse exprimèrent une curiosité ingénue. Alors, il s'approcha de la cheminée. D'une boîte de cuir, il tira un flacon qu'il déboucha. Puis, marchant sur la comtesse, il plaça le parfum sous ses narines.
— Connaissez-vous cela?
Surprise par ce geste, la jeune femme avait respiré l'odeur sans le vouloir. Elle pâlit, mais tout de suite, maîtresse d'elle-même, elle demanda :
— Eh bien?...
Alors, lui, les bras croisés dans un éclat de colère :
— Ça ! fit-il, c'est votre secret de sorcière ! . . . Votre talisman ! . . . le parfum avec lequel vous dissolvez nos volontés ! . . . Le poison qui est dans vos cheveux, dans votre corsage et dans vos jupes... L'ambre de
LE KARABÉ 225
votre Finlande... le charme de vos bohémiennes... Le karabé de Memell... Ah I vous vous êtes fait par le monde une renommée d'impitoyable et d'invincible...
Vous avez volé des cœurs aux femmes qui aiment, qui se donnent... Vous avez mis autour de votre front de vierge une auréole de magie... Vous vous êtes parée du péché de malice comme d'un solitaire qui éteignait les feux autour de lui... Tout cela, c'était du mensonge! Et moi, que vous vouliez ajouter à la liste de vos victimes, j'ai percé le mystère... le secret... un secret de dessous les jupes... Et je l'ai là, votre charme... dans une bouteille que les parfumeurs vendront demain... avec une étiquette qui vous déshonorera... Le secret de la comtesse!... Un louis I... un louis le flacon pour se guérir du sort que vous jetez I Vos amoureux pourront se passer de vous, avec un mouchoir et une fdle !