CÈJNE VIII MANETTE, D'ORIGNY
MANETTE. — Àlloni?, le sort en est jeté!
d'origny — Êtes- vous entourée, gâtée, adulée, tout le monde veut vous monter en bague et vous l'aire voir à son doigt.
MANETTE. — Moi V Je suis la femme la plus heureuse du monde. C'est beau, le métier de chanteuse;
d'origny. — Comme vous dites ça!
MANETTE. — Sans amertume. Je serais
bien ingrate envers le sort... Seulement, quelquefois je me dis que le succès vous isole... il est cause qu'on vous cajole... on ne vous aime plus...
d'origny. — Ne dites pas ça devant moi!
MANETTE. — Et pourquoi pasi
D ' G R I G xN Y . — Parce que vous savez bien . . .
MANETTE. — Quoi ?
d'origny. — Que je vous aime... en secret. . .
MANETTE, éclatant de rire, — Dites-moi, mon petit d'Origny, c'est pour me contei* ça que vous êtes resté?
d'origny. — Manette, votre persiflage me blesse...
MANETTE. — Restous chacuu dans notre rôle.*. Vous voulez dire que je prends gentiment les plaisanteries qu'on me fait. Voyons, est-ce qu'on m'aime, moi?... je ne suis pas une femme, je suis un camarade.
d'origny. — Oui, vous le dites... je m'y suis fié et maintenant...
MANETTE. — Et maintenant vous dites des bêtises, mon ami. Sérieusement, pour-'
quoi m'aimeriez-vous? Vous avez une femme charmante, on me Ta dit, moi, je ne suis pas jolie.
d'grïgny. — Vous êtes pire. Regardez comme les hommes sontpendusaprèsvosjupes.
MANETTE. — Voilà uuc bonue preuve...
les hommes! Je les connais, mon ami 1 Ils veulent de vous, parce que vous êtes en vedette sur l'affiche... Mais, vous-même, est-ce que seulement ils vous regardent... Tenez, il n'y a pas deux ans, j'ai joué dans une revue, sur un petit théâtre... un rôle en maillot, je montrais mes mollets... on les voyait trop... pourtant personne ne m'a dit que ma jambe était bien tournée... je n'avais pas la vogue.
d'origny. — Je ne défends pas les hommes, quoique vous soyez injuste, mais les femmes... il y a beaucoup de femmes qui sont sous votre charme... comme je me vante d'être votre ami, elles me posent sur vous un tas de questions...
MANETTE. — Jc Ics conuais. Elles vous demandent le nombre de mes amants. Qui est-ce qui la paie, cette fille? Je chante des
chansons gaies, par conséquent, je suis à vendre. J'ai deux cachets... tant pour la soirée, tant pour la nuit...
d'origny. — Je ne réponds pas aux sottes. Ce n'est pas elles, d'ailleurs, qui me mettraient dans l'embarras, mais je suis sur la sellette, quand il me faut donner sur vous des renseignements... trouvez-donc le mot... physiques...
MANETTE. — Ah bah!
d'origny. — Oui, à cause de votre décolletage... il y a deux partis...
MANETTE. — LcsqUCls?
d'origny. — Celles qui déclarent qu'on pourrait vous repasser vos chemises... sur l'estomac...
MANETTE. — Et Ics autrcs ?
d'origny. — C'est la minorité.
MANETTE. — Et VOUS, daus cc cas-là, qu'est-ce que vous dites?
d'origny. — C'est très délicat...
MANETTE. — Et Compromettant...
d'origny. — Mais, je suis brave et je vous défends.
MANETTE. — Jusqu'oÙ ?
d'origny. — Vous allez voir. Je leur raconte toujours la même histoire, celle-ci : Un soir, nous étions quatre ou cinq dans la loge de Manette. Comme d'habitude, elle s'habillait devant la société. Elle devait jouer, ce soir-là, je ne sais quel personnage mythologique... le crépuscule ou la lune... dans une revue... Elle n'était vêtue que d'une chemise en satin noir, collante à la taille. Elle l'avait enfdée derrière son paravent... et, quand elle est apparue, nous avons tous poussé un cri. C'était la nuit, c'était Diane, elle-même, mais comment dire? Ce diable de satin collait si fort sur la gorge ; c'était la nuit étoilée.
MANETTE. — Eh bien! c'est gentil de votre part.
d'origny. — Je n'ai pas de mérite, je propage un culte.
MANETTE. — Le cultc de la chanson.
d'origny. — Mais non, le culte de la fausse maigre... Vous comprenez, nous ne sommes pas des primitifs, et si ce mot de
fin de siècle qu'ils ont accroché à votre robe comme une guirlande de fleurs mauves signifie quelque criose, il veut dire que nous avons tous beaucoup d'expérience. Nous avons fait le tour de beaucoup d'idées et de beaucoup de formes. Et alors, nous n'aimons plus les belles Circassiennes qui nous emprisonnent l'œil dans leurs curvilignités débordantes, mais les petites femmes comme vous, parce qu'elles sont des maquettes idéales sur qui chacun peut draper son rêve...
MANETTE. — Ditcs-moi, d'Origny, vous ne pourriez pas me mettre ça en vers?
d'origny. — Pourquoi?
MANETTE. — Parcc quc je les dirais dans les salons. Ça ferait plaisir aux fausses maigres et aux vraies.
d'origny. — Soit. Je me recueillerai, je vous rimerai cela en cristal et en or, mais qu'est-ce que vous me donnerez pour ma peine ?
MANETTE. — Je VOUS dirai merci.
d'origny. — Tout sec?
MANETTE. — Qu'est-cc que vous voulez de plus ?
d'origny. — Une indulgence...
MANETTE. — Comment?
d'origny. — Une distraction... un jour de caprice... un jour où vous penserez à autre chose.
MANETTE. — Ail! d'Origuy ! d'Origny î vous êtes incorrigible ! Faut-il vous répéter ma profession de foi et n'en avez-vous pas les oreilles rebattues?
d'origny. — Vous voyez.
MANETTE. — G'cst donc votre faute si je me répète.
CHANSON
(Air : La digue digue don).
Ah ! mais non !
Quand j'étais' p'tit' Cendrillon,
La digue digue digue, La digue digue don!
Et qu'un vieux m'disait : w Viens donc ■ »
La digue digue digue,
La digue digue don !
« Dans mon coupé je t'emmène! »
La brigue dondaine.
Jïaisais : « En automédon?
Ah ! mais non !
Ah! mais non! »
Plus tard, quand j'étais tendron,
La digue digue digue,
La digue digue don !
Et qu'un passant sans façon,
La digue digue digue,
La digue digue don!
murmurait quéqu' fredaine,
La brigue dondaine.
J'ramassais mon cotillon.
Ah ! mais non !
Ah ! mais non !
Mon cousin m'dit : « P'tit démon »,
La digue digue digue,
La digue digue don !
Viens-tu chasser l'papillon?
La digue digue digue,
La digue digue don!
Jusqu'à la forêt prochaine,
La brigue dondaine.
J'iui dis : « Soit, quant au puceron, Ah ! ça non !
Ah ! ça non ! »
L'autre jour, dans un salon, La digue digue digue, La digue digue don !
Comme on jouait au corbillon,
La digue digue digue,
La digue digue don î Avec des messieurs sans gêne,
La brigue dondaine.
Mon voisin m'dit : « Qu'y met-on? »
— « Ah ! mais non !
Ah ! mais non ! »
Vous êt's un charmant garçon,
La digue digue digue,
La digue digue don!
Vous êt's gai comme un pinson,
La digue digue digue,
La digue digue don!
Vous mériteriez l'aubaine,
La brigue dondaine.
Mais je n'ai qu'une chanson :
« Ah ! mais non !
Ah ! mais non ! »
d'origny. — Je n'insiste pas... Vous ne me refuserez pas une consolation platonique,
MANETTE. — Allez toujours.
d'origny. — C'est même pour vous demander ça que je suis resté.
MANETTE. — Aile? I
d'origny. — Eh bieni voilà, je vou-
cirais que vous me donniez le patron de votre corsage décolleté... vous savez... celui en pointe?
MANETTE. — Pour qui?
d'origny. — Pour ma femme.
MANETTE. — Vous dites?
d'origny. — Vous avez entendu.
MANETTE, riant, — D'Origny, il n'y a que vous pour avoir de ces idées-là.
d'origny, — Vous refusez?
MANETTE. — Nou, je ris. Elle est donc comme moi votre femme, une fausse...
d'origny. — Vous savez, c'est elle qui in'a chargé de vous demander ça.
MANETTE. — Bien sûr?
d'origny. — Encore un peu, elle serait venue vous le demander elle-même.
MANETTE. — D'Origuy, voilà une histoire louche. Est-ce que vous seriez un mauvais mari? (Bniit à la porte.)
MADAME Bouju, entrant, — Mademoiselle, c'est une dame qui veut absolument entrer dans la loge.
MANETTE. — G'cst unc Camarade?
MADAME Bouju. — Je ne crois pas, mademoiselle. Elle m'a remis sa carte, voilà.
MANETTE. — Vojoiis... (Elle Ut.) Madame... (Elle passe la carte à d'Origny.) Tenez!
d'orign Y, avec un sin^saut. — Ma femme!
MANETTE. — J'avais raison tout à l'heure!... Elle vous a suivi! Elle s'imagine probablement que vous êtes... Qui sait si vous ne lui avez pas laissé croire... Ah! d'Origny, si j'étais sûre de cela !
d'origny. — Non, non, Manette.
MANETTE. — Je uc VOUS crois plus. Je vais faire mon enquête moi-même. (A f ouvreuse.) Priez, madame d'Origny d'entrer; vous, mon bon ami, je vais vous mettre derrière ce paravent. Vous ne sortirez que sur mon ordre! un mot, un soupir qui trahisse votre présence et je ne vous revois de ma vie.
d'origny. — J'aimerais mieux m'en aller.
MANETTE. — Par où? Il n'y a qu'une porte.
d'origny. — Eh bien, c'est bon, je me cache, je ne serai pas fâché d'ailleurs de savoir ce que ma femme peut avoir à vous dire.
MANETTE. — Moi, nou plus. Chut !