SCÈNE IX
MANETTE, MADAME D'ORIGNY, D'ORIGNY, caché,
MADAME d'origny. — Boujour, mademoiselle... (Elle se reprend.) Madame..,
MANETTE. — Madame...
MADAME d'origny. — Je VOUS dérange, mademoiselle... madame...
MANETTE. — Mou Dicu, madame, je vais aller chanter tout à l'heure. Mais j'ai quelques instants à moi... Si... je...
MADAME d'origny. — Mcrci, mademoiselle.
MANETTE. — Commcut puis-je vous être agréable?
MADAME d'origny, prenant courage. — Mademoiselle... voilà... vous êtes peut-être un peu surprise de ma visite... ici... j'aurais pu aller vous trouver chez vous... ou vous écrire, mais je voulais vous voir; de vive-voix on s'explique mieux... on se comprend mieux... n'est-ce pas, mademoiselle?
MANETTE. — Certainement, madame.
MADAME d'origny. — Et comme j'ai une prière à vous adresser... je chante un peu, mademoiselle... vos chansons... c'est-à-dire j'essaie... pas toutes... et je sais bien que vous ne donnez pas de leçons... mais des conseils... On ne refuse pas des conseils. (Elle soupire.) Surtout quand les gens en ont tant besoin!
MANETTE. — Madame, vous exagérez...
Je suis sûre que vous êtes une excellente musicienne.
madame d'origny. — Peut-être, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit, c'est le feu... qui me manque, oui... le feu, le chic, le... comment appelez- vous ça?
MANETTE. — Vous êtes trop sévère pour vous-même.
MADAME d'origny. — Mou mari no dit pas ça I Dieu sait pourtant. . . ce que j'en fais. . .
MANETTE. — Votre mari, madame?
M. d'Origny?
MADAME d'origny. — Oh I je sais que vous le connaissez.
MANETTE. — M. d'Origuy vient très souvent ici avec des artistes, des gens de lettres, toute une bande de camarades.
madame d'origny. — Il vous admire tant !
MANETTE. — Tant que ça?
madame d'origny. — Vous avez dû vous en apercevoir.
manetti:. — Mon Dieu, madame, tous les hommes (jui viennent ici sont très aimables pour moi... D'abord, parce que ce sont des gens bien élevés,
madame d'origny. — Oui, mais lui, ce n'est pas cela, mademoiselle... c'est de la passion... je vous assure que c'est de la passion.
MANETTE. — G'est flu nouveau pour moi.
MADAME d'origny, amèrement. — C'est moi qu'il prend pour confidente.
MANETTE. — VoUS?
MADAME d'origny. — A table, il ne parle que de vous... Il me parle de vous dans notre chambre... jusque sur mon oreiller I
MANETTE. — Et VOUS tolércz ça ?
MADAME d'origny. — Moi ? je pleure...
(Elle sanglote.)
MANETTE. — Mon Dicu, madame, votre mari est un grand enfant... il n'a pas de goût...
madame d'origny. — Ohl sil
MANETTE. — Jc lui ferai une scène abominable quand je le verrai... Je le croyais mon ami et je vois qu'il m'a fait une ennemie...
MADAME d'origny. — Ah I uou, mademoiselle, plus maintenant... mais au début... oh ! je vous détestais.
MANETTE. — G'cst bien naturel.
MADAME d'origny. — Il avait lassé ma
patience, car, vous rappelez-vous comment cela a commencé?
MANETTE. — Ma foi, nou...
MADAME d'origny. — Moi, je m'en souviens. Il avait été vous entendre ici-même... seul avec des amis, un dîner de garçon...
MANETTE. — Dame! pourquoi permettezvous cela?
MADAME d'origny. — Cela me déplaît bien, je vous jure... Moi, pendant ce tempslà, je l'attendais au coin du feu, je préparais des reproches, oh! si tendres! Je m'étais mise au lit pour mieux réfléchir à ce que je lui dirais.
MANETTE. — Moi, c'cst cu fiacrc que les idées me viennent.
MADAME d'origny. — Ouzc hcurcsl minuit! Il n'arrivait pas! J'avais la fièvre. Enfin, j'entends son pas dans l'escalier, et, après mon chagrin de la soirée... son retour me donnait une joie... une émotion... Il ne s'en est seulement pas aperçu... Il m'a dit...
MANETTE. — D'abord, il vous a embrassée...
MADAME d'origny. — A peine. Il avait bien autre chose en tête. Il m'a dit : J'ai fait, ce soir, la connaissance d'une drôle de petite femme. Jamais je ne me suis amusé comme ça! Elle a chanté... Voyons... Il ne se rappelait que le refrain. Il l'a répété deux ou trois fois : Je suis focharde. Il la chantait encore sans prendre garde à moi... en éteignant la lampe.
MANETTE. — Madame, votre mari est un criminel !
MADAME d'origny. — Vous uc savcz pas tout. Le lendemain, il m'apporte votre chanson. Il me l'a fait essayer. Moi, naturellement, je ne pouvais pas vous imiter, je ne vous avais même pas vue. Alors, il m'a dit que j'avais une voix de couvent et que je chantais comme une petite dinde.
MANETTE. — ImpOSsiblc I
MADAME d'origny. — Si I si I II a dit: « Petite dinde. » J'ai été si vexée que je n'ai pas voulu venir vous voir. Enfin, l'autre jour, par hasard, chez une de mes amies, je vous ai entendue. Vous avez dit beaucoup
de choses qui ont fait rire, mais une aussi qui faisait pleurer. Elle m'a tant émue, mademoiselle, que je me suis dit : Je veux aller trouver une femme qui chante comme ça et lui dire ma peine.
MANETTE. — Vous avcz très bien fait, madame. Qu'est-ce que c'est que cette chanson-là?
MADAME d'origny. — Lcs Petits Chagrins.
MANETTE. — Lcs Petits Chagrins^ Mais c'est un amant qui parle à ^ belle amie.
MADAME d'origny. — Ah! ticus, c'est vrai, je n'avais pas remarqué, mais ça ne fait rien, n'est-ce pas?
MANETTE. — Rien du tout.
MADAME d'origny. — Le sentiment me plaît tant. Et puis chez nous, les rôles sont renversés, c'est moi qui fais la cour à mon mari... car je voudrais la lui chanter, ma romance. Elle lui parlera pour moi. Elle lui fera comprendre tout ce que je ne sais pas dire. Ah I si je pouvais vous voler votre geste et votre voix, jusqu'à lui faire croire
que vous êtes là devant lui ! Même ce mensonge-là, mon Dieu I s'il pouvait me le ramener, le jeter à mes genoux... il me ferait du bien !
MANETTE. — Allous, chautez-moi votre romance.
MADAME d'oRIGNY. — VouS UC VOUS
moquerez pas, au moins?
MANETTE. — Est-cc quc j'ai l'air de rire?
MADAME d'origny. — Eh bien, alors...
(Elle chante.)
Les mots les plus tendres, jamais Ne diront combien je t'aimais,
Jeune maîtresse.
J'ai tant parlé pour t'émouvoir, Lorsqu'on tes yeux je voulais voir La sainte ivresse.
MANETTE. — Cela n'est pas mal, mais vous n'avez pas assez l'air de souhaiter la voir. . .
MADAME d'origny. — Quoi doUC ? .
MANETTE. — La saiute...
MADAME d'origny. — Comment faire?
MANETTE. — D'abord réglons la mise en
scène. Mettez- vous là... sur cette chaise. Je suppose que vous êtes votre mari... je vous prends avec mes yeux et je marche sur vous, tenez... comme cela... (Elle chante).
MADAME d'origny. — Oh! continucz I (Manette achève la chanson.)