L'ÉTIQUETTE
... Je m'étais arrêté devant ce portrait de grande dame, un pastel encore frais, un visage dont la race était toute la beauté. Vraiment, il semble que toutes ces Polonaises naquirent pour être les amantes de Chopin, pour tuer avec des baisers les hommes qu'elles aimaient.
Guy de Mar monde me dit :
— C'est le portrait de ma tante, la comtesse Zimiemska, dont le mari fut déporté en Sibérie, après l'insurrection de 48. Elle est morte, l'année dernière, sur la paroisse Sainte-Glotilde. C'était le type parfait de la
femme slave. Les gens de chez nous ont plus d'unité d'âme. Au moins, ils s'efforcent de jeter des ponts d'une action à l'autre: là-bas, on juxtapose les étapes delà vie, comme les couches de terrains qui apparaissent dans une déchirure de montagne.
Voilà ma tante. Elle s'était mariée par amour au comte Zimiemski. Lui, était un patriote ardent, et il trempait dans toutes les conjurations. Elle, dansait, donnait des bals. C'était la tête la plus folle du district.
Elle s'amusait dans un château du voisinage, quand on apporta la nouvelle de l'insurrection et de la répression terrible. Son mari l'avait quittée depuis quelques jours, sous couleur d'afPaires.
Son premier mot fut :
— Stanislas en est !
Elle arriva à la ville pour apprendre que mon oncle passait en jugement. L'issue du procès était certaine : la mort pour les meneurs.
Bien que les révoltés eussent été pris les armes à la main, on décida de ne point les
l'étiquette 231
traiter en soldats. On dressa pour eux des potences sur une des places de la ville. De plus, ils devaient marcher à la mort en chemise, les pieds nus, voilés de noir comme des parricides.
La jolie femme que vous voyez là acheta des vêtements de servante dans le quartier juif. Pendant plusieurs jours, elle lava chez une blanchisseuse. Elle voulait meurtrir ses mains qui l'auraient trahie. Son espoir était :
(( On ne se méfiera pas d'une femme du peuple. Les soldats me laisseront approcher. Je me mettrai sur la route des charrettes, et, quand il passera, je l'appellerai. »
Mais les ordres étaient stricts. Au moment oii les condamnés débouchaient sur la place, la troupe fit évacuer la ruelle où ma tante s'était réfugiée. Elle n'aperçut même pas la charrette. Elle resta évanouie sur le pavé pendant des heures. Des gens qui la relevèrent lui apprirent la fin du drame.
Quatre potences étaient dressées sur un échafaud élevé. On y avait fait monter les condamnés. On les avait placés au pied
des gibets, la corde au cou. Déjà l'exécuteur faisait signe à ses aides... un geste du général commandant arrêta l'exécution :
— Au nom de l'Empereur... avait-il dit, en déployant une lettre scellée.
Les vainqueurs faisaient grâce. Les condamnés étaient envoyés en Sibérie, dans une forteresse.
Du pied de la potence, le comte Zimiemski dit, comme on lui enlevait son voile noir :
— Il est plus facile de monter que de descendre...
Ma tante avait fait argent de ses derniers bijoux. Le convoi des prisonniers partait le lendemain pour la Sibérie. Elle décida qu'elle suivrait son mari où on l'envoyait.
J'ai relu vingt fois, dans des lettres écrites à ma mère, les détails de ce voyage. Il dura des mois. Février finissait à peine, et l'hiver était rigoureux. Les prisonniers formaient une chaîne. Quelques-uns d'entre eux portaient des entraves ; de poste en poste on changeait les conducteurs militaires.
Ma tante marchait derrière le convoi avec
l/ÉTIQCETTE 233
quelques heures de retard. Elle ne voulait pas être aperçue et aussi elle craignait, en s'attardant, de perdre la piste. N'est-ce pas que vous le voyez, ce sentier de pas dans la neige depuis Varsovie jusqu'au delà d'Irkutsk, au fond de l'Asie? J'ai parfois songé que cette histoire fournirait à un drame une admirable matière. Mais non. Ceci est plus grand que le théâtre. Le théâtre vit du présent, du coup de passion, de la surprise de fait. Ici, l'émotion est dans la persistance de la volonté et de la douleur. On ne pourrait pas donner au théâtre la vision de ces pas dans la neige.
Si vous avez lu la Maison des Morts, de Dostoïvesky, vous savez comme le régime des bagnes russes est incertain. Si loin du pouvoir central, les gouverneurs de forteresse jouissent d'une grande liberté d'action. Ils sont, presque à volonté, paternels ou sadiques. Si le gouverneur est un homme humain, la condition des condamnés est celle de nos soldats d'Algérie dans les bataillons de discipline. Mais si, comme il
234 LKS MONDAI.NS
arrive, le maître est un dégénéré ou un alcoolique, le régime du bagne est la torture. Les forçats deviennent fous.
Le comte Zimiesmki avait été interné dans l'est, près d'un endroit qui s'appelle Zitma. Les mines alternent avec les forêts de pins. 11 n'y a pas de village. A peine quelques baraquements de cantine bâtis autour de la forteresse.
La première nuit de son arrivée, ma tante coucha chez un de ces débitants de kwass. Mais on l'avertit qu'au bout de la semaine il faudrait qu'elle se logeât ailleurs. Elle se mit en service chez des moujicks qui avaient un peu de bien. Le cabaretier lui avait promis de l'avertir, le jour où les forçats sortiraient pour la première fois de la forteresse, afin d'aller travailler aux mines. Ils parurent sur le seuil en chantant des cantiques. Son mari était le second de la chaîne. 11 la vit.
... Elle resta près de lui pendant quinze ans, jusqu'à ce qu'il mourût. Pendant tout ce temps, elle nous écrivit au moins une fois par semaine. Nous avons gardé ces lettres. Elles disent la joie de la petite cuiller
l'étiquette 235
en bois qu'elle achète, de son ménage de paysanne monté pièce à pièce, les soupes qu'elle fabrique pour le forçat, les heures qu'ils passent ensemble aux jours de fêles. Vous pourriez relire ces centaines de lettres, vous n'y trouverez pas une plainte, pas un regret du passé. Un instant, cette vie physique avait paru fortifier mon oncle, mais son âme était incurablement triste. Lui se souvenait, — et il en mourut.
J'étais un enfant quand la comtesse Zimiemska nous revint. La pensée de ce retour me troublait très fort. J'avais grandi dans le culte de son dévouement; je l'adorais pour son héroïsme. Eh bieni ce revoir fut une déception. Ma tante était jeune encore, elle avait juste quarante ans; ses cheveux blancs lui donnaient un peu plus que son âge, mais sa figure était à peine ridée : même elle avait un air bien portant, une fraîcheur un peu campagnarde qui me choqua. Elle parlait de son mari sans mélancolie, comme s'il eût été enterré dans son cœur depuis un quart de siècle.
Comme tous les biens des Zimiemski avaient été confisqués, mes parents se mirent à la disposition de ma tante. Elle refusa d'habiter avec nous. Elle préféra une légère pension, dont elle-même fixa le chiffre. Elle se logea pauvrement, mais désira deux domestiques : une femme de chambre et un laquais en livrée.
Bien qu'elle ne possédât jamais qu'une robe à la fois, la femme de chambre avait ordre de lui demander chaque matin :
— Quelle robe madame la comtesse veutelle mettre aujourd'hui?
Le domestique portait devant elle son livre de prières à l'église.
Et c'est ainsi qu'elle est morte, après cette phase de vie héroïque, brusquement rentrée dans tous les préjugés de sa caste, dans des vétilles d'étiquette, sublime et plate, incohérente et logique, — une vraie Slave.
(Fragment du journal de madame de Valville.)
48 décembre. — Vraiment, ce brouillard de Paris m'a mis du gris dans le cœur. Aussi, ce matin, quand Hubert m'a demandé :
— Berthe, quel bijou désirez -vous trouver dans votre soulier de Noël?
Je lui ai mis les bras au cou et j'ai ré- })Oiidu :
— Emmenez-moi au soleil, où il vous plaira, pourvu que je voie de la lumière et de la mer bleue devant mes fenêtres.
49 décembre. — Hubert prend le train ce soir.
C'est le plus charmant mari qu'on puisse voir. Il est galant pour toutes les femmes et pour la sienne. Il a trente-six ans : moi, j'en aurai trente-deux aux Rois; — mais comme il est plus jeune que moil 11 s'en aperçoit, mon cher Hubert I Car, dans toutes les douceurs qu'il me dit, les mots de « petite » et d' « enfant » reviennent sans cesse. C'est la plus délicate de toutes les flatteries envers une femme qui ne fleurit plus, qui mûrit.
De mon côté, je me sens pour lui des indulgences presque maternelles. Sérieusement je suis irritée contre les femmes qui résistent trop sèchement à sa cour. Ce sont elles, après tout, qui courent des risques : moi, je suis sûre de son cœur.
20 décembre. — Hubert est parti pour le Midi en courrier. Il veut m'éviter la fatigue des recherches, des escaliers qu'on grimpe, les conversations patoises, les enquêtes sur Teau et sur le drainage.
J'ai reçu de lui ce petit mot au moment de me mettre à table :
« Ma chère amie, nous nous y sommes pris un peu tard. Tous les nids d'amoureux ont des locataires. Il ne nous reste guère à choisir qu'entre les cahutes et les casernes. J'hésite. Je voudrais votre avis. Venez me rejoindre ici, à San-Remo, au Royal-Hôtel. Nous y passerons les fêtes de Noël avec une ménagerie d'Anglo- Américains dont les mœurs vous divertiront. »
24 décembre. — Hubert est venu au-devant de moi jusqu'à la frontière, pour me protéger contre les douaniers.
Que j'ai eu de joie à le revoir! J'étais, moi, tout emmitouflée de fourrures, lui, en veston, sans paletot, avec un petit feutre à la tyrolienne posé en travers, sur l'un des sourcils. Je ne pouvais me persuader qu'il m'avait quittée seulement depuis quelques jours : il y avait toute une saison entre nos adieux et notre revoir.
J'avais le cœur si gonflé de printemps que, moi aussi, je me suis sentie toute rajeunie, légère. Pour un peu, j'aurais laissé la brise de mer qui entrait par la fenêtre du
^il2 Li:S MONDAINS
wagon m'emporter sur les champs de roses des jardins d'Ospedalette.
Et je n'ai pu m'empêcher de dire à Hubert— mais avec des yeux qui demandaient grâce pour une pensée si ridicule :
— Est-ce que cela ne vous rappelle pas notre voyage de noces?
Il a souri. Il a mis son doigt sur ses moustaches et il m'a répondu d'un air mystérieux :
— Chut I Si on allait vous entendre I On me croit garçon au Royal -Hôtel, et il y a là une Américaine qui me destine sa fille...
— Gomment cela?
— Oh! ouvertement I Tout le nionde parle de nos fiançailles... On attend les danses de Noël pour nous faire passer comme par hasard sous la couronne de gui.
Il avait l'air si heureux qu'on m; pouvait pas gronder.
J'ai fait pourtant :
— Hubert... Hubert...
Mais il m'a pris la main, il l'a })ortée h ses lèvres, sans souci de scandaliser un cler-
gyman qui se tenait sévère et muet dans l'autre encoignure du wagon :
— Je vous assure, ma chère Berthe, qu'il n'y a pas de ma faute dans tout cela. Vraiment je n'ai fait que paraître. Cette bonne mère a entendu le maître d'hôtel m'appeler « Excellence » gros comme le bras, on lui a dit que j'avais une particule à mon nom et une couronne sur mon papier à lettres. Alors elle m'a mis sa fdle dans les mains, et elle nous a laissés en tête à tête. Mais elle me surveille de loin, ma belle-mère I Elle était fort intriguée de mon voyage à Vintimille. Elle s'est informée près des garçons si j'emportais mes bagages. Un instant elle avait songé à me donner sa fille pour compagne de route. Je suis sûr que toutes les deux elles sont venues guetter mon retour...
J'avoue que je regardai avec un peu plus d'empressement que ne comportait peut-être la diplomatie et ma sévère dignité d'épouse. Dans l'encombrement de la petite gare de San-Remo, ces dames ne m'aperçurent même pas. Mais, de loin, dans leur poney-chair,
elles envoyèrent à Hubert un bonjour coquet, la mère du bout de son fouet, la fdle avec son ombrelle.
Il n'y avait guère plus de vingt ans entre elles deux, et c'étaient bien les femmes que j'imaginais. Leurs chevelures ondulées avaient le même éclat d'or, roux, peut-être naturel chez la fille — sûrement artificiel chez la mère. Elles se ressemblaient comme deux sœurs, mais l'une, avec des restes de séduction, avait déjà cet embonpoint de graisse fine qui donne tant de majesté de port aux Américaines dans la quarantaine.
Hubert rayonnait.
Je lui demandai :
— Y a-t-il un père?
— n doit être resté à Chicago, il sale des jambons, on n'en parle pas.
... Gomme nous descendions pour dîner, une femme de chambre est venue m'apporter des fleurs et m'avertir que l'on danserait après le pudding.
J'ai trouvé la grande salle toute pavoisée de drapeaux italiens, américains et anglais.
Des guirlandes de verdure partaient du lustre, s'attachaient aux quatre coins de la galerie. Accrochée aux girandoles, une couronne de roses pendait très bas.
Hubert m'avait fait servir à l'écart de la table d'hôte. Je lui montrai ce diadème de fleurs et je dis :
— C'est là-dessous qu'on devait vous faire passer avec miss... Comment l'appelez-vous, votre Américaine?
— Ethel... la voilà qui entre. Comme cIIls'est faite belle I C'est pour le bal.
Oui, cette grande fdle était jolie dans sa robe esthétique toute blanche, toute plate, tuyautée du haut en bas, à petits plis parallèles, et bouffante aux manches, légèrement sur ses bras nus en ailes de surplis.
Son œil en entrant cherchait Hubert. Elle le vit, et en même temps elle m'aperçut.
Pas un trait de son visage ne bougea.
Elle passa, très gracieuse, la tête si naturellement tournée d'un autre côté que je la jugeai une excellente comédienne, malgré sa
robe d'ange.
2i6 LES MONDAINS
La mère y mit moins de discrétion. Une place était vide à la table d'hôte, à côté d'elle : celle d'Hubert. Elle se pencha vers sa fdle pour demander des nouvelles de l'absent, puis se détourna de notre côté et me lorgna longuement, à son aise, à travers son face -à-main.
Hubert se penchait vers moi, par-dessus la table :
— Attention, fit-il, vous n'êtes pas, ma chère amie, au bout de vos indulgences. Vous allez me permettre d'ouvrir le cotillon avec Ethel... Oui, je sais bien, cela n'est pas galant de vous laisser ainsi toute seule, mais d'aDord vous aurez sûrement la visite de ma belle-mère dont la conversation ne vous ennuiera pas. Et puis, honnêtement, je ne peux sortir de cette aventure par une autre porte. Si je battais en retraite tout d'un coup, maintenant que vous êtes arrivée, j'aurais l'air d'un homme marié qui a voulu jouer au garçon en l'absence de sa femme — Dieu sait si je suis de ces genslà!...
Et, comme je ne pouvais m'empêcher de sourire, il dit avec une gravité comique :
— Pourquoi riez-vous ?
— Je ris, mon cher Hubert, en songeant à la déconvenue de cette pauvre demoiselle. Il faut lui donner le temps de s'habituer à son malheur. Faites-moi plaisir. N'ouvrez pas seulement le cotillon avec elle : fermez-le.
Il arriva ce qu'Hubert avait prévu.
Je venais à peine de m'asseoir sur une banquette de la salle de danse quand la mère d'Ethel s'installa tout à côté de moi. Elle étala gracieusement ses dentelles, déploya son éventail, me sourit et dit sans aucun embarras :
— Chère madame, nous avons un ami commun... le comte deValville... mais peutêtre il est plus ancien pour vous... Nous le connaissons seulement depuis cinq jours... C'est un charmant homme, madame, M. de Valville...?
— En effet, madame.
— Et de bonne famille?
— Excellente.
— Et si beau cavalier... Ma fille aussi est charmante, n'est-ce pas, madame?
— Je l'admirais tout à l'heure.
— Et riche, vous savez, très riche I Et si bien élevée ! Elle a été instruite à Boston, à la française. Elle parle latin. Voyez comme elle danse î
Hubert et Ethel venaient de passer devant nous. Beaucoup d'yeux les guettaient avec envie. Ils étaient le couple le plus élégant du bal.
Ma voisine reprit :
— Ne pensez- vous pas, chère madame, que le comte de Valville serait un très bon mari pour ma fille? Regardez comme ils vont bien ensemble, pour les tailles et tout...
Elle était si enchantée de sa combinaison qu'il y avait quelque cruauté à lui ôter ses illusions. Je pris mon courage à deux mains.
— Certainement, madame, mais il y a un petit obstacle...
UN MARIAGE MANQUK 249
Elle ne me laissa pas achever :
— Lequel ? M. de Valville n'est pas riche?... Nous ne tenons pas à l'argent...
— Ce n'est pas cela. M. de Valville n'est pas libre...
— ... Vous êtes sûre?..,
— ... Il est marié.
— ... Avec qui?...
— ... Avec moi.
Ma voisine me regarda avec plus d'étonnement que de mauvaise humeur — un étonnement qui n'était pas trop gracieux pour moi. J'en conclus aussi que la mère et la fille n'en étaient point à leur première mésaventure.
Enfin la bouche de la dame se referma et elle me dit obligeamment :
— J'avais vu tout de suite, madame, que vous n'étiez pas... Gomment dites-vous cela en français?...
— Sa maîtresse...
— Mais je pensais que, peut-être, vous étiez sa sœur... Oui, sa sœur... Vous auriez pu si bien être sa sœur!... Gela aurait été
si convenable... et tout!... Quel dommage, chère madame, que vous ne soyez pas sa sœur ! Ils vont si bien ensemble ! . . . Regardez-les!... Quel dommage!...
— La jalousie des femmes du Midi?... Je sais bien, elles ont des sourcils qui se rejoignent sur le front, des masques de tragédiennes et le poignard facile. Mais vraiment je me sens plus gêné par les regards froids de vos femmes du Nord, que par cette jalousie ensoleillée.
Tenez, moi, je m'étais toujours dit que j'épouserais une Espagnole. Non pas en souvenir des rêveries de collège, de cette Andalouse « au sein bruni » , que Musset fait surgir au milieu des explications de grec, mais parce que j'aime les femmes qui soni vrai-
ment des femmes, qui cherchent à conquérir avec les grâces de leur corps, plutôt que par la culture de leur esprit ; — les femmes qui pensent qu'il y a plus de charme dans le cambrement de leur petit pied, dans la ligne de leur main et leur hanche, dans le battement de leur éventail, que dans une citation de critique ou de philosophie.
Et puis, j'avais reçu un si grand coup dans le cœur lorsque, à vingt ans, en Andalousie, j'ai entendu chanter les malaguenas, toutes les romances d'amour que les femmes de ce pays-là inventent pour supplier, caresser, célébrer l'homme qu'elles adorent.
Lui, reste muet. Il est là pour la guerre et pour la parade. Il veut être traité dans sa maison comme un demi-dieu. Quand il rentre, on lève vers lui des bras frais.
Et lorsque, revenu dans les villes, je passais sous les miradores, — je me disais que toutes les filles de cette terre chaude, les plus étroitement élevées et gardées entre leurs mères, leurs confesseurs et leurs duègnes, devaient avoir dans les veines, une
petite pinte de ce sang arabe qui met la femme amoureuse aux pieds de l'homme souverain.
Et voilà pourquoi j'ai épousé Lola.
Vous la connaissez, vous savez comme son cœur est droit et tendre, comme son esprit est pur. Elle ne lit pas les philosophes allemands, ni les livres de critique; mais elle sait de délicieuses chansons de guitare, mélodieuses et rauques ; — les unes sont si passionnées qu'elles sont presque cruelles. Elles font penser à un cœur arraché tout sanglant de la poitrine, et qu'on voit battre ; — les autres sont si spirituelles, si gaies, qu'on y entend des rires de jeunes filles, des grelots de mules pomponnées. Elles rafraîchissent, comme après une course au soleil, un citron pressé dans la glace.
Et l'âme de Lola est telle que ses chansons. C'est un instrument merveilleux qui a toutes les cordes de la tendresse, les chanterelles graves qui frappent le bois et dont l'angoisse arrache les larmes, les cordes d'argent, pures comme des rires de
petits enfants, comme des voix d'anges.
Que de fois, dans son dos, j'ai entendu, au bal, dans la rue, à l'église, au théâtre, les exclamations chaudes des hommes. Je ne sais pas si sa beauté est faite pour l'éternité du marbre, mais sûrement, dans la pureté de sa race, elle incarne un de ces deux ou trois types qui flottent dans les cervelles masculines et qui surexcitent le désir.
Si vous la voyiez à ces moments-là I Pas un trait de sa figure ne bouge. On dirait que Ton parle derrière elle une langue qu'elle ne comprend pas. Elle n'écoute point : elle est à un seul homme, un homme qui l'adore et qu'elle aime. Que lui importe l'opinion des autres I Vingt fois son indifférence pour les compliments et les galanteries, qu'on lui débite m'a fait penser à ce geste des femmes arabes qui se tournent contre le mur quand le roumi passe, ou au moins, se couvrent les yeux avec leur haïk.
Et il y a des minutes où, en face de sa fidélité fière, je me fais l'effet moi-même du bon Arabe polygame qui donne la pièce d'or
de son amour à une favorite et la monnaie aux autres épouses.
Oui, aux autres, aux passantes des rues... car si complète que soit ma tendresse pour Lola, je n'ai pu enfermer dans ce beau vase, sinon tout mon désir, au moins toute ma curiosité. Lola s'en doute et ne s'en fâche point. Elle chante parfois la malaguègne qui, avec une belle violence de poésie peint en un couplet les rôles opposés de l'homme et de la femme, dans le combat de la tendresse :
Ton amour est comme le taureau Qui va où on l'appelle, Le mien est comme la pierre, Qui reste où on Ta posée.
Elle tolère mes galanteries, mes coquetteries et mes baise -mains. Même elle est toute prête à détester les femmes qui repoussent ma cour. On le sent, c'est, avec la confiance, l'orgueil qui parle dans son cœur :
Elle leur dirait volontiers :
— Vous êtes difficiles! Il m'a bien plu, à moi!
Et ces nuances, qui donnent à la jalousie de la femme du Midi une couleur si caractéristique, je ne les invente pas.
Jugez-en plutôt.
Nous avions l'autre soir à dîner, en trio, une petite amie; je ne puis pas vous la nommer, à cause de la fin de mon histoire. C'est bien une des Parisiennes les plus raffinées qu'ait produites ce temps qu'ils appellent fin-de-siècle, et qui est tout simplement un retour à nos traditions de gaieté légère, d'audace française à oser et à dire, jusqu'à une limite tracée par le bon goût, un peu au delà des bornes immuables de la morale.
Notre petite amie devait nous quitter sur la fin du dîner pour aller à un bal. Elle était décolletée presque jusqu'à la boucle de sa ceinture. Vous savez l'audace que toutes ces petites grives maigres ont à montrer leurs gorgerettes. Et moi, je ne sais pas pourquoi, cette nudité fringante, à côté de
mon épaule, me retenait, attirait mes yeux, finissait par tenter mes lèvres.
Après dîner, nous entrons dans le boudoir. Et notre amie me prie de Faider à remettre sa sortie de bal. Lola venait de quitter la chambre. Nous étions seuls.
Ma foi je n'ai pas résisté à la tentation, et, sur cette épaule nacrée, brusquement j'appliquai mes lèvres. Cracl au même moment, la portière se soulevait et Lola rentra.
Elle ne dit pas un mot. Mais notre petite amie qui, sans cela, se serait contentée de me dire : « Grand fou I » ou tout autre phrase indulgente, rougit jusqu'au bas de ses épaules, et me jeta d'une voix aigre :
— A quoi pensez- vous, mon ami?
Elle sortit.
Lola et moi, nous finîmes la soirée en tête à tête. Je n'étais pas fier de mon équipée et je fis beaucoup de frais. Lola semblait d'un naturel parfait et calme comme à l'or dinaire.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais, quand il y a une explication dans l'air,
je vais au-devant, je la provoque. Je ne manque point de courage pour l'attaque ni pour la défense. L'attente passive est audessus de mes forces.
Je dis donc à Lola, d'un air que j'aurais voulu rendre détaché :
— Vous avez vu, tout à l'heure, j'ai embrassé l'épaule de votre amie...
Elle répondit avec beaucoup de flegme :
— Oui et cela m'a été fort désagréable...
— Pourquoi donc? Vous savez bien que cela n'a pas d'importance.
Mais elle me regarda gravement, dans les yeux, et dit cette parole, où elle mettait, avec sa dignité d'irréprochable amoureuse, sa soumission de méridionale élevée dans la religion du maître :
— Je vous demande pardon. C'est toujours une chose blessante pour une femme de voir repousser son mari.