SUR LE SPIRITISME
On le sait, il y a en Angleterre, et surtout en Amérique, un grand nombre de journaux spirites. Une de ces revues : The Spiritualist, de la Nouvelle-Orléans, avait insinué que M. Foster était un adepte des croyances spirites. M. Foster a protesté par les lignes suivantes :
« On vous a mal informé en vous disant que j’étais spirite. Le rapport qu’on vous a fait relativement à mon expérience des effets de cette influence mystérieuse sur ma personne est également incorrecte dans son en-
semble. Je crois fermement à une espèce de phénomène à la fois matériel et spirituel que l’on attribue communément aux esprits humains désincarnés; mais j’en ignore tout à fait la cause. Que ces phénomènes soient produits et contrôlés par de l’intelligence, et même par une intelligence en dehors de nous, je ne vois pas de raison pour en douter; mais bien sérieusement je doute que nos compagnons morts aient rien à faire en cela.
Mes doutes reposent sur un sentiment instinctif contre lequel toutes sortes d’arguments ont échoué jusqu’ici. Ma conviction est que l’explication spirite sera quelque jour remplacée par une autre plus satisfaisante et plus croyable. »
M. Foster reconnaît donc d’une manière positive les phénomènes dits spirites; il admet même qu’ils peuvent être produits et contrôlés par de l’intelligence et même par une intelligence hors de nous.
Ceci reconnu, je demanderai à M. Foster pourquoi son instinct lui interdit de croire
que ses compagnons morts aient rien à faire en cela.
Pour moi, j’ai aussi constaté cette intelligence, celte pensée, qui étaient en dehors de ma pensée et de mon intelligence. Alors j’ai demandé à cette aimable visiteuse : « Qui êtes-vous? » elle a répondu : « Je suis un esprit désincarné qui vient vers toi. » Elle m’a expliqué que Dieu permettait cette communication , et j’ai trouvé plus logique de croire ce que m’affirmait cette intelligence, que de constater sa réponse et de supposer qu’elle ne venait vers moi que pour m’induire en erreur.
M. Hippolyte Renaud, dans son livre intitulé : Destinée de Vhomme dans les deux mondes, dit ceci :
« Nous n’aurions pas de répugnance invincible à croire qu’un homme peut, par la fixité de sa pensée, par la tension soutenue des fibres de son cerveau, arrêter la circulation des fluides invisibles de manière à les
accumuler en lui et à acquérir des propriétés d’attraction et de répulsion matérielle analogues aux propriétés de même nature que font acquérir à certains corps le frottement, le contact ou le voisinage d’autres corps convenablement choisis et préparés.
Cf S’étant ainsi donné des propriétés semblables à celles que possèdent les aimants et les corps électrisés, un homme pourrait imprimer des mouvements à des objets matériels, à des tables, à sa main, à la plume qu’il tient serrée entre ses doigts. Moteur unique de ces mouvements, il en déterminerait sciemment ou sans en avoir la conscience , le caractère et la signification. Les réponses partiraient de lui aussi bien que les demandes, etc., etc. »
Franchement, je me demande comment une réponse peut venir de moi, lorsqu’elle est le plus souvent imprévue et parfois contraire' à ma pensée ; et enfin, alors qu’il se manifeste à moi un esprit auquel je ne son-
geais pas et qui m’annonce des choses que je ne savais pas.
Un instant avant d’écrire ces lignes des coups vifs et répétés se sont fait entendre dans ma table; j’ai compris le signal: un esprit voulait me parler; notez que je lisais le journal, appuyée sur la table, et que je ne pensais ni aux esprits, ni au spiritisme. J’ai pris du papier et un crayon, et un esprit, celui d’un homme que je savais mort, mais que je n’avais songé à évoquer, m’a fait écrire ces mots : « Notre ami L... est arrivé ici avant-hier; il est mort à M..., hôtel de l’Europe, d’une congestion pulmonaire. Il est encore tout étourdi et peu dégagé; il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui et se demande à chaque instant : « Mais où suis-je donc? Priez pour lui, afin qu’il arrive plus lot à se dégager )>. Eh bien ! je le jure, je ne pensais dans ce moment ni à mon ami L., ni à celui qui est venu m’annoncer sa mort; j’étais au contraire persuadée que L. se portait à merveille. Que M. Renaud
dise ce qu’il voudra, mais il ne faut pas être savant pour posséder ce qu’on nomme un gros bon sens, et mon bon sens me dit que ce n’est pas ma volonté qui est venue me donner une nouvelle à laquelle j’étais loin de m’attendre.
M. Chevillard a écrit en 1872 une brochure intitulée : Etudes expérimentales sur certains phénomènes nerveux. Il va sans dire que ce savant range le spiritisme parmi les phénomènes nerveux.
Voici ce que M. Chevillard dit des craquements et des coups tabulaires ou typtologues:
'( Les craquements dans le bois proviennent évidemment des inégales dilatations des fibres résultant de la chaleur des mains. Ces craquements n’ont plus lieu quand on recommence l’expérience, parce que les diverses parties de la table se sont mises définitivement en équilibre de température. J’ai souvent vérifié ce fait.
« Quant aux battements tabulaires ou
coups dils typtologiqucs , ils sont d’une nature bien différente, puisqu’ils sont à la volonté du médium, comme on va le voir, et ils se reproduisent au fur et à mesure des expériences, après une première attente, et quelquefois ils cessent, parce que le médium est épuisé ou paralysé par la raillerie visible d’un assistant. Il le dit, et on verra qu’il a raison. Je vais démontrer cependant que ces battements, paraissant comme articulés, sont frappés par le medium qui pense et amène chaque lettre successivement, pour former le mot qu’il veut, et qui bat luimême les coups d’approbation ou de désapprobation, quand on achève de vive voix un mot commencé.
« Les personnes qui entendent frapper ces lettres en attribuent la venue à l’action des esprits qu’elles croient dans la salle, et le tour se trouve exécuté, tour d’autant plus curieux que tout le monde, sans exception, y est trompé, mais non pas dans la même mesure : car les assistants ne savent pas que
le médium est obligé de penser séparément d’abord un mot, puis chaque lettre pour faire le mot, tandis que celui-ci connaît bien cette obligation, qu’il cache pour se grandir, mais sans se douter le moins du monde de la raison physiologique qui l’y contraint.
« Quelles sont les observations qui ont dû me conduire à la véritable interprétation des battements tabulaires?
« J’ai remarqué d’abord que le soi-disant médium ne quittait pas l’alphabet des yeux; que, lorsqu’il était inintelligent, les réponses l’étaient aussi. Chez M. P.., le médium étant M™' D..., sa bonne, puissante médium d’une stupidité remarquable, les répohses n’étaient jamais que oui, un coup, non, deux coups, ou des' nombres; que si le médium était instruit ou spirituel, les réponses avaient le même caractère; que toujours un médium intelligent faisait venir des réponses consolantes pour le consultant affligé, ou flatteuses pour son amour-propre, ou ambiguës en cas de prévision difficile.
« La théorie médianimique enseignant que le médium dégage un fluide par lequel l’esprit s’animalise pour frapper, était obligé d’admettre, selon les cas, tantôt que le fluide d’un médium stupide stupidifiait l’esprit le plus intelligent, tantôt le principe inverse ; ou bien que tel esprit avait progressé après la mort du corps; en général, qu’un esprit invoqué ne pouvait parler que par l’intermédiaire d’un médium de même calibre intellectuel que lui; qu’on n’était jamais sûr de l’identité d’un esprit, parce qu’un autre esprit pouvait prendre sa place et son nom, etc., etc.
« Tout cela me donnant une bien pauvre idée du monde des esprits, je pensai que le motde'Büïïon:lestylec’estrhomme,étàitssins doute la clef de ce mystère, c’est-à-dire que le médium était tout simplement l’auteur des réponses. J’en suis devenu presque convaincu, lorsque, seul chez moi, posant les mains sur une petite table en bois non verni, et tendant fortement ma pensée vers une
idée grave, je suis arrivé, après trois semaines d’essai, à produire les battements paraissant articulés ; ils avaient quelque chose de plein, de limpide, qui les distinguait parfaitement des craquements antérieurs que j’appellerai rugueux, et dont j’ai dit la cause, § VII. D’ailleurs, ils étaient volontaires!
Ces battements portaient parfaitement le caractère, soit de ma satisfaction par leur rapidité, soit de l’hésitation, quand je doutais ou m’inquiétais, soit de la régularité, quand j’avais une conviction tranquille.
« Suivant l’alphabet d’une main lorsque mon autre main reposait sur la table, je n’obtenais que des lettres sans aucun sens, parce que ma volonté n’était pas, bien entendu, de me donner un mot a priori, c’està-dire de me duper moi-même. Mais j’affirme que tout battement désiré, isolément et non comme lettre, arrivait seul très-nettement. Deux battements désirés successivement arrivaient de même; trois de même. Et je ferai remarquer que je répétai cette ex-
périence devant plusieurs personnes qui la constatèrent avec moi. Je n’hésite pas à dire que ce fait singulier m’a inquiété, jusqu’au moment où j’ai pu me démontrer que je me répondais à moi-méme, sans m’en douter.
« Les coups sont à la volonté du médium, » assure M. Chevillard, et il ajoute que, « s’étant exercé à devenir médium, il a pu en faire l’expérience par lui-même. »
Qu’il me permette de lui dire qu’il a fait les réponses à ses demandes par la simple raison qu’il ne savait pas se servir du don qu’il avait obtenu. Je renvoie mes lecteurs à un passage de ce livre sur ce sujet. Cette page a été écrite il y a trois mois, et h ce moment je n’avais pas encore lu la brochure de M. Chevillard.
L’esprit de Marie Louis m’avertit que j’ai tort de mettre parfois les mains sur la table sans évoquer au préajable un esprit. « Il y a ici, me dit-il, un fluide de vie, c’est celui qui sert aux esprits à animer l’objet qui doit leur servir à communiquer avec les vivants,
et si lu te contentes de poser les mains sur cet objet sans appeler par ta pensée Tesprit que tu désires entretenir, ce fluide, attiré par le tien, vient seul; il est principe d’âme, mais il n’est pas âme ; il anime la table, mais la pensée manque et les coups frappés au hasard le donnent des lettres, des mots ne signifiant rien. Ou bien tu es forcée par ta pensée propre de diriger ce fluide, et alors tu te parles à toi-même, tandis que si ton évocation mentale précède ton acte matériel d’évocation, l’esprit est lâ, il fait agir le fluide, l’animant selon sa volonté, et alors c’est bien l’esprit qui te parle. »
Depuis cet avertissement, je me suis fait une loi de faire d’abord l’appel mental à l’esprit désiré et je n’ai plus eu ces indécisions, ces réponses n’ayant aucun sens.
Que M. Chevillard, qui me paraît un savant chercheur, se remette à sa table et qu’il suive cet avis, et qu’il ait soin d’appeler un esprit qu’une attraction puisse attirer vers
lui, et il pourra se convaincre qu’il ne se parlera plus à lui-même.
11 affirme que les coups sont frappés à la volonté du médium, il se trompe; il m’arrive bien souvent de laisser dix minutes mes mains sur la table, et, malgré mon désir et ma volonté, nul coup ne se produit.
D’autres fois, je suis occupée à écrire; je n’ai ni la pensée ni le désir de faire du spiritisme, et tout à coup les esprits battent une marche à pas redoublés dans ma table. Si je continue mon travail sans leur demander ce qu’ils veulent, ils frappent plus fort. Alors ^ je prends le crayon, je n’ai pas dans la pensée quel est l’esprit qui vient ainsi me rendre visite, et il m’écrit une phrase imprévue, il me donne un nom qui parfois était à cent lieues de ma pensée.
M. Chevillard nous dit : « La table est véritablement magnétisée par l’émission du médium; et le mot magnétisée n’a d’autre sens que de faire entendre qu’elle est couverte ou imprégnée de fluide nerveux vi-
brant, c’est-à-dire vital, du médium. La table est alors comme un harmonica qui attend le coup de marteau de la pensée de celui qui l’a imprégnée. »
Ceci est très-ingénieux, très-savant, sans doute; mais mon expérience, sans le secours d’aucune science, me dit que c’est inexact.
D’abord, le médium n’a pas besoin de suivre les lettres de l’alphabet du regard; j’ai fait cent fois l’épreuve que le médium peut causer, regarder d’un autre côté, et les coups continuent à être frappés avec intelligence. Une personne qui n’a pas les mains sur la table, et qui n’y fait par conséquent aucun apport de fluide nerveux, peut poser mentalement une question à l’esprit, lui demander l’àge de quelqu’un, par exemple; l’esprit frappe un coup pour chaque année. Le médium, ignorant la demande faite, ne peut imposer sa volonté. 11 faudrait donc qu’il nous assurât, comme M. A. M., que le médium a la double vue, qu’il va sonder la pensée de celui qui
interroge, et, ceci fait, il dicte parla force de sa volonté la réponse à la table.
Il est très-vrai que le médium, devenant l’instrument passif de l’esprit, laisse la marque de fabrique à ce qu’il écrit. Pourtant bien des personnes ont connu à Paris un prêtre qui s’occupait beaucoup de spiritisme; son médium était un enfant de six ans qui ne savait ni lire ni écrire.
Un jour, l’esprit d’un illustre poëte anglais avait bien voulu venir à mon appel, je le priai de me faire écrire des vers. Il essaya ; mais je sentais une fatigue extrême, comme celle que ressent une personne faisant un travail au-dessus de ses forces, et, j’en conviens, les vers étaient mauvais; j’étais déconcertée; pour mauvais qu’ils fussent, * je savais que je n’en étais pas l’auteur. Je l’avoue à ma très-grande honte, je n’aime pas beaucoup la poésie et j’ignore ses règles et ses lois; mais je me disais : « L’esprit qui est là me trompe, ce n’est point le grand poëte, mais bien un détestable rimailleur. » L’es-
prit battit aux champs dans ma table. Je repris le crayon et voici ce qu’il écrivit :
« Vous voudriez de beaux vers; je ne puis, hélas! vous en donner. Je suis pourtant bien W. S.; mais, que voulez-vous, ceci est une loi : pour communiquer avec les vivants, l’esprit unit le fluide céleste au fluide humain, le cerveau du médium devient un instrument dont se sert l’esprit. Une flûte ne peut rendre les mêmes sons qu’un hautbois, quel que soit le talent du musicien, et l’esprit ne peut parler le langage que le médium ne comprend pas. De la poésie vous êtes ennemie, et vous en ignorez les règles; je pourrais, avec le temps, vous soumettre à ses divines lois, mais je ne puis d’ores et déjà vous dicter du Shakespeare. »
Comme, je l’ai déjà dit, il faut, pour pouvoir écrire spiritiquement, que le fluide vous guide la main ou vous jette le mot à mot dans la pensée; mais il faut écrire sans chercher le sens, il faut écrire mécaniquement et machinalement, sans quoi l’esprit vous dit :
« Je ne puis continuer, votre pensée paralyse la mienne. »
J’ai pu obtenir la conviction profonde que je ne suis pour rien dans ce que l’esprit me fait écrire, car je ne sais ce que j’ai écrit qu’én me relisant, et alors je vois que je n’avais pas même conscience du sujet que je traitais. Aussi m’est-il impossible d’admettre la théorie de M. Chevillard, à savoir que les phénomènes spirites ne sont que des manifestations inconscientes de l’action magnétodynamique des fluides nerveux.
M. Chevillard pose sa théorie d’une façon absolue et il se flatte d’avoir sondé et expliqué d’une façon naturelle ce qu’il appelle « la maladie du spiritisme ». Qu’il me permette de lui faire une observation : Il donne luimême, à la fin, la statistique du nombre des spirites disséminés sur la terre : 250,000 en France, 200,000 en Angleterre, 80,000 en Italie, 500,000 en Russie, 1,200,000 en Amérique, une immensité dans les Indes et dans l’Afrique.
Pourrais-je, sans blesser M. Chevillard, lui faire observer que dans celte immensité africaine et asiatique, et surtout dans ces 2,230,000 spirites européens, il y a des gens intelligents et non crédules, qui ont étudié, eux aussi, la science spirite avec soin et même science ; il y a, dans ce nombre imposant de spirites, des savants, des membres de tous les instituts d’Europe et d’Amérique. Ceci acquis, M. Chevillard pense-t-il réunir à lui tout seul la somme d’intelligence possédée par tous ces hommes qui ont conclu, eux, à la réalité des esprits? Non; il est trop réellement savant pour avoir cette prétention. Mais alors comment n’a-t-il pas songé qu’il était un peu présomptueux à lui de venir affirmer d’une façon si absolue son opinion sur les phénomènes spirites?