‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 115 sur 230 · JEAN AICARD · texte numérisé non relu

JEAN AICARD

Comme je revenais un jour de Murano,

J'ai vu venir, faisant de gais frissons sur l'eau, Une gondole noire ainsi qu'elles sont toutes.

La rame en s'élevant s'illuminait de gouttes :

La proue en fer poli faisait plaisir à l'œil,

Et rien d'inusité n'y trahissait un deuil :

Pourtant elle emmenait, sons la pure lumière,

Le cercueil d'un enfant au prochain cimetière.

Le cercueil tout petit, d’un drap d’or recouvert, Aux quatre angles orné d’un bouquet blanc et vert, S'éloignait doucement vers l'île solitaire

Qui l’allait recevoir dans sa couche de terre :

Et je songeais : l'enfant vénitien, aux yeux

Noirs et brillants, pareils à la nuit dans les cieux, L'enfant aux cheveux bruns, à la peau mordorée, Ne verra plus, le soir, la lagune nacrée :

11 n'apprendra jamais la gloire des anciens,

Des peintres, des sculpteurs, des grands Vénitiens : Son cœur ne battra pas au nom de l'Italie,

Et la nuit, sur la mer scintillante et pâlie,

Quand Venise s'endort plus belle que le jour,

Il n'ira pas jeter de ces longs cris d'amour,

De bonheur ou d'espoir dont frémit, sous la lune, Le calme et bleu désert de la vaste lagune.

Et pourtant, Ô mon bel enfant vénitien,

Je voudrais un tombeau partout semblable au tien, Pour tous les innocents que la mort nous enlèse, Car du moins leur départ nous semblerait un rêve : On dirait de chacun se que je dis de toi :

Un jour, il est parti, sur la mer, sans effroi :

Pour voir à l'Orient l’norizon qui nous tente,

Un jour il est parti dans sa couche flottante :

Les blancs oiseaux des mers nous semblaient alentour Des messagers divins qui fêtaient un retour ;

Et l'enfant souriait encore à la chimère

Qui hantait son sommeil, à la voix de sa mère,

Car nul chant n’est plus doux que le doux bruit des eaux. Et le roulis paisible est aimé des berceaux.

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