LE LUXE
JEAN-MARIE Guyau.
Il rentra vers le soir ; il tenait la parure Qu'elle avait le matin demandée : à son bras 11 mit le bracelet, et dans sa chevelure L'aigrette de saphir pâle, aux reflets lilas.
L'œil de la jeune fenmme, agrandi par la joie, Riait, saphir plus chaud dans l'ombre étincelant : Elle-même, entr’ouvrant son corsage de soie, Attacha le collier de perles de Ceylan.
Elle se regardait dans la glace, embellie, Changeait de pose, et puis c'étaient de petits cris. Elle touchait du doigt l'écrin. ‘‘ Quelle folie ! "’ Dit-elle, et son œil fier en demandait le prix.
Car, dans ces choses-là, c’est au prix qu’on mesure La beauté. Lui, distrait, se taisait, Du chemin, Par la fenêtre ouverte, arrivait le murmure
De la ville en travail et de l’essaim humain.
Des hommes, haletants, dans la nuit d'une forge S'agitaient ; des maçons, oscillant dans les airs, Gravissaient une échelle. Et toujours, à sa gorge, ‘Les perles miroitaient comme le flot des mers.
Lui, de la main, montra, courbé sous une pierre
Un homme qui montait en ployant les genoux :
‘Vois ! il travaillera pendant sa vie entière,
Chaque jour, sans gagner le prix de tes bijoux."'
Elle rougit d'orgueil. Elle en était plus belle, Souriant sous l’aigrette aux tremblantes lueurs : Et vraiment pouvait-on, pour un sourire d'elle, Semer à pleines mains trop d’or et de sueurs ?
Un caprice d'enfant la prit dans la soirée :
Elle ne vuiait plus quitter ses bracelets
Ni son collier : dans l'ombre, encor toute parée, Elle s'endormit, rose, à leurs mourants reflets.
Lors elle fut bercée en un étrange rêve :
Tous ces joyaux de feu vivaient, et sur son sein Les perles s'agitaient comme aux flots de la grève, Et le bracelet d’or se tordait à sa main.
Puis soudain, vers leur sombre et lointaine patrie,
Elle se vit d'un vol emportée avec eux.
Ce fut d'abord, au loin, la blanche Sibérie :
Sous le knout travaillaient, saignants, des malheureux.
Leurs doigts meurtris avaient déterré quelque chose, Et c'était le saphir dans ses cheveux riant…
Puis, tout changea : la mer, sous un ciel clair et rose, 2.0 1lait ses flots tout pleins du soleil d'Orient.
Un homme se pencha sur les eaux purpurines :
La me: tremblait, profonde ; il y plongea d'un bond. Quand on le retira, le sang de ses narines
Jaillissait ; dans l'air pur il râlait, moribond.
Alors elle aperçut, en ses deux mains pendantes,
Les perles du collier qui sur son cou flottaient… Puis tout se confondit, les flots aux voix grondantes Et les râles humains qui vers le ciel montaient.
Elle n'entendit plus qu’un seul et grand murmure,
Le cri d’un peuple entier, pauvre et manquant de pain, Qui, pour rassasier des désirs sans mesure,
Dans un labeur aveugle usait sa vie en vain.
‘Si du moins nous pouvions ensemencer la terre, Produire en travaillant, voir nos sueurs germer ! Mais votre effort stérile agrandit la misère,
Car, au lieu de nourrir, il ne peut qu'affamer.
Maudit soit ce travail qui, semblable à la flamme, Dévore notre vie et la disperse au vent ;
Maudit ce luxe vain, ces caprices de femme Toujours prêts à payer sa vie à qui la vend !”°
Cette clameur sortait de poitrines sans nombre. Elle s'éveilla pâle, et de ses doigts lassés Dégrafant son collier, le regarda dans l'ombre Et crut y voir briller des pleurs cristallisés.