‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 193 sur 230 · C. LECIERC · texte numérisé non relu

C. LECIERC

Mon Dieu, que c’est affreux d'être longtemps petite, Faites-moi, s'il vous plaît, grandir vite, bien vite ! Petite! Ah! je m'en vais vous raconter ici

Comme c’est ennuyeux, comme c'est triste aussi ! Dans mes bras, ce matin, j'avais pris petit frère,

Et je croyais ainsi certainement bien faire,

Car je voulais d’abord bien et bien ‘embrasser,

Et puis, pour l'endormir, ensuite le bercer.

Mais j'entends aussitôt : ‘‘ Que fais-tu donc, Yvonne ? Tu le feras tomber, laisse Jacques, mignonne ! '’ Quand je le disais bien! Eh bien, c'était maman, Qui m'enleva mon frère, et cela gravement.

Pour le bercer, hélas! j'étais bien trop petité

C'est pourquoi je demande à grandir au plus vite. D'abord, si j'étais grande, avec un beau chignon J'aurais vraiment un air tout à fait de bon ton, Car je n’ai pas le droit d'avoir une coiffure Qui soit au moins seyante et aille à ma figure ! Lorsque je me regarde un peu dans le miroir, Ma robe me fait peine, oh ! oui, bien peine à voir, Elle est si courte encore! Ma jupe préférée

Serait longue, très longue, et puis toute ruchée : On ne me laisse pas faire ce que je veux,

Je ne puis qu'obéir. Ah! n'est-ce pas honteux ! On ne m'écoute pas, il faut bien que j’attende, Pour obtenir ceci, d’être beaucoup plus grande.

Oh ! quel bonheur alors! Que je m'amuserai,

Je dérangerai tout et je commanderai,

Puis j'aurai chaque jour une belle toilette,

Et chaque jour aussi je ferai la dînette !

Plus de soupe aux repas, rien que de bons morceaux, La viande sera faite avec de beaux gâteaux,

Je serai grande, alors! comme l'est Madeleine, Celle qui ne nous fit jamais aucune peine,

Vous la connaissez bien, ma grande, grande sœur, Que nous aimons tous bien et de tout notre cœur. Mais, j'y songe à présent, si je deviens comme elle, Il faudra tous ‘es jours qu'avec Mademoiselle Je lise et je relise un gros et laid bouquin Dans lequel se perdra mon petit nez mutin.

Moi, qui voudrais courir sitôt que je travaille, Et pendant la leçon, hélas, bien souvent bâille, Je ne pourrai jamais !

Et puis, n’est-ce donc rien, Que de ne plus sauter, de se tenir très bien ! Ce n'est pas tout encor! Qui sait si ma toilette Ne me gênera pas au jeu de la raquette, Pour sauter à la corde et courir au jardin, Pirouetter, danser, ainsi qu’un gai lutin.

Allons ! il est bien mieux de n’envier personne, Et de nous contenter de ce que Dieu nous donne. Combien, parmi les grands, penseront comme moi! C'est très certainement bien plus sage, ma foi ; Car j'accepte à présent de ne pas grandir vite, Trouvant quelque avantage à demeurer petite.

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