L'ÉTOILE DES BERGERS
FRANÇOIS COPPÉE
Quand, dans la froide nuit, au ciel, Dont les champs infinis s'azurent, Passa l’étoile de Noël,
De pauvres bergers l’aperçurent.
Laissant là chèvres et moutons, Prenant crosses et sacs üe toile, Ils dirent aussitôt : ‘‘ Partons ! ’’ Et suivirent l'errante étoile.
Les autres, amis du repos,
Les prudents et les économes, Rirent, en gardant leurs troupeaux, De la démence de ces hommes.
Quand ils revinrent, étonnés, Contant comme un fait véritable Que l’astre les avait menés
Voir un enfant dans une étable,
Des voleurs avaient, à ces fous, Pendant leur absence funeste, Pris bien des brebis, et les loups Dévoraient déjà tout le reste ;
Et l'on se moqua beaucoup d'eux.
Garder son bien, voilà l'utile, Pourquoi donc courir, hasardeux, Après une étoile qui file ?
Mais souffrir et n’avoir plus rien Contentait ces humbles apôtres :
Le peu qu'il leur resta de bien, Ce fut pour le donner aux autres.
Fidèles au divin signal, Qu'ils avaient suivi sans rien dire, Ils rendaient le bien pour le mal,
Et pour une insulte un sourire.
La nuit, près du fleuve, en secret,
Hs chantaient en chœur sous les saules. | Et, quand un agneau s'égarait,
Le rapportaient sur leurs épaules.
Bons, ils pardonnaient au méchant, Et, par un merveilleux mystère, Régénéraient, en la touchant,
La courtisane ou l'adultère.
Et les autres bergers, pleins d'or, Dont l’avarice méprisable Creusait, pour y mettre un trésor, Des trous dans la chaleur du sable,
Avaient des haines d'envieux
Pour ces pauvres de haute mine, Qui gardaient au fond de leurs yeux Un peu de l'étoile divine.
Comme dans le mythe chrétien,
Dont ce temps mauvais n’est plus digne, L'astre du beau, l’astre du bien, :
Passe parfois +t nous fait signe.
Qui le fuit est déshérité
De tout ce que le monde envie, Idéal d'art ou de bonté,
Il faut en souffrir pour la vie :
Gravir les chemins durs et droits :
Fuir les jougs que met sur nos nuques Ou la morale des bourgeois
Ou la critique des eunuques ;
Jeter ses perles aux pourceaux, Être toujours, sans qu'on s'irrite, Traité d'insensé par les sots, Traité d'impur par l'hypocrite ;
Voir triompher autour de soi Le laid, l'imbécile et l'injuste ; Et sentir plus ferme sa foi
Et sa volonté plus robuste...
sait
ana saemarse ren manpemennetnanere
Artiste d’un rêve obsédé,
Ou pauvre homme à la chair fragile, Va! par une étoile guidé,
Comme un berger de l'Évangile !
Va! sourd à l'intérêt vénal,
Va! loin des faux dieux qu'on encense,
Vers le Bethléem idéal, Vers la beauté, vers l’innocence !
Et, si quelque gouffre effrayant, Que ton imprudence te voile, T'engloutit, meurs en souriant, Les yeux fixés sur ton étoile !