POLITICIENNE
G. DE WAILLY
La politique, c'est mon fort !... Et c'est naturel, puisque papa est député... depuis un mois. Ça, je m'y attendais : maman lui avait dit: ‘‘ Je t'ai fait conseiller, je te ferai député... et je te ferai ministre!’ Oh! elle est très forte en politique, maman... Encore plus forte que moi... Et j'en sais, allez!
Ainsi, quand papa invite des députés à dîner, il nous prévient : ‘‘ Un tel est un droitier, un tel est un gaucher..."' Je me suis d'abord demandé à quoi il reconnaissait cela. maïs j'ai trouvé : les droitiers, eh bien, ce sont ceux qui tiennent leur fourchette de la main droite, les autres sont les gauchers... c'est clair.
Et ce que c'est amusant, d’être dans la politique! On ne parle plus comme tout le monde... oh, non! Ainsi, moi j'adore les choux de Bruxelles ; quand je veux en redemander, je tends mon assiette, et je dis à papa : ‘‘ Je demande la parole...’ Papa dit : ‘‘ Aux voix! '' en regardant maman. et si elle dit: ‘‘ Adopté! ’’ j'en ai, et je crie : ‘‘ A l'unanimité!..."" ça veut dire qu’on m'emplisse mon assiette jusqu’au bord.
Et encore bien d'autres choses! Quand j'ai trop mangé, je ne dis plus : ‘‘ J'ai mal au cœur..."" c'est pas parlementaire! Je dis: ‘‘ J'ai mal au centre gauche." Ça, c'est clair, c'est le centre... qui est à gauche... Pour ce qui est des coliques, par exemple, je ne comprends pas bien. À ce propos, maman m'a dit hier : ‘* C'est le ministère dans l'hémicycle..’" Enfin, je comprendrai sans doute plus tard. Mais, il y a des choses tout à fait compréhensibles... oh ! quand on est au courant comme moi. Ainsi, quand je fais des boulettes de mie de pain, à table, papa s'écrie : ‘‘ Je vous rappelle à l’ordre !’" Si je fais une tache sur la nappe, maman me dit : ‘‘ Je t'applique la censure et gare à l'inscription au procès-verbal!" L'inscription au procèsverbal, c'est une calotte... Et alors je ne bronche plus, je
SO PT CESAM
ne me risque pas à interpeller le gouvernement, car ‘‘le président descendrait de son fauteuil '" pour aller m'enfermer dans le ‘‘ petit local..."" Cabinet noir et pain sec!.., merci... j'aime mieux ‘‘lever la séance !
Oh! moi, quand je serai grande, je me marierai avec un homme politique... un ministre! Papa lui donnera mon portefeuille ; moi je m'occuperai de l'intérieur, lui de toutes les aitaires qui me sont étrangères... Maintenant, s'il n’est pas tout à fait ministre, s'il n'est que député, comme papa, je n'y ferai pas d'opposition tout de même, parce que métier a du bon... au point de vue du ménage. Oh! c'est très économique d'être député! Ainsi — je ne parle pas pour papa, qui dit qu'il a refusé... moi, je ne serais pas si fière ! — ainsi, il paraît qu'on leur offre très souvent des pots-de-vin.… Ce qu'elles doivent être grandes, les caves, là-dedans !.… Et puis des... c‘inment qu'on dit, déjà: des chèques (moi, je “royais que papa disait des cèpes). Des chèques, je ue sais pas ce que C'est, mais Ça doit être bien bon, puisqu'il paraît qu'on risque la prison, rien que pour le plaisir d'y goûter... Alors, tout Ça, dans le ménage, vous comprenez. Sans compter les cigares... et les bureaux de tabac... et la buvette gratis... et les voyages économiques !.….
Enfin, la politique, il n'y a que ça! Il v a le fils d'un collègue de papa que j'ai vu déjà deux fois à diner chez nous. Nous nous comprenons très bien: lui, il se destine à étre ministre... Par exemple, il est bébête !... mais son père dit que Ça ne fait rien... au contraire! Oh! les choses nt déjà arrangées : À vingt-cinq ans, il sort d'une urne... q. elque part, n'importe où. Je n'ai jamais vu papa sortir d'une urne, inais il paraît aue c'est indispensable... Aussitôt on nous marie, et, à mon tour, j'entre dans la chambre. Seulement, il faut tout prévoir : s'il était invalide... non, je veux dire invalidé, et que vous en ayez un comme ça, dans vos connaissances, qui soit d'un bon parti... dites-le moi... je vote pour lui!
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