‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 5 sur 230 · MARQUIS DE SÉGUR · texte numérisé non relu

MARQUIS DE SÉGUR

Le malade gisait sur sa funèbre couche,

De mauvaises lueurs lui passaient dans les yeux, L’horreur du soir rendait son aspect plus farouche, Des mots entrecoupés s'échappaient de sa bouche, Et ses regards mourants ne cherchaient point les cieux. Sa femme dans un coin priait agenouillée,

Cachant dans ses deux mains sa figure mouillée

De larmes sas douceur, car celui qui souffrait Souffrait sans espérance et doublement mourait.

T1 mourait dans son corps, il mourait dans son âme, Ce qui restait encor de vivant en son œil

Semblait braver le Dieu qu'importunait sa femme, Et la mort, l’entourant déjà de son linceul,

Ne laissait plus en lui rien d’entier que l’orgueil. Impassible témoin de sa lente agonie,

Discoureuse immuable en sa mobilité,

L'horloge disait l'heure, et sa monotonie Communiquait au temps un air d'éternité.

Une flamme brâûlait et tremblotait dans l’ombre, Comme un cierge mouraut posé près d’un tombeau, On ne pouvait prévoir lequel dans la nuit sombre S’éteindrait le premier, de l’homme ou du flambeau. La porte s’entr'ouvrit, et la forme d’un prêtre

Se dresse sur le seuil. En le voyant paraître,

La femme tressaillit et s'écria : ‘C’est lui!

Ayez pitié, Seigneur, et touchez ce rebelle !

Ce ne sera jamais, si ce n’est aujourd'hui. ’’

C’est lui ! ”’ dit le mourant, en tressaillant comme elle : Et la haine un moment ralluma sa prunelle.

Le prêtre doucement du pécheur s’approcha, Comme sur un berceau vers son lit se pencha,

Lui parla du pardon, de cette heureuse vie

Sans larmes et sans fin, dont la mort est suivie. Vains efforts de l'amour! Ces paroles du ciel

Aux lèvres de l'impie appelaient le blasphème

Et tombaient sur son cœur comme un torrent de fiel. Ce prêtre qui l’osait aimer malgré lui-même, Qui venait près de lui prier en gémissant,

Lui semblait insulter à son heure suprême.

Ne pouvant repousser le vieillard bénissant,

Il lui voulut du moins cracher à la figure ;

Mais la force trahit son mépris impuissant,

Et le drap seul reçut sa bave et son in jure. L'homme de Dieu frémit ; il recula d’un pas, Puis revint droit au lit et, collant son visage Aux lèvres du pécheur : ‘‘ Ne vous fatiguez pas, Mon pauvre ami, crachez, si cela vous soulage. Voici ma joue.”’ Il dit, et priant Dieu tout bas Pour ce méchant, tranquille il attendit l’outrage. Un silence se fit. Tout à coup, sur son front Qu'il tenait incliné, prêt à boire l’affront,

Il crut sentir passer quelque chose d’humide Qui coulait lentement : au fond de l’œil aride, Des pleurs s'étaient formés. 11 sentit un baiser Chercher avec effort sa joue et s’y poser.

La haine était vaincue ; et pleine de tendresse L'insulte sur son cœur vint mourir en caresse. Oui, la haine était morte et cédait à l’amour,

Le désespoir avait fait place à l’allégresse,

Et l’éternelle nuit à la beauté du jour.

Le mourant renaissait : inalgré la mort voisine, Ses regards se noyaient dans une paix divine. Du pécheur endurci, d’un mot, en un clin d'œil, L'humilité du saint avait brisé l’orgueil.

L'amour, hôte nouveau, remplissait sa poitrine Et lui donnait le ciel : sous le signe de croix,

Il courbait en pleurant sa tête pardonnée.

Il priait, et sa voix, d'elle-même étonnée,

Disait avec transport et redisait : ‘* Je crois ! ”” Le prêtre l’assista jusqu’à l'heure suprême.

Quand la mort arriva, ses lèvres, autrefois Ouvertes à la haine et promptes au blasphème, Laissèrent doucement couler ce seul mot : ‘‘ J'aime!” Puis, tranquille, il entra dans son éternité. Et voilà de tes coups, à sainte Charité !

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