LA FILEUSE
HERMINIE DELAVAULD.
— Pourquoi filez-vous, jeune fille, Svelte et blonde comme les blés ?
La rieuse Espérance brille
Dans vos yeux que rien n’a troublé.
Sous vos doigts, comme de la soie, Le lin s'allonge, souple et doux ; Votre travail est une joie ;
Fileuse, pourquoi filez-vous ?
— C'est mon voile de fiancée
Que je file avec tant d’ardeur,
Et ma main n'est jamais lassée,
Et jamais n’est lassé mon cœur.
Assise À mon rouet fidèle,
Je chante dès l'aube du jour :
J'aime, on m'aime, et la vie est belle, Et l'univers est tout mon amour !
Et la fileuse file, file,
Et de l’un à l’autre angelus, Le fil blond, sous sa main + Se déroulé de plus en plus.
— Pourquoi filez-vous, jeune femme Au front pâle, mais radieux ?
11 semble qu'une nouvelle âme Resplendisse dans vos beaux yeux !
Sous vos doigts, comine de la soie, Le fil s’allonge, souple et doux ; Votre travail est une joie ;
Fileuse, pourquoi filez-vous ?
— C'est une robe de baptème Que je file : grâce au Seigneur, Je connais l’extase suprême, L’ivresse qui remplit mon cœur :
D nd UOUCONNNNNNNR
Un enfant, un trésor, un ange, Entre mes bras va reposer.
Je l’attends, et sur chaque lange, Je mets à l'avance un baiser.
Et la fileuse file, file,
Et de l’un à l’autre angelus,
Le fil blond, sous sa main agile, Se déroule de plus en plus..…
— Pourquoi fiiez-vous, bonne aïeule, Si calme sous vos cheveux blancs ?
L'ombre est froide, vous êtes seule, Le nid désert n'a plus d'enfants !
Perdu dans vos crêpes de veuve,
Le lin traîne sur vos genoux.
Votre travail est une épreuve ; Fileuse, pourquoi filez-vous ?
— Il est temps! Je file la toile
Dans laquelle on m'emportera,
Mes doigts sont louräs, mon œil se voile Et plus rien ne me sourira..….
Mais béni soit Dieu ! sur ma route
J'ai cueilli ce qu’il a semé :
J'ai souffert, j'ai pleuré sans doute ; Qu'importe ! J'ai beaucoup aimé...
Et la fileuse file, file,
Mais vers le dernier angelus,
Le fil casse en sa main débile.
La fileuse ne file plus !