‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 64 sur 230 · LE GUÉ · texte numérisé non relu

LE GUÉ

SULLY PRUDHOMME

Ils tombent épuisés ; la bataille était rude.

Près d’un fleuve, au hasard, sur le dos, sur le flanc,

Ils gisent, engourdis par tant de lassitude :

Qu'ils sont bien, dans la boue et dans leur propre sang !

Leurs grandes faux sont là, luisantes d’un feu rouge, En plein midi. Le chef est un vieux paysan :

Il veille. Or, il croit voir un pli du sol qui bouge. .… Les Russes! Il tressaille et crie : ‘ Allez-vous en ! ”'

Il les pousse du pied : ‘‘ Ho! mes fils, qu’on se lève ! *: Et chacun, se dressant &'un effort fatigué,

Le corps plein de sc:umeil et l'esprit plein de rêve, Tâte l'onde et s’y traîne à la faveur d'un gué.

De peur que derrière eux leur trace découverte N'indique le passage au bourreau qui les suit, Et qu’ainsi leur salut ne devienne leur perte, Ils souffrent sans gémir, et se hâtent sans bruit.

Hélas! plus d’un s’affaisse et roule à la dérive,

Mais tous, même les morts, ont fui jusqu'au dernier. Et le chef resté seul songe à quitter la rive .…

C’est trop tard! Une main le retient prisonnier.

Vieux ! sais-tu si le fleuve est guéable où nous sommes ? Misérable, réponds : vivre ou mourir, choisis !

—1l a bien douze pieds.—Voyons...."' dirent ces hommes, En le poussant à l’eau sous l'œil noir des fusils.

L'eau ne lui va qu'aux reins, tant la terre est voisine, Mais il se baisse un peu sous l'onde À chaque pas :

Il plonge lentement jusques à la poitrine,

Car les pâles blessés vont lentement là-bas...

La bouche close, il sent monter à son oreille

Un lugubre murmure, un murmure de flux,

Le front blanc d'une écume à ses cheveux pareille : Il est sur ses genoux. Rien ne surnage plus.

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