‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 89 sur 230 · JEAN AICARD · texte numérisé non relu

JEAN AICARD

Is sont trois orphelins, puisque la mère est morte.

Elle est morte la mère, et voilà qu'on l’emporte.

Les trois petits enfants, ne pouvant plus la voir,

Se sont mis à pleurer du matin jusqu'au soir. ‘Qui me fera la soupe, à présent’ dit le père. ‘Jamais une maison sans femme ne prospère.’

I1 dit, et les enfants ont vu, pleurant plus bas,

Son autre femme, hélas, qu'ils ne connaissent pas.

Ah les pauvres petits! La femme acariâtre

Les battit sans sujet. C'était une marâtre.

La mère a bien laissé, pour qu'ils n'aient jamais faim,

Du pain blanc au grenier, du blé, toujours du pain,

Et &c l'huile à brûler dans la lampe de cuivre,

Des draps qu’elle a fiiés, et trois beaux coussins bleus

Pour couvrir en hiver leurs petits pieds frileux S

Mais la marâtre, ayant gardé leur blé, les laisse

Presque mourir de faim et tomber de faiblesse.

Elle prend la lampe de cuivre qui reluit

Et les laisse avoir peur, seuls, dans l'ombre, la nuit.

Elle a pris les draps blancs, et pris comme le reste

Les trois beaux coussins bleus, couleur d'azur céleste.

Ils couchent sur la paille, ils souffrent des grands froids

Ils ont soif, ils ont faim, ils pleurent tous les trois.

Or, le plus jeune a dit, un jour, de sa voix douce : ‘J'ai faim !”’ Alors la femme en colère le pousse.

Il tombe. Le plus grand s'en vient le relever. ‘Notre mère est partie, allons la retrouver. ‘*

Dit-il, ‘‘ je sais l'endroit : c'est une grande pierre.

Allons voir tous les trois ma mère au cimetière,

Elle nous donnera du pain.”’ Les trois petits,

Se tenant par la main, sont aussitôt partis.

Au milieu de la route, à leurs regards se montre

Le bon Dieu Jésus-Christ qui vient à leur rencontre.

Il est en blanc; sa barbe et ses beaux cheveux longs

Entourent son visage, et sont si fins, si blonds, Si purs, qu'on les dirait faits de rayons d'aurore : Mais les cils sont plus beaux et plus divins encore, À cause du regard qui rayonne au travers.

Jésus sourit, il vient aux enfants bras ouverts. ‘Dites, où courez-vous tout seuls sur cette route, Mes anges si petits ? Parlez, Dieu vous écoute. — Nous allons retrouver notre mère là-bas, Au cimetière, — Eh bien, retournez sur vos pas, Je vais vous l'envoyer à la maison sur l'heure.’ Ils retournent alors, mais aucun d'eux ne pleure : Sûrs de revoir leur mère, ils sont déjà contents. Jésus au cimetière a dit, pendant ce temps :

‘Va nou-rir tes enfants, relève-toi, Marie !

À toute heure j'entends le plus jeune qui crie ! — Seigneur, mais je suis là, sans pouvoir me lever, Et mes petits ont faim ! — Va, cours les retrouver. Je te donne sept ans de forces et de vie,’ La mère se redresse, étonnée et ravie, Elle va retrouver ses trois enfants joyeux, Elle essuie en r'eurant les larmes de leurs veux, Brosse leurs vêtements et lave leur visage, Les soigne tour à tour, chacun suivant son âge, Et puis dit à l'aîné, sitôt qu'il n’a plus faim, Va me chercher ton père.” Et dit au père : ‘‘Enfin Me voici. Qui m'a fait revenir en ce monde ?

Le blé que j'ai laissé dans tes greniers abonde, Le froment du bon Dieu pour faire le pain blanc, Et mes petits enfants ont faim, et ‘a nuit, en tremblant, Ils pleurent seuls dans l'ombre, et leur voix me rappelle. La lampe que j'avais laissée, où donc est-elle ? Allons, tu vas mentir quand tu me répondras.

Ils ont froid, mes enfants, et les berceaux, les draps, Les coussins bleus? Hélas! ils n'ont plus rien; en sorte, Malheureux, que leurs cris ont fait venir la morte. Ta femme et toi, partez, rendez-nous la maison ! ' L'homme ne répond rien, sachant qu'elle à raison, On n’a revu, ni lui, ni la femine méchante, Et, près des trois enfants, le soir, la mère chante. Ils dorment dans les draps qu'elle à filés pour eux,

La lampe est allumée, ils ont leurs coussins bleus. Mais sept ans sont bientôt finis, le temps va vite. ‘* Mère, pourquoi pleurer? — I1 faut que je vous quitte. — Non, ma mère, écoutez, comme ce sera beau : Nous vous suivrons tous les trois, l'un portant le flambeau, L'autre l'encensoir d'or comme en portent les anges, L'autre le livre ouvert pour lire les jouanges, Et tous ensemble ainsi, vers Dieu qui nous attend, À travers le ciel bleu, nous irons en chantant.‘

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