‹ Les montagnesChapitre 1 sur 313 · ALFRED MANIE ET FILS, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ALFRED MANIE ET FILS, ÉDITEURS

J’ai rencontré dans ma vie deux hommes qui pour moi réalisent à un degré exceptionnel l’idéal chrétien du savant , du citoyen et du père de famille, qui, séparés par leur âge et par la nature de leurs travaux , peuvent être rapprochés comme exemples de la fécondation des forces intellectuelles par les forces morales , de la raison par la foi , de la justice par la charité , de la science par la modestie.

L’un a été pour ma jeunesse le plus admirable des maîtres et le plus affectueux des guides: l’autre est mon meilleur ami, je dirais volontiers mon frère.

Or à l’un je dois de m’a, voir fait, un des premiers, connaître et aimer les montagnes ; ci l’autre j’ai souvent rêvé de les faire aimer et connaître à mon tour, durant ce travail dont il a été l’instigateur.

Ils ont donc l’un et l’autre tous les droits à l’ hommage de mon livre, et je leur demande la permission de réunir leurs noms sur cette page comme je les réunis depuis longtemps dans mon cœur.

A monsieur Victor PUISE UX, membre de l’Académie des Sciences et du Bureau des Longitudes , professeur à la Sorbonne et à l’Ecole normale supérieure ;

A mon excellent ami Léon GAUTIER, professeur de paléographie à l’Ecole des chartes, archiviste aux Archives nationales, quatre fois lauréat de l’Institut :

Je dédie cet ouvrage en témoignage de ma profonde et reconnaissante affection.

Albert DUPA IGNE.

INTRODUCTION

Auf dem Berge !...

Aux montagnes, aux montagnes,

Mon œil plonge aux deux ouverts;

Je domine les campagnes ,

Je suis roi de l’univers.

( Chant populaire suisse. }

Ex propinquo visa montium allitudo , nivesque ccelo prope immixtœ, tecta informia imposita rupibus , animalia inanimaquc omnia rigentia gelu , cœtera visuquam diclu fœdiora , terrorem renovarunt.

Tite-Live ( Annibal au passage des Alpes).

Ua voyage dans les montagnes! voilà, j’en suis sûr, le rêve caressé par beaucoup d’entre mes lecteurs. Aux approches des vacances, plus d’un voit en rêve les forêts et les vieux châteaux des Vosges, les cratères et les laves des volcans d’Auvergne, les gaves écumeux des Pyrénées, les pics neigeux et les glaciers des Alpes.

Les narrations émues de quelque voyageur enthousiaste , la lecture de quelque charmante nouvelle dont les héros sont ces braves et dévoués montagnards, la vue d’un splendide album ou d’une de ces merveilleuses collections stéréoscopiques, lui auront révélé tout un côté inconnu de la nature, et communiqué cette généreuse contagion des cœurs vaillants et jeunes, l’amour des montagnes.

INTRODUCTION

On aime les montagnes aujourd’hui , et j'en suis fier pour notre siècle ; car cette affection part des cotés les plus sains et les plus nobles de l’esprit humain. C’est une reaction contre la platitude et la mollesse qui envahissent l'éducation; un triomphe de la vraie poésie, qu’on dit morte, sur l’affreux positivisme; une réponse à ceux qui craignent que l’étude des sciences, détrônant celle des letti , ne tairn-e la source de l’enthousiasme et ne dessèche le cœur de notre jeunesse.

Depuis le commencement de ce xixe siècle, qu’on appellera

le siècle des sciences naturelles, l’étude et l’admiration des grands spectacles de la création sont à l’ordre du jour dans toutes les classes de la société. Le sentiment de la crainte,

qui dominait jadis à l’aspect de tout phénomène majestueux dont on ignorait les causes, a fait place a celui du bonheur qu’éprouve l’homme à se sentir vainqueur de la nature et

maître de ses secrets.

Ce mouvement actuel des esprits a son analogue duii?5 l’histoire. On pourrait le rapprocher de ce qui se passait, il y a trois siècles, dans ces temps héroïques des Christophe Colomb, des Vasco da Gaina, des Magellan, dans ces cinquante sublimes années où les hardis marins de 1 Europe méridionale, affranchis du rivage par la boussole, et se lançant avec l’aide de Dieu a la conquête d espaces im onnus, décuplaient le domaine de 1 homme , 1 étroit orbis terrai uni des anciens, qui, de simple cercle , devenait subitement la

sphère terrestre.

C’est un pareil élan qui se produit partout aujourd hui dans la prise de possession du globe par la science, et spécialement pour le sujet qui nous occupe.

Il fut un temps, et ce temps n’est pas loin de nous, où les montagnes étaient regardées comme un objet d aversion, d’horreur même; une œuvre laide, un mal. Les

INTRODUCTION

caries les laissaient en blanc comme des déserts; les livres ne les nommaient qu’accompagnces des épithètes les plus effrayantes: la ville de Genève, si splendidement illuminée tous les soirs par les sommets du mont Blanc, étincelants au coucher du soleil, n’y voyait qu’un triste voisinage; les paysans des environs n’appelaient cette chaîne que les « monts maudits » ; partout les neiges et les glaciers étaient regardés comme la punilion des crimes d’anciens habitants, donton racontait les sombres légendes aux veillées d’hiver ; les rares voyageurs contraints de traverser les gorges désertes n’y voyaient que des abîmes sans fond et des antres horribles, que leur imagination peuplait de monstres affreux et de brigands féroces.

Au commencement du xviii® siècle, il y a à peine cenl cinquante ans, un savant naturaliste et intrépide voyageur, J. -J. Scheuchzer, publiait un grand ouvrage scientifique en quatre volumes in-quarto sur ses voyages dans les montagnes, intitulé : limera per Helvetiœ alpinas regiones. Parmi les figures de l’ouvrage, on voit des dragons ailés, des serpents à tète de lion, des hydres à plusieurs têtes, et les antres qu’ils habitaient; l’auteur, cru sur parole, passait pour un prodige de courage.

En 1741, deux Anglais, Pocock et Windham, firent une expédition à Chamouny, alors pauvre petit village de Savoie, ignoré comme tant d’autres, et dont les honnêtes habitants n’avaient jamais reçu d’autres étrangers que les bénédictins de leur prieuré, et leurs évêques d’Annecy en tournée pastorale. Nos Anglais y arrivèrent armés jusqu’aux dents, campant sous des tentes, tenant des feux allumés et des domestiques en sentinelle pendant la nuit, comme ils eussent fait chez les Mohicans ou les Alfouroux ; ils revinrent à Genève triomphants comme s’ils avaient découvert un pays nouveau.

INTRODUCTION

11 fallait, pour détruire les vieux préjugés, pour étudier, aimer et faire aimer les montagnes, il fallait un homme fait exprès : Genève, la porte des Alpes, eut la gloire de le fournir. Ce Christophe Colomb des montagnes fut IJorace- Bénédict de Saussure.

Il naquit en 1740; sa mère, nièce du naturaliste Charles Bonnet, entendit le récit des deux Anglais, et « en eut la vive impression » ; l’enfant fut élevé dans l'amour des sciences et dans l’admiration de la nature. Sous l’impulsion de son grand-oncle et du célèbre Haller, de Berne, il fit de rapides progrès dans les sciences mathématiques et physiques, dont il devint professeur à vingt ans. Marcheur intrépide, hardi grimpeur, aguerri contre les fatigues et les privations, il fit, en 1760, sa première ascension au mont Brévent, d’où il vit pour la première fois le mont Blanc face à face. Dès ce moment, il n’eut plus qu’une pensée : monter au sommet de ce géant des monts d’Europe, réputé inaccessible.

Pendant vingt-sept étés, il parcourut sans relâche les Alpes, franchissant les passages les plus ardus, visitant les vallons les plus reculés, vivant avec ces bonnes populations pastorales, se familiarisant avec leurs fatigues, et s habituant à leur climat. Ses écrits, dans les intervalles, popularisaient la montagne, et y attiraient quantité de visiteurs. Les premières pages de son grand ouvrage ( Voyage dans les Alpes) sont consacrées à réhabiliter les montagnards, qu’il montre honnêtes, fidèles, sincèrement religieux et admirablement charitables. La confiance qu il leur témoignait se communiqua à ses imitateurs, et créa parmi les habitants cette belle profession de guide, devenue aujourd’hui l’honneur et la fortune des pays de montagnes. Ces guides, en reconnaissance, lui trouvèrent ce chemin du mont Blanc tant désiré, et le con-

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duisirent à la cime, après vingt -sept ans d’attente et d’efforts, le 2 août 1787.

Saussure a fait école; la voie une ibis ouverte, et l’intérêt une fois appelé sur ce point, en peu d’années toutes les chaînes de montagnes ont eu leurs dévoués investigateurs. C’est ainsi que, cinq ans après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, Vasco da Gama doublait le cap de Bonne-Espérance, et trouvait la route maritime des Indes; vingt ans après, Magellan faisait le tour du monde.

Le Vasco da Gama des montagnes fut Ramond , qui explora les Pyrénées, monta au mont Perdu le 1 1 août 1707, et écrivit les Observations faites dans les Pyrénées.

Le Magellan fut le baron A. de Humboldt, qui popularisa les montagnes en Allemagne, rendit célèbres le pic de Ténériffe et les Cordilières d’Amérique, s’éleva à près de 6,000 mètres d’altitude sur les lianes du Chimborazo, visita les montagnes de l’Asie centrale, enfin fonda la science géographique moderne par la publication de ses voyages et de son Cosmos.

Depuis ces précurseurs, le nombre des héros vainqueurs des montagnes s’est augmenté tous les jours; nous ne pouvons que citer, en passant, quelques-uns des plus célèbres, surtout parmi ceux qui ont ajouté à la gloire de leurs exploits la gloire de leurs écrits.

On y trouve, en première ligne, des émules de Saussure, des Suisses, pour qui la célébrité et la conquête des Alpes sont une question de patriotisme. Sous le rapport de l’amour qu’elle porte à ses montagnes , la Savoie , surtout la vallée du mont Blanc, dont la route part de Genève , est regardée par tout le monde comme faisant partie de la Suisse; elle en a l’esprit et les allures, même depuis que sa séparation du Piémont l’a mise au nombre

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des départements français. Nous citerons, parmi les professeurs, llug'i et Agassiz, qui ont fait les premiers la renommée des glaciers; parmi les ingénieurs, Coaz et Escher de la Linth. Ajoutons à ces noms ceux de quelques guides, car il est juste que ces braves et indispensables instruments de la conquête des montagnes soient à l’honneur comme ils ont été à la peine. Nous choisirons le premier et le dernier de ceux qui ont mérité d’être inscrits dans leurs annales: Jacques Balmat, qui lu premier, en 1780, monta au mont Blanc, et Michel Croz, mort victime de son devoir à la catastrophe qui a suivi la première ascension du mont Ccrvin, en 1860.

Parmi les Allemands, il faut citer les frères Schlagintweit, qui, après s’être aguerris dans les Alpes et être montés les premiers au mont Rose, sont allés en Asie explorer la chaîne de l’IIimalaya, la plus haute du monde, et sont montés, à l’Ibi-Gamin, jusqu’à 7,000 la plus grande élévation que l’homme ait atteinte de son pied : on n’est allé plus haut qu’en ballon.

Les ascensionnistes les pl us nombreux sont évidemment les Anglais, qui font de ces périlleuses expéditions des montagnes une affaire d’amour-propre national autant qu’individuel. Parmi la foule des illustres, nous devons citer, pour les Pyrénées , Russell Ivillough : pour les xAlpes, John Bail, président de l’Alpine-Club, Édouard Whymper, le premier vainqueur du Gervin, et ce modèle des grimpeurs autant que des vulgarisateurs, le professeur John Tyndali, dont le nom est aussi connu dans les vallées des Alpes que dans le monde savant.

11 faut avouer que nous sommes loin de rivaliser avec les Anglais pour le nombre et l’audace; cependant, à côté des noms qui précèdent, la France peut hardiment mettre ceux bien connus des frères d’Abbadie, de Dollfus-Ausset ,

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dont les observations scientifiques et les ouvrages continuaient, en la perfectionnant, la tradition de Saussure, du capitaine Mieulet, du botaniste Martins, du peintre Ilogard, du géologue Lory. Mais il y en a bien d’autres; pourquoi ne citerions-nous pas, par exemple, ce membre de l’Institut, une des gloires de l’astronomie française, mais aussi modeste que savant, M. Victor Puiseux, qui jadis, durant ses loisirs, montrait le premier le vrai chemin de la cime du mont Rose, et le premier aussi, avant les Anglais, qui croyaient l’avoir découvert, escaladait le plus haut sommet de notre mont Pelvoux, le géant des Alpes françaises?

Voilà les hommes à qui nous devons de connaître et d’aimer les montagnes; c’est sous l’inspiration de quelques-uns d’entre eux, et pour continuer leur œuvre, que s’est organisée en Angleterre une véritable armée de grimpeurs enthousiastes, ascensionnistes émérites et diplômés, le fameux Alpine-Club.

La renommée des hauts faits des membres du club des Alpes, aujourd’hui cosmopolite, les récits de leurs expéditions, remplissant lesjournaux et les revues, ont, autant que les Impressions de voyage publiées par les littérateurs en renom, contribué à donner aux plus intelligents des hommes de loisir le désir et le goût des courses de montagnes. Les Anglais, les premiers, n’ont pas craint d’y associer leurs familles, et ont trouvé, en France et en Allemagne, de nombreux imitateurs. Bientôt les villes d’eaux minérales des Alpes, de la forêt Noire, de l’Auvergne et des Pyrénées, qui ne recevaient guère, avec leurs baigneurs, que des amateurs de jeux de hasard ou tout au plus de promenades, ont vu apparaître des visiteurs d’un nouveau genre , les touristes, c’est-à-dire les voyageurs de plaisir, venus pour faire un tour dans les montagnes.

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C’est alors qu’un spirituel écrivain, encore un Genevois, Toppfer , est intervenu, et, par deux livres charmants que tout le monde a lus, les Voyages en zigzag d’un pensionnat en vacances et les Nouvelles genevoises, a plus fait peut-être à lui seul que tous les auteurs qui l’avaient précédé pour populariser les touristes et les excursions alpestres.

Malheureusement la mode, souveraine maîtresse, notamment en France, des gens qui n’ont rien à faire, s’en est mêlée. Une excursion en pays de montagnes, avec le longbâton ferré, le voile bleu au chapeau pour les neiges, les longues guêtres, le sac, la gourde, etc., quel excellent prétexte à costume !

Le succès ne s’est pas fait attendre; les réclames des journaux et les efforts des industriels intéressés ont accru le nombre des touristes au delà de toute espérance. Les villages destinés à servir de rendez-vous se sont ornés de casinos, de magasins de modes et de curiosités, de jardins anglais avec des allées sablées comme celles du bois de Boulogne. Sous l’influence des habitudes luxueuses et des exigences des Anglais, les auberges, jadis simples et honnêtes, se sont trouvées transformées en somptueux hôtels, munis de véritables bataillons de serviteurs en grande tenue, armés de chevaux de selle et de chaises à porteurs. Et l’on a vu accourir en foule vers les vallées à la mode les élégants des villes d’eaux, les désœuvrés, cherchant à tuer le temps entre la saison des bains de mer et celle de la chasse, les bons bourgeois qui rêvaient des biftecks d’ours et autres merveilles racontées par Alexandre Dumas.

On en rencontre encore quelquefois, de ces voyageurs pour rire, qui semblent n’aller aux montagnes que pour pouvoir dire qu’ils y ont été. Ils parcourent en poste les

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vallées, profitant de la demi-heure du relais pour l'aire une ascension au belvédère de l’hôtel, sur la colline, bien entendu avec les accessoires obligés: bâton de montagne, voile bleu, guêtres, sac, etc., fiers de l’effet qu’ils produisent sur les naturels du pays; un jour de grand courage, ils montent au Righi, à cheval, par un temps de brouillard, et s’estiment des héros; enfin ils accomplissent fidèlement l’itinéraire des guides Conty, et s’en retournent, n’ayant rien compris des splendeurs étalées sous leurs yeux, n’ayant rien vu, rien retenu, si ce n’est le détail des cigares de contrebande ou des plats de la table d’hôte.

Il est triste d’être obligé d’avouer que la plus notable partie de ces pauvres gens parle notre langue ; il est à craindre qu’ils n’aient souvent déconsidéré la France aux yeux de ces bonnes, robustes et intelligentes populations montagnardes, du côté de l’Allemagne surtout, qui saisit toutes les occasions de faire mépriser ce qu’elle appelle Wœlsches Land , traduction bien adoucie : « la frivolité française. »

Toutefois la mode est changeante, les montées fatiguent les complexions délicates, et le climat des hauteurs défraîchit les toilettes : trois bonnes raisons pour que les voyageurs qui ne venaient que pour se faire voir, commencent à céder la place à ceux qui viennent pour voir. La première invasion a eu même cet excellent côté, qu’elle a frayé le chemin, qu’elle a fait naître des facilités matérielles de déplacement inconnues autrefois. Les moyens de locomotion se sont multipliés ; les compagnies de chemins de fer ont créé des billets de circulation, dont les porteurs sont traités avec des égards spéciaux ; les populations des montagnes attendent les étrangers , et s’occupent , pendant la mauvaise saison, à leur préparer une bonne réception, à

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réparer les chemins, à organiser les transports, a bâtir et à approvisionner des hôtels et des pensions. Ces services se paieront, c’est vrai; mais dans la montagne il restera toujours quelque chose de l’hospitalité antique; le caractère d’un peuple ne s’avilit pas si vite. Au service matériel payé le viai montagnard, s’il n’a pas affaire à la morgue hautaine des Anglais ou à la sotte fatuité des cocodcs, tient à honneur d’ajouter l’affabilité et la cordialité, qui ne se paient pas.

Aujourd’hui les voyages sont presque exclusivement , pour les personnes intelligentes, un moyen d’éducation, le plus puissant peut-être. On a compris combien la vue de la sublimité des œuvres de Dieu est nécessaire pour détruire les idées étroites que produit la vie artificielle des villes.

La montagne est saine pour le corps, saine pour l’esprit, saine pour le cœur. Le corps y prend l’habitude de la lutte, condition de la santé; l’esprit y voit et y conçoit la vraie grandeur; le cœur y sent indispensables la charité et l’esprit de famille : il comprend comment les peuples peuvent rester honnêtes et libres.

A la montagne, il n’y a pas d’enfants gâtés.

Les jeunes gens qui ne connaissent que les chemins faciles des plaines vont apprendre là qu’il en est de raboteux et d’escarpés, et qu’au bout de ceux-là seulement est le but du voyage, la vue enivrante d’un sublime panorama, et le bonheur de la difficulté vaincue, qui fait oublier toutes les fatigues et tous les ennuis.

La jeunesse est donc aujourd’hui en grande majorité parmi les visiteurs des montagnes. Un grand nombre de bonnes familles, voulant utiliser intelligemment, au profit de l’éducation physique et morale des enfants, les deux mois des vacances scolaires, viennent prendre logement

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et pension successivement dans quelques localités choisies, autour desquelles il soit facile de faire des excursions nombreuses et variées ; d’un autre coté, la coutume se répand de plus en plus que les jeunes gens sor tis vainqueurs de leurs examens, et sur le point d’entrer dans une carrière, inaugurent leur liberté par une excursion dans les montagnes.

C’est une tendance générale qui se manifestait déjà dans l’éducation, et qui devient évidente depuis nos désastres : on cherche à sortir de la convention pour entrer dans la réalité; on abandonne le système de la prison morale et matérielle pour habituer la jeunesse au grand air de la liberté responsable. On fait bien; on ne donnera jamais trop de fortifiants à la génération qui s’élève.

Ne craignons donc pas de conduire ou d’envoyer les jeunes gens aux montagnes. Toutefois que chacun d’eux soit bien prévenu que pour retirer tout le fruit de sa peine, pour éviter d’être la proie d’hôteliers avides et de cicérones ignorants, pour doubler le plaisir, entretenir l’intérêt et fixer les souvenirs, il faut nécessairement avoir préparé son voyage, avoir acquis une foule de notions générales et spéciales : spéciales sur la contrée que l’on visite, sa topographie détaillée, les beautés qu’elle renferme, les hommes qui l’habitent, les ressources de tout genre qu’elle offre aux visiteurs; générales sur les pays de montagnes, la forme, la dimension et l’origine de ces grandes saillies du sol, sur leurs roches, leurs eaux et leurs glaces, leur climat, leurs produits et leur population.

Ce sont ces notions générales que j’ai entrepris de mettre à la portée des voyageurs novices : je les offre à ces familles d’élite, à ces jeunes gens sérieux et pleins d’avenir, dont je parlais tout à l’heure, à tous ceux enfin qui, élevés dans les plaines, veulent visiter avec fruit les montagnes. Je

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m’estimerai heureux si, après avoir puisé dans ce livre le désir de se mettre en route, ils y trouvent à leur gré les renseignements et les souvenirs qui rendront leur voyage plus instructif et plus agréable.

Fig. 1. — Une rue d'Interlaken . en Suisse

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