CHAPITRE XII
ceux de leurs congénères des plaines. Il nous resle, pour terminer l’esquisse générale de l’histoire des montagnes, qui est l’objet de ce livre, à faire comprendre le genre d’influence qu’elles ont exercé sur la vie de leurs habitants.
Cette influence peut se résumer en quelques mots : plus de difficultés, plus de luttes, plus d’accidents; mais aussi plus de réaction, plus de renouvellement, plus d’activité. La vie n’est possible que pour tout ce qui est robuste, patient, vivace; tout ce qui est faible, imprudent, délicat, doit disparaître. Ce qui reste, fortifié par les épreuves, ne perd pas un instant pour bien profiter de la bonne saison, après avoir attendu la fin de la mauvaise. Cette remarquable vitalité des espèces montagneuses, quand elle est favorisée par les soins ingénieux de l’homme, peut rendre à la longue les hautes régions vraiment fertiles et prospères.
La montagne, sous la main de l’homme intelligent et libre, devient la patrie du travail et de la résistance, c’està-dire de la santé et de la force; tandis que, livrée à l’homme abruti par le matérialisme ou la servitude, elle devient le siège de la décadence, de la misère et de la ruine, le plus irrémédiable et le plus affreux des déserts.
Les caractères spéciaux de la végétation des montagnes tiennent surtout à la rigueur du climat, qui se refroidit à mesure que l’on s’élève. Nous avons déjà dit, p. 453, que l’ascension d'une haute montagne peut donner en quelques heures une idée des différents climats qu’on rencontre en s’avançant vers les pôles.
C’est une des choses les plus surprenantes pour qui voit pour la première fois les montagnes, que ce change-
ment radical qui s’opère dans l’aspect de la végétation au bout d’une montée d’une à deux heures.
Au commencement de l’ascension , on a encore les plantes de la plaine, les vignes, les vergers avec leurs fruits mûrissants, et cela jusqu’à sept à huit cents mètres d’altitude, surtout sur les versants exposés au midi.
Mais à partir de cette altitude, qui nous a fourni la limite entre les collines et les montagnes, apparaissent en plus grande quantité les espèces plus résistantes au froid , tandis que celles qui sont plus délicates disparaissent les unes après les autres. Ainsi dans les Alpes du Valais la vigne disparaît vers GOG m, le noyer et le prunier vers 800 m, le pommier, l’oignon et le sarrasin à 1000 m, le cerisier et le froment à 1200 m ; il ne reste plus guère de grands végétaux à cette hauteur que les arbres des forêts. Nous avons déjà fait remarquer qu’il est si naturel à la montagne de porter des forêts, que le mot allemand Wald ajoute toujours la signification de pays montagneux à celle de pays forestier.
On arrivera donc bientôt à cette région forestière proprement dite en s’éloignant de la région basse, formée par le fond des vallées et les pentes inférieures des montagnes, région défrichée par l’homme, couverte de ses habitations et de ses cultures, région où les forêts, s’il èn reste, sont habituellement déshonorées et dépouillées par les spéculateurs et les maraudeurs de toutes sortes, ne pouvant donner l’idée de ce qu’est la vraie forêt, la forêt solitaire et profonde des montagnes.
« Celle-ci, dit Tschudi ‘, est surtout pittoresque dans les
t Le Monde des Alpes, de Tschudi, dont nous citons la traduction française par O. Bourrit, est un admirable ouvrage devenu classique dans tous les pays de langue allemande; il traite longuement surtout des animaux de la montagne, sujet que nous n’avons pu qu’effleurer ici.