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CHAPITRE XII

endroits où la montagne se précipite hardiment, par-dessus de gigantesques murailles de rochers, pour descendre vers la plaine en gorges profondes. Là, jusqu’à sa lisière supérieure, la forêt couronne de taillis plus clairs le sommet des rochers; elle jette ses arceaux sur les encaissements étroits et profonds des ruisseaux; elle encadre de ses broussailles les éboulis de cailloux, et étend ses longs et vastes bras au travers des verts pâturages, jusqu’aux lignes grisâtres des crêtes de la montagne. »

Pendant plusieurs heures, on peut suivre un sentier montant sans sortir de ses immenses colonnades : « Des sapins et des mélèzes énormes y dressent par milliers leurs troncs desséchés; les lianes les enlacent comme dans les forêts primitives des tropiques; les ronces, les rosiers, les clématites, y forment d’impénétrables fourrés que jamais n’entama la hache du bûcheron ; les fraisiers poussent des jets d’un pied et demi sur le riche humus de ces débris décomposés; de jeunes tiges s’élancent partout avec vigueur de ces cadavres vermoulus d’arbres cinq ou six fois centenaires, et les lichens suspendent leur longue chevelure verte à ces branchages confus. »

Les voix et les bruits de cette forêt sont touL autres qu’au voisinage des habitations humaines. Des milliers d’oiseaux nichent dans les broussailles et dans les grands arbres; ils saluent d’un concert de gazouillements et de chants mélodieux le lever et le coucher du soleil. Le pic frappe à grands coups l'écorce des arbres pour en faire sortir les insectes; la marte poursuit l’écureuil en sautant d’arbre en arbre; les jeunes lièvres gambadent dans les myrtilles des clairières, et le coq de bruyère y prend ses ébats, pendant que sous le sombre abri des vieux sapins, des troncs renversés et des ronces épaisses, le renard se

glisse à pas silencieux, et le chat sauvage immobile épie sa proie.

En continuant à monter, l’on dépasse bientôt la région forestière, et l’on arrive dans la région des gazons, « dans la région, dit Tschudi, de ces admirables pâturages, de ces prairies alpines rases, serrées, d’un vert foncé, émaillé de fleurs, dans lesquelles des milliers de troupeaux passent leur été ; de ces pentes gazonnées exposées à un brillant soleil, où retentissent les jodel des bergers et le bruit des sonnailles, où le chamois se rencontre avec la chèvre, où la marmotte dans ses ébats fait partir la perdrix des neiges, où le læmmergeier enlève le lièvre des Alpes de ses redoutables serres. Mais à côté de ces pâturages aromatiques s’étendent de vastes éboulis et d’immenses lapiaz; au-dessus et au-dessous se dressent des parois de rochers de plusieurs milliers de pieds de hauteur, dont les hardies terrasses atteignent jusqu’aux grands sommets. Des courants d’une eau glacée descendent avec bruit dans leurs lits profondément ravinés, et les glaciers, avec une puissance infernale, poussent leurs froides masses jusqu’au milieu des plus verts plateaux. Nulle part la nature n’a dessiné de plus vigoureux contrastes ; nulle part elle ne s’enveloppe de plus gracieux ornements et de plus sombres horreurs; nulle part l’homme ne passe aussi rapidement du sentiment d’une douce paix à celui d’un soudain effroi ; nulle part il ne tourne ses regards avec autant d’humilité vers la main du Dieu créateur. »

Si cependant, s’armant de courage, on monte encore une heure ou deux, on finit par arriver à la région des neiges perpétuelles. C’est là qu’au-dessus « des dernières terrasses de gazon utilisées se dressent, éternellement majestueuses et libres, les cimes des hautes Alpes, inac-

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