CHAPITRE XII
routes qui seraient nécessaires à cet effet : le moyen le plus efficace de rendre la vie et la beauté à ces pays, serait de donner à ses habitants, par l’éducation de la génération qui grandit aujourd’hui, l’énergie, l’intelligence et le patriotisme qui sont l’honneur el le salut des populations montagnardes.
Voilà une tâche éminemment française à fous égards : étudions, connaissons et aimons les montagnes de notre pays; tâchons de leur donner à toutes la prospérité qu’ont celles des pays voisins, ce sera un premier moyen de rendre à la France de nouvelles provinces, pour remplacer celles qu’elle vient de perdre.
Fig. 17-1 — Près de Barcelonnetle (Alpes françaises).
CONCLUSION
Nous portions notre petit bagage sur nos épaules, et nous nous arrêtions de village en village et de ferme en ferme. I.es montagnes , les torrents , les cascades , les ruines sous les rochers, les chalets sous les sapins et sous les hêtres de ce pays tout alpestre, nous arrachaient nos premiers cris d’admiration pour la nature. C’étaient nos vers grecs et latins traduits par Dieu lui-même en images grandioses et vivantes, une promenade à travers la poésie de sa création. Toute celte route ne fut qu'une ivresse ..
Lamartine, Confidences.
Nous n’avons plus, nous l’espérons du moins, à convaincre nos lecteurs de l’excellence de ce moyen d’éducation, si négligé en France, les voyages, et surtout les voyages en montagne, qui sont à la fois les plus instructifs et les plus agréai des, et dont les effets sur la santé de l’âme et du corps sont les plus prompts et les plus puissants.
En septembre dernier, se tenait à Bordeaux le premier congrès d’une association fondée sous l’influence de nos récents malheurs, dans le but de relever la France de son abaissement et de lui rendre sa primauté intellectuelle parmi les nations, l’Association française pour l’avancement des sciences. Dès la première séance, un des plus illustres membres de la réunion signalait parmi nos dé-
CONCLUSION
fauts celui qu’il appelait notre sédentarisme , et montrait l’urgence qu’il y avait à combler cette lacune de l’éducation française. « Les Anglais, les Russes, les Allemands, les Suisses, disait-il , voyagent beaucoup; presque tous les jeunes gens emploient leurs vacances à faire, sac au dos, et sous la direction de leurs instituteurs, d’assez longues tournées, au grand avantage de leur développement moral, physique et intellectuel. Il faut que nos enfants voyagent , et qu’ils acquièrent ainsi , en même temps que la connaissance plus parfaite des idiomes, une juste idée de l’état de leur pays et de celui des pays voisins, à tous les points de vue. »
Le sédentarisme n’est qu’un cas particulier d’un défaut devenu presque général en France dans l’éducation. Toute l’instruction secondaire de la jeunesse se fait dans les villes, où, depuis quatre-vingts ans, sous prétexte de liberté, toutes les pestes morales ont envahi la voie publique, et en ont chassé nos enfants, qu’il faut enfermer pour les préserver. De là la nécessité devenue habitude d’élever la jeunesse à huis clos; de là, dans les classes aisées, cette exagération de petits soins, qui aboutit souvent à une véritable haine du grand air, au physique comme au moral. Oubliant que la vie n’est qu’une lutte, et que c’est l’exercice de cette lutte qui fortifie les organes destinés à la soutenir, on élève les enfants dans la peur: peur du rhume, peur de la fatigue, peur de la difficulté, peur de l’entraînement; on protège, on entoure, on étouffe ; on obtient une jeunesse sans épiderme, ne sachant ni soutenir un choc, ni endurer une peine, ni porter un fardeau, ni accomplir un devoir.
Les terribles conséquences de ce système, révélées dans la dernière guerre, et les nécessités militaires du moment actuel, qui provoquent partout des résolutions
CONCLUSION
viriles, ont ouvert les yeux à bien des familles, et les ont converties à la doctrine du grand air.
Mais pour habituer nos enfants au grand air, il faut commencer par le plus pur. Avant de leur faire voir l’œuvre des hommes, montrons-leur l’œuvre de Dieu : avant de les exposer aux contagions de la vie des plaines, envoyons- les aux montagnes.
Vous donc, pères et mères qui lisez ce livre, vous regardez peut-être avec inquiétude la lenteur des progrès physiques et moraux de vos enfants; vous craignez qu’ils ne soient étouffés par l’atmosphère impure des villes, étiolés par le manque d’air et d’espace : emmenez hardiment tout ce petit monde passer deux à trois mois dans un de ces riants vallons suspendus aux flancs des grandes chaînes, ou sur une de ces hautes terrasses dont les pelouses fleuries dominent les plaines et les lacs 1 ; qu’ils vivent pendant ce temps de la bonne et forte vie des montagnes, dans ce plein air des hauteurs qui fait fleurir la vigueur et la santé ; et vous verrez leurs poitrines se dilater, leurs membres se fortifier, leurs visages s’épanouir, leurs yeux s’animer devant un beau spectacle , leur esprit s’éclairer, leur jugement se former et leur cœur s’agrandir. Munis de cette provision vitale, ils pourront sans crainte affronter la réclusion de l’hiver.
Vous, ma charmante lectrice, vous avez seize, dix-sept ans ; vous venez de terminer votre éducation , peut-être en obtenant ce diplôme d’institutrice qu’on se fait honneur aujourd’hui de savoir mériter : allez voir la montagne de
i Pour quatre à cinq francs par jour et par personne, on trouve partout aujourd’hui, dans les Vosges, dans le Jura, et surtout dans les Alpes, à se mettre en pension dans une honnête famille. Si l’on consent à se fixer en un point unique, et si l’on veut se charger de pourvoir soi-même au service de la vie journalière, il est possible aussi, en beaucoup d’endroits , sde louer une maison meublée pour deux ou trois mois.
CONCLUSION
près; chaussez sans crainte de fortes chaussures; mettez une robe de drap, un chapeau à larges bords; prenez en bandoulière la boîte d’herborisation , en main le bâton ferré, et accompagnez votre père et vos frères dans ces belles excursions à pied auxquelles vous apporterez une joie, un charme de plus; et vous apprendrez sur les œuvres de Dieu et celles de l’homme une foule d’excellentes choses dont les salons ne se doutent pas, qui auront peut-être, à la vérité, le résultat de faire descendre ceux-ci d’un degré dans votre estime.
Vous enfin, mon jeune lecteur, vous avez, je suppose, dix-sept à dix-huit ans; vous venez d’être reçu bachelier : vous avez droit, selon l’usage, à une récompense; vous avez demandé peut-être un fusil avec lequel vous allez courir la plaine, sans la regarder, vous essoufflant à poursuivre, pour la tuer, une pauvre bête qui ne vous a fait aucun mal, et dont vous n’avez pas besoin pour dîner.
Laissez là votre fusil, dont vous aurez un meilleur usage à faire dans deux ou trois ans; gardez votre habillement de laine et vos bons souliers ferrés; emportez des cartes, le Guide- Joanne , une longue-vue, une loupe, une gourde, un petit sac pour le linge et les provisions, un vêtement protecteur contre le froid et la pluie '; puis prenez le bras de votre meilleur ami, de votre frère, si c’est possible, el parlez pour la montagne la plus voisine, peu importe
i Un de? grands secrets de l'art de voyager consiste à savoir réduire son bagage au strict indispensable. Se faire suivre d’une malle double au moins les frais d'un voyage en montagne. Si le voyage doit durer plusieurs semaines el nécessite une valise, on peut laisser celle-ci voyager seule de gare en gare, et lui faire une petite visite tous les cinq ou six jours. Il ne faut jamais, d'un autre côté, s’aventurer dans la montagne sans avoir de quoi changer de linge de corps en cas de sueur ou de pluie, et de quoi s’abriter contre le froid subit du haut des cols ou des sommets.
CONCLUSION
laquelle: les Vosges, le Jura, l’Auvergne, les Pyrénées, les Alpes. Cependant commencez par les petites, avanl d’affronter les grandes.
Faites-vous un itinéraire, bien préparé d’avance par la lecture de tout ce que vous trouverez de bons renseignements, descriptions, notices, voyages, cartes, plans, etc., relatifs à la contrée que les circonstances vous auront fait choisir. Toutefois n’enchaînez pas votre liberté par des dates fixes : prenez voire temps ; mieux vaut voir bien une chose qu’en voir mal deux ou trois.
Fuyez les villes d’eaux, où il y a plus de malades d’esprit que de corps, et où l’étranger est devenu une marchandise à exploiter. Ne séjournez pas sur les routes rebattues, aux curiosités à la mode : gardez votre temps pour les chemins latéraux et moins connus, pour les beaux et bons pays non encore envahis par la banale curiosité des touristes de la race des moutons de Panurge.
Faites l’apprentissage de la prudence, de la prévoyance, de la sagacité, par lesquelles on prévoit les dangers, on remédie aux petites misères, et on se maintient en santé et en bonne humeur. Apprenez à voir un pays, à diriger vos pas, à deviner le chemin, à pressentir le point de vue. Pour peu que vous sachiez dessiner, croquez à toutes les haltes : charmante manière de se reposer! excellente acquisition de précieux souvenirs!
Gardez-vous des ascensions inconsidérées et inutiles; il faut monter aux belvédères, mais non aux sommets, dont les vues aplaties , brumeuses, lointaines, ne valent pas le mal qu’elles coûtent et le danger auquel elles exposent. Laissez les expéditions périlleuses aux savants, pour qui c’est question de dévouement, et à quelques orgueilleux, pour qui c’est affaire d’amour-propre. Il n’y a pas plus de mérite à payer cinq cents francs une courbature et une
636 CONCLUSION
bronchite rapportées du sommet du mont Blanc , qu’à payer d’un cheval fourbu le plaisir de s’habiller en valet et de se casser une côte sur un champ de course.
Ma tâche est finie, mon cher lecteur; je veux espérer pour vous que la vôtre commencera bientôt : je n’ai plus qu’un mot à vous dire, et ce dernier mot, résumant toute ma pensée , sera pour vous le souhait populaire entendu dans le sens le plus affectueusement littéral :
Bon vovaere !
TABLE
INTRODUCTION
L’amour des montagnes. — Les premiers explorateurs. — Les touristes. — La jeunesse. — But de ce livre