‹ Les monuments antiques de l'AlgérieChapitre 12 sur 117 · CHAPITRE II MONUMENTS PUNIQUES ET LIBYPHÉNICIENS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II MONUMENTS PUNIQUES ET LIBYPHÉNICIENS

L'histoire des premiers établissements fondés par les Phéniciens sur le littoral de l'Algérie nous est tout à fait inconnue. Il est permis de supposer que ce furent des refuges, des stations, des aiguades sur la route du retour de l'Espagne, où les trafiquants de la côte syrienne allaient chercher l'argent des mines inépuisables de la vallée du Gua lalquivir. Avec le temps, ces escales devinrent des comptoirs de commerce et quelquesunes d'entre elles des villes assez importantes. Garthage, la Tyr de l'Occident, leur imposa sa suzeraineté, et elle fonda à son tour de nouvelles colonies sur le rivage du Maghreb. Elle parait avoir aussi occupé pendant quelque temps l'est de la province de Constantine ; mais ce territoire lui fut disputé par les rois indigènes. Théveste (Tébessa), qui fut conquise vers 250 par les Carthaginois, ne resta en leur possession que cinquante ans à peine.

Les traces de leur civilisation sont assez rares en Algérie : leur œuvre y a été presque partout recouverte par celle des Romains .

Sur quelques points du Uttoral, on a trouvé des vestiges de remparts qu'on peut leur attribuer avec vraisemblances des

1. A Hippone, on a découvert récemment un énorme mur, formé de pierres de plus d'un mètre de largeur et de hauteur, et dont plusieurs dépassent 4 mètres de long : ces blocs ne sont pas taillés au ciseau selon la

LES AIOMMKNTS ANTIQLES DE L ALGÉRIE

débris (r.ircliitectiircde style punique ', enfin des caveaux creusés dans le roc, à la mode pliénicieinie : les oljjets recueillis dans ces tonilieaux permettent <le les dater des derniers temps de la domination carthaginoise.

Les plus intéressants sont peut-être ceux de Gouraya, à 33 kilomètres à l'ouest de Cherchera Un puils rectan-

g'ulaire, de dimensions variables, s'enfonce à une profondeur de l'",80 à 2™, 50; il ne présente pas d'escalier. Quand il uy a (pi'une chandjre, l'entrée s'ouvre sur un des petits côtés du puits. Elle est fermée le plus souvent par une muraille de moellons, placés sans ordre entre les montants et en avant de la baie. Quel- , , quefois cependant, une dalle

„ ... „ • j r^ dressée forme une i)artie de

riG. 1.1. — Caveau punique de Gouraya. *

la clôture. Le caveau mesure d'ordinaire 2'", 20 à 3 mètres de long, sur 2 mètres à 2'", 50 de

manière romaine, mais équarris h la masse. Voir Gsell, Mélanges de VÊcole franidise de Rome, XX, 1900, p. 98. Papier, Comptes rendus de l'Académie d'ilippone, 1899, p. xi-xii. — A Tipasa, la colline qui portait la ville primitive était entourée d"un rempart, dont on voit quelques restes au sud-ouest. 11 était soit taillé dans le roc, soit formé de gros parallélépipèdes, qui atteignent l'",80 de longueur. \oir Gsell, Mélanges de Rome, \\\, iS'.)i, p. :J-24.

1. Voir en particulier le chapiteau publié par Gsell et Bertrand, Musée de Philippeville, pi. XI, fig. 4. Un temple de Tipasa (Gsell, Mélanges de Rome, XIV, 189i, p. 341-343) paraît avoir été d'une architecture influencée par des traditions puniques.

2. DeCardaillac, Ridl. d'Oran, 1890, p. 247-256. Waille, Rull. Comité, 1891, p. xLiu-iv. Gauckler, Musée de Cherchai, 72-75. Des fouilles ont été faites en 1900, à Gouraya, par M. Wierzejski et par moi-même.

MOM ME^TS rUMQUES ET I.IBYPHÉMCTENS

large; la hauteur est de 1"',60 à 2™, 20. Les parois sont taillées (l'une manière assez irrégulière; le plafond est à peu près plat. Presque partout, des niches, hautes de 0'",40 à 0'",50, se voient soit dans la paroi opposée à la porte, soit dans les parois latérales. Dans la plupart des chambres, les restes humains ont été simplement déposés sur le sol, recouvert d'un lit de sable. Dans d'autres, on a ménagé une ou plusieurs banquettes, planes ou creusées d'une auge de profondeur variable. Il existe souvent un second caveau, appartenant à une époque un peu postérieure. Tantôt — c'est le cas le plus fréquent — il s'ouvre en face du premier; tantôt il est établi sur un des côtés longs du puits, (Voir, fifj. 15 et jiij. 16, les plans de deux de ces tombeaux. )

Chaque chambre contient un certain nombre de morts : dans l'une de celles que nous avons fouillées en 1900, nous en avons ■compté plus de vingt. Il est probable qu'a})rès les ensevelissements le puits était recomblé avec de la terre et des moellons.

On distingue trois rites funéraires :

1° Le mort a été simplement allongé sur le sol. C'est le mode de sépulture le moins fréquent.

2" Des ossements, assemblés au hasard, sont déposés par

FiG. 16.

Caveau punique de (iouraj-a.

58 LES MONCMEMS AMIQUES DK L ALGERIE

terre, sur les banquettes ou dans les auges, soit en tas, soit à l'intérieur d'un vase d'argile. Quelquefois, une moitié de grande amphore, brisée dans le sens de la longueur, fait office de récipient. On a constaté maintes fois que ces restes humains, réunis pêle-mêle, ont appartenu k divers individus. Nous avons signalé plus haut, dans l'étude des tombeaux indigènes, un rite funéraire semblable, qui suppose le décharnement préalable des squelettes. Dans les villes phéniciennes du littoral algérien, il s'était formé une population oii les éléments africains se mêlaient aux éléments puniques : il n'est donc pas étonnant que des mœurs propres aux autochtones y aient été adoptées.

3° Enfin, d'autres ossements, entassés comme les précédents ou enfermés dans des récipients, sont plus ou moins carbonisés . L'usage de l'incinération, étranger tout d'abord aux Phéniciens comme aux Libyens, s'était introduit dans l'Afrique septentrionale vers le v' siècle, probablement sous l'influence des Grecs de Sicile.

Nous n'avons pas à décrire ici l'abondant mobilier qui était déposé dans ces tombes. On y a trouvé quelques poteries indigènes, semblables à celles des dolmens, des vases puniques en très granl nombre, des céramiques à vernis noir ou à peintures, venant très probablement d'Italie, des œufs d'autruche qui avaient servi de vases, des cassettes en plomb, des bracelets, des bagues, des fibules, des miroirs en bronze, des fioles en verre, des débris de colliers en pâte vitreuse, etc.

Les tombeaux de Gouraya datent pour la plupart du iii^ et du II* siècle avant notre ère. C'est à peu près à la même époque qu'il faut rapporter des sépultures découvertes il y a quelques années à CoUo, dans la province de Constan-

MOMMENTS PLMQUES ET LUiYPHEMClENS

Une'. Los caveaux, (|iie des trouvailles fortuites, puis des fouilles régulières, dirigées par M. Hélo-, ont exhumés en ce lieu, sont taillés dans les flancs d'un coteau (nous donnons, fuj. 17 et jjfj. 18, les plans de deux d'entre eux). Ils mesurent 2 à 3 mètres de long, l'°,60 à l'°,80 de large; la hauteur varie de l^jSÛ à 2 mètres. Les portes sont étroites et basses; elles étaient fermées par des murs en moellons ou en briques. La disposition du terrain, très incliné, se prêtait mal à rétablissement de puits rectangulaires :

aussi les tombes sont-elles simplement précédées de couloirs, larges d'environ un mètre. Souvent, il y a deux chambres, placées l'une à la suite do l'autre et communiquant par une petite baie. Un certain nombre d'entre elles présentent des banquettes, planes ou creusées d'une fosse. Les niches sont rares. Les rites funéraires paraissent avoir été les mêmes qu'à Gouraya. Le mobilier est à peu près semblable; il convient seulement de noter de curieuses aiguières puniques, dont le col est surmonté d'une tête de femme '^

Ma/iyiie

C'/uifftAre 5

FiG. 17.

Cav

îau ]

ounique

de CoUo

1. Certains tombeaux de CoUo sont cependant plus récents que ceux qui ont été ouverts à Gouraya : ils paraissent postérieurs à la cliute de Cartilage (146 avant J.-C).

2. Doublet et Gauckler, Musée de Constant i ne, p. 6-2-63, 107-109, 113 ; pi. XH, fig. 1-i: pi. XllI, fig. 6. Hélo, B«ZZ. Co»i<7e, 1893, p. 3 i3-368, pi. XII-XIV. Gsell, Mélanges de l'École de Rome,Xy\, 18)8, p. 4^2-453; XVIII, 1898, p. 82-83.

3. Une tombe punique semblable à celles de Gollo a été découverte autrefois à Philippeville : Delamare, Exploration, pi. 32, fig. 10-20.

LES MOiNLME.NTS ANTigiES DE L ALGERIE

A Djidjclli, il y a de nombreuses sépultures de type phénicien'. Malheureusement, elles ont été visitées depuis fort longtemps et dépouillées de leur mobilier funéraire : il est donc impossible de les dater. Ce sont soit des caveaux, analogues

à ceux de Gouraya'^, soit de simples fosses, dont quelques-unes sontcreusées de manière à se modeler sur la forme générale du corps humain :

une sorte de logette arrondie est taillée du côté de la tête, et la fosse est beaucoup plus large à la hauteur des épaules quà Textréuiité où l'on plaçait les pieds.

La civilisation punique se répandit en Algérie bien au delà des villes du littoral soumises à la domination directe de Carthage. Les souverains indigènes, qui étaient en rapports suivis avec les Carthaginois, adoptèrent, dans une mesure plus ou moins large, ce qu'ils trouvèrent de bon dans leurs mœurs ; une partie des Africains les imitèrent. Aussi rencontre-t-on ça et là, à l'intérieur des terres, des tombes taillées dans le roc, de type punique -^ Les plus anciennes remontent peut-être à une

Cham/irc /

Fin. 18.

Caveau punique de Collo.

1. Delamare, l. c. pL 12, fig. 4-6, 10-11 et pi. 13. Duprat, Rec. de ConsL, XXV, 1888-9, p. 396-399, planches n" l et 2.

2. Un escalier est souvent ménagé sur un des petits côtés du puits.

3. Par exemple à Guelma (au sud de la ville française) ; dans la région de Guelma (Delamare, Exploration, pi. 170, flg. 7-13) ; à Kalaa, dans le Dahra (déparlement d'Oran). Voir encore au chapitre xiii du livre II de cet ouvrage.

MONUMENTS PLNIQIES ET LIBYPHÉNICIENS 61

époque antérieure h la venue des Romains ; plus tard, sous TEmpire, on continua à en faire de seml)lables. Quelques morceaux d'archilecture, trouvés dans l'est de la province de Constantine, sont de stvle carthaginois'; ils ont probablement appartenu à des mausolées. A Khamissa, la vieille place, platea vetus^ comme l'aijpelle une inscription latine-, était ornée d'un temple dont les colonnes monolithes, courtes et épaisses, rappellent celles ([ui décoraient certains monuments puniques'^: si ce sanctuaire parait dater de l'époque romaine, il n'en atteste pas moins que l'architecture carthaginoise s'était implantée dans la région''.

Il ne reste rien du palais que Syphax, Masinissa et ses successeurs habitèrent à Cirta (Constantine)'', ni des beaux édifices que Micipsa y fit élever''. Nous avons cependant le droit de supposer qu'ils étaient construits dans le style grécopuni([ue qui régna à Carthage pendant les derniers temps de l'indépendance de cette ville*.

C'est ce style mixte qu'on retrouve dans un fort beau mausolée, dont les ruines sul)sistent à trois lieues et demie de

1. Chapiteaux de Guelaat bou Atfane, d'Hammam Meskoutine, de Tifeoh : voir Gsell, Bull. Comité, 1900, p. o79-38i. Gonf. Chabassière, Bec. de Const., X,1866. pi. XI, fig. 3.

■ 2. Corpus, VIII, n° i878,

3. Muller, Numismatique de l'ancienne Afrique, II, p. 40, n"* 2 et 3; p. li'J, n" 319; p. 152, note 1. Doublet et Gauckler, Musée de Constmitine, p. 39-40.

4. Masqueray, Bull, de correspondance africaine, I, 1882-3, p. 308-309. — Les colonnes sont en marbre de Ghemtou : or ce marbre ne commença à être exploité que dans le dernier siècle avant notre ère.

o. Tite-Live, XXX, 12 ; Appien, (iuerres paniques, 27 et 206.

Page 1