Les monuments commémoratifs de la province de Québec 1923
En 1534, la petite flotte de Jacques Cartier était mouillée à l'entrée de la baie de Gaspé lorsqu'une furieuse tempête S’éleva. Le vent souffla avec une telle violence qu’un des navires perdit une ancre.
‘ Pour ce, nous dit le capitaine malouin, nous fut besoin de passer plus outre en ce fleuve quelque sept ou huit lieues pour gagner un bon port où 1l y eut bon fond, lequel nous avions été découvrir avec nos barques, et pour le mauvais temps, tempête et obscurité qu'il fi demeurâêmes en ce port jusques au X XV sans pouvoir sortir.
Ce bon port où les Français trouvèrent un abri contre les fureurs de la tempête c’est la baie de Pénouil.
Cartier vit dans cette baie deux à trois cents Sauvages occupés à pêcher des tombes (maquereaux). IT leur donna des couteaux, des chapelets de verre, des peignes et d’autres objets de peu de valeur. “ Il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, dit-il, tous ensemble n'eussent pu avoir la valeur de cing sols excepté leurs barques et rets .”
Avant de quitter la baie de Pénouil, Cartier planta une croix sur la pointe de sable qui en ferme l'entrée :
“Le XXIII] du mois, écrit-il, fismes faire une croix haute de trente pieds, et fut faite en la présence de plusieurs d’iceux sur la pointe de l'entrée de ce port, au milieu de laquelle mismes un écusson relevé aux trois fleurs de lys, et dessus était écrit en grosses lettres entaillées dans du bois, Vive le roi de France. Et après la plantôämes en leur présence sur la pointe, et la regardaient fort, tant lorsqu'on la faisait que quand on la plantait. Et l'ayant levée en haut, nous nous agenouillions tous ayant les mains jointes, l’adorant à leur vue, et leur faisions signe regardant en montrant le ciel, que d’icelle dépendait notre rédemption de laquelle chose, ils s’émerveillèrent beaucoup, se tournant entr'eux, puis regardant cette croix. ”?
La croix plantée par Cartier à Gaspé est, à proprement parler, le premier monument commémoratif élevé au Canada.
Combien d'années subsista cette croix ? Elle dut avoir une bien courte existence. Les Sauvages, d’après le récit de Cartier, la virent
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élever avec grand déplaisir. Leur chef, vêtu d'une vieille peau d'ours noir, fit une harangue aux Français qui leur sembla une protestation contre celte prise de possession de ses terres. IT est donc fort probable que, dès après le départ de Cartier, les Sauvages détruisirent cette croix qui les offusquait.
Pendant toute la durée du régime français au Canada, si l’on excepte un buste en bronze de Louis XIV érigé sur la place de la basse-ville, à Québec, en 1686, les seuls monuments commémoratifs élevés ic furent des croix de bots.
L'histoire de ces humbles monuments commémoratiÿs mériterait
d’être racontée.
Y a-t-il, par exemple, dans toute notre histoire, pourtant si riche en faits émouvants, scène plus belle que la plantation de la croix de M. de Maisonneuve sur le mont Royal dans la matinée du 6 janvier 1643 ?
Au mois de décembre 1642, le Saint-Laurent, débordé, menaçait de détruire la petite colonie de Montréal qui venait de s'établir sur une langue de terre qui prit plus tard le nom de Pointe à Callières.
M. de Maisonneuve, qui était un homme de foi, promit de porter une croix de bois sur ses épaules jusqu’au mont Royal si la crue des eaux arrêtait ses ravages. Et nl fut exaucé.
‘* Plein de reconnaissance envers la bonté divine, dit M. l’abbé Faillon, M. de Maisonneuve met incontinent des ouvriers au travail, pour l’accomplissement de sa promesse. Les uns ouvrent et préparent un chemin qui conduise du Fort à la montagne, coupent et abattent les arbres et les broussailles ; d’autres travaillent à faire la croix, et lui-même met la main à l’œuvre, afin de les encourager tous par son exemple. Le jour de la fête des Rois, 6 janvier 1643, choisi pour la cérémonie, tout étant prêt, la croix fut bénie solennellement et ensuite la procession se mit en marche pour la montagne. M. de Maisonneuve, qui avait mis Sur son épaule cette croix, quoique très pesante, la porta ainsi lui seul à la suite de la procession, l’espace d'une lieue, par un chemin difficile et escarpé: ce qui ne contribuait pas peu à rendre sa charge plus lourde encore. D’autres portaient les pièces de bois destinées pour le piédestal ou pour l'autel. Enfin, lorsqu'on fut arrivé à la cime de la montagne, M. de Maisonneuve y planta lui-même la croix au pied de laquelle on dressa l'autel, et incontinent le P. Duperron y célébra la sainte messe, à laquelle madame de la Peltrie communia la première. Cette croix, où l’on avait enchâssé de précieuses reliques, devint depuis ce jour, l’objet de pieux pèlerinages (1).”
(1) Histoire de la colonie française en Canada, tome 1er, p. 446.
Le peintre Lagacé a été heureusement inspiré en fixant sur la toile le pèlerinage du fondateur de Montréal au mont Royal avec la croix du Christ sur ses épaules. Ce tableau, popularisé par la gravure, fait maintenant partie des images historiques qu'on met sous les yeux des enfants qui fréquentent nos écoles. Bravo ! L'image fait plus pour développer le patriotisme et la religion chez les enfants que les gros livres remplis de science.
Mais les croix du régime français érigées par la piété et la reconnaissance de nos ancêtres sont à peu près toutes disparues. Que de glorieux monuments commémoratifs nous serions fiers de montrer si on avait entretenu ou remplacé ces croix à mesure qu’elles tombaient !
Dans les pages qui suivent on trouvera l'historique des monuments commémoratifs de la province de Québec. Notre travail comprend les monuments, statues, colonnes, cairns ou tumulus, boulders, etc., etc., érigés en plein air. Nous avons laissé de côté pour le moment les monuments de dévotion élevés sur nos places publiques. Ils auront leur tour plus tard en même temps que les nombreux monuments commémoratifs placés à l’intérieur des églises et des édifices publics (1).
La plupart des calvaires et croix de chemin de la province de Québec peuvent être considérés comme des monuments commémoralifs. Ces signes si touchants de la piété de notre peuple auront, eux aussi, leur histoire avant longtemps.
Nous n'avons pas la prétention de donner l'historique de tous les monuments commémoratifs de la province de Québec. Plusieurs ont dû échapper à nos recherches. Toutefois, nous croyons en avoir réuni assez ici pour prouver que la province de Québec est plus riche sous ce rapport que toutes les autres provinces de la Confédérahion ensemble. N'est-ce tas là la meilleure preuve que la vieille province française de Québec se souvient ?
Nous tenons à offrir ici nos remerciements à M. E.-Z. Massicotte, archiviste en chef au palais de justice de Montréal, pour l’aide qu'il nous a donnée dans notre travail. Avec bien d’autres renseignements, nous lui devons la plupart des inscriptions des monuments de Montréal.
(1) On trouvera dans notre travail l'historique d’un certain nombre de monuments funéraires. Nous les considérons comme monuments commémoratifs parce qu'ils ont