‹ Les monuments de l'Inde, ouvrage illustré d'environ 400 figures, héliotypies, dessins, cartes et plansChapitre 12 sur 93 · LEUR CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

LEUR CLASSIFICATION

l'exception de quelques cavernes sans caractère architectural, les plus anciens monuments de l’Inde sont antérieurs de trois siècles à peine à J.-C. Nous avons cependant des preuves certaines qu’antérieurement à cette époque les Hindous possédaient une architecture et qu’ils édifiaient des villes et des palais. Nous le savons, .non seulement par les descriptions que contiennent les antiques épopées du Mahäbhärata et du Râmâyana, mais aussi par ce fait que les plus anciens monuments qui aient survécu, la balustrade chargée de bas-

reliefs de Bharhut par exemple, ont atteint un degré de perfection qui implique nécessairement un long passé artistique. On suppose généralement que toutes ces constructions ont été perdues, parce qu’elles étaient en bois et en briques, les pierres ayant été employées seulement pour les fondations. Jai observé en effet que, dans les régions les plus reculées de l’Inde, telles que le Népal, qui ont le mieux conservé les anciennes coutumes, l'habitude des constructions en bois et briques subsiste encore. Mégasthène avait noté cette particularité trois siècles avant notre ère, et le seul grand temple ancien qui soit, au moins en partie, contemporain des premiers temps de notre ère, celui de Boudha Gaya, est en briques. Le travail du bois et de la brique étant bien plus facile que celui de la pierre, on conçoit aisément que les Hindous aient employé de préférence ces matériaux. Ce n’est que vers le temps d’Asoka, c’est-à-dire dans le troisième siècle avant J.-C., que l’Inde commença à se couvrir de grands monuments en pierre, dont quelques-uns nous sont restés. Leurs premiers constructeurs ont probablement copié les anciens édifices en bois. Cette opinion a été soutenue par plusieurs auteurs, et j'en trouve la confirmation dans le fait que jai constaté au Népal, de l’exactitude avec Jaquelle les artistes reproduisaient dans les temples en pierre les colonnes sculptées des temples en bois. Nous avons, dans un précédent chapitre, montré comment il était possible de rattacher à lAssyrie et à l'Égypte, par l'intermédiaire des Perses, les monuments primitifs.

A l’époque où les premiers monuments de pierre apparaissent dans l’Inde, c’est-à-dire au troisième siècle avant notre ère, le Bouddhisme étant devenu la religion officielle, tous les monuments lui sont naturellement consacrés et sont couverts de ses emblèmes.

Les plus anciens monuments bouddhiques, colonnes commémoratives, stupas, balustrades,

temples souterrains, etc., offrent un degré de perfection qui se continue pendant plusieurs siècles dans les régions les plus diverses de la Péninsule. Avant d’être fixé sur l’âge relatif de ces divers monuments, on croyait pouvoir mettre en évidence l'évolution progressive de l’art par les premières ébauches des temples souterrains; mais les plus admirables bas-reliefs sont précisément contemporains de ces premières ébauches. Les temples souterrains n’ont été d’abord que des abris ou de petites chapelles creusés par des moines vivant dans la solitude. Juger des origines de l'architecture d’une époque par ces ébauches, serait vouloir deviner celles d’une grande ville moderne par les cabanes que peuvent se construire des bergers dans les montagnes. Aussitôt que les premiers temples souterrains acquièrent quelque importance, ils deviennent immédiatement des œuvres architecturales de premier ordre.

En dehors des temples creusés dans le roc, il ne nous est resté de ces époques primitives qu’un petit nombre de bas-reliefs et de colonnades échappés comme par miracle à la destruction. Il est heureux pour nous que les bouddhistes aient eu l’idée de tailler les premiers temples dans le roc des montagnes et de les soustraire ainsi à la main du temps. Si la main des hommes ne les avait pas trop souvent mutilés, ils seraient aussi intacts qu’à l’époque où ils furent construits. Leur nombre est considérable, si on le compare à celui des monuments élevés en plein air, tels que les colonnes monolithes sur lesquelles Asoka faisait graver ses édits, les balustrades sculptées entourant les tumulus, qui sont aujourd’hui en nombre infiniment restreint.

Quant aux grands temples construits sur le sol et aux palais de cette époque, il n’en est rien resté. Fa Hian, qui visita l'Inde au quatrième siècle de notre ère, trouva déjà en ruines les palais d’Asoka.

Du cinquième au huitième siècle, les temples bouddhiques souterrains disparaissent graduellement et sont remplacés par des temples en plein air consacrés aux divers cultes. La plupart ayant été édifiés par les sectateurs du Jaïnisme, on a donné au style particulier qu’ils présentent le nom de style jaïna ; mais cette expression est évidemment fort impropre, car les temples brahmaniques et jaïniques, édifiés pendant la même période, eurent exactement le même style, ainsi qu’on peut s’en convaincre aisément en comparant entre eux les temples brahmaniques et jaïniques de Khajurao.

Nous verrons dans le cours de cet ouvrage que l’architecture de l’Inde a varié considérablement d’une région à l’autre, et d’une époque à l’autre. Les variations observées dans Parchitecture européenne pendant le cours des siècles n’ont certainement jamais 6lé aussi profondes. Nous ne pourrons mettre en évidence ce point important qu’en étudiant les monuments euxmêmes. Les édifices hindous ne doivent pas être jugés par leurs plans, généralement très simples. On pourrait dire sans doute, d’une facon générale, qu’à l’époque bouddhique les temples se composaient de salles plus ou moins vastes creusées dans les flancs des montagnes; que les temples de l’époque brahmanique se composaient, dans le nord de l'Inde, d’une ou plusieurs salles rectangulaires ornées de porches, et surmontées d’une pyramide curviligne; et dans le sud de l’Inde, de vastes enceintes rectangulaires dans lesquelles on pénètre par des portes pyramidales à plusieurs étages; mais ces généralités apprennent fort peu de chose; ce n’est qu’en mettant les monuments eux-mêmes sous les yeux du lecteur, que nous pourrons montrer à quel point leurs variétés sont grandes.

Il est cependant un principe général que nous devons mentionner ici, parce qu’il a été adopté dans la construction de tous les temples de l’Inde à peu près sans exception, au moins

jusqu’à l’époque musulmane, et même généralement après, et que son application a sauvé les anciens temples de la destruction. Je veux parler de la règle absolue des architectes hindous de ne jamais faire usage de voûtes proprements dites, c’est-à-dire de voütes à joints convergents. Ces voûtes, qui permettent de couvrir de grands espaces avec peu de matériaux, et qui sont, pour cette raison, exclusivement employées en Occident, portent en elles leur germe de mort. « Elles ne dorment jamais », disent avec raison les Hindous. Dans un pays sujet aux tremblements de terre et à toutes sortes d’accidents atmosphériques, les monuments construits suivant nos règles européennes ne durent guère : les édifices bâtis par les Anglais en sont la preuve. Si les monuments de lInde avaient été construits suivant nos règles d’architecture, il y a longtemps qu’ils seraient réduits en poussière. Qu'il s'agisse de soutenir le tablier d’un pont, de recouvrir un édifice, les Hindous font toujours usage de voûtes à assises horizontales, c’est-à-dire de pierres disposées par assises horizontales superposées de façon que chacune d’elles fasse saillie sur celle placée au-dessous. Si l’espace à couvrir est considérable, on ajoute aux piliers qui supportent les pierres de la circonférence, une seconde rangée de piliers rapprochés du centre de cette circonférence. Même après que les musulmans eurent généralisé l'emploi des voûtes et arcades à joints convergents, les Hindous refusèrent toujours d’en faire usage, et ce n’est qu’exceptionnellement qu’on les voit figurer dans leurs temples. Il n’est pas supposable d’ailleurs qu’ils aient ignoré ce mode de construction avant les invasions musulmanes. En admettant qu’ils ne l’eussent pas connu de toute antiquité, les Grecs, avec lesquels ils étaient autrefois en relation, le leur auraient certainement appris.

Une classification générale des monuments de l’nde, basée sur les croyances religieuses, est, comme nous l’avons montré déjà, tout à fait insuffisante. Les différences de races entrainent dans les manifestations de l’architecture des différences bien supérieures à celles qui résultent de la diversité des croyances.

La seule classification qui nous semble rationnelle est celle qui prend pour base les contrées. C’est celle que nous avons adoptée, et le lecteur verra bien vite en parcourant les planches de cet ouvrage, que c’est la seule qui permette de rapprocher des monuments semblables, et la seule également qui permette des descriptions générales. Nous décrirons donc systématiquement les monuments des diverses régions de l’Inde, en ayant soin de montrer les analogies et les différences qui peuvent exister d’une région à l’autre.

Parmi les monuments que nous aurons occasion de décrire dans cet ouvrage, il ÿ en aura bien peu de modernes. La raison en est fort simple.

Depuis l’achèvement de la conquête anglaise, @est-à-dire depuis un siècle à peine, l’architecture a décliné de la façon la plus rapide et est en voie de disparaitre. Deux causes ont contribué à cette prompte décadence : la première résulte de la pauvreté croissante des princes indigènes. Dépouillés de la plus grande partie de leurs revenus, il leur a fallu renoncer à construire ces temples et ces palais merveilleux qui représentent d'immenses fortunes, mais qui forment souvent aussi le plus précieux trésor d’un pays. La seconde raison consiste dans l’indifférence croissante de ces princes pour l’art indigène. Le prestige exercé sur leur esprit par la formidable puissance britannique est tel, qu’ils en arrivent à considérer comme des édifices superbes qu'ils s’empressent de copier, les affreuses bâtisses que les Anglais construisent dans l'Inde pour leurs services publics. C’est ainsi, par exemple, que l’un des plus puissants souverains indigènes de l’Inde, le rajah de Gwalior, bien qu'ayant sous les yeux un des plus merveilleux

palais de l’Inde, s’est fait construire un palais calqué sur un des plus vilains édifices de Londres. Le souverain qui règne à Indore s’est fait également construire un palais à l’euro-

Poucnes 0

Drersee par le Docteur GUSTAVE LE BON

Carte des monuments de l'Inde,

péenne qui constitue une des plus affreuses choses que j'aie eu occasion d'observer dans l’Inde, 1 mais qu’il considère certainement comme le plus bel ornement de sa capitale.

Les riches particuliers imitent naturellement ces exemples, et croient ainsi faire preuve d’un haut degré de civilisation et s’élever beaucoup au-dessus de leurs compatriotes. Les plus opunl lents font maintenant construire leurs maisons dans un style européen bâtard mélangé d’orne- Î mentations musulmanes qui s’y adaptent fort mal.

Il devait résulter naturellement d’un tel état de choses une décadence rapide et complète de l'architecture hindoue. Cet art ne se perpétuant dans l’Inde que par la tradition, aussitôt qu’il n’a plus occasion de s'exercer, disparait bientôt, et il n’est pas besoin d’être prophète pour prédire que dans deux ou trois générations au plus, il n’y aura plus dans l’Inde un seul artiste capable de reproduire un de ces anciens monuments dont elle est couverte encore, mais dont les ruines disparaissent aujourd’hui rapidement.

Cette dégénérescence actuelle de Part hindou est due simplement aux causes que je viens de mentionner, et je n’en connais pas d’autres. Les derniers monuments édifiés dans l’Inde avant que l’influence anglaise fût devenue prépondérante, montrent que l'architecture n’était nullement en décadence.

Le tableau qui va suivre donne la classification des monuments que nous avons adoptée.

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