PÉRIODE MUSULMANE
Les musulmans ont exercé dans l’Inde la même influence profonde qu’ils exercèrent dans toutes les régions du monde qu’ils ont conquises. Ainsi que nous l'avons montré dans notre Histoire de la Civilisation des Arabes, aucun peuple, y compris les Romains, n’exerca d’action plus grande. Pendant les sept siècles que dura leur domination dans l’Inde, une grande partie du peuple hindou modifia profondément sa religion, sa langue et ses arts; et celte transformation survéeut à la disparition des vainqueurs. Alors que linfluence de l'invasion grecque fut entièrement nulle, que celle des Anglais n’est pas appréciable encore, cinquante millions d'Hindous ont gardé la religion que leur enseignérent leurs vainqueurs.
Les premières invasions musulmanes dans l’Inde remontent au septième siècle. Ce furent des incursions heureuses, mais elles ne furent pas suivies d'établissements durables. Ce n’est qu’au commencement du onzième siècle que la conquête sérieuse de l’Inde commença, sous la con-
duite de Mahmoud de Ghazni, descendant d’un aventurier ture qui s'était créé une principauté
indépendante dans le district montagneux de Ghazni, ville située dans l'Afghanistan, au sud de Kaboul.
Lorsque Mahmoud parut dans l’Inde, le nord-ouest de la Péninsule était partagé entre plusieurs princes Rajpouts reconnaissant plus ou moins la suprématie du rajah de Delhi. Le rajah de Kanoudje, comme descendant de Rama, dominait les principautés de l’'Aoudh et de la vallée du Gange. Le Bengale et le Béhar obéissaient à la dynastie des Pal. Le Malwa était gouverné par les successeurs de Vikramaditya. Le sud de l’Inde était divisé en trois royaumes hindous, des Chéras, des Cholas et des Pandyas, dont nous parlerons ailleurs.
Ce ne fut pas sans difliculté que Mahmoud de Ghazni établit sa suprématie : les Rajpouts, notamment le roi de Lahore, lui opposèrent une résistance désespérée. Les difficultés qu'eut à surmonter le prince musulman furent bien autrement sérieuses que celles qu'avait rencontrées Alexandre. Il ne lui fallut pas moins de dix-sept expéditions (de 1001 à 1026) pour soumettre le nord de la Péninsule. Il porta ses armes jusque dans le Guzerat, où il pilla le temple de Somnath, mais il ne conserva en définitive que le Pendjab. Les Rajpouts restèrent à peu près indépendants, et lorsque plus tard les successeurs de Mahmoud étendirent les conquêtes musulmanes, ils émigrèrent dans les régions montagneuses et difficilement accessibles du Rajpoutana où ils fondèrent des États qui, même sous les Mogols, ne furent jamais réellement soumis.
La conquête de Mahmoud fut autant politique que religieuse : c'était un musulman convaincu, désireux de propager la loi du Prophète. Il s’'annonçait partout comme le propagateur de la religion et de la civilisation des Arabes, et le khalife de Bagdad lui décerna le titre de Protecteur des vrais croyants.
Lorsque Mahmoud pénétra dans l’Inde, ce pays, aujourd’hui si pauvre, était très florissant et très riche. Les admirables monuments subsistant encore nous prouvent que les descriptions des écrivains orientaux n’ont rien d’exagéré. Les guerres que se livraient entre eux les souverains indigènes ne faisaient que déplacer les richesses, qui, en définitive, restaient toujours dans la contrée, alors que le drainage systématique auquel elle est soumise depuis plusieurs siècles l’a épuisée complètement.
Il n’est pas inutile d'insister sur ce point, en passant, pour faire comprendre l’extrème richesse des monuments que nous décrirons bientôt. Les historiens orientaux, et Mahmoud luimême, n’ont pas de termes assez forts pour exprimer leur admiration. Lorsqu'il pénétra à Muttra, en 1019, Mahmoud fut émerveillé de la richesse de la contrée. Voici comment il s’exprime à ce sujet: « Cette ville merveilleuse renferme plus de mille édifices, la plupart en marbre, et aussi fermement établis que la foi des vrais croyants, et encore je ne comprends pas dans ce nombre les temples des infidèles. Si l’on calcule l’argent qu’ont dû coûter tous ces monuments, ce ne serait pas trop de l’estimer à plusieurs millions de dinars; et encore faut-il dire que pareille cité ne pourrait être construite même en deux siècles. Dans les temples païens, mes soldats trouvèrent cinq idoles d’or, dont les yeux étaient formés de rubis d’une valeur de cinquante mille dinars; une autre idole portait comme ornement un saphir pesant
quatre cents miskals, et l’image elle-même produisit à la fonte quatre-vingt-dix-huit miskals d’or
pur. Nous trouvämes, en outre, une centaine d’idoles d’argent, représentant la charge d’autant de chameaux. » Mahmoud rencontra les mêmes merveilles dans toutes les cités qu’il traversa,
notamment à Kanoudje qui, suivant l'expression de Ferishta, que nous avons déjà citée, pou-
vait, au point de vue de l'architecture, se vanter de n’avoir pas d’égale. Dans l’expédition qu’il
fit en 1024, spécialement pour détruire le temple de Somnâth, dans le Guzrat, Mahmoud trouva un temple merveilleux dont les 56 piliers étaient couverts de lames d’or parsemées de pierres précieuses. Des milliers de statues d’or et d'argent entouraient le sanctuaire. Au centre du temple était une gigantesque idole dont les flancs recélaient d'innombrables pierres précieuses. Le personnel du temple montait à 2.000 Brahmanes, 500 danseuses et 300 musiciens. Le trésor qu’enlevèrent les musulmans représentait 250 millions de francs, somme formidable pour l’époque. ;
Les successeurs de Mahmoud ne furent pas moins surpris des richesses et des merveilles qu’ils rencontraient partout dans l’Inde : à Bénarès, Mohammed de Ghor détruisit les idoles dun millier de temples et chargea 4.000 chameaux du butin dont il s’empara. Dans les premières expéditions que les musulmans firent dans le Dekkan, les soldats avaient de tels chargements d’or qu’ils abandonnaient les objets d’argent comme étant d’un transport trop lourd. La vaisselle dont on se servait dans les temples et dans les maisons des riches n’était qu’en or battu. Aucune monnaie d’argent ne circulait alors : c'est exactement le contraire qu’on observe aujourd’hui.
La première dynastie afghane, fondée par Mahmoud de Ghazni, régna un siècle (996-1186) à Ghazni et Lahore. En 1186, elle fut renversée par Mahmoud de Ghor, fondateur d’une deuxième dynastie afghane. IL commença sa conquête en suivant une méthode fort simple qui réussit à tous ses successeurs, y compris les Anglais, laquelle consiste à intervenir dans les querelles des princes indigènes, et à profiter de leurs rivalités pour les affaiblir d’abord, et s’emparer de leurs territoires ensuite, Après être intervenu dans une querelle qui divisait les rois de Delhi et de Kanoudje, il réunit ces deux royaumes et fonda un vaste empire ayant pour limites : Bénarès à l’est, Gwalior et le Guzerat au sud. Le siège du gouvernement était Delhi.
Après sa mort un de ses vices-rois Kut-ub-Din se rendit indépendant et devint le chef d’une dynaslie, dite des Rois Esclaves, d’origine afghane, qui régna de 1206 à 1290. Cest à ce prince qu'est due la fameuse tour du Koutab, à Delhi.
Dès le règne d’Altamsh (1211-1936), prince de cette dynastie, dont le magnifique mausolée existe encore à Delhi et est représenté dans cet ouvrage, les musulmans eurent à lutter contre les incursions des Mogols et les révoltes des tribus indigènes.
Cette dynastie fut bientôt remplacée par une autre, dont un des princes les plus remarquables fut Alaud-Din (1294-1313). Il eut pour l'architecture le même goût que ses prédécesseurs : la fameuse porte qui porte son nom en est la prenve. Malheureusement pour la dynastie nouvelle, les Mogols enrôlés dans l’armée impériale devenaient de plus en plus dangereux ; le chef de ces mercenaires fonda bientôt une cinquième dynastie afghane (1320 à 1414), dont Firoz et Toghlak furent les princes les plus remarquables, et se distinguèrent également par leur goût pour l'architecture. Ce fut en 1398, sous le règne de ce dernier prince, que le Grand Mogol Timour envahit l'Inde; il pilla Delhi, mais ne fit que traverser la Péninsule comme un ouragan, et regagna bientôt son pays.
Pendant les luttes qu'avaient à soutenir les souverains de- Delhi, les gouverneurs des provinces tâchaient de se rendre indépendants. Plusieurs y réussirent et fondèrent des royaumes dont les capitales rivalisérent d'éclat, et dont beaucoup de monuments subsistent encore.
Après l'invasion de Tamerlan, l'anarchie devint complète. Les gouverneurs des provinces
musulmanes, qui s'étaient rendus plus ou moins indépendants, essayaient de conquérir
FR SE à
Delhi. En 1450, les Lodi, gouverneurs de Lahore, réussirent à s’en emparer et fonderent une nouvelle dynastie afghane (la septième) : en 1517 ils y régnaient encore. A cette époque, un nouveau gouverneur de Lahore, qui avait suivi la tradition en tâchant de se rendre indépendant, se voyant poursuivi par Ibrahim Lodi qui voulait le faire rentrer dans l’obéissance, appela à son aide le roi mogol de Kaboul. Ce souverain s’appelait Baber; il était descendant de Tamerlan et de Gengiskhan, et méditait précisément depuis quelque temps la conquête de l'Inde. L'occasion lui parut propice. Bien que n’ayant que 12.000 hommes, il battit les 100.000 hommes de Lodi et s’empara de Delhi et de toute l’Inde du nord. Baber, le fondateur de la dynastie des Grands Mogols, qui devait réussir à soumettre l'Inde entière à sa loi, mourut à Agra, en 1530, après avoir réuni à son royaume tous les territoires de PAfghanistan et de l’Hindoustan.
Pendant la plus grande partie de la première période musulmane que nous venons de ré-
sumer, presque toute l’Inde du sud garda son indépendance. La partie du Dekkan qui resta toujours soumise aux musulmans forma bientôt des royaumes indépendants qui ne furent réunis que très tard à la couronne mogole, et n’en firent partie que pendant très peu de temps.
Les premières invasions du Dekkan eurent lieu en 1306. En 1310, Hullabid et Mysore furent détruites. En 1323, Worangul subit le même sort. Le nord du Dekkan se trouva rapidement soumis. Il fut gouverné pendant quelque temps par des vice-rois musulmans placés sous l’autorité des souverains de Delhi, et ayant Dowlutabad pour capitale.
Ces vice-rois essayèrent bientôt de se rendre indépendants. La première de ces dynasties musulmanes indépendante fut celle des rois Bahmani, qui régna à Kalburgah de 1347 à 1526 et réussit même pendant quelque temps à soumettre la côte d'Orissa à sa domination. Ce royaume finit lui-même par se diviser en cinq royaumes musulmans indépendants, mais constamment en guerre : celui de Bijapour (1489-1689); celui d’Ahmednagar (1490-1637); celui de Golconde (1512-1687); celui de Bérar (1484-1574); celui de Bidar (1489-1599). Les luttes intestines de ces royaumes les empêchaient de s'étendre dans le sud de l’Inde qui conservait facilement ainsi son indépendance.
Pendant les quatorzième et quinzième siècles et la première moitié du seizième, le sud de l’Inde était divisé en fait en deux régions bien distinctes, celle située au nord de la Kistna et dominée par les musulmans, celle située au sud du même fleuve et gouvernée par des rajahs hindous plus où moins vassaux de celui de Bijanagar. Ce ne fut qu’en 1564 que les rois musulmans du Dekkan réussirent, par leur coalition, à renverser la puissance hindoue du sud de lInde, en détruisant Bijanagar. Le sud de la Péninsule resta cependant toujours mal soumis: il s’y forma plusieurs petits royaumes indépendants, tels que ceux de Tanjore, Madura, ete., qui, au milieu de luttes intestines, conservèrent leur indépendance jusqu’au jour où les Mahrattes, puis les Anglais, la leur ôtèrent.
Nous aurons à revenir plus en détail sur l’histoire du Dekkan, quand nous traiterons de larchitecture dans le sud de linde. Ce qui précède avait uniquement pour but de montrer que ce fut, en réalité, sur le centre et le nord de l’Inde que s’exerça la puissance mogole fondée par Baber et ses successeurs, dont nous allons parler maintenant.
Humayun, fils du fondateur de la puissance mogole, eut à soutenir de longues luttes à la
suite desquelles il fut même obligé de quitter Agra : il se réfugia dans le Sindh. 1 y épousa
INTRODUCTION HISTORIQUE. al
une femme persane dont il eut, en 15492, un fils qui devait être le célèbre empereur Akbar. Il finit par consolider son empire et par recouvrer ce qu’il avait perdu. Il mourut près de Delhi, où son magnifique mausolée se voit encore.
Ce fut sous l’empereur Akbar, successeur d’Humayun (1556-1603), que commença la grande période de la puissance mogole. Ce prince entreprit la fusion des deux peuples hindou et musulman. Il épousa des princesses hindoues, employa également comme ministres des Musulmans et des Hindous, et tenta de fusionner l'architecture des deux peuples. A défaut de l'histoire, l'étude des monuments de cette période sufirait à nous révéler ses tendances. Son règne de cinquante ans est un des plus mémo-
rables dont l’histoire ait gardé la mémoire. Les
institutions qu'il fonda étaient celles qui pou- | Fe eu vaient le mieux convenir au peuple qu’il gouvernait, puisqu'elles lui survécurent, et que les Anglais les ont adoptées.
Sceptique, et considérant Hindous et Musulmans comme des fanatiques, Akbar respecta leurs
cultes, et encouragea, avec la même impartia-
lité, la construction des temples des diverses religions. Il rêva même de fusionner toutes les religions en une seule, mais échoua naturellement dans cette tentative.
Bien que très inférieur à son père Akbar, ir (1605-1628) fut cependant un prince remarquable. Aussi sceptique
l’empereur Jahar
qu'Akbar, il avait naturellement la même tolé-
rance, et continua la mème politique. Il épousa indifféremment des femmes musulmanes et hin- Carte de l'Inde à l’époque mogole.
doues, et traita avec la même équité les deux
peuples. Sa protection s’étendit même aux chrétiens, qui étaient alors au nombre d’une soixantaine dans la capitale de son empire.
Son fils Shah Jehan, qui lui succéda en 1698, et régna jusqu’en 1658, n’eut pas la même tolérance. IL élimina autant que possible dans l’architecture toutes les influences hindoues les monuments qu’il nous a laissés révèlent immédiatement cette constante préoccupation.
En 1637, il se fixa à Delhi, et y construisit le magnifique palais dont les Anglais n’ont laissé subsister qu’une partie, mais qui, Lel qu'il est encore, constitue un des plus splendides monuments que le monde possède.
C’est sous le règne de Shah Jehan que furent édifiés les plus beaux monuments mogols : le Taje, la Mosquée-Perle dans le fort d’Agra, le palais et la Grande Mosquée de Delhi, etc.
Le fils de Shah Jehan, Aurengzeb, qui lui succéda en 1658, vécut tantôt à Agra, tantôt à Delhi. Plus intolérant encore que son père pour les Hindous, il prépara par son fanatisme la chute de la puissance mogole. En détruisant dans le Dekkan les royaumes musulmans de Bijapour et de Golconde, il détruisit en même temps la dernière barrière qui le séparait de ses en-
nemis, les Mahrattes notamment, et prépara ainsi lui-même la dissolution de son gigantesque
ee Re EEE eo orme pris
empire. Si l’on ne jugeait de l'importance d’un empire que par son étendue, on pourrait dire que la puissance mogole atteignit son apogée sous Aurengzeb; mais elle renfermait alors des germes de décadence qui devaient l’anéantir bientôt : elle ne survécut pas, en effet, au souverain qui l’avait portée si haut.
La période musulmane, dont nous venons de résumer brièvement l’histoire, dura environ sept cents ans. Pendant la plus grande partie de cette longue période, c’est-à-dire jusqu’à Aurengzeb, l'unité de l’Inde ne fut qu’apparente. Divers gouverneurs musulmans, devenus indépendants, avaient fondé des royaumes, ceux de Gaur, Golconde, Bijapour, etc., dont nous aurons à parler lorsque nous étudierons architecture spéciale de chacun d’eux. En fait, ce ne fut que pendant un moment, sous Aurengzeb, que l’on peut dire que l’Inde entière fut réunie pour la première fois sous un seul maître. Elle n’y resta pas longtemps : la mort d’Aurengzeb marque la fin de la puissance mogole dans l’Inde. Lorsque ce prince mourut, en 1707, elle tomba dans lanarchie la plus profonde : Mahrattes, Afghans, Siks, Jats, Rajpouts, princes mahométans, se livrent au pillage et essaient de se tailler des royaumes indépendants dans le cadavre du colosse. Les faibles successeurs d’Aurengzeb ne gardent plus qu’un pouvoir nominal. Le Dekkan recouvre son indépendance, et, en 1723, un vizir du nom de Nizam se crée un État indépendant qui subsiste encore sous son nom, et dont la capitale est Hyderabad. En 1739, le shah de Perse, Nadir, vient piller Delhi dont il enlève tous les trésors accumulés par les Mogols, et emporte avec lui un butin estimé à plus d’un milliard. En 1747, les Afghans s'emparent de Lahore et du Pendjab; les Mahrattes enlèvent successivement à l'empire ses plus riches provinces. Profitant du désordre, les Anglais se mêlent à toutes ces querelles intestines, prenant parti tantôt pour un prince, tantôt pour l’autre et s'emparent successivement du Béhar, du Bengale et d’Orissa. En 1803, ils se rendent maîtres d’Agra. Les empereurs mogols subsistent encore nominalement,
mais n’ont plus aucune ombre d'autorité. Leurs descendants deviennent bientôt de simples
pensionnaires des Anglais, et le dernier de ces souverains jadis si puissants meurt de misère en 1861.