IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB
LES
ENTS DE L'INDE
ET ouvrage à pour but de donner une idée générale des splendeurs artistiques qu'offre l’architecture de l'Inde, et de fournir au lecteur qui voudrait étudier cette architecture une série méthodique de documents rigoureusement exacts.
Pendant longtemps les travaux des indianistes ne sont guère sortis du domaine de la linguistique. C’est par l'étude exclu-
sive des textes qu'on s’efforçait de reconstituer le passé de
l'Inde, l’histoire de ses souverains, celle des civilisations qui se sont successivement épanouies sur le sol de l’antique péninsule.
Mais cette étude a fini par prouver que les livres ne pouvaient donner ce qu'on y cherchait. L'Inde a des milliers de légendes : elle n’a pas d’histoire. Les nombreux ouvrages que ses écrivains nous ont laissés ne contiennent que des récits mythologiques dépourvus de toute vraisemblance. Les Védas, le Râmäyana, le Mahäbhârata, les Pouranas, parlent d'événements fantastiques ne touchant que de très loin à l’histoire et dont la chronologie reste toujours absente.
Mais à défaut de documents historiques , l'Inde possède une mine précieuse de matériaux architectoniques, dont l'étude est destinée à éclairer d’une vive lueur les origines et les développements de sa civilisation. Les masses imposantes de ses monuments et leur étonnante richesse nous redisent la magnificence des temps qui les
ont vus naître; leurs inscriptions nous révèlent l'existence de peuples sur lesquels MONUMENTS DE L'INDE. Jl
les livres sont muets; les bas-reliefs dont ils sont couverts nous montrent les croyances et nous font pénétrer dans la vie intime des races qui les ont créés.
C’est seulement à une époque toute récente que l’utilité de cette source d’informations a été comprise. Alors que la littérature sanscrite occupe beaucoup de savants et enfante un nombre considérable de volumes, alors que des chaires sont consacrées dans toutes les grandes capitales de l’Europe à son enseignement, l’étude des monuments de l’Inde, bien autrement intéressante pourtant, est presque entièrement délaissée (1), et l'importance en est généralement méconnue.
Dans l’Inde même, l'étude des monuments commence à peine à être ébauchée ; les savants anglais qui l’habitent sont les premiers à reconnaître que ce qui a été fait Jusqu'ici, d’abord pour conserver les monuments, ensuite pour les étudier, est véritablement peu de chose.
En ce qui concerne le défaut de conservation des monuments de l'Inde, l’unanimité des écrivains qui se sont occupés de ce sujet est complète.
« Il est impossible, » écrivait en 1871 le général Cunningham, directeur du ser vice archéologique à Calcutta, « de traverser l'Inde sans être frappé de la négligence avec laquelle a été traitée la plus grande portion des restes de l’architecture dans cette contrée. Durant un siècle de domination anglaise, le gouvernement n’a à peu près rien fait pour la conservation de ses anciens monuments. À défaut d'histoire écrite ils forment pourtant la seule source d'informations sur l’ancienne condition de la contrée. Beaucoup disparaîtront pour toujours, à moins qu'ils ne soient conservés par de claires descriptions et des dessins. »
Plus de vingt années se sont écoulées depuis que les lignes qui précèdent ont été écrites, et les progrès de la civilisation européenne dans l'Inde n’ont fait que précipiter la destruction des monuments. Rien n’a été fait pour en assurer la conservation, excepté quand il s'agissait de ceux que renferment quelques grandes métropoles, telles que Delhi, Agra et Lahore, par exemple. Les édifices qui ont échappé à la destruction n’ont été préservés que parce qu'ils sont généralement situés dans des régions presque inaccessibles. Lorsqu'une route, un chemin de fer, viennent malheureusement à passer dans leur voisinage, piliers, colonnes, statues
servent de carrières de pierres pour construire des ponts et paver des chaussées.
(1) Nous ne possédons pas encore en France un seul ouvrage consacré à l'étude des monuments de l'Inde, alors que nous en possédons des centaines consacrés aux monuments de l’époque gothique ou de la Renaissance. Il suffit d’ailleurs de parcourir les ouvrages généraux sur l'histoire des arts pour constater à quel point les monuments de l’Inde sont ignorés dans notre pays. Les quelques pages que chaque auteur croit devoir leur consacrer fourmillent d'erreurs. Dans les quatre volumes de son excellent Dictionnaire d'architecture (2° édition 1884), M. Bosc leur consacre trois pages et attribue huit mille ans d’existence aux temples d'Éléphanta, construits en réalité au huitième siècle de notre ère et qui peuvent être considérés pourtant comme les monuments de l’Inde les plus connus.