CHAPITRE
grs le sixième siècle de notre ère, alors que déclinait le Bouddhisme, les monuments de la période dite néo-brahmanique commencèrent à être construits. [ls se divisent à première vue en deux grandes classes : l’une comprenant tous les monuments des diverses régions du nord et du centre de l’Inde. Malgré une parenté évidente, ils présentent des différences très notables suivant les contrées et les époques où ils ont pris naissance. L’autre renferme les monuments
de tout le sud de l’Inde. Ces derniers offrent de telles analogies qu’il
faut un œil particulièrement exercé pour distinguer leurs caractères différentiels. Alors que nous serons obligé de répartir l'étude des monuments de la première
classe en plusieurs chapitres, nous pourrons résumer en un seul tous ceux de la seconde.
La province d’Orissa n'a pas une histoire moins fabuleuse que les autres parties de l'Inde; mais nous sommes au moins certains, par ses monuments, qu’elle fut pendant longtemps le
siège d’un puissant empire. Sans parler de ses temples souterrains antérieurs à l’ère chrétienne, mais qui ne prouveraient pas l’existence de villes importantes, car nous savons que les moines les creusaient surtout dans des lieux déserts, le royaume d’Orissa possède une série de temples magnifiques, construits du cinquième siècle de notre ère au douzième, et qui peuvent être rangés parmi les plus beaux de l’Inde. Sans ces restes majestueux d’un passé oublié par l’histoire, nous ignorerions presque entièrement l’existence de la civilisation qui, pendant plus de mille ans, a fleuri dans ces contrées.
Les chroniques locales ne peuvent fournir aucun renseignement pour compléter les indications données par les monuments. Elles ne forment en effet qu’un tissu de légendes où l’on voit des rois régner quatre siècles, et se livrer, trois mille ans avant J.-C., aux plus extraordinaires exploits. Aucune inscription ne permet jusqu'à présent d’aflirmer que la contrée ait été le siège d’un grand empire antérieurement au quatrième siècle après notre ère. L’Inde est la seule région civilisée du globe où des périodes de plus de mille ans manquent à ce point d’histoire que, sans les monuments ou quelques brèves inscriptions, nous pourrions supposer que des centres de puissants empires ne furent que des régions entièrement désertes.
Le royaume d’Orissa subit très peu les influences musulmanes. En 1568, il fut asservi à l’empire mogol, mais gouverné par des rajahs hindous, grands vassaux de l’empire. En fait, l’influence musulmane y fut presque nulle, et cette région est une des rares contrées de l’Inde qui furent toujours gouvernées par des souverains hindous.
Une monographie entière ne suflirait pas à la description de tous les temples de l’ancien royaume d’Orissa. Les deux grands volumes in-folio que leur a consacrés le babou Rajendralala Mitra sont fort loin d’avoir épuisé le sujet. Tout ce que nous pouvons faire ici est de tâcher de donner une idée suffisante du style de ces monuments et dé leurs détails d’ornemenfation.
Ce style est assez uniforme, au moins dans ses lignes essentielles, malgré les sept à huit siècles qui se sont écoulés entre la construction des premiers temples et celle des derniers. Il diffère essentiellement de celui des temples du sud de l’Inde. On n’y voit ni tours à étages superposés, ni salles supportées par des colonnes, ni gopurams. Bien que les piliers fussent connus, puisque nous les trouvons dans des excavations souterraines bien antérieures aux anciens temples, ils ne sont qu’exceptionnellement employés.
La forme extérieure des temples d’Orissa est pyramidale; mais ces pyramides, au lieu d’avoir leurs côtés rectilignes, comme dans les temples du Sud de l’Inde, les ont curvilignes.
Les temples d’Orissa consistent essentiellement en un sanctuaire cubique, contenant des images de divinités, surmonté par une tour pyramidale à côtés curvilignes nommée Vimana ou Sikra. Ces pyramides sont tronquées à leur sommet et terminées par une sorte de couronne côtelée ressemblant à un melon aplati; elles sont couvertes d’ornements et de sculptures.
Le front de l’édifice est précédé d’un porche couvert également d’une tour pyramidale. A la suite de ce porche, et dans le même axe, sont souvent disposées une ou deux salles, lune servant de salle de danse, l’autre de réfectoire.
Tout l'édifice est entouré d’un mur d’enceinte, à travers lequel on pénètre par plusieurs portes, plus ou moins ornées, surmontées d’un toit pyramidal à côtés rectilignes.
La façade principale du temple est toujours orientée à l’est, de façon que la divinité placée dans le sanctuaire se trouve en face du soleil levant.
Les proportions de ces temples et les dimensions de chacune de leurs parties sont réglées par des canons inviolables. Ce n’est que dans les détails d’ornementation, les sculptures, ete., que les artistes donnent libre cours à leur fantaisie. Tous les temples d’Orissa sont construits sur le même plan, et leurs formes générales se ressemblent beaucoup. L’Hindou est le plus conservateur des peuples, et quand la coutume a fixé chez lui un type quelconque, il faut des siècles pour qu’on s’en écarte, Ce n’est jamais dans l'aspect général des temples, mais dans leurs détails d’ornementation qu’il faut chercher des traces d’évolution lorsqu'on étudie l’architecture des diverses régions de l’Inde.
Les murs de ces temples ont une épaisseur considérable, et de beaucoup supérieure à ce que la stabilité de l'édifice exigerait, D’après le canon des plus anciens livres d'architecture hindoue, les murs de l'édifice doivent former quatre dixièmes de son espace totai, six dixièmes seulement étant laissés pour l’espace libre. Cette masse énorme de matériaux, tout en donnant un aspect majestueux au monument, a pour résultat de le rendre presque indestructible. Dans un pays sujet aux tremblements de terre et aux intempéries atmosphériques de toutes sortes, cette dépense excessive de matériaux n’est peut-être pas aussi inutile en pratique que la théorie l’indiquerait,
Les architectes de ces temples n’ont rien négligé de ce qui pouvait augmenter leurs dimensions apparentes. Les lignes verticales se trouvent multipliées à dessein, et les lignes horizontale évitées soigneusement. Le résultat évident est d’accroître la hauteur apparente de l'édifice.
Pour tous ces monuments, ainsi d’ailleurs que pour tous ceux du reste de l’Inde, l’emplacement où ils s'élèvent est toujours choisi avec le plus grand soin; les localités d’une certaine altitude, les paysages imposants sont choisis de préférence, et on a toujours soin que le temple ne soit pas entouré d’autres constructions.
Sur la côte d’Orissa, les temples, au lieu d’être construits en totalité ou en partie en briques, comme dans le sud de l’Inde, sont construits uniquement en pierre; la plus employée est le grès. Ces pierres sont taillées et jointes avec une perfection telle que le ciment était inutile pour les relier; aussi n’en a-t-on jamais fait usage. Les parties dont la saillie est trop proéminente sont quelquefois consolidées par des crampons de fer. Les architraves, au lieu d’être en pierre, sont parfois remplacées par des poutres de fer forgé; on en a trouvé à Kanaratk qui avaient sept mètres de longueur sur 20 et 25 centimètres de section. Conformément aux indications théoriques de la mécanique, elle sont plus épaisses à leur milieu qu’à leurs extrémités.
La pierre et le fer sont, comme on le voit par ce qui précède, les seuls matériaux de construction employés dans ces temples ; le bois n’est utilisé que pour les portes. La plus ancienne porte de Bhuyvaneswar est en santal sculpté.
Les voûtes à joints convergents sont, bien entendu, aussi inconnues à Orissa que dans les autres parties de l’Inde. Toutes les voûtes y sont formées de pierres disposées par assises horizontales, — disposition vicieuse, assurément, au point de vue de l’économie des matériaux, mais qui présente les avantages d’une durée indéfinie.
Les colonnes et les piliers détachés des murs sont extrèmement rares dans les temples d'Orissa; on n’en rencontre guère que dans une des salles du grand temple de Bhuwaneswvar.
Ces principes généraux posés, nous pourrons borner notre étude à une description fort sommaire de temples choisis pour types. Elle sera suffisamment complétée d’ailleurs par nos photographies.
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TEMPLES SOUTERRAINS DE KHANDAGIRI ET D'UDAYAGIRI. (Fig. 47 et 48.)
Plusieurs des temples souterrains d’Orissa sont antérieurs de plus de huit siècles aux grands temples dont nous parlerons plus loin, et ne s’y rattachent par aucun détail d'architecture. Ils sont analogues aux temples bouddhiques souterrains de l'Ouest de lInde et devraient être décrits avec eux. Si nous les étudions dans ce chapitre, c’est uniquement pour suivre la règle adoptée dans cet ouvrage, de décrire dans un même chapitre les monuments appartenant à une même région.
Les temples souterrains sont creusés pour la plupart à Khandagiri, longue montagne demicirculaire située à 32 kilomètres de Cuttack et à 8 kilomètres de Bhuwaneswwar. Cette montagne se compose de plusieurs mamelons : l’un d’eux est la montagne de Khandagiri proprement dite, l’autre porte le nom d’Udayagiri, c’est-à-dire montagne du soleil levant; elles sont couvertes de jungles épaisses, infestées de bêtes féroces. Les flancs de ces montagnes renferment une vingtaine de temples souterrains, ou monastères, probablement bouddhiques, analogues à ceux d’Ajunta, d’Ellora, etc., mais beaucoup moins ornés. Les bas-reliefs dont quelques-uns sont couverts soutiennent cependant, au point de vue artistique, la comparaison avec ceux des plus riches temples souterrains de l’Ouest.
Au point de vue de l’antiquité, on peut les ranger parmi les blus anciens monuments analogues de l'Inde. Plusieurs ont été creusés deux siècles avant notre ère.
Il serait inutile de reproduire toutes ces excavations qui se ressemblent beaucoup. Le lecteur aura une idée suffisamment exacte de leur construction par la description de l’une des plus remarquables, celle de Rani Naur, ou Rani Gumpha, désignée encore sous le nom populaire de Palais de la Reine (fig. 47).
C’est un monastère à trois étages couvrant les trois côtés d’un rectangle de 15 mètres environ de longueur. Les chambres, percées dans le flanc de la montagne, sont de petites cellules ayant un peu plus de 2 mètres de largeur : elles sont placées sous une véranda creusée dans le roc et supportée par neuf piliers également taillés dans le roc.
Au-dessus des portes de l'étage supérieur se trouvent deux bas-reliefs visibles sur notre vue d'ensemble. Le plus remarquable, celui qui se trouve à gauche (fig. 47) est reproduit plus en détail sur la figure suivante (fig. 48).
Ce bas-relief représente une chasse royale. On voit au centre de la composition un arbre portant des fleurs ressemblant à celles du lotus; à côté est un chasseur qui vient de tirer une flèche sur une antilope en fuite. Près de lui est un autre chasseur tenant à la main son arc au repos. Derrière le principal personnage est un cheval, richement caparaçonné, tenu en main par un enfant. Derrière le cheval se trouvent plusieurs guerriers. À droite du bas-relief une femme assise dans un arbre contemple la scène.
Il n’est pas besoin d’être grand artiste pour remarquer l’habileté avec laquelle sont rendus tous les détails de cette scène : hommes et animaux ont une vie étonnante. Ce bas-relief m’a paru d’une valeur artistique supérieure à tous ceux que j’ai rencontrés dans les temples de la Haute-Égypte. On a beaucoup vanté les bas-reliefs égyptiens, alors que les livres ne parlent guère de ceux de l'Inde, qui ne sont connus du public que par les grossières productions
Fig. 47, — UpayaGrRt (province d'Orissa). — MONASTÈRE BOUDDHIQUE DE RANI-NAUR,
creusé dans les flancs d'un rocher. (Façade.)
Fig. 48. — UpayaGiRI. — Détail d'un bas-relief représentant une chasse royale, sculpté à l'étage
supérieur du monastère représenté dans la figure précédente,
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d’époques de décadence. Il me semble évident que lorsque les bas-reliefs et les statues des temples de l’Inde seront mieux connus, il se fera une réaction en leur faveur.
À droite de l'extrémité de la galerie se trouve sculpté dans le roc un personnage dont le costume rappelle singulièrement celui d’un guerrier grec. Il est visible sur notre figure; mais, pas plus sur la photographie que sur loriginal très détérioré, il n’est possible de saisir suffisamment les détails permettant de préciser la nationalité de ce personnage. Je ne m’arrêterai donc pas à discuter sur son origine et me bornerai à rappeler qu’on rencontre, non pas fréquemment, mais quelquefois, dans les sculptures de cette époque, aussi bien que dans les fresques d’Ajunta, la représentation de types des peuples avec lesquels les Hindous se trouvaient autrefois en relation. j
Nous avons rangé les monastères de Khandagiri parmi les constructions bouddhiques, mais nous ne voudrions pas être trop aflirmatif sur ce point, car les emblèmes bouddhiques y sont exceptionnels. Bien entendu, il ne faudrait pas y chercher de représentation de Bouddha, qui ne fut déifié et n’apparut sur les monuments qu’à une époque fort postérieure, ainsi que nous l’avons dit déjà.
Ayant terminé ce qui concerne les monastères souterrains d’Orissa, nous franchirons plusieurs siècles dont l’histoire architecturale est inconnue, et nous arriverons à la description des grands temples de cette contrée. Ils sont principalement situés à Bhuwvaneswar et à Puri. Les plus anciens
n'apparaissent qu’au cinquième siècle de notre ère.
TEMPLES DE BHUWANESWAR. (Fig. 49 à 62.)
Bhuwanesyvar, ancienne capitale des rois d’Orissa, n’est plus aujourd’hui qu’un village; les temples y sont presque aussi nombreux que les maisons. Parmi ceux que jai étudiés, j’en représenterai trois que je considère comme typiques pour leur forme et leurs détails d’ornementa{ion.
Le plus ancien de ces temples est celui de Parashurameshwara. Il remonte au cinquième siècle de notre ère. C’est, comme tous les temples de cette région, et suivant la forme générale que nous avons décrite, un sanctuaire cubique surmonté d’une pyramide et précédé d’un porche. Les dimensions en sont petites, puisqu’il n’a guère que 13 mètres de hauteur; mais les sculptures qui le recouvrent (fig. 49 et 50) sont taillées avec beaucoup d'art; on y voit des divinités diverses, des scènes de la vie de Rama, etc.
Le second est le grand temple de Bhuwaneswvar (fig. 51 à 53). Il est de la fin du sixième siècle et du commencement du septième. C’est un des édifices les plus majestueux de l'Inde. Son plan est celui de tous les temples d’Orissa; mais par suite d’adjonctions successives, il présente à l’œil toute une série de tours : la plupart s'élèvent à 50 mètres environ au-dessus du sol. Il est entièrement construit en pierre de la base au sommet et est couvert de sculptures, comme le précédent.
Les constructions diverses faisant partie du grand temple de Bhuwaneswar sont entourées d’un mur de 5 mètres de hauteur et de 150 mètres de longueur. On y pénètre par trois portes. ‘
Le troisième des temples de Bhuvwaneswar que nous mentionnerons, est celui de Raja-
{NOILVINANANEHO,d STIVLAG) *VEVHMSANVHNHSVHVA 40 AIANAL HMHVMSANVMNOHEA
siavg ‘oveuinà
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“ajouy ‘H 9H/AJOU8H
Fig. 51. — BHUWANESWAR. — Grand temple. Vue d'ensemble.
Hauteur de la grande tour, environ 52 mètres.
Fig. 52 et 53. — BHUWANESWAR. — Pilastres provenant du grand temple. (D'après Rajendralala Mitra.) g. 52 et 58. AN
rani (fig. 34). Il est du dixième siècle, et remarquable surtout par son ornementation, comme on peut s’en convaincre par la photographie à grande échelle que nous donnons de l’un de ses
Fig. 54, — BHUWANESWAR, — Temple de Rajarani. Vue d'ensemble,
côtés (fig. 55). Les statues qui le recouvrent sont moins nombreuses que sur les deux autres. La hauteur de ce temple est de 20 mètres seulement; celle du porche qui le précède, de 9 mètres.
Héliotyple H. Racle, { Anci Quinsac), Paris