MONUMENTS DE PATNA ET DE GAYA
Patna, ville de 170,000 habitants, capitale actuelle du Béhar, est l’ancienne Pataliputra, la fameuse capitale du royaume de Magadha, l'antique cité où Chandragupta, grand-père d’Asoka, recevait, trois siècles avant notre ère, Mégasthène, l'ambassadeur du roi Séleucus Nicator. Elle fut à un certain moment la véritable capitale de l’Inde.
Des monuments que possédait Pataliputra au temps de Mégastbène, et notamment des palais qu’y fit élever Asoka, il ne reste aucune trace. Ces derniers étaient déjà en ruine lorsque Fa Hian visita la vieille cité, quatre siècles après J.-C. Le voyageur chinois fut cependant émerveillé par leurs débris, puisqu'il assure que le palais d’Asoka fut bâti par des génies. Les murs, les tours, les portes dont il vit les restes indiquaient visiblement, suivant lui, un travail hors de la portée des mortels. Cunningham est parvenu à suivre la trace de Pataliputra dans les écrivains chinois, jusqu’à 756 après notre ère, puis il n’en est plus fait mention nulle part pendant huit cents ans, c’est-à-dire jusqu’en 1541, époque à laquelle elle fut fortifiée de nouveau par Sher Shah. L’antique métropole n’était plus alors qu’une insignifiante ville du Béhar.
De nos jours, Patna est devenue une des plus importantes cités de l'Inde; mais tous ses édifices sont absolument modernes et dénués d’intérêt. Elle ne possède aucun vestige de son passé; et si nous l’avons mentionnée ici, c’est uniquement en raison de l'importance qu’elle eut dans l’histoire ancienne de l’Inde.
A 30 kilomètres au sud de Patna se trouve la ville de Gaya, grande cité de 77.000 habitants. Elle jouit d’une haute réputation de sainteté parmi les brahmanes du nord de l’Inde, mais ne présente aucun monument ancien. Celui de ses temples qui attire le plus de pèlerins, le temple de Vishnou Pad (le pied de Vishnou), désigné par les natifs sous le nom de Bishenpad, est tout moderne, puisqu'il a été édifié à la fin du dernier siècle par une princesse d’Indore. Sa réputation m’ayant conduit à le visiter, jai pu l’examiner dans toutes ses parties, mais je n’y ai rien trouvé qui mérität d’être reproduit. Il a extérieurement la forme d’une pyramide; sa partie la
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plus importante est une salle à colonnes carrée (mantapam) de 18 mètres de côté, supportée par des piliers polygonaux groupés quatre par quatre. Elle est couverte d’un dôme dont les pierres sont diposées par assises horizontales. Le temple est toujours rempli de visiteurs. Cunningham assure y avoir entendu des pèlerins chantant un hymne sanscrit au dieu Soleil.
Le principal objet d’adoration des fidèles est empreinte du pied de Vishnou. Cette adoration, d’origine purement bouddhique, n’est nulle part dans lInde l’objet d'un culte aussi spécial qu'à Gaya. Elle nous fournit un exemple remarquable de la façon dont les emblèmes du culte bouddhique ont fini par devenir brahmaniques. La transformation s’est faite le plus souvent par simple substitution d’un nom nouveau à l’ancien : l'empreinte supposée du pied de Bouddha, par exemple, est devenue celle du pied de Vishnou. L’adoration de l’arbre de Bouddha est également devenue l’objet d’un culte analogue chez les brahmanistes. C’est en raison seulement de ce fait extrêmement intéressant que la mention de ce temple a trouvé place ici.
Autour de Gaya il existe quelques grottes bouddhiques dénuées de valeur architecturale, puisque ce sont de simples excavations dans les rochers, mais elles possèdent un intérêt archéologique très grand : une d'elles remonte, suivant Cunningham, à 500 ans avant notre ère, et contribuerait ainsi à prouver, si sa date était bien certaine, qu’à cette époque l’art de tailler assez régulièrement la pierre était connu des Hindous. C’est dans cette excavation souterraine qu’aurait eu lieu le premier concile bouddhique, 549 ans avant J.-C. Elle correspond assez bien, en effet, à la description laissée par le pèlerin chinois.
Parmi ces caves anciennes, il en existe une, celle dite de Loma Rishis, antérieure de 260 ans à J.-C., dont la façade est intéressante : son arcade pointue rappelle tout à fait la forme d’une arcade persane. Cette forme ne paraît pas due à des influences étrangères, plus que les arcades en forme de fer à cheval que l’on rencontre dans la plupart des temples souterrains, construits
bien des siècles avant la naissance de Mahomet, ne sont dues à des influences arabes.
MONUMENTS DE BOUDDHA GAYA. (Fig. 44 à 46.)
Les grands temples de la période bouddhique sont infiniment rares. On n’en connait en réalité qu’un seul complet, celui de Bouddha Gaya, et encore ne l’est-il que grâce à une série de restaurations dont la dernière est toute récente. Tous les autres, en raison des matériaux avec lesquels ils ont été construits, ont à peu près entièrement disparu. Si l’Inde n’avait pas possédé des rochers industructibles, et si les bouddhistes n’avaient pas eu l’idée d’y creuser des temples, l'architecture hindoue n’apparaîtrait dans l’histoire que vers le sixième siècle de notre ère.
Pour les 4 ou 500 millions d'hommes qui professent encore le Bouddhisme, c’est-à-dire pour la majorité des peuples asiatiques, les trois localités les plus sacrées du monde sont : Kapilavastou, où naquit Bouddha; Bénarès, où il prêcha d’abord sa doctrine, et Bouddha Gaya, où il arriva à la suprême sagesse. On ne connaît que l'emplacement de la première de ces trois villes; les deux dernières existent encore et figurent parmi les lieux les plus fréquentés de lunivers.
Bouddha Gaya est maintenant un village situé à quelques kilomètres de la grande ville de Gaya,
dont il est parlé plus haut. (était jadis une cité célèbre. Sa réputation tient au pèlerinage qu'y fit E [ J F 5 D
Bouddha. L'arbre de la science (Bodhi), sous lequel il s’éleva par la méditation à la connaissance suprème de l’univers, est, depuis plus de 2.000 ans, — bien qu’il ait été remplacé souvent, — l’objet de la vénération d’une grande partie du genre humain. C’est devant cet arbre sacré (ficus religiosa) que fut construit, un siècle environ avant notre ère, un temple qu’on y voit encore, et qui se trouve ainsi être le plus ancien des grands temples de PInde. Pendant une période
de six à sept siècles on n’en rencontre plus d’autres.
Fig. 44. — BouDDHA GAYA. — Fragments divers de colonnes et de sculptures
réunis devant l'entrée du grand temple,
La date de sa construction a été l’objet de nombreuses controverses parmi les archéologues. Celle de sa primitive fondation n’était guère contestée, et on reconnaissait généralement que la description donnée par Hiouen Thsang correspond exactement au temple actuel. Toute la discussion portait uniquement sur le point de savoir si le travail dont il avait été l’objet, d’après une inscription du commencement du quatorzième siècle, avait été un travail de réédification, ou simplement une restauration. Les recherches de Cunningham et du babou Rajendralala Mitra semblent avoir mis hors de contestation que le travail exécuté au quatorzième siècle fut une simple restauration faite par des ouvriers locaux, et qui n’altéra en rien les formes essentielles du monument. Les planches que nous consacrons à sa reproduction le repré-
sentent tel qu’il est actuellement, depuis la restauration récente entreprise par le gouvernement anglais (fig. 45 et 46).
Le temple de Bouddha Gaya a la forme d’une pyramide à base carrée, à neuf étages, reposant sur un cube de 8 mètres environ de hauteur sur 15 mètres de côté. La hauteur totale de l'édifice est d'environ 52 mètres. Il contient à l’intérieur trois petits sanctuaires superposés : celui de ia base à un peu plus de 6 mètres de côté sur près de 7 mètres de hauteur. Le sanctuaire inférieur renferme un trône de basalte noir sur lequel était jadis placée une statue en or de Bouddha.
Quand le pèlerin Hiouen Thsang visita le temple, au sixième siècle, les niches dont il est couvert contenaient chacune une statue en or de Bouddha. Ces statues ont disparu, naturellement, depuis longtemps.
Le temple est construit en briques, comme létaient d’ailleurs tous les anciens monuments de l'Inde. Les briques sont bleuâtres, et de très grandes dimensions, puisqu'elles ont 31 à 47 centimètres de longueur, 33 de largeur et 5 d’épaisseur; elles sont reliées par une très mince couche d'argile. Dans les plafonds et les endroits où le mortier était nécessaire, on a employé un mélange de brique pilée et de chaux. C’est la mème matière qui a servi aux moulages. La pierre n’a été utilisée que pour les montants des portes, les marches d’escaliers, les piliers de la balustrade entourant le temple, les statues, etc.
Les arcades des portes sont formées de voûtes à joints convergents. Cest précisément en se fondant sur ce que ce genre de voûte n’est pas habituellement employé par les Hindous, qui
ne font usage que de voütes à assises horizontales, qu'on a soutenu que le temple était du
quatorzième siècle; mais Pexamen des photographies prises avant la restauration récente du
monument, ne permet pas d'admettre, comme l’établit très bien un des auteurs cités plus haut, que ces voûtes aient pu être ajoutées après la construction du temple. Sans doute les Hindous ont repoussé toujours, même après les invasions des musulmans, les voûtes à joints convergents, parce qu’ils les jugent peu solides; mais rien ne prouve qu’ils aient ignoré l’art de les construire, connu de tous les peuples, des Égyptiens notamment, depuis la plus haute antiquité.
La façon dont sont disposées les briques pour former les voûtes est d’ailleurs toute spéciale, Au lieu d’être posées à plat, elles sont mises de champ, parallèlement l’une à l’autre, de façon à simuler au premier abord un voussoir en pierre. Entre chacun de ces voussoirs, formé par la réunion d’un certain nombre de briques parallèles, se trouve un lit de briques horizontal.
Le temple de Boudha Gaya est entouré d’une grande balustrade dont il ne reste que des fragments, très visibles d’ailleurs sur nos figures. Elle est contemporaine d’Asoka, et analogue à celle qui entoure le grand Stupa de Sanchi, mais ses sculptures sont très inférieures à celles de ce dernier.
L’analogie de cette balustrade avec celles qui entourent tous les Stupas, nous ferait supposer volontiers que le temple de Bouddha Gaya à dû être d’abord un simple Stupa tel que celui de Sanchi, et que cest postérieurement qu'il est devenu un temple. Dans la seule partie de Pinde restée bouddhiste, le Népal, j'ai vu de ces Stupas surmontés d’un temple on en trouvera plusieurs représentations dans cet ouvrage. Il suflit que la partie inférieure du Stupa soit ensuite recouverte de constructions pour que sa forme primitive disparaisse entièrement.
Quoi qu’il en soit de cette hypothèse, que je ne puis appuyer que sur des analogies, je ferai
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remarquer que la forme pyramidale de ce temple est tout à fait anormale dans le nord de l'Inde; elle rappelle un peu, au contraire, les gopurams du sud de la Péninsule. Les plus anciens construits sur ce type étant postérieurs d’une dizaine de siècles à celui de Bouddha Gaya, il serait fort possible que celui-ci leur eût servi de modèle.
Dans les fouilles qui ont été récemment exécutées autour de Boudha Gaya, on a déterré un nombre considérable de sculptures, piliers, stupas votifs, etc., fort anciens pour la plupart. Ils sont placés aujourd’hui dans les jardins qui entourent le temple. Une de nos figures (fig. 44) représente les plus remarquables.
Le temple de Boudha Gaya a été de la part du Gouvernement anglais l’objet d’une nouvelle restauration terminée récemment : on ne saurait en complimenter l’auteur, Non seulement il a cru devoir modifier sensiblement la forme de certains détails, comme j’ai pu m'en convaincre sur place par la comparaison du temple actuel avec la photographie du monument avant sa restauration; mais en outre, il a recouvert l'édifice d’une abominable couleur jaune sale qui lui donne un aspect fort laid. 200.000 francs environ ont été dépensés dans ce malheureux travail.