CHAPITRE HI
our le Sud de lInde, les origines de l’architecture hindoue sont aussi entièrement inconnues que pour le Nord de la Péninsule. Lorsque ses premières manifestations apparaissent dans les anciens temples de Badami, de Mahavellipore, etc., vers le sixième siècle de notre ère, l’art est arrivé déjà à un degré de perfection impliquant nécessairement un long passé. De ce passé, enfoui sous la poussière des siècles, nous ne pouvons rien dire. Les capitales des grands royaumes dont nous avons parlé possédèrent sans doute des
monuments importants; mais le temps, les luttes intestines, les invasions n’en ont rien laissé; et, entre les constructions préhistoriques de l’âge de la pierre, qu’on rencontre dans l’Inde comme en Europe, et les merveilleux temples du sixième siècle de notre ère, il y a un abîme que nous ne pouvons combler.
Ce n’est donc qu’à ces temples relativement modernes et peu nombreux que nous pouvons faire remonter la primitive architecture du Sud de Pinde; mais entre ces monuments et les pagodes pyramidales, dont les premières remontent au dixième siècle, il n°y a aucun édifice intermédiaire, et la chaîne de l’évolution se trouve encore brisée. Pendant cette période d'environ quatre siècles, l'architecture s’est modifiée; mais, si les monuments ont gagné en grandeur, ils n’ont rien gagné en perfection, Les pagodes, dont le type se retrouve à la rigueur dans les temples de Mahavellipore, se sont considérablement agrandies; les piliers simplement sculptés ont été remplacés par des colonnes à formes compliquées, où figurent des monstres, des cavaliers montés sur des chevaux cabrés, etc.; mais par l'exécution elles sont le plus souvent inférieures à ces sculptures merveilleuses que nous avons rencontrées dans ceux des temples d’Ellora qu’on peut rattacher par leurs formes aux monuments du Sud de la Péninsule.
Les pagodes de l’Inde méridionale présentent entre elles des différences notables au point de vue de la valeur artistique, mais elles ont été construites sur le même plan, et appartiennent évidemment à la même famille ; on y retrouve presque toujours les éléments que nous allons énu-
mérer.
Les diverses constructions que comprend une grande pagode sont toujours entourées par une
enceinte rectangulaire, ou plusieurs enceintes rectangulaires concentriques. Chacune d'elles présente généralement sur ses quatre faces une porte ayant la forme d’une pyramide tronquée reposant sur un parallélépipède. Cette porte, nommée gopuram, atteint parfois 60 mètres de hauteur et est couverte de sculptures. Ce sont ces portes pyramidales qui donnent aux pagodes du Sud de l'Inde leur physionomie caractéristique. Au point de vue de leurs dimensions, on peut considérer chacune d’elles comme un véritable temple. On voit souvent plusieurs de ces portes pyramidales se succéder sur une même ligne, et former ainsi une avenue de pyramides. Cette disposition parait provenir de ce que la première enceinte arrivant à être insuffisante, par suite de la réputation du temple ou de la générosité de quelque riche donateur, on a ajouté successivement plusieurs enceintes concentriques à la première, de façon à agrandir le temple primitif sans le détruire. Cette disposition, déterminée d’abord par la nécessité d'agrandir la pagode, fut imitée plus tard dans les nouvelles pagodes, et on fut amené ainsi à les construire immédiatement avec plusieurs enceintes concentriques.
Les enceintes les plus extérieures des grandes pagodes contiennent des habitations pour les desservants du temple, des bazars, etc., et forment ainsi par leur réunion une véritable ville contenant quelquefois plusieurs milliers d'habitants.
Dans les cours intérieures de la pagode se trouvent généralement un ou plusieurs mantapams, vestibules à colonnes précédant un sanctuaire, et analogues au pronaos des temples antiques. Les colonnes de ces porches sont habituellement couvertes de sculptures.
Parmi les constructions que contiennent les grandes pagodes, il faut encore citer les choultries ou salles à colonnes. Plusieurs de ces choultries possèdent jusqu’à mille colonnes.
On voit également dans l’enceinte de chaque pagode un étang sacré de forme rectangulaire, destiné aux ablutions. Il a souvent plus de 100 mètres de côté.
Le sanctuaire, ou Vimana, de la divinité à laquelle est dédiée la pagode se trouve généralement au centre d’une de ses cours intérieures. Ces sanctuaires sont des édifices rectangulaires surmontés d’une pyramide, et ayant à peu près l’aspect d’un gopuram. Cette pyramide, comme à Tanjore, par exemple, est quelquefois très haute. Le sanctuaire, d’ailleurs fort petit, ne reçoit d'autre lumière que celle venant de la porte. Il était d’ailleurs inutile qu’il fût bien grand, puisque les individus des plus hautes castes seuls peuvent y pénétrer.
Les gopurams forment les parties les plus essentielles des pagodes du Sud de l’Inde. C’est sur eux que les architectes, les statuaires surtout, ont dépensé le plus de travail. Ils sont de leur base à leur sommet couverts d'innombrables statues, dont la valeur artistique est très inégale. Elles sont parfois en pierre, mais le plus souvent en ciment ou en terre cuite. Les colonnes sculptées des manfapams et des sanctuaires sont au contraire presque toujours en granit et d’une seule pièce.
Quand on examine avec soin le détail des gopurams, on voit que la façade de chaque étage est formée par la répétition d’un certain nombre de petits pavillons à colonnes surmontés d’un dôme, et entre lesquels se trouvent des statues. Ils forment certainement l'élément primitif du gopuram. Cest précisément à cet élément primitif que sont réduits les plus anciens temples du Sud de l’Inde, ceux de Mahavellipore, par exemple, Les plus grands gopurams résultent seulement de la répétition de ce même élément.
Les courtes explications qui précèdent sufliront à faire comprendre l’architecture des pagodes que nos planches représentent, et qui, bien que construites du dixième au dix-septième siècle,
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE L'ARCHITECTURE DES PAGODES DU SUD DE L'INDE. 153
c’est-à-dire pendantune période de sept à huit cents ans, n’offrent pas de différences fondamentales. La description sommaire qui précède est applicable à chacune d’elles; mais les diverses pagodes présentent dans leur exécution des différences importantes, que nos planches mettront en évidence. A côté d’édifices dont les statues sont de véritables caricatures , comme celles de la pagode de Villenour, près de Pondichéry, il en est dont les statues valent, comme facture,
celles de nos plus belles églises gothiques, qu’elles surpassent souvent d’ailleurs par la vie et le mouvement.