‹ Les monuments de l'Inde, ouvrage illustré d'environ 400 figures, héliotypies, dessins, cartes et plansChapitre 5 sur 93 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

gs origines des arts de la plupart des peuples ont été mises en évidence par les recherches modernes. Nous connaissons les origines modestes des arts grecs, et comment, après une période de barbarie et d'imitation grossière, ils se sont lentement affranchis des influences de l'Égypte et de l'Assyrie. Nous connaissons les débuts et le déve-

loppement de la plupartdes arts orientaux, ceux des Perses et des Arabes, notamment. Il n’est guère aujourd’hui qu’un fort petit nombre

de contrées telles que l'Égypte et l’Inde, dont l’histoire de la civili-

7 LuLE CA

sation ait encore ses origines enveloppées d’un profond mystère.

Dans les deux grandes contrées que je viens de nommer, les arts présentent ce caractère commun de nous apparaître brusquement, de toutes pièces, sans tâtonnements antérieurs, et avec un caractère de perfection qu’ils n’ont guère dépassé. En Égypte, l'architecture débute avec des monuments tels que le temple du Sphinx près de la grande pyramide de Khéops ; la statuaire, avec des œuvres telles que les statues de Sépa et Nésa, de Rahotep et Néfert, du Scribe accroupi, de Khefren, etc., vieilles de cinq à six mille ans, et dont l’étonnante perfection implique une évolution antérieure que nous ne connaissons pas.

De même dans l'Inde, les colonnes d’Asoka, les monuments de Sanchi, Bhilsa, Karli, Bharhut, ete., lorsqu'ils apparaissent deux siècles à peine avant notre ère, révèlent une perfection dans le travail, une habileté technique qui, elles non plus, n’ont pas été dépassées.

Les monuments égyptiens sont vieux de six à sept mille ans, et, comme nous ne connaissons dans l’histoire aucune civilisation antérieure à celle de l'Égypte, nous ne pouvons chercher sur un autre sol l'origine de ses arts. Il faut donc bien considérer les rives qu’arrose le Nil comme

le berceau des civilisations.

Une antiquité semblable ne peut être réclamée pour la civilisation de l’Inde. À en juger par ses monuments, elle est relativement récente. Lorsque les arts commencèrent à se développer sur le sol la Péninsule, trois siècles au plus avant notre ère, la plupart des grandes civilisations du monde antique étaient mortes ou allaient mourir. L’Égypte, l’Assyrie, la Perse, asservies par des conquérants étrangers, étaient déjà en décadence; la Grèce elle-même allait bientôt sentir la main d’un maitre, et l’ère des chefs-d’œuvre était close pour elle. À priori et sans même examiner les indications de l’archéologie et de l’histoire, il est difficile de supposer qu'une civilisation qui apparait, comme celle de l’Inde, après tant d’autres, ne leur aitrien emprunté.

Mais les monuments de l’Inde présentent un caractère d'originalité tellement frappant, ils ressemblent si peu à ce que l’on voit dans les autres contrées du globe, que pendant longtemps on n’a pas songé à chercher leurs origines ailleurs que sur le sol même de la Péninsule, Pour expliquer la disparition des monuments antérieurs, on admettait, avec Fergusson, qu’ils avaient été construits en bois. Cette hypothèse était d’ailleurs confirmée par la relation du Grec Mégasthène, envoyé comme ambassadeur par Séleucus, roi de Syrie, à la cour de Pataliputra (Patna), trois siècles avant notre ère. Cette relation nous dit, en effet, que tous les édifices de la capitale étaient en bois, y compris le palais du roi, qui avait frappé l’ambassadeur par son aspect imposant, la beauté de ses vastes salles, la richesse de ses colonnes dorées. La substitution de la pierre au bois n’aurait commencé, à en juger par les monuments qui nous sont restés, qu’à l’époque du roi Asoka, 250 ans avant Jésus-Christ.

Les découvertes récentes de statues révélant la main d’artistes grecs dans une région du nord-ouest de l’Inde, voisine de colonies grecques ou hellénisées, ont permis à plusieurs indianistes de contester cette originalité des arts de l'Inde, et de soutenir que c’est sous l’influence des Grecs qu’ils se sont manifestés. À en juger par plusieurs publications récentes, cette croyance tend à dominer aujourd’hui. Un savant indianiste, M. Sylvain Lévi, professeur à la Sorbonne, s'exprime à ce sujet de la facon suivante : « Nourrie jusque-là de mé- « taphysique et de contemplation, l'Inde, aussitôt qu’elle touche à la Grèce, entre dans le réel « et appartient à l’histoire. Elle demande à la Grèce ses arts et ses sciences, sa sculpture et son « architecture (1) ».

Un autre indianiste, M. Vincent Smith, a, dans un travail récent (2), soutenu une thèse analogue. Il va même jusqu’à défendre cette opinion, que « dans l'expression des sentiments «et des passions, les artistes hindous ont complètement échoué, excepté pendant l’époque où ils « étaient sous l’influence gréco-romaine ».

Une étude approfondie de la plupart des anciens monuments de l’Inde encore debout nous a conduit à une conclusion tout à fait contraire à celles qui précèdent. L'Inde, suivant nous, malgré un contact assez prolongé avec la civilisation grecque, ne lui a emprunté, et ne pouvait lui emprunter aucun de ses arts. Les deux races étaient trop différentes, leurs pensées trop dissemblables, leurs génies artistiques trop incompatibles pour qu’elles aient pu s’influencer. Nous essaierons de montrer que c’est à d’autres sources, bien différentes du génie grec, que l’Inde a emprunté ses modèles avant de leur faire subir les transformations d’où sont résultés les plus originaux des arts.

ilisation of ancient India; Calcutta, 1890.

(1) La Grèce et l'Inde, p. 45; Paris

(2) Græco roman influence on the ci

Avant de présenter les arguments psychologiques et archéologiques sur lesquels nous comptons appuyer notre thèse, nous rappellerons d'abord en quelques mots les relations de l’Inde avec les anciens peuples de l'antiquité.

Sur ces relations, les documents historiques ne nous fournissent que des indications fort sommaires. Nous savons cependant que dès une antiquité fort reculée, l’Inde communiquait directement avec les empires de l’ancien Orient : la Chaldée, la Babylonie et l’Assyrie, Les relations se faisaient à la fois par mer et par terre. Par mer, des communications régulières étaient établies entre les ports de l'Inde et ceux du golfe Persique. Par terre, plusieurs routes reliaient les grands centres de l'Orient avec le nord-ouest de l'Inde. Sous Darius, plusieurs provinces de l’Inde furent soumises à l’empire des Perses dont elles formèrent une satrapie (1).

Les relations de l'Inde avec la Grèce ne commencèrent qu’à l’époque d'Alexandre, 327 ans avant notre ère, le grand conquérant essaya d’envahir l’Inde, mais il en toucha à peine les frontières, et son expédition fut à peu près ignorée dans l’Inde.

Les relations suivies avec les Grecs commencèrent plus tard, par l'intermédiaire des royaumes grecs de l’Asie Mineure. 300 ans avant notre ère, Séleucus Nicator, fondateur du royaume de Syrie, envoya dans l’Inde l'ambassade dirigée par Mégasthène, à laquelle nous avons fait allusion plus haut.

Les monnaies, à défaut de documents historiques, prouvent l'existence vers la même époque d’un royaume grec fondé en Bactriane, qui étendit sa puissance sur quelques provinces du nord de l’Inde, et dura deux siècles. Il fut ruiné par les invasions scythes et par l'extension de la puissance des rois Arsacides, qui avaient rapidement remplacé en Perse les successeurs d'Alexandre.

sommaires qu’elles puissent être, ces indications historiques nous montrent que l'Inde fut en relations constantes avec les grands empires de l’ancien Orient et en relations accidentelles avec des royaumes fondés par des colonies grecques. C’est aux documents archéologiques qu’il nous faut demander maintenant ce qu’elle a pu leur emprunter.

Avant d'examiner ces documents, supposons pour un instant qu’ils n’existent pas, et demandons-nous si le simple examen des monuments que l’Inde possède donne vraiment la notion qu'entre les arts de la Grèce et ceux de l’Inde, il y ait une parenté quelconque. Pour qui a vu ces monuments, la réponse n’est pas douteuse : alors que tous nos monuments européens sont pleins d'éléments empruntés à l’art grec, les monuments de l'Inde n’en présentent aucun. Leur étude comparée, si superficielle qu’on la suppose, nous dit immédiatement que nous sommes en présence de races extrémement différentes de celles de Europe, et qu'il n’y eut jamais peut-être de génies plus dissemblables, je dirai même plus antipathiques, que le génie grec et le génie hindou. ‘

Cette notion générale ne fait que s’accentuer quand on pénètre plus avant dans l'étude de ces monuments, et dans la psychologie intime des peuples qui les ont créés. On constate bientôt que le

(1) Dans ces relations de l'Inde avec le monde antique, nous ne mentionnors pas l'Égypte, parce que les rapports entre les deux contrées furent toujours indirects et n’eurent lieu que par l'intermédiaire des Arabes. Des bas-reliefs du temple de Deïr el Bahari, à Thèbes, construit par la reine Hatasou, représentent des vais dises dont quelques-unes, telles que les singes, ne pouvaient provenir que de l'Inde. Les

eaux chargés de marchangyptiens connaissaient d’ailleurs de réputation l'Inde qu'ils appelaient la « Terre divine » ; mais cette terre divine, ils ne réussirent jamais à l’atteindre.

génie hindou est trop personnel pour subir une influence étrangère éloignée de sa pensée. Elle peut être imposée sans doute, cette influence étrangère, mais si prolongée qu’on la suppose, elle restera superficielle. Il semble qu’entre la constitution mentale des diverses races de l’Inde et celle des autres peuples, il yait des barrières aussi hautes que les obstacles formidables placés par la nature entre la grande Péninsule et les autres contrées du globe.

Le génie hindou est tellement spécial que, quel que soit l’objet dont les nécessités lui imposent limitation, l'aspect de cet objet se transforme immédiatement pour devenir hindou. Même dans l'architecture, où il est pourtant difficile de dissimuler les emprunts, la personnalité de ce bizarre génie, sa faculté de déformation rapide, se révèlent immédiatement, On peut bien faire copier une colonne grecque par un architecte hindou, on ne l’empêchera pas de la transformer rapidement en une colonne qu’à première vue on qualifiera d’hindoue. Même de nos jours, où l'influence européenne est pourtant si puissante dans l'Inde, de telles transformations s’observent journellement. Donnez à un artiste hindou un bijou, un meuble européen quelconque à copier, il en adoptera la forme générale, mais il exagérera certaines parties, multipliera, en les déformant, les détails d’ornementation ; et, à la troisième copie, le bijou ou le meuble européen aura entièrement dépouillé son caractère occidental, et sera devenu exclusivement hindou.

Le caractère fondamental de l'architecture hindoue, — et ce caractère se retrouve dans sa littérature, dont les œuvres sont pour cette raison proches parentes des monuments de pierre, — est une exagération débordante, une multiplication infinie de détails, une complication qui est précisément aux antipodes de la simplicité correcte et froide de Part grec. C’est surtout en étudiant les arts de l’Inde, qu’on comprend à quel point les œuvres plastiques d’une race sont en rapport avec sa constitution mentale, et forment le plus clair des langages pour qui sait l’interpréter. Si les Hindous avaient, comme les Assyriens, entièrement disparu de l’histoire, les bas-reliefs de leurs temples, leurs statues, leurs monuments suffiraient à nous révéler leur passé. Ce qu’ils nous en diraient surtout, c’est que l'esprit méthodique et clair des Grecs n’a jamais pu exercer la plus légère influence sur l’imagination débordante et sans méthode des Hindous.

L’archéologie va nous permettre de confirmer, par des documents précis, ce que la connaissance générale des monuments de l’Inde et de l'esprit hindou révèle immédiatement.

Remarquons d’abord que tous les vestiges des influences artistiques des Grecs découverts dans l’Inde appartiennent à une époque d’une durée très courte, et sont strictement localisés à une région fort limitée du nord-ouest de Ja Péninsule : la vallée de Kaboul et le Kachemire. Cette localisation des influences grecques, il nous sera impossible de l’attribuer à la faible durée du pouvoir politique des Grecs, car leurs successeurs s’efforcèrent de continuer leurs traditions. Le peu de succès de ces tentatives est même une des preuves de cette incompatibilité que nous avons signalée entre le génie grec et le génie hindou.

Nous remarquerons ensuite que ces vestiges des influences grecques se rencontrent précisément dans une des régions de l'Inde les moins civilisées, dans une contrée habitée surtout par des tribus demeurées barbares, et n’ayant jamais réussi à se créer un art personnel. L’art grec ne

nous y apparaît que comme un art étranger importé par des artistes étrangers et imposé par un souverain. Il constitue un de ces arts d'emprunt qu’on rencontre chez certains peuples, — les Turcs par exemple, — incapables de s’en créer un personnel, et qui trouvent plus simple d'emprunter les arts et les artistes appartenant à la civilisation qu’ils ont renversée. Le sou-

verain qui a le plus protégé les arts grecs dans l’Inde était le célèbre Kanischka, chef d’une tribu de Scythes barbares dont le tempérament n’avait rien d’hindou.

L'examen des vestiges des arts grecs dans l’Inde va nous montrer à quel point ils forment un groupe isolé, superposé aux arts de la Péninsule et sans parenté avec eux.

Des Grecs proprement dits, c’est-à-dire de ceux qui régnèrent en Bactriane trois siècles avant notre ère, il ne nous est resté ni monuments ni statues ; des monnaies seulement. Loin de prouver que ce sont les Grecs qui ont influencé les Hindous, elles prouveraient au contraire que ce sont les seconds qui ont agi sur les premiers, et que les Grecs marchaient rapidement vers une indianisation complète. Grecques d’abord, les légendes des monnaies deviennent bientôt bilingues; les titres et les noms helléniques sont traduits en dialectes hindous; les dieux du panthéon grec sont graduellement remplacés, sous les règnes d’Agathoclès et de Ménandre, par les emblèmes du culte bouddhique, alors prédominant dans lInde : la roue, la cloche sacrée, le reliquaire bouddhique, ete. Les livres hindous assurent même que le dernier des rois que je viens de citer se convertit au bouddhisme.

Les documents archéologiques relatifs aux influences directes des Grecs dans Inde sont donc bien faibles, puisqu'ils se bornent à quelques monnaies. Il nous faut fianchir plusieurs siècles pour trouver des vestiges plus sérieux de leur influence; mais cette influence s’est alors manifestée par une voie très indirecte, celle des Arsacides de la Perse.

On sait qu'après la mort d'Alexandre, son empire fut partagé entre ses lieutenants, et que la Perse devint le partage des Séleucides, dont le pouvoir fut très éphémère. 255 ans avant J.-C. un soldat de l’armée d’Antiochus II, roi de Syrie, fonda la dynastie parthe des Arsacides, qui régna sur la Bactriane et la Perse pendant près de 500 ans, c’est-à-dire jusqu’en 226 de notre ère, époque à laquelle elle fut renversée à son tour par la dynastie des Sassanides qui dura jusqu’à la conquête musulmane. Ces Arsacides, demi-barbares, n’introduisirent dans l’art aucun élément nouveau, et se contentèrent, comme leurs prédécesseurs achéménides, d’emprunts étrangers. Ils semblent avoir été de respectueux admirateurs de la culture hellénique, dont ils accucillaient volontiers les artistes disséminés depuis des siècles dans plusieurs des villes de l'Asie Mineure. C’est par cette voie indirecte que l’art grec s’introduisit pendant quelque temps dans l'Inde. Son apparition paraît contemporaine de Kanishka, ancien chef d’une tribu scythe; elle fut une émanation de cette civilisation demi-persane, demi-hellénique, en honneur à la cour des Arsacides. La dynastie que Kanishka fonda dans l’Inde domina sur le nord-ouest et une partie du Rajpoutana. Converti au bouddhisme, ainsi que ses successeurs, il fit exécuter par les artistes grecs des statues naturellement consacrées au culte bouddhique; mais on voit parfois, sur les bas-reliefs, des costumes parthes, l'adoration de l’autel du feu, et d’autres éléments qui révèlent le mélange des influences persanes.

Cet art d'emprunt, tout officiel, et sans relation avec la pensée du peuple chez qui il était importé, ne pouvait subsister qu’aussi longtemps qu’il fut imposé, et nous le voyons en effet disparaitre brusquement avec les influences politiques qui lui avaient donné naissance. Une étude approfondie de toutes les statues gréco-bouddhiques actuellement connues, faite par un éminent indianiste, M. Sénart, lui a permis de conclure qu’elles ont toutes été exécutées dans les deux premiers siècles de notre ère. Lart officiel imposé par Kanishka et ses successeurs était trop antipathique d’ailleurs au génie hindou, pour avoir eu, même pendant ces deux siè-

cles, une influence sensible sur l’art indigène; et, en effet, on ne retrouve dans aucun des mo-

numents hindous contemporains ou postérieurs, tels que ceux de Sanchi, par exemple, et les nombreux temples souterrains, nulles traces d'influence grecque. Cette influence est d’ailleurs extrêmement facile à reconnaitre. En dehors de l’ensemble, qui est toujours caractéristique (1), il y a des détails techniques, le travail des draperies, notamment, qui révèlent immédiatement la main des artistes grecs. C’est ainsi, parexemple, qu’il a été facile de reconnaitre, dans les bas-reliefs du stupa d'Amravati, la collaboration d’artistes grecs. Cest le seul monument connu de l’Inde proprement dite où se révèle cette intervention étrangère; et elle s'explique aisément, quand on sait que celte partie du monument est de la première moitié du deuxième siècle, c’est-à-dire précisément de l’époque où furent exécutées les statues gréco-bouddhiques dont j'ai parlé plus haut.

La disparition de l’art grec dans l'Inde fut aussi soudaine que son apparition, et cette soudaineté même montre à quel point il fut un art d'importation, sans afinité avec le peuple qui avait dû l’accepter. Ce n’est jamais ainsi que disparaissent les arts chez un peuple ; ils se transforment; mais l’art nouveau emprunte toujours quelque chose à celui dont il hérite. Venu brusquement dans l’Inde, l’art grec en disparut brusquement, et y exerça aussi peu d'influence que les monuments européens construits par les Anglais depuis deux siècles.

L'art grec fit cependant, à une autre époque, une nouvelle apparition dans l’Inde, ou au moins dans une région géographiquement rattachée à l'Inde; mais il nous faut franchir plusieurs siècles, et nous transporter chez les tribus demi-sauvages du Kachemire. On trouve là plusieurs monuments grecs qui ont été construits, suivant

les archéologues, du septième au douzième siècle de notre

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ère. Édifiés chez des tribus demi-barbares, et qui n’eu-

Fig. 1. — Statue gréco-bouddhique. rent jamais d'art national, ils représentent sans doute

des copies de monuments antérieurs datant de l’époque

où la culture grecque était encore en honneur dans l'empire des Arsacides. Ils ne furent jamais

imités dans aucune région de l’Inde, et, par leur isolement, nous fournissent encore une nouvelle preuve du peu d'influence que le génie grec a pu exercer sur l’art hindou.

Nous résumerons ce qui vient d’être dit de l'influence des arts grecs dans l’Inde, en constatant que cette influence fut entièrement nulle; qu’à certaines époques, sous des pressions politiques étrangères, l’art grec et l’art hindou subsistèrent momentanément côte à côte, comme aujourd’hui l’art européen et l’art hindou, mais sans jamais s’influencer; qu’en ce qui concerne les monuments, il n’en est pas un seul dont on puisse dire qu’il présente une ressemblance quelconque, si lointaine qu’on la suppose, avec un monument grec.

(1) Je donne ici quelques spécimens de ces statues gréco-bouddhiques. J'ai pris les figures 4 et 2 au musée de Lahore. Elles viennent de la vallée de Kaboul. J'ai pris la statue représentée par la figure 3 à Muttra. En comparant ces statues avec celles reproduites figure 122 et qui représentent des statues jaïnas découvertes à Muttra et contemporaines des précédentes, on se rendra compte immédiatement des différences profondes qui séparent la statuaire grécobouddhique de l'art indigène.

Cette impuissance de l’art grec à influencer l'Inde a quelque chose de frappant, et il faut bien l’attribuer à cette incompatibilité que nous avons signalée entre le génie des deux races, et non

à une sorte d'incapacité native de l’Inde à s’assimiler un art étranger, puisque nous allons montrer maintenant qu’elle a parfaitement su s’assimiler et transformer les arts qui étaient en rap-

port avec sa constitution mentale.

Nous avons précédemment montré que, pendant l'antiquité classique, l'Inde n’eut guère de relations suivies qu'avec les régions où devaient régner un jour les Perses et avec celles qu’occupaient les Grecs de l’Asie Mineure. Nous venons de faire voir que les Grecs n’ont eu aucune influence artistique sur elle. Il nous reste à rechercher si ce n’est pas à la Perse qu’elle aurait demandé les premières ébauches de ses arts.

Les documents archéologiques vont nous permettre de prouver que c’est en effet à la Perse qu’elle les a demandées, non pas à la Perse un peu hellénisée du temps des Arsacides, mais à la Perse héritière des vieilles civilisations de lAssyrie et de l'Égypte. On sait que lorsque, trois cent trente ans avant Jésus-Christ, Alexandre renversa la dynastie des rois achéménides, les Perses possédaient depuis deux siècles une civilisation brillante. Ils n’avaient pas trouvé sans doute la formule d’un art nouveau, mais le mélange des arts égyptien et assyrien dont ils avaient hérité avait produit des œuvres remarquables. Nous en pouvons juger par les ruines encore debout de Persépolis : les pylônes de l'Égypte, les taureaux ailés de l'Assyrie, et même de quelques éléments grecs, nous montrent que sur cette région limitée de l’Asie se trouvaient en présence tous les arts des grandes civilisations antérieures.

C’est dans la Perse que l’Inde est venue puiser; mais, en y puisant, elle s’emparait en réalité des éléments des vieilles civilisations de la Chaldée et de l'Égypte, que la Perse s'était bornée à emprunter.

L'étude des monuments de l’Inde révèle aisément de quels emprunts ils ont vécu à leur origine; mais pour les constater, il faut s’adresser aux monuments les plus anciens : la puissance de déformation du génie hindou est en effet si grande, que les formes empruntées subissent des transformations qui les rendent bientôt méconnaissables.

Bien que l'esprit des archéologues ait toujours été tourné vers les emprunts supposés de l'Inde à la Grèce, quelques-uns de ceux faits à la Perse sont trop visibles pour leur avoir échappé. Fergusson a déjà fait remarquer que certains ornements en forme de chèvrefeuille des colonnes d’Asoka venaient visiblement de PAssyrie. Cunningham a montré que les chapiteaux surmontés d'animaux couchés de la vallée de Kaboul étaient copiés sur ceux de Persépolis.

Bien d’autres analogies que celles-ci sont faciles à constater. Non seulement les chapiteaux surmontés d'animaux se rencontrent dans la vallée de Kaboul, mais on les retrouve dans la plupart des anciens temples de l'Inde, ainsi que le prouvent les planches de cet ouvrage. En raison de leur aptitude à tout modifier, signalée plus haut, les artistes hindous ont fini par transformer leurs chapiteaux au point d’en rendre les origines de plus en plus difficiles à discerner : les animaux les plus variés, et même des figures humaines, disposés dans les attitudes les plus bizarres,

ont bientôt remplacé le taureau et le bélier bicéphales des colonnes de Persépolis.

Les emprunts ne se sont pas bornés d’ailleurs aux chapiteaux des colonnes, mais se sont étendus à une foule de détails d’ornementation. Un des plus vieux monuments de l'Inde, le stupa de Sanchi, par exemple, reflète, et d’une façon très marquée, les influences assyriennes transmises par la Perse. Les planches que nous avons consacrées à ce monument offrent de nombreuses reproductions de griffons et d'animaux ailés qu’on rencontre dans les palais de PAssyrie.

Les analogies seraient sans doute plus nombreuses encore si nous possédions quelques-uns des grands temples primitifs construits sur le sol; mais aucun n’est parvenu jusqu’à nous. Nous ferons remarquer cependant que les gopurams, grandes portes pyramidales qui forment l’entrée des { | pagodes du sud de l’Inde, ressemblent singulièrement aux propylônes et aux pylônes des tem- Â ples égyptiens dont les modèles sont si souvent répétés dans les ruines de Persépolis. Les gopu-

rams de l’Inde sont modernes, puisque nous n’en connaissons pas d’antérieurs au dixième siècle | de notre ère; mais ils reproduisent évidemment des modèles antérieurs.

| L’analogie des gopurams avec les pylônes égyptiens imités par la Perse peut assurément être discutée; mais si l’on rapproche de ces analogies les copies évidentes qu’on rencontre dans les détails des monuments, on se trouve en présence d’un faisceau de documents qui nous montre

bien que c’est sur le sol de la Perse que nous devons chercher les origines des arts hindous. L'absence de vestiges de monuments avant une époque déjà avancée permet d’admettre l’hypothèse déjà soutenue que les premiers édifices de l'Inde furent construits en briques et en bois. Ce sont des matières fragiles et peu durables sans doute, mais très abondantes dans la Péninsule et par conséquent peu coûteuses. Le bois et la pierre impliquant des modes de construction assez différents, on pourrait se demander comment les Hindous avaient pu passer de Pun à l’autre. L’explication m’en a été immédiatement fournie par l'examen des monuments du Népal. On verra par les planches de cet ouvrage consacrées à leur étude, avec quelle facilité les parties les plus compliquées d’un édifice en bois, des colonnes extrêmement fouillées par

exemple, peuvent être exactement copiées en pierre.

f Pourquoi l’Inde, qui s’est montrée si incapable de se plier au génie grec, s’est-elle, au contraire, montrée si apte à emprunter à la Perse? C’est évidemment que les arts de la Perse étaient très en rapport avec la tournure de son esprit, alors que ceux de la Grèce ne l’étaient pas du

DS | | tout. Les formes simples, les surfaces peu ornementées des monuments grecs, ne pouvaient con- | | venir à l'esprit hindou, alors que les formes tourmentées, lexubérance des décors, la recherche \ | de l’ornementation des monuments de la Perse devaient le séduire.

| Ce n’est pas seulement d’ailleurs à cette époque lointaine, antérieure à notre ère, que la

| Perse, représentante de l'Égypte et de l’Assyrie, exerça par ses arts son influence sur l’Inde. | . ï .

Lorsque, bien des siècles plus tard, les musulmans apportèrent dans la Péninsule un art nou-

veau profondément modifié par son passage à travers la Perse, cet art était surtout persan et À portait encore les traces de ses vieilles origines assyriennes. Les grandes baies ogivales au milieu des façades des mosquées, et surtout les briques émaillées qui les recouvrent, sont des vestiges 1 évidents de la civilisation chaldéo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce | qu’ils étaient en rapport avec le génie de sa race, alors que l’art grec d'autrefois, et l’art il européen d'aujourd'hui, profondément antipathiques à sa façon de sentir et de penser, sont 1 toujours restés sans influence sur elle.

| L'absence d'influence des arts européens dans l’Inde, malgré plus d’un siècle de domination,

peut être rapprochée du peu d'influence des arts grecs, il y a dix-huit siècles. On ne peut nier

(VELLON 14

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qu’il n’y ait dans les deux cas une incompatibilité de sentiments esthétiques, car les arts musulmans, bien qu’aussi étrangers à l’Inde que les arts européens, ont été imités dans toutes les parties de la Péninsule. Même dans celles où les musulmans n’ont jamais eu aucun pouvoir, il est rare de trouver un temple ne contenant pas quelque motif d’ornementation musulmane. Sans doute, comme au temps de Kanishka, nous voyons aujourd’hui des rajahs, tels que celui de Gwalior, séduits par la grandeur de la puissance des étrangers, se faire bâtir des palais européens de style gréco-latin; mais, — toujours comme au temps de Kanishka, — cet art officiel superposé à l’art indigène est resté totalement sans influence sur lui.

La nature des primitifs emprunts faits à la Perse par l’Inde permet de fixer du même coup l'époque où l'architecture est née sur le sol de la Péninsule. Ce n’est que vers le cinquième siècle avant notre ère que la Perse a emprunté à l'Égypte et à l’Assyrie ses arts. Les modifications qu’elle leur a fait subir ont porté surtout sur les colonnes. Or, ce sont précisément les colonnes Persépolitaines à chapiteaux bicéphales qui ont été le plus imitées par l’Inde. Ce n’est done pas dans les contrées dont la Perse s’est inspirée, mais bien dans la Perse elle-même, que l’Inde a cherché ses modèles.

Sans doute, il serait possible que l’Inde eût fait antérieurement des emprunts, sinon à l'Égypte avec laquelle elle ne fut jamais en relations directes, au moins à la Babylonie et à l’Assyrie, mais nous n’avons aucun indice de ces emprunts et il semble bien douteux que la naissance de l’architecture dans l’Inde puisse remonter à plus de cinq à six siècles avant notre ère, Les plus vieux livres de l’Inde, les Védas, ne nous parlent pas de monuments et les livres postérieurs ne semblent pas avoir été composés, ou tout au moins fixés par l'écriture, avant le cinquième siècle. Les Aryens des époques antérieures n’étaient pas arrivés encore à cette phase de civilisation où l’écriture est connue et où l’on construit des monuments. Il leur fallut d’ailleurs plusieurs siècles pour asseoir sérieusement leur domination sur les populations noires qui peuplaient l’Inde et qui ne devaient posséder que de bien faibles rudiments de culture.

Nous conclurons de tout ce qui précède que ce n’est pas à la Grèce, mais à l'Égypte et à VAssyrie, par l’intermédiaire de la Perse, que l’Inde se rattache. L’Inde n’a rien pris à la Grèce, mais toutes deux ont puisé aux mêmes sources, à ce trésor commun, fondement de toutes les civilisations, élaboré pendant des siècles par les peuples de l'Égypte et de la Chaldée. La Grèce lui a emprunté, par l’intermédiaire des Phéniciens et des peuples de l’Asie Mineure, l'Inde par l'intermédiaire de la Perse. Les arts de la Grèce et de l’Inde remontent à une source commune, mais dans les deux contrées les courants issus de cette source ont bientôt profondément divergé.

C’est qu’en effet l’art est l'expression fidèle de la constitution mentale d’un peuple, et ce que ce peuple emprunte, il est obligé de le transformer suivant les nécessités de cette constitution mentale, variable suivant la race à laquelle il appartient. Qu'il s’agisse d’art, de religion ou d'un élément de civilisation quelconque, cet élémentse transformera fatalement aussitôt qu’il sera adopté par une race différente. L'Inde va nous en fournir précisément la preuve. Elle est habitée par des races fort diverses arrivées à des phases d'évolution fort différentes. C’estaujourd’hui la seule contrée du globe où par de simples déplacements dans l’espace, on puisse se déplacer à volonté dans le temps et revoir à volonté, vivantes encore, la série des étapes successives que l'humanité a dû traverser pour atteindre les niveaux supérieurs de la civilisation. Toutes les formes d’é-

volution s’y retrouvent, et c’est pourquoi elle constitue le plus suggestif et le plus philosophique

tricité les y ont également.

Avec des variétés de civilisations et de races aussi considérables, nous devons nous attendre à

| des livres d'histoire. L’âge de la pierre y a ses représentants, mais l'âge féodal et l’âge de Pélec- |

trouver dans l’Inde des arts fort différents, des styles d'architecture fort dissemblables, malgré li- ! dentité des croyances.

Les planches de notre ouvrage le montrent clairement. Les différences entre les monuments sont tellement profondes qu’on ne peut classer ces derniers que par régions, c’est-à-dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion que professent les peuples qui les ont construits. Il n’y a au-

| cune analogie entre les monuments du nord de l’Inde et ceux du sud, élevés à la même époque | par des peuples de religion semblable. Même à l’époque musulmane, c’est-à-dire au moment F- où l’unité politique de l’Inde fut la plus complète, l'influence du pouvoir central la plus grande, | les monuments purement musulmans, présentent des différences profondes d’une région à

Pautre. Une mosquée d’'Ahmedabad, une mosquée de Lahore, une mosquée d’Agra, une mosquée

| de Bijapour, bien que consacrées au même culte, ne présentent qu’une bien faible parenté entre elles, parenté beaucoup plus faible que celle qui rattache les monuments de la Renaissance à ceux | de la période Gothique.

Ce n’est pas seulement l'architecture qui, dans l’Inde, diffère d’une race à l’autre; la statuaire varie aussi de la même façon, non seulement par les types représentés, mais encore par

la manière de les traiter. Que l’on compare les bas-reliefs de Sanchi avec ceux de Bharhut,

presque contemporains pourtant, la différence est visible. Elle est plus marquée encore quand ) on compare les statues et bas-reliefs de la province d’Orissa avec ceux du Bundelkund, ou encore ceux du Mysore avec ceux des autres pagodes du sud de l’Inde. T’influence de la race ap-

paraît partout ; elle se manifeste d’ailleurs dans les moindres objets artistiques. Personne n’ignore

combien ceux-ci différent d’une partie de l’Inde à l’autre. Il ne faut pas un œil très exercé | pour reconnaître un coffret de bois sculpté du Mysore, du même coffret sculpté dans le Guze- Û rat, ni pour distinguer un bijou de la côte d’Orissa d’un bijou de la présidence de Bombay.

| Sans doute l’architecture de l’Inde est, comme celle de tous les Orientaux, une architecture FSI religieuse; mais au-dessus de Pinfluence religieuse, bien puissante pourtant en Orient, celle de { la race domine encore. Nous sommes ainsi ramenés à cette influence prédominante de la race, c’est-à-dire à l’une des thèses que nous avons le plus souvent eu occasion d’exposer dans nos ouvrages sur l’histoire des civilisations. Ce facteur, la race, qui domine la destinée des peu-

ples, domine aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts. Elle est toute-puissante,

cette âme de la race que nous portons en nous et qui dirige nos sentiments, nos pensées et nos actions. Héritage accumulé de toutes les générations qui se sont succédé et qui ont contribué à la former, elle est la synthèse d’un long passé, l'écho souverain de la grande voix des morts.

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