‹ Les monuments de l'Inde, ouvrage illustré d'environ 400 figures, héliotypies, dessins, cartes et plansChapitre 4 sur 93 · BUT DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

BUT DE CET OUVRAGE

Les difficultés de telles explorations sont énormes; c’est à ces difficultés qu'un des plus intrépides voyageurs qui ait parcouru l'Inde, Eastwick, attribue dans sa récente publication, Z/andbook for Madras Presidency, insuffisance des documents relatifs aux monuments de l'Inde. « La chaleur intense et les fièvres, » dit-il, « sont de « grands obstacles pour les plus zélés explorateurs d’antiquités. Un grand nombre « des plus intéressantes localités de l'Inde sont situées dans des jungles épaisses, in- « fectées de vapeurs dangereuses, peuplées de bêtes féroces et de reptiles dangereux. « C'esten partie sans doute pour cette raison que les descriptions des voyageurs sont, «en général, si vagues et si inexactes. » ;

Vagues et inexactes, on ne saurait mieux dire, et c’est pourquoi les monuments de l'Inde sont, en réalité, si mal connus, leur ornementation merveilleuse si peu appréciée, et les innombrables statues dont ils sont couverts considérées le plus souvent comme la production d’un art à demi barbare (1).

Le seul moyen d'amener le lecteur à se faire une idée exacte de la valeur des monuments de l’Inde est de lui montrer ce qu'il y a de caractéristique et de frappant dans chacun d’eux. Chercher à les reproduire dans tous leurs détails, il ny

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fallait pas songer : il n’en est guère dont la description complète n’eût exi plusieurs volumes. Il faut dans chacun d’eux choisir, et c’est là peut-être que se trouve la difficulté la plus considérable.

Les photographies exécutées par nous pendant notre voyage forment la base des documents réunis dans cet ouvrage. Si elles ont été remplacées quelquefois par des dessins, c’est le plus souvent pour des raisons d'ordre technique, telles que le défaut de recul qui nous a obligé de prendre par fragments des façades et des parties de monuments qu'il a fallu réunir ensuite pour former un ensemble. Mais, dans tous les cas, les photographies ont été l’unique guide du dessinateur, dont le rôle s’est borné à les calquer fidèlement.

En voyant à quel point les dessinateurs altèrent, — surtout pour les statues et les bas-reliefs, — la véritable physionomie des objets représentés, je me demande toujours comment il se fait que tant d'auteurs préfèrent encore le dessin à la photographie. On pourrait citer de gros ouvrages récents sur l’histoire de l’art, dont la valeur décuplerait certainement si les dessins très approximatifs qu'ils contiennent

étaient remplacés par des photographies. J’avouerai même que pour tous les ouvrages 8 £

(1) Il faut bien confesser aussi que ce sont les archéologues avec leurs dessins véritablement par trop primitifs qui ont le plus contribué à répandre des idées très fausses sur l’état de la statuaire dans l'Inde. Les ouvrages de Burgess et Cunningham méritent toute notre admiration pour la richesse de leurs documents, mais ils ne la méritent pas pour leurs dessins. Lorsqu'on voudra étudier les statues de l'Inde avec des documents exacts, on reconnaîtra que beaucoup d’entre elles sont fort remarquables. Les bas-reliefs et sculptures représentés dans cet ouvrage suffiront, je pense, à enlever à cette assertion ce qu’elle peut sembler avoir de téméraire.

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relatifs à l’histoire de l’art, je préférerais infiniment des reproductions exactes, sans aucune dissertation, aux plus savantes dissertations accompagnées de reproductions infidèles. L'artiste voit les choses suivant son éducation et les idées de son temps ; il ne saurait les voir à travers les idées qui les ont fait naître. Les artistes qui accompagnèrent Bonaparte dans l'expédition d’ Égypte ne purent s'empêcher de transformer en Grecs musculeux les grêles Égyptiens des bas-reliefs. La photogra-

phie seule met à l’abri de ces interprétations personnelles.

s de détails qu'il y a, entre

C'est surtout pour les monuments orientaux charge:

le dessin artistique et la reproduction photographique, un véritable abîme. En com-

parant, par exemple, les dessins de divers monuments de l’Inde, qui figurent dans | l’ancien ouvrage de Langlès, avec des photographies de ces mêmes monuments, il ! m'aurait été souvent bien difficile, sans le texte, de réussir à les identifier. Quand il s’agit de reproductions de figures, l’abîme dont je parlais plus haut est vraiment F immense. C’est à se demander si l’artiste, au lieu de voir les choses comme elles

sont, ne les voit pas d’après un type particulier fixé dans sa tête, et surtout dans l sa main, par son éducation classique. Le graveur lui-même altère inconsciemment | les photographies reportées sur bois. C’est pour cette raison que j'en suis arrivé à | faire presque exclusivement usage de la photogravure pour mes ouvrages sur l’his- | toire des civilisations de l'Orient, bien qu’elle soit souvent très inférieure comme | aspect à la gravure sur bois (1).

Des documents que je livre au lecteur il y a bien des choses à tirer; j'en ai { dégagé, par exemple, l’explication de la disparition du Bouddhisme par fusion prol gressive avec le Brahmanisme, contrairement aux idées qui avaient cours. Très

clairement écrite sur les monuments, l’histoire de cette disparition ne l'était pas du tout dans les livres. Ces mêmes documents ont servi de base à mon //istoire des [ÈS Civilisations de l'Inde. Cest à cet ouvrage que je renverrai le lecteur qui ne voudrait pas se borner à l'étude que je publie aujourd’hui.

De même que j'ai évité le plus possible les dissertations, j'ai éliminé presque en-

tièrement les plans géométriques. Je ne dédaigne pas ce mode de représentation, mais

on en a tellement abusé, et il donne une idée si peu réelle des choses, que j'ai jugé inutile d'y avoir fréquemment recours. Céder à la tentation d’abuser des dessins

| { géométriques m'eût été facile, car mes photographies ont été prises de façon à fournir

| (1) Les figures de cet ouvrage ont été obtenues par trois procédés différents ayant tous la photographie pour base. On y trouvera : 1° des photogravures exécutées sans aucune intervention de dessinateur ni de graveur; 2° des des-

| sins exécutés d’après des photographies et gravés par des procédés chimiques; 3° des phototypies obtenues di- | rectement d’après les clichés eux-mêmes. Ces phototypies, qui forment la partie la plus importante de nos docu- L ments, ont été exécutées avec autant d'intelligence que de dévouement par M. Racle, l’habile directeur de l’ancienne L maison Quinsac, Les gravures sur bois ne figurent dans notre ouvrage que d’une facon tout à fait exceptionnelle:

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les éléments de ces dessins ; et j'ai même été conduit à imaginer des méthodes nouvelles pour transformer en dessins géométriques les images perspectives fournies par la photographie (1).

Cet ouvrage n'ayant pour but que de fournir des documents, il serait inutile d'y chercher l'appareil d’érudition que les bibliothèques rendent aujourd’hui singulièrement facile, et qu'il eût été bien superflu d’étaler ici. En fait d'explications, on s’est strictement borné aux indications nécessaires à l'intelligence des monuments et à une introduction indispensable pour comprendre leurs origines et leur histoire.

À l'exception du Kachemire, dont l’ancienne architecture, d’ailleurs surabondamment connue, est fort peu hindoue, tous les monuments importants de l’Inde sont étudiés dans cet ouvrage. Ils sont disséminés sur une étendue telle que, pour les visiter, il nous a fallu parcourir près de 4.000 lieues sur le territoire de la Péninsule.

Voici, pour les indianistes qui voudront bien parcourir ce modeste travail, l’indication des résultats nouveaux qu'il contient :

1° D'une facon générale, étude d’ensemble des monuments de l’Inde basée sur un choix de documents plus nombreux et plus exacts que ceux qui avaient été réunis jusqu'ici.

90 Étude détaillée des monuments de diverses régions peu explorées, et notamment des monuments du Népal. L'étude de l'architecture de cette dernière région était réclamée depuis longtemps par les indianistes, et notamment par Fergusson.

3° Reproduction d’un nombre considérable de statues et de bas-reliefs qui permettent de se faire une idée exacte de la statuaire dans l’Inde, depuis le deuxième siècle avant notre ère jusqu’à nos jours.

4° Démonstration par l'étude des monuments des causes réelles de la disparition du Bouddhisme dans l’Inde.

5° Reproduction d’un grand nombre de monuments et surtout de détails de monuments avec texte explicatif qui n'avaient encore figuré dans aucun ouvrage.

Je souhaite que cette publication ait également quelques lecteurs parmi les artistes et les lettrés. En parcourant les planches qui représentent tant de monuments merveilleux, ils se sentiront sûrement transportés dans un monde nouveau, dans une

humanité nouvelle, dont les pensées, les idées, les sensations et les croyances sont

(1) Ces méthodes sont exposées dans deux volumes que j’ai publiés chez Gauthier-Villars sous ce titre : Les Levers photographiques. Is contiennent la description de méthodes nouvelles et d'instruments nouveaux, qui permettent d'obtenir d'une facon automatique toutes les mensurations des monuments et les éléments nécessaires à l’obtention d'images géométriques. C’est à cet ouvrage que le savant colonel Laussedat, dans sa récente publication : Les applications de la perspective au lever des plans , veut bien renvoyer le lecteur pour ce qui concerne les applications de la photographie à l'étude des monuments.

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tellement différentes des nôtres que nous ne saurions les comprendre. Ils ne songeront pas à qualifier d'idoles barbares les milliers de divinités qui peuplent les sanctuaires de l’Inde, s'ils veulent se souvenir que les peuples qui les ont créées étaient arrivés bien des siècles avant nous aux solutions des grands problèmes philosophiques que la science européenne admet aujourd'hui. Tous ces sanctuaires mystérieux peuplés de dieux innombrables sont consacrés en réalité aux Forces de la nature, à ces Forces mystérieuses et éternelles dont les dieux, les mondes et l’homme n'ont jamais été pour tous les penseurs de l’Inde que des manifestations éphémères, des incarnations d’un jour.

Je ne terminerai pas cette introduction sans adresser mes remerciements les plus vifs à M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique, qui, sur la demande de savants indianistes, que je remercie également, a bien voulu contribuer à la publication de ce travail. Sans sa bienveillante et puissante intervention, tous ces documents,

réunis avec tant de peines et au prix de tant de dépenses, n’eussent jamais vu le

jour.

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