‹ Les monuments de l'Inde, ouvrage illustré d'environ 400 figures, héliotypies, dessins, cartes et plansChapitre 79 sur 93 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Lacé entre l’Inde et le Thibet et séparé de la Péninsule par les gigantesques contreforts de l'Himalaya, le Népal forme un grand royaume indépendant. Ayant toujours rigoureusement interdit aux étrangers l'accès de son territoire, il vit depuis des siècles dans l'isolement. Par suite de cet isolement, les principaux éléments de sa civilisation,

les arts et les croyances notamment, sont restés à des phases d’évolu-

tion dépassées dans l’Inde depuis plus de dix siècles. | A ces titres divers son étude présente un intérêt de premier ordre. C’est au Népal qu’il faut aller pour résoudre les problèmes les plus ill intéressants relatifs à l’ancienne civilisation de l'Inde, comprendre, par exemple, l’histoire mystérieuse de la disparition du Bouddhisme sur le sol même qui lui avait donné naissance, voir clairement comment les monuments de pierre ont pu, au temps d’Asoka, se substituer aux | constructions en bois et en briques, constater une fois encore que l’architecture est beaucoup | plus fille de la race que des croyances.

A ces éléments de puissant intérêt s’en ajoutent bien d’autres. L’imagination de l'artiste le }

plus fantaisiste ne saurait rêver des décors se rapprochant de ceux que présentent quelques-unes | des grandes capitales du Népal, Bhatgaon et Patan notamment. Les vastes temples polychromes, couverts de statues aux vives couleurs et gardés par des monstres aux formes bizarres, le bronze éclatant qui recouvre les palais, les merveilleuses sculptures des édifices donnent aux villes de cet antique empire l’aspect le plus fantastique. Ce n’est pas la Chine barbare et ce il

n’est pas l’Inde civilisée non plus, c’est quelque chose de demi-barbare, et de demi-civilisé, quelque chose qu’on n'avait jamais vu, des villes de rève qu’on ne soupçonnait pas, et qui frappent profondément par la nouveauté des sensations produites. Si l’on ajoute que ces curieuses cités sont encadrées par ces géants de l’Himalaya auprès desquels les plus sauvages montagnes de l'Europe paraissent bien mesquines, on admettra aisément que le solitaire Népal constitue une des plus étranges et peut-être la plus pittoresque contrée de l’univers (1).

Mais ce qui, au point de vue archéologique, est plus intéressant encore, c’est qu'au milieu de ces merveilleux édifices en briques et en bois, se trouvent des monuments de pierre dont les parties essentielles, les colonnes notamment , sont la copie rigoureuse de celles des monuments de bois. Dans les planches données plus loin je mets côte à côte des monuments dont les uns ont des colonnes de bois, les autres des colonnes de pierre. Malgré l’étonnante complication des sculptures sur bois, les colonnes de pierre sont si fidèlement copiées, qu’on pourrait prendre les secondes pour des moulages des premières.

On peut ainsi saisir sur le fait le mécanisme de la transformation des monuments de bois en monuments de pierre. Les seconds furent simplement l’exacte copie des premiers. Un artiste européen serait arrêté sûrement par la difficulté de copier sur pierre un travail exécuté sur bois. Un artiste hindou ne l’est pas du tout. Les fenêtres en pierre ajourée présentant les dessins les plus compliqués si fréquents dans les plus vieux temples de l’Inde, sont une preuve de la facilité avec laquelle est exécuté ce travail par un peuple pour qui le temps ne compte pas et dont la patience semble infinie. Je n’ai pas trouvé au Népal ces fenêtres de pierre ajourée, mais j’y ai retrouvé, exécutés en bois, les types qui ont dû jadis leur servir de modèles.

Avant d'aborder l'étude de l’architecture du Népal, je dirai d’abord quelques mots de sa géographie et de son histoire.

Le Népal est constitué par une double bande de montagnes de 700 kilomètres de longueur, séparée par de larges vallées. Cette bande comprend en réalité près du tiers de l’immense chaîne de montagnes qui, sous le nom de monts Himalaya, sépare, de l’Indus au Brahmapoutre, l'Inde du reste de l'Asie.

La position du Népal l’a toujours rendu fort difficilement accessible et a toujours assuré ainsi son indépendance. On n’y arrive, du côté de l’Inde, qu'après avoir franchi une vaste forêt marécageuse, le Téraï, chargée de miasmes mortels pendant une grande partie de.l’année, puis plusieurs chaines de montagnes dont les passes sont extrèmement rudes. Du côté du Thibet, l'accès est plus difficile encore. L'entrée du Népal est d’ailleurs rigoureusement interdite aux Européens, y compris les Anglais, et fort peu d’explorateurs ont réussi à y pénétrer (2).

Toutes les principales villes du Népal, notamment Katmandou, sa capitale actuelle, se trouvent concentrées dans une vallée qu’on pourrait comparer au fond d’une immense cuvette, dont les parois seraient formées par plusieurs rangées de montagnes de l'Himalaya. Elle est ap-

(1) Le lecteur qui examinera les planches contenues dans ce chapitre trouvera sans doute les monuments représentés au-dessous de leur description. Malheureusement, ainsi que je l'ai dit ailleurs pour le Taje, ily a des monuments qui, par leur couleur, leurs détails, leur encadrement, ne seront jamais rendus convenablement par la photographie ou le dessin. Dans mon histoire des Civilisations de l’Inde, j'avais donné une planche en couleurs représentant la place du palais du roi, à Patan, mais j'en ai trouvé l'effet trop au-dessous de la réalité pour la reproduire ici.

(2) On trouvera dans le Tour du monde, livraisons 1318 et suivantes, une relation illustrée de mon voyage au Népal. J'y renvoie le lecteur pour tout ce qui concerne la civilisation, les croyances, les mœurs et les coutumes de cette contrée.

pelée, par les habitants, la vallée du Népal, Sa longueur n’est que de 30 kilomètres, sa largeur de 20. Lorsqu'on y arrive, après avoir franchi les chaînes de mont

agnes qui la circonscrivent, on se trouve entouré d’une ceinture de cimes

neigeuses visible de tous les points de la vallée. Parmi ces cimes, se voit celle du mont Evereste ou Gaurisankar, le géant de l'Himalaya, dont la hauteur atteint près de 9.000 mètres, c’est-à-dire le double de celle du mont Blanc.

Grâce à sa minime élévation, qui ne dépasse guère 1.300 mètres, la vallée du Népal jouit d’un climat excellent; son territoire est très fertile et fort bien cultivé. En dehors des grandes villes, Katmandou, Patan, Bhatgaon, elle possède de nombreux villages et est fort peuplée.

Le Népal est une des bien rares régions de l'Inde que les Musulmans n’aient pas envahies : il est par conséquent toujours resté soustrait à leur influence. Il faut regarder de bien près les monuments pour y trouver des motifs qui leur soient empruntés.

La population primitive du Népal paraît avoir été thibétaine: sa population actuelle est formée par un mélange d’Hindous et de Thibétains : l'architecture du pays révèle, au premier coup d'œil, l'existence de ces deux éléments,

L'histoire mythologique du Népal commence avec celle des héros du Mahàbhärata, mais son histoire réelle nous est aussi inconnue que celle du reste de l'Inde. Avant l'an 1300 de notre ère, nous ne sayons rien de précis sur lui, sauf que le Bouddhisme y fut introduit vers le premier siècle de notre ère. Après le sac de Chittore par Ala-ud-Din, en 1306, des Rajpouts, fuyant la domination musulmane, se réfugièrent dans les montagnes du Népal; ils y furent suivis en 1326 par d’autres Rajpouts des royaumes d’Oudh et de Kanouje, fuyant également la conquête musulmane. Cette population de race rajpoute serait l’origine de la population dite Gourka. Après avoir fondé un royaume indépendant, et vécu pendant plusieurs siècles en bonne intelligence avec ses voisins, elle songea à les conquérir. En 1765, les Gourkas réussirent, après quatre ans de lutte, à s'emparer de tout le Népal, et à renverser les trois royaumes entre lesquels il était divisé, et dont Bhatgaon, Patan, Katmandou étaient les capitales. Ces trois royaumes élaient gouvernés, depuis le commencement du quatorzième siècle, par des dynasties de rajahs descendant d’un même ancêtre appartenant à la race dite Newvar, d’origine mogole, qui forme encore le fond de la population. Après s’être emparés des trois capitales, les Gourkas renversèrent successivement les nombreuses petites principautés, comparables à nos anciens fiefs féodaux, qui se partageaient le pays, et qui reconnaissaient l'autorité du souverain de chaque royaume. Aujourd’hui, le Népal tout entier est réuni sous le gouvernement d’un seul souverain et n’a plus qu’une seule capitale, Katmandou.

Les Gourkas, qui fondèrent le royaume actuel du Népal, forment une race très supérieure, par ses qualités guerrières, au reste des habitants du pays; mais ils sont fort loin de posséder les aptitudes agricoles, industrielles, et surtout artistiques de la race conquise : depuis qu’ils sont les maîtres, la plus grande partie des monuments du pays ne sont plus entretenus et tombent en ruines.

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