CHAPITRE IL
1, contrairement d’ailleurs à ce que l'observation démontre, le niveau moral d’un peuple se mesurait à l'intensité de ses croyances religieuses, et si ces dernières s’évaluaient par le nombre des temples, on pourrait assurer que les Népalais constituent le peuple le plus vertueux de l’univers. Dans aucune autre contrée, en effet, l’on ne rencontre des temples aussi nombreux dans un espace aussi restreint. La région bien limitée, que nous avons décrite plus haut sous le nom de vallée du Népal, contient plus de 2000 temples;
Katmandou et Patan en possèdent 600 chacun, Bhatgaon 250.
Ces temples sont consacrés à des divinités bouddhiques et brahmaniques, ou bâtis pour commémorer un événement célèbre, ou encore pour conserver les cendres de quelque personnage important.
Les édifices religieux du Népal se rattachent à trois types essentiellement différents, que nous allons successivement décrire.
Le premier de ces types, par ordre d'ancienneté, est formé par de grandes constructions hémisphériques, bâties en terre et en brique, analogues aux stupas de l’Inde centrale, tels que celui de Sanchi, mais elles ne sont pas entourées, comme ces derniers, d’une balustrade en pierre chargée de sculptures. Cette balustrade est remplacée par une petite plinthe circulaire entourant la base du monument. À chacun des quatre points cardinaux se trouve un petit sanctuaire formé par une niche contenant des sculptures. L’hémisphère est surmonté d’une tour carrée, couronnée elle-même par une pyramide ou un cône. Autour du temple s'élèvent en nombre variable de petits édifices religieux, sanctuaires, statues, etc.
Cette classe d’édifices est exclusivement consacrée au culte bouddhique; mais, au Népal, le Brahmanisme et le Bouddhisme sont tellement mêlés aujourd’hui, que les emblèmes des deux cultes se rencontrent indifféremment dans tous les temples, quelle que soit la religion à laquelle ils sont consacrés. Dans les temples bouddhiques, les statues représentées le plus souvent sont Bouddha, ses incarnations antérieures, la Trinité bouddhique (Boudda, Dharma, Sanga); mais les dieux brahmaniques : Vishnou, Ganesa, etc., y figurent également.
Cest en voyant, au Népal, comment le Bouddhisme est arrivé à se fondre graduellement avec le
Brahmanisme, que nous avons compris comment le même phénomène dut se passer, vers le | septième siècle de notre ère, dans le reste de l’Inde (1)
La catégorie d’édifices que nous venons de décrire est la plus ancienne, mais non la plus |
commune : la majorité des temples népalais est constituée par des édifices en brique et en bois, bâtis d’après un type absolument caractéristique, beaucoup plus thibétain et chinois qu’hindou. Ils sont formés de constructions rectangulaires comprenant plusieurs étages en retraite l’un sur | l'autre, et couverts chacun d’un toit incliné. Chacun de ces toits superposés est moins large que celui placé au-dessous, en sorte que l’ensemble du monument est pyramidal. Chaque toit est légèrement relevé à ses angles, comme dans les édifices chinois, et orné d'innombrables clochettes. La partie du toit qui se projette en avant est reliée au reste de l'édifice par des poutres de bois | | couvertes de sculptures. |
Chaque temple est entouré d’une véranda supportée par des piliers en bois finement sculptés. |
Tout l'édifice est placé sur un soubassement en pierre, à plusieurs étages également en re- || | traite l’un sur l’autre, Sur une de ses faces se trouve un escalier donnant accès au temple. Cet escalier est garni sur chacun de ses côtés de statues représentant des monstres, des divinités ou 1 des hommes. |
La troisième catégorie des temples du Népal est constituée par des monuments en pierre absolument différents, par leur forme, de ceux qui précèdent, et présentant un cachet d'originalité évidente, I’influence chinoise y est à peu près nulle, influence hindoue considérable, mais pas assez cependant pour leur ôter ce cachet spécial. Ce sont les seuls dans lesquels on puisse observer quelquefois de faibles traces d'influence musulmane.
IL est impossible, comme on le verra par nos gravures, de rattacher ces temples à un type | unique. Leur seul caractère commun est d’être construits sur des soubassements en pierre à plu- ÿ 1] sieurs étages, dont l'escalier est, comme dans les temples précédents, flanqué d'animaux ou de il personnages. |
Les temples en pierre ne présentent, dans leur construction, rien qui rappelle Paspect un peu barbare des temples en brique à toits superposés, dont nous avons parlé plus haut. Celui qui se trouve en face du palais du roi, à Patan (fig. 378), peut être rangé parmi les plus beaux édifices de Pinde. Transporté dans une capitale quelconque de l’Europe, il y serait certainement fort admiré. Ses étages en retraite l’un sur l’autre, — ce qui semble un des principes dominants de l'architecture du Népal, — sont ornés de pavillons qui lui donnent l’aspect le plus gracieux. Ce n’est guère que dans la pyramide à faces curvilignes qui le termine que l'influence de l'architecture hindoue du Nord de l’Inde se manifeste. En fait, les monuments des diverses
parties de lInde présentent des différences très grandes, mais le Népal est à peu près la seule | | | région de la Péninsule où l’on puisse voir, dans une même ville, construits à la même fl époque par des populations possédant les mêmes croyances, des édifices appartenant à des | types architectoniques aussi dissemblables. On se l'explique en se souvenant que ce pays ||]
est habité par une population très hétérogène , où dominent deux éléments, l’hindou et le { thibétain, absolument dissemblables. Ces différences d'architecture contribuent à prouver,
une fois de plus encore, que les différences de races ont, au point de vue artistique,
(1) J'ai exposé dans un autre ouvrage, Les Civilisations de l'Inde, et en me basant uniquement sur l'étude des monu- ? ll ments, le mécanisme de la disparition du Bouddhisme dans l'Inde.
une influence qui l'emporte de beaucoup sur celle qu’exerce la similitude des croyances.
Parmi les monuments de pierre du Népal, il faut mentionner encore de grandes colonnes monolithes, surmontées de personnages ou d'animaux, édifiées devant les temples et les palais. Elles rappellent tout à fait les colonnes commémoratives que faisait élever Asoka 250 ans avant notre ère. Cette habitude de construire ces colonnes est perdue dans l’Inde depuis longtemps. Le Népal seul l’a conservée avec bien d’autres vestiges du passé.
J1 serait fort difficile de déterminer, exactement, l’âge des divers temples du Népal. D’une facon générale, on peut dire de certains d’entre eux qu’ils sont très anciens, c’est-à-dire contemporains des premiers siècles de notre ère, et de certains autres, qu'ils sont relativement modernes, c’est-à-dire postérieurs au quinzième siècle; mais l’âge de ceux qui pourraient occuper une place intermédiaire, en admettant qu’il en existe, ce qui me paraît extrêmement douteux, reste indéterminé.
Les plus anciens de tous les édifices népalais sont les grands stupas hémisphériques en brique, dont nous avons parlé. Étant donné ce fait que le Bouddhisme fut introduit au Népal vers le premier siècle de notre ère, et l’analogie de ces monuments avec ceux de l’Inde centrale, le stupa de Sanchi par exemple, je serais porté à faire remonter leur construction, au moins dans les parties essentielles, au second siècle de l'ère chrétienne. Les inscriptions sont malheureusement trop illisibles pour que cette hypothèse puisse être vérifiée d’une façon précise.
Les temples en brique et bois sont au contraire d’une date fort rapprochée; les matériaux peu résistants dont ils sont formés empêchent qu’ils puissent durer longtemps. D’ailleurs lorigine de la plupart d’entre eux est connue; elle remonte seulement au seizième et au dix-septième siècles; mais ce sont évidemment des copies de types antérieurs.
Les temples en pierre pourraient certainement étre beaucoup plus anciens; toutefois plus d’un indice permet de penser qu’ils ne le sont pas; et je ne crois pas qu'aucun de ceux que j'ai visités et reproduits soit antérieur à lan 1500.
Les palais et maisons du Népal sont construits en brique et bois et ont plusieurs étages; mais ces étages ne sont pas en retraite l’un sur l’autre, comme nous l’avons vu pour les temples, et l’édifice n’offre qu’un seul toit.
Ce qui les caractérise essentiellement, c’est la profusion de sculptures dont ils sont recouverts : les colonnes des vérandas, les encadrements des portes et des fenêtres, les poutres qui relient les parties saillantes du toit au reste de l'édifice, sont ornés de ces sculptures admirablement fouillées. Il est certain qu'aucun peuple n’a poussé si loin que les habitants du Népal l'art de travailler le bois.
Les fenêtres sont habituellement fermées par des treillages, le verre n’étant pas en usage au Népal. On ne voit guère de vitres qu'aux fenêtres du palais de l’empereur, à Katmandou.
La partie centrale des maisons est généralement formée par une cour entourée d’une véranda, sous laquelle vivent les domestiques. Les chambres sont petites et mal éclairées ; celles des divers étages communiquent entre elles uniquement par des trappes, ce qui rend facile la défense de chaque étage.
Temples, maisons, palais des grandes villes du Népal sont couverts de sculptures et de peintures aux tons éclatants. Les portes des palais sont formées de lames de bronze finement ciselées,
et précédées de colonnes monolithes surmontées de statues. Ces divers monuments sont le plus souvent concentrés dans un très petit espace et forment un ensemble des plus pittoresques. Les détails sont parfois barbares, — bien que les sculptures des colonnes soient à l’abri des critiques de l’artiste le plus exigeant; — mais l’ensemble à un cachet d'originalité très frappant.
Fergusson, qui ne connaissait pourtant les monuments du Népal que par quelques reproductions fort sommaires, a exprimé une opinion analogue.
Nous allons compléter maintenant les vues d’ensemble qui précèdent en décrivant, et surtout en représentant, les monuments des principales cités du: Népal.